Réseaux sociaux et cérémonie du thé : ne plus habiter son corps

Je regardais hier un documentaire sur l’âme du Japon – Arte produit un cycle sur le sujet en ce moment, c’est une mine d’or – et je suis tombé en arrêt devant un passage décrivant une cérémonie du thé, comme s’il me rappelait quelque chose que j’avais longtemps su avant de l’oublier. Des expressions comme wabi-sabi (侘寂 – le sentiment qu’on peut éprouver au contact des choses qui vieillissent, qui sont vouées à disparaître) ou encore mono no aware (物の哀れ – la sensibilité pour l’éphémère, une sorte d’équivalent de notre memento mori) me sont revenues en mémoire – ou plutôt j’ai retrouvé le chemin pour y accéder dans mes souvenirs. J’avais fait de ces termes de véritables pivots dans mon roman Kappa16, je les avais étudiés de fond en comble… avant de les laisser de côté pour me replonger dans le flux.

Hier soir, j’ai regretté de les avoir si longtemps oubliés.

La cérémonie du thé peut paraître obscure de prime abord – on parle de sadō (la voie du thé), mais après tout, on peut aussi bien commander un thé dans une brasserie, ça irait plus vite. Mais vous pensez bien que c’est un peu plus compliqué qu’une simple histoire de service. Car au-delà de la dégustation, qui en est le point d’orgue, la cérémonie du thé est avant tout une expérience partagée entre l’officiant et les participants : une expérience autour du temps ressenti et de la présence au monde. Le décor, minimal mais élégant, ne doit pas distraire l’œil. Les gestes, répétés mille fois jusqu’à s’ancrer dans la mémoire des muscles, sont précis, habités. Les outils sont propres, mais patinés dans le temps. Dans la cérémonie du thé, il s’agit d’être ici et maintenant. D’être entièrement présent au monde pendant quelques minutes, parfois plus longtemps. De ressentir le moindre souffle chaud, la moindre texture sur la pulpe de ses doigts, la pression du tapis sur ses genoux. La pensée ne dérive pas. C’est une forme de méditation autour d’un bol de thé. On y fait l’expérience, de plus en plus rare, du présent.

Car le contraste entre ces images et le monde d’informations dans lequel je navigue me frappe encore plus aujourd’hui qu’il y a trois ans. Les réseaux sociaux, qui sont aujourd’hui la forme d’expérience partagée la plus répandue, sont en quelque sorte l’anti-cérémonie du thé, même si je conçois que la comparaison soit en elle-même un peu chaotique. Mais le parallèle fonctionne au moins sur un point : la notion de présence.

Je fais souvent l’expérience sur les réseaux sociaux – et notamment sur Twitter – de me fondre dans le flux, de ne plus habiter mon corps, de me diluer dans le fleuve d’informations. Cette expérience de décorporation peut parfois être troublante, car à se dissoudre, on finit par oublier les limites de son propre soi et par se laisser contaminer par l’autre, jusqu’à l’imitation ou l’assimilation. Absorbé par le flux, on n’est plus vraiment soi.

On m’objectera que les livres, les films et les jeux vidéo produisent le même effet de décorporation : nous quittons un moment notre enveloppe corporelle pour vivre une expérience hors de nous et hors du temps. Pourtant je ne suis pas d’accord : une narration, qu’elle prenne la forme d’un jeu, d’un roman ou d’une série, c’est avant tout une chronologie et une identification : on revêt la peau d’un personnage auquel on s’identifie dans une continuité temporelle, comme un déguisement ou un jeu de rôle. Or la décorporation produite par les réseaux sociaux est très différente : elle n’a pas de point d’appui, elle n’offre aucun fil conducteur, et l’on passe très rapidement d’un sujet à l’autre sans réelle logique, sinon celles des utilisateurs et du hasard de leur apparition dans le flux. J’ai parfois l’impression d’être une de ces superballes rebondissantes lancée à pleine vitesse dans une minuscule pièce close : incapable de me poser, incapable de m’arrêter, bondissant d’un sujet à l’autre, trouvant un feu nouveau dans une indignation, puis dans une autre, au point qu’elle en devient son propre fuel…

Il m’apparaît impossible de réfléchir au présent sur les réseaux sociaux, et j’ai l’impression de vieillir en accéléré devant mon écran. Je finis par développer des anxiétés, bien sûr la peur de manquer quelque chose, la fameuse fear of missing out, mais aussi le sentiment que rien n’est fait pour nous empêcher de plonger trop profondément dans le flux, comme si des mains algorithmiques nous arrachaient au présent de nos têtes et de nos corps.

Il me faudra garder un peu de wabi-sabi et de mono no aware à l’esprit pour affronter les tempêtes à venir.

Image d’illustration par Angela Compagnone via Unsplash
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5 réflexions sur « Réseaux sociaux et cérémonie du thé : ne plus habiter son corps »

  1. Bel article. Je partage cet expérience de la décorporation… Même si j’ai peu d’interaction sur Twitter par exemple et l’algorithme de YouTube fait effet de repoussoir, j’y suis malgré tout dans ces réseaux.

    J’ai l’impression que ce qu’il faut sauver aussi du flux informe des réseaux, c’est notre capacité à fixer l’attention sur quelque chose, une idée, une sensation ou un objet. En commun ou seul. J’ai l’impression que la voie du thé (je ne connais pas) va dans se sens là. Sans doute qu’il faut lutter contre une espèce de forme entropique, disparate, de l’événement.

