Retour à la bibliothèque

Après plusieurs années passées dans une autre ville, ma soeur est revenue habiter dans notre village natal. C’est pratique : quand je visite mes parents, je fais désormais d’une pierre deux coups, d’autant que je suis l’heureux possesseur d’un neveu à présent. Les automatismes reviennent assez vite : mêmes rues, mêmes commerces, mêmes maisons (elle a emménagé dans la vieille maison de mon arrière-grand-mère, où j’ai moi-même passé une bonne partie de ma jeunesse), et donc mêmes routines.

Après plusieurs années passées dans une autre ville, ma soeur est revenue habiter dans notre village natal. C’est pratique : quand je visite mes parents, je fais désormais d’une pierre deux coups, d’autant que je suis l’heureux possesseur d’un neveu à présent. Les automatismes reviennent assez vite : mêmes rues, mêmes commerces, mêmes maisons (elle a emménagé dans la vieille maison de mon arrière-grand-mère, où j’ai moi-même passé une bonne partie de ma jeunesse), et donc mêmes routines.

J’avais parlé dans un précédent billet de mon rapport aux bibliothèques, et plus particulièrement de celui que j’entretenais autrefois avec la médiathèque de Bourges. Nous y allions enfants, mes parents, ma soeur et moi, et j’y ai construit une partie de ma culture. Cet après-midi, nous y sommes retournés : puisque ma soeur est de retour, elle désirait renouveler sa carte pour pouvoir emprunter à nouveau.

Même chemin, même place de parking, même passerelle au-dessus du canal à traverser, même entrée, portiques de sécurité, grand hall spacieux, tout droit les retours et les emprunts, à gauche les inscriptions, à droite les journaux. Derrière, un escalier gigantesque qui mène au premier étage. Je revois ces marches en rêve, je les ai gravies tellement de fois qu’elles sont gravées dans ma mémoire. Et surtout, même odeur. Je ne sais pas de quoi elle est composée : peut-être une fragrance de vieux papier défraîchi, peut-être les dalles de plastique frottées par les semelles aussi, l’odeur du neuf qui se change en vieille odeur de neuf… quoi qu’il en soit, elle me frappe à nouveau : je suis à la maison. Pendant que ma soeur s’inscrit au comptoir, je monte.

Rien n’a bougé depuis quinze ans. Tout est encore à la même place. Je suis comme un gosse dans un magasin de jouets, fébrile. J’ai conscience du léger ridicule de mon sentiment, après tout, c’est juste une bibliothèque, mais comme j’expliquais à ma soeur, je suis un nerd des livres, un geek du vieux papier, et me retrouver ici chatouille mes sens.

Je parcoure les rayonnages, identiques à eux-mêmes. Sur la mezzanine, l’espace internet est toujours là. À l’époque, on y allait consulter nos mails sur Caramail et chatter avec les web-potes. Malgré les années, le coin internet n’a pas bougé, la pancarte non plus, malgré son caractère un peu anachronique désormais. Je suis à la maison.

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Mêmes meubles, même ambiance studieuse. Sur une table, deux jeunes filles rigolent en prenant des notes. Le bac approche. Nous sommes mercredi après-midi, la médiathèque bourdonne dans un silence relatif.

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Un peu plus loin, contre la baie vitrée, les romans dorment. Quelques visiteurs les bousculent, leur secouent la poussière. Il y a moins de monde qu’aux bandes dessinées, mais deux adolescents cherchent de quoi se rassasier l’esprit sous le regard bienveillant d’une dame d’un certain âge, qui consulte un livre en gros caractères. Sur la gauche, les romans en anglais. À l’époque, je ne lisais pas dans cette langue, j’en étais incapable, ou peut-être n’avais-je jamais songé à essayer. L’assortiment des romans en français est amplement suffisant, bien balisé par auteur et par genre, et le choix ! Les bibliothécaires font un boulot du tonnerre, car quoi que je cherche, je le trouve. Je mets la main sur un bouquin qu’on m’a conseillé, un recueil de nouvelles de Saki, qui contient le texte Sredni Vashtar (lu dans la foulée, une vraie révélation). Instant émotion : je retrouve le Lovecraft que j’ai emprunté des dizaines de fois, et que j’ai même emporté avec moi en vacances avec mes parents, sous la tente. Il est vieux, jauni et corné. Comme moi certains matins.

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Le coin jeunesse est celui qui a le plus changé : beaucoup plus d’albums, beaucoup plus de sièges, beaucoup plus de livres, beaucoup mieux qu’avant et les enfants ne s’y trompent pas : ils sont des dizaines en cet après-midi de temps libre à s’être réfugiés dans les pages d’un bouquin. Enfoncé dans un canapé, un petit bonhomme de cinq ou six ans tient un album aussi grand que lui et le consulte derrière ses grosses lunettes sans cligner des paupières. Je me souviens du temps où j’empruntais des Iznogoud dans les bacs de bandes dessinées jeunesse, et puis aussi des bouquins de mythologie et de science.

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Tout ça est derrière moi, mais pour eux, ça ne fait que commencer. Je montre à mon neveu quelques albums cartonnés, il est un peu petit, mais il tombe en admiration devant un dessin de loup et le caresse du bout du doigt pendant de longues minutes.

Au moment de repartir, même système, même procédure, même rituel : faire la queue devant le comptoir, biper les livres, les démagnétiser avant de les emporter avec soi, presque comme un voleur : on n’est plus habitués à la gratuité, elle nous semble suspecte, douteuse, mais quoi de plus naturel que de partager ce que l’on aime ? Je suis sidéré par la qualité du catalogue : les bibliothécaires ont mes félicitations, pour ce que ça vaut. Si je vivais à Bourges, je me réinscrirais sans hésitation. De fait, avec l’électricité et le téléphone, c’est sans doute ce que je ferais en priorité.

Les bibliothèques sont des maisons de famille dont il faut prendre soin. Si elles survivent, c’est parce que nous y habitons. Je ne dirai jamais assez tout le bien qu’elles m’ont fait, et qu’elles me font encore.

1 pensée sur “Retour à la bibliothèque”

  1. Très bonne sortie aujourd’hui avec une certaine nostalgie de cette époque où nous allions flâner dans cette bibliothèque. Je ne regrette pas ma réinscription et suis impatiente de construire de nouveaux souvenirs avec Lukas.

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