Réforme du droit d’auteur : qu’est-ce qui fait si peur aux candidats à la présidentielle ?

L’Europe veut réformer le droit d’auteur. Enfin, le modifier. Disons légèrement l’amender. Ça dépend des jours en fait, et de l’eurodéputé qui prend la parole. Toujours est-il qu’un mouvement législatif est en marche, et que même s’il n’ira sans doute ni très loin, ni dans la direction que les défenseurs des libertés souhaiteraient, il y a mouvement. Et ça ne plait pas à tout le monde, à commencer par les sociétés d’auteurs, massivement soutenue par le monde politique au nom de la « préservation du droit d’auteur » et de la « sauvegarde des artistes », qui à en croire certains seraient une espèce menacée. Laissons-leur le bénéfice du doute : leur connexion est peut-être si mauvaise qu’ils peinent à apprécier la richesse de la création sur internet. Dans ce cas, un changement d’opérateur serait sans doute le bienvenu.

En rangs serrés, le petit doigt sur la couture du pantalon. Entre Benoît Hamon qui « considère le droit d’auteur comme sacré » et François Fillon qui rappelle à l’ordre l’eurodéputé Marc Joulaud, ce dernier ayant eu l’outrecuidance d’exprimer une position divergente sur la question des exceptions, on ne peut pas dire que la campagne brille par son inventivité. Emmanuel Macron devrait s’exprimer sur le sujet à l’occasion du salon « Livre Paris », mais je ne me fais pas beaucoup d’illusion : les chances pour qu’il propose une révolution du partage sont minces. Ah si, quand même, il y a Mélenchon, qui ne propose rien de moins qu’un domaine public payant pour financer la retraite des auteurs. Comment ça fonctionnerait ? On taxerait les œuvres du domaine public en passant par… les sociétés de répartition existantes (SACD, SACEM, etc). C’est à s’en arracher les cheveux. Et c’est surtout à se demander ce qui se passe dans la tête des candidats quand il s’agit de réfléchir à la question du droit d’auteur.

Mais j’ai bien ma petite idée. Je crois qu’ils ont tous peur. Peur de quoi ? Difficile à dire. Je crois qu’une telle volonté de préservation des intérêts de quelques uns au détriment de l’intérêt de tous cache nécessairement autre chose qu’un simple travail de sape des lobbyistes. Ça ne peut pas se résumer à cela.

Alors je demande… Quelles salles de torture se dissimulent aux yeux des curieux dans les caves de l’hôtel Blémont, siège de la SACD ? Quels supplices y inflige-t-on aux décideurs, aux politiques, aux syndicalistes qui osent s’élever contre l’ordre établi ? On entend bien quelques rumeurs chuchotées ça et là – écartèlements des orteils auxquels on suspendrait des sacs de Pléiade entiers, lecture ininterrompue de livres de Yann Moix dans des caissons d’isolation sensorielle, broyage de doigts à grands coups de marteau pour ceux qui auraient l’outrecuidance de rédiger des tribunes à contre-courant, lèvres cousues au fil de reliure, trépanation au stylo-bille… Mais ce ne sont que des rumeurs.

Il y a aussi la SACEM, où l’on murmure que les raffinements les plus barbares se dérouleraient hors de portée des oreilles chastes. Le nouveau bâtiment, payé avec le sang des sociétaires, bénéficie en effet d’une isolation phonique particulièrement performante. Hasard, coïncidence ? Je ne crois pas. Car sans elle, on entendrait les hurlements de douleurs des activistes et des pirates depuis le trottoir. On raconte que certains blogueurs, disparus depuis des jours, refont soudain surface, les oreilles brûlantes, et demeurent incapables de réciter autre chose que les paroles du dernier tube de Julien Doré. Poussés à la folie, des membres d’associations de défense des libertés sur internet se martèleraient la poitrine jusqu’au sang en jurant de ne plus jamais prononcer les mots « domaine public ».

Et je ne parle pas de la discrète armée de ninjas qui s’entraîne dans les remises de l’Hôtel de Massa, siège de la SGDL… J’avoue moi-même craindre l’arrivée de la nuit, et avec elle la menace d’une visite à mon domicile. Formés aux techniques martiales les plus barbares, les auteurs qui s’enrôlent dans cette milice dissimulent leurs traits sous de grands masques noirs avant d’effectuer des visites de courtoisie aux opposants politiques. Murs tagués, mobilier brisé, enfants kidnappés, parents brutalisés… je vois tous les jours les mines fatiguées des eurodéputé·e·s victimes de ces nocturnes félins en service pour le droit d’auteur, mais personne n’ose parler. Quelquefois, un œil poché témoigne pour eux.