  2. J’avais vu une cérémonie du thé dans un salon manga…je m’étais mortellement ennuyé… J’en ai compris le sens le jour où on m’a offert un machine à café à capsule et que je trouvais systématiquement le café plus mauvais que celui moulu manuellement, puis fait à la cafetière (alors qu’à l’aveugle, je n’aurais sans doute pas vu de différence). Mais ce moment consacré juste à faire quelque chose, les odeurs, les sons, le rituel, aucune « productivité » ne peut le remplacer.
    La métaphore avec les réseaux sociaux et la fiction est édifiante. J’ai découvert un nouveau plaisir à parcourir les réseaux quand j’ai arrêté de lire le flux mais en passant par les profils d’un utilisateur à la fois. C’est long et limitatif, mais on a un fil de pensée, une cohérence dans les sujets, un point de vue qu’on finit par connaître ou comprendre en partie.
    Merci d’avoir partagé cette réflexion qui met des mots sur des sentiments diffus. Je vais me pencher sur ce wabi-sabi que j’avais déjà trouvé intéressant et bien exploité dans Kappa16

  3. De mon point de vue, le fil conducteur sur les réseaux sociaux, c’est l’individu qui s’y aventure. Il s’y voit au centre de tout, lit, observe, parcourt, commente, comme si tout cela était un roman picaresque dont il est le protagoniste. Pas autant qu’il y ait autant de narcissisme sur Instagram, pas étonnant qu’il y ait des invectives aussi violentes sur Twitter. Loin de s’y fondre, à mon avis, l’individu se mire dans les réseaux sociaux: il n’y voit qu’une extension de lui-même.

  4. Très d’accord avec Julien. L’individu se voit au centre du tout, et s’imagine important (c’est ça qui rend accro). Il rédige ses tweets comme s’il s’adressait au monde entier (alors que seuls ses quelques centaines d’abonnés le liront - peut-être). Les plus mordus aux réseaux sociaux sont les gens les plus en manque d’attention : c’est l’impression de compter, que leur voix a un intérêt et que leur opinion changera quelque chose, qui les fait rester devant l’écran. Et comme cela se fait à grande échelle, l’individu est récompensé : si on poste souvent, on est presque certain d’avoir des interactions (au moins un like, voire un RT, voire carrément une réponse à laquelle on pourra re-répondre, etc.). Et l’illusion de participer au tout, d’être partie-prenante, perdure.

  5. Ha! Je suis comme JohnDiz. En fait, j’ai des périodes de procrastination où je fais défiler mon feed à la recherche désespérée d’un truc dans lequel m’oublier (ou oublier le sentiment de défaite qui m’habite… là, je suis en plein dedans, et j’ai décidé de désactiver temporairement mon compte pour la 1e fois, parce qu’il faut parfois avoir le courage de s’aider!). Mais, la plupart du temps (et 100 % du temps sur mon téléphone, vu que je n’ai pas installé d’appli Twitter), je tape directement l’adresse d’un profil. Le tien, par exemple, ou celui de Halv_; j’en ai quelques-uns comme ça que Chrome se rappelle et autocomplète, des gens que je lis comme des micro-blogs…

    Sinon, je suis hyper-nulle en « présence au monde », mais c’est général et ça n’a pas commencé avec les réseaux sociaux. Cela dit, je songe aussi ces derniers temps à travailler ça de façon plus sérieuse… Disons que je n’ai pas vraiment le choix; je fais trop d’insomnie. Et, dernièrement, j’ai observé que Twitter était directement lié à mes insomnies : je lis un truc qui me fait partir dans ma tête, et puis le soir en me couchant, j’écris des textes mentalement au lieu de dormir. Je ne parle même pas d’ailleurs de trucs qui m’indignent ou m’énervent nécessairement, juste de choses qui me poussent à réfléchir ou qui me rappellent des projets divers que j’ai… C’est cool dans un sens, ça me plaît (et les blogs ont le même effet sur moi, au fait). Mais là, mettons, j’ai dit que j’écrivais un roman, et je ne peux pas parce que ma tête est constamment ailleurs. Donc, à un certain point, oui, c’est une perte de contrôle, et il faut réussir à s’en arracher pour ressaisir sa propre intention.

    Je ne partage pas l’opinion de Stéphane, peut-être parce que ce que j’écris ne récolte de toute façon que peu d’attention… C’est vrai qu’on peut parler sur Twitter comme si l’on parlait au monde, mais, pour moi, c’est avant tout une façon de me rendre audible à moi-même. C’est une forme d’écriture. Écrire pour fixer, formuler pour cristalliser la pensée. J’utilise Twitter comme un rubberduck. Ou alors, je fais semblant de parler à tout le monde, mais je sais pertinemment lequel de mes abonné-e-s va m’écouter/me répondre/se sentir visé. Et ça, ça m’amuse… Mais je ne crois pas non plus qu’il s’agisse de me sentir importante ou de participer à quoi que ce soit… Au contraire, j’aime ce dialogue isolé qu’on crée sur la place publique, un peu comme une mise en scène improvisée dans la rue, qui feint d’ignorer ce qui l’entoure.

    (D’ailleurs, je suis un peu comme ça IRL aussi. J’ai tendance à me donner en spectacle. Je pense qu’on est toujours en représentation de soi-même.)

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