Rien à gagner, rien à cirer ?

Comme chaque matin, je balaye l’info pour essayer d’en tirer quelque chose d’intéressant. Un sondage, le 114ème de la semaine à peine entamée, s’affiche sur l’écran : de moins en moins de Français s’intéressent aux questions environnementales. Si les personnes déjà sensibilisées continuent de s’y intéresser, c’est parmi les couches dites “populaires” (le mot que les gens polis emploient pour parler des pauvres) qu’on constate l’affaissement de l’opinion. Ça ne m’étonne qu’à moitié : c’est un sentiment humain parfaitement rationnel que de penser à ses enfants (comment les nourrir, comment payer la cantine, comment acheter de nouvelles chaussures…) avant de penser à ceux des autres ou à ceux qui ne sont pas encore nés. Mais ce énième sondage recoupe mon impression générale d’une société anesthésiée.

J’avais parlé dans un précédent article de cette stratégie du dégoût qui conduit nos politiques à forcer le rythme des réformes pour contrer toute organisation de la contestation, et aussi de la manière dont nous nous renfermons sur nous-mêmes et nous coupons de toute lutte en devenant nos propres écosystèmes. Tout conspire à maintenir cet état d’anesthésie latente, d’acceptation résignée, de “ça pourrait être pire” alors que tous les indicateurs sont dans le rouge et semblent nous hurler le contraire. Oui, nous vivons plus longtemps, avons accès à des soins que nos ancêtres nous envieraient s’ils n’étaient pas déjà six pieds sous terre et vivons sans doute sous un régime plus démocratique que l’Arabie Saoudite. Néanmoins, même le plus ardent défenseur du néolibéralisme sait pertinemment que s’il se pose deux minutes et analyse le monde qui l’entoure (chômage, pollution, exploitation, névroses, dévalorisation du politique, angoisses, etc), il aura l’intuition que quelque chose ne tourne pas rond. C’est bien pour ça qu’il ne le fait pas et qu’il continue de courir.

Dans La Dissociété — un ouvrage dont je vous recommande chaleureusement la lecture —, Jacques Généreux fait le constat d’une société qui a atteint une impasse, incapable de panser ses plaies et pathologiquement malade. Selon lui, on ne peut pas nier que malgré l’apparente bonne santé du système, les taux de suicide, de chômage, de pauvreté, de pollution, et tant d’autres démontrent sans conteste que quelque chose est cassé. Toujours selon lui, nous — en tant que nous collectif de société — avons accepté la main-mise d’une minorité qui décide pour nous, qu’elle soit économique, culturelle ou politique. Que nous continuions sur cette pente ne peut avoir que trois explications :

1) nous serions sous la coupe de tyrans qui nous contraignent par la force à accepter un régime autoritaire ;

2) nous vivrions dans le meilleur des mondes possible et nous n’aurions aucune raison de contester quoi que ce soit ;

3) nous constituons une société psychologiquement malade, consciente des problèmes mais ne faisant rien pour s’en sortir — pire, nous ne ferions qu’aggraver les choses délibérément.

Examinant les hypothèses, Généreux écarte d’abord la première : nous ne vivons pas sous un régime autocratique et autoritaire (je me permettrais un bémol néanmoins, car j’ai la sensation d’évoluer de plus en plus dans un état sécuritaire — cf la nouvelle Loi Renseignement et les pratiques policières), ou du moins pas suffisamment pour expliquer la passivité. Puis il écarte la seconde hypothèse : si cette société était parfaite, il n’y aurait pas autant de gens pauvres, mal dans leur peau, malades, suicidaires, etc. Reste la troisième, qu’il retient. Pour l’auteur, nous sommes malades. Notre passivité s’explique très simplement : en réponse aux puissants traumatismes auxquels nous sommes soumis, nous choisissons de déplacer le cadre de notre résilience dans la sphère privée. En résumé, nous acceptons l’humiliation publique parce que nous avons la possibilité de nous réfugier dans des sphères de confiance restreintes (famille et amis, bien sûr, mais aussi communautés de plus en plus spécialisées et fragmentées, véritables bulles de “confort” que nous essayons de préserver à tout prix, et il y a gros à parier qu’internet et les réseaux sociaux amplifient ce phénomène).

Pour résumer, notre schizophrénie latente nous pousse à accepter l’inacceptable (ne serait-ce que la dégradation de notre milieu, une chose que la moins évoluée des espèces animales est capable de comprendre en fuyant).J’avais déjà constaté cette dichotomie quand j’évoluais en milieu salarié : des gens très bien pris séparément, avec des aspirations, des combats intérieurs, des rêves même, qui sitôt qu’ils se retrouvent dans un contexte de groupe se désolidarisent complètement, prenant à leur compte les idéaux de performance personnelle et de compétition du néolibéralisme. Comment s’expliquer ce comportement qui ressemble à s’y méprendre à la double pensée d’Orwell ? Parce que nous disposons de portes de sortie intérieures, nous bloquons volontairement en nous-mêmes, nous enfermons pour notre “propre bien”, notre propre santé mentale. Mais il faut avouer qu’à bien y réfléchir, nous pourrions nourrir d’autres aspirations. De meilleures.

Comprendre l’anesthésie, c’est déjà la combattre. Le repli que nous opérons pour nous protéger peut durer indéfiniment, et plus nous acceptons, plus nous serons en mesure d’accepter dans un futur proche. Commencer à tisser des réseaux de lutte, à nous arracher à nos coquilles et surtout à nous rencontrer, à fabriquer de la solidarité physique, à nous donner du courage les uns les autres… tout cela ne peut être fait qu’à travers les communs, la communauté. Sinon à invoquer la Servitude volontaire de La Boétie, comment expliquerons-nous à ceux qui nous succèderont que nous — la majorité — avons laissé une minorité prendre le dessus sur nous, tout détruire et rafler la mise ?

Nous n’aurons aucune excuse.

Photo : Sarah HorriganNothing on (CC-BY-NC via Flickr)