Retourner à l’état sauvage : trois livres jeunesse pour faire exploser les carcans et célébrer la liberté

Pour oublier le gris de nos villes et de nos cœurs, peut-être faut-il l’espace d’un espace tourner le dos à la civilisation et se réapproprier ce qui en nous rugit, court et mord ?

Aujourd’hui plus qu’à n’importe quelle époque, la nature exerce un pouvoir d’attraction fascinant. La faute sans doute à nos quotidiens hyper-connectés qui ne nous laissent le temps de rien, ou qui du moins nous en donnent l’impression. La nature n’est pourtant pas toujours tendre. Elle peut même être cruelle parfois.

Pourtant, le désir de connexion à la terre nous étreint tous à un moment ou à un autre de notre vie, comme si cette part animale n’avait jamais complètement disparu, comme si nous ne parvenions pas à remplir le costume que nous imposent nos bonnes manières et nos arrangements sociaux. Comme si au fond nous étions incapable de faire semblant. Cette étincelle de sauvagerie, nous la chérissons secrètement comme nous gardons enfoui au plus profond l’enfant que nous avons été.

Dans Monsieur Tigre se déchaîne (Mister Tiger goes wild dans sa version originale), Peter Brown dépeint le quotidien de Monsieur Tigre, un fauve qui n’a plus de fauve que le nom puisqu’il a complètement occulté sa sauvagerie intérieure au profit d’une civilité qui n’aurait rien à envier à nos sociétés les plus strictes.

Habillés en costumes et en robes strictes, les animaux de la ville « jouent aux humains » : ils sont tous très sérieux et n’éprouvent que du mépris pour leur nature bestiale, qu’ils ont réussi à dompter.

Mais cette existence ennuie beaucoup Monsieur Tigre, qui n’aspire qu’à une chose : retrouver un peu de gaieté et de légèreté. Mais comment faire ? C’est alors qu’il a une idée. Une idée toute simple.

De là, tout s’enchaîne. Monsieur Tigre a mis le doigt dans l’engrenage de la sauvagerie : il ne veut plus obéir, n’écoute plus les conseils de ses amis, se comporte comme le fauve qu’il est… et en retire beaucoup de plaisir.

Mais bientôt, sa maison commence à lui manquer. Et ses amis aussi. Monsieur Tigre devra donc chercher une voie médiane et, qui sait, peut-être convaincre les autres animaux de ne pas renoncer totalement à leur part bestiale ? Monsieur Tigre se déchaîne est une lecture éclairante, qui ravira les petits mais aussi (surtout ?) les grands.

J’admire beaucoup le travail de Peter Brown, récompensé à de nombreuses reprises et dans le monde entier. J’éprouve d’ailleurs en général beaucoup de plaisir à lire des albums et des romans jeunesse. Je ne considère d’ailleurs pas qu’il faille marquer une frontière entre littérature jeunesse et littérature « vieillesse » : si je trouve un livre suffisamment intéressant pour le mettre entre les mains de mes enfants, alors je ne vois aucune raison valable de ne pas le lire et l’apprécier moi-même. Au fond, quand on dit d’un livre qu’il est « pour les enfants », on ne précise pas l’âge de l’enfant en question : pour ma part, je suis un enfant de 36 ans.

Mais Peter Brown n’est pas qu’un illustrateur talentueux : il est aussi un romancier. En témoigne Robot sauvage, un court roman magnifiquement illustré qui reprend les thèmes chers à son auteur puisqu’il est là aussi question de la part qu’occupe la nature en nous, mais cette fois dans l’autre sens. Le héros est un robot nommé Roz, seul rescapé du naufrage d’une cargo qui transportait tout une cargaison d’androïdes dans son genre. Roz débarque sur une île déserte. Enfin, déserte, pas tant que ça, puisqu’elle est peuplée d’une myriade d’animaux sauvages.

Après des débuts chaotiques, Roz s’adapte à son milieu. La nature perce sa carapace de métal, elle investit ses rouages et ses circuits par porosité. Le vent la traverse, le bruit des feuilles la séduit… Et si les animaux se montrent d’abord méfiants, ils finissent par l’accepter pour la drôle de bête qu’elle est : Roz parvient à se faire des amis, et même à trouver la part de sauvagerie en elle.

En ce sens, Robot Sauvage tend vers la philosophie shintoïste qui veut que même les objets dits « inanimés », les rochers, cours d’eau et même les robots, puissent être dotés d’un esprit et d’une âme.

Les nuages filaient dans le ciel.

Les araignées tissaient des toiles élaborées.

Les baies attiraient des bouches affamées.

Les renards traquaient les lièvres.

Des champignons poussaient parmi les feuilles en décomposition.

Les tortues se jetaient dans les mares avec des bruits d’éclaboussures.

La mousse recouvrait les racines des arbres.

Les vautours se penchaient sur les carcasses.

Les vagues de l’océan martelaient la côte.

Les têtards devenaient des grenouilles et les chenilles des papillons.

Un robot sous camouflage observait tout ça.

Robot Sauvage est une histoire très touchante, racontée dans un style simple et brut qui retranscrit à merveille les pensées du robot, tout en parvenant à y insuffler la chair et l’âme dont Roz semble en apparence être dépourvue. Mais la nature est flexible : elle s’adapte. Et elle est capable d’accepter en son sein tous ceux qui le souhaitent.

Quant au troisième livre de cette sélection, il est tout simplement d’une beauté à couper le souffle, et je le considère comme l’un des joyaux de notre bibliothèque : Sauvage de Emily Hughes (Wild en version originale) est une de ces merveilles dont les images, à l’instar du Max et les maximonstres de Maurice Sendak (qui aurait pu figurer lui aussi dans cette sélection), restent gravées au dos de nos rétines et hantent nos imaginaires longtemps après avoir refermé le livre.

L’héroïne de cette histoire est une petite fille sans nom : là où elle vit, dans une forêt profonde, elle n’en a pas besoin. Les animaux, qui l’ont recueillie alors qu’elle n’était qu’un bébé, se sont occupés de son éducation.

Jamais lestée par nos oripeaux sociaux, la petite fille s’est donc construite avec et dans la nature, et non pas contre elle. Et elle y vit très heureuse. Mais cela ne pouvait pas durer. Un jour, des chasseurs finissent par tomber sur elle. Émus par son sort, ils décident de la ramener dans leur monde pour la civiliser. Contre son gré, bien sûr.

Elle qui a appris à parler avec les ours et les corbeaux ne comprend rien à ce nouveau monde, à ces nouveaux carcans auxquels on voudrait qu’elle s’adapte. Les hommes insistent, mais elle résiste…

… et finit par s’enfuir.

D’une certaine manière, Sauvage raconte cette dichotomie qui nous habite tous et toutes : comment, en tant que créatures naturelles (faut-il encore le rappeler, nous sommes des animaux – évolués, certes, mais des animaux tout de même), avons-nous pu perdre pied à ce point, jusqu’à oublier d’où nous venions ?

Nous ne sommes pas en dehors de la nature, même si nous nous en excluons de fait : quoi que nous en pensions, nous en faisons partie. Nous n’avons pas le choix.

Et il serait temps d’apprendre à nous en souvenir… sans quoi nous risquerions d’oublier comment mordre, courir et rugir. Ce serait dommage, non ?

❤️

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