Je n’ai pas de preuve formelle, juste un faisceau d’indices… mais je pense être sur la bonne piste. Si toutefois je venais à disparaître brusquement sans laisser d’adresse, si une autre voix que la mienne, presque identique mais légèrement différente, se mettait à publier des articles défendant le droit d’auteur dans sa forme actuelle… alors vous saurez qu’ils m’auront fait taire d’une manière ou d’une autre…

Je compte alors sur vous pour poursuivre le combat.

Image d’illustration : Princess Bride, Rob Reiner (1987)

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5 pensées sur “Réforme du droit d’auteur : qu’est-ce qui fait si peur aux candidats à la présidentielle ?”

  1. Pour moi le vrai problème du programme de Mélenchon sur le sujet c’est surtout le passage par les sociétés de répartition existantes. Ça me semble vraiment de nature à jeter le trouble sur cette mesure et je n’ai aucune confiance en ces boites :/
    Sinon sur le principe, mais on en a déjà discuté sur Twitter, je comprend la réticence à taxer le domaine public (même si je le rappelle ça ne serait le cas que pour une exploitation commerciale).
    Cependant, je m’intéresse un peu à l’économie et j’ai appris que tout ce qui est in fine un travail gratuit (et le domaine public en est un) finit par être capté par les « capitalistes » existants (car leur bénéfice vient toujours de là, à productivité équivalente, voir Marx). Je trouve donc un peu idéologique ce combat de défense « absolue » du domaine public gratuit. Je trouve préférable qu’une part de la valeur crée soit socialisée entre les créateurs eux mêmes que destinée à être redistribué en dividendes. Tout et autant qu’on ne touche pas à la gratuité de l’utilisation non commerciale.

  2. @favouille,
    Je vais expliquer en quoi le domaine public payant est problématique selon mon opinion.

    Dans la musique classique par exemple, il existe de nombreux artistes qui interprètent des musiques issus du domaine public. Ils peuvent alors faire des concerts dans n’importe quel lieu ravis d’accueillir leur musique. Et cela n’est possible qu’avec un domaine public gratuit. S’il devient payant, alors quoi, les artistes ne pourront se produire que dans les lieux ayant des sous pour payer un tel domaine ? Ou seulement à ceux qui ne payent pas les artistes pour rester dans un cadre non commercial (ne serait-ce même que pour un simple déplacement) ?

    Maintenant je vais prendre mon exemple : j’ai interprété de la musique classique et j’ai même fait un arrangement de l’une d’elles : le carnaval les animaux. J’ai mis moi même les morceaux en vente, en ligne. Si c’est bien la SACEM qui récupérerait la taxe, vendre par moi même mon propre arrangement me reviendrait hors de prix……

  3. @Aitua,
    Bonjour!

    Peut être le cadre non-commercial pourrait s’appliquer dans le cas d’un simple défraiement? Mais si le « concert » est payant et l’artiste vraiment rémunéré, cette taxe ferait juste monter le prix des billets vendus de qqs %. Je ne pense pas que ça soit de nature à stopper toute cette activité, non?

    Pour votre exemple personnel, je suis d’accord que la SACEM ne doit pas intervenir. Mais là encore sur votre prix de vente, il suffirait de répercuter le surcoût occasionné, apparemment plus petit que des droits d’auteur classiques au vu des dires (trop flous on est ok) de JLM.
    Je comprend bien que ça ferait baisser mécaniquement votre nombre de ventes mais ça améliorerait d’un autre côté la protection sociale des artistes, donc de vous même. Ceux qui y « perdrait » ce sont les sociétés qui abusent du domaine public actuellement pour vendre des grands classiques en quantité. Et un peu les consommateurs qui payeraient ces produits là un peu plus cher, ce qui est compensé dans le programme de la France Insoumise par une augmentation des minimas sociaux, etc…

  4. J’aime beaucoup la proposition de SavoirsCom1 que j’ai déjà lu, mais ça ne règle pas le « problème » de l’exploitation du domaine public par la sphère privée à cause de sa gratuité.
    Je sais bien que pour certains ce n’est pas un problème qui vaut la peine de revenir sur ce principe fort d’un domaine public gratuit. Pour d’autres, pas un problème du tout. Mais pour d’autres, ça l’est et je trouverais sain pour trancher la question avec des arguments autres que l’intuition et la sensibilité de chacun que soit menée une étude qui évalue le coût et les gains potentiels, et pour quels acteurs du marché.

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