Réduction du domaine de la plume

 

Un vent se lève sur le monde de la création. Pire, il ne faiblit pas, et au contraire même : il gagne chaque jour en intensité. Les moyens de diffusion numérique permettent désormais à un nombre croissant d’auteurs, de musiciens, de cinéastes, de partager leur travaux sans aucun autre intermédiaire que l’écran lui-même. L’auto-édition, cantonnée jusqu’ici au Purgatoire de la Littérature, se forge ses lettres de noblesse en produisant de beaux succès artistiques, et quelquefois même commerciaux. Des manuscrits oubliés sortent des tiroirs et se retrouvent sur le net, et qu’ils soient lus ou pas n’est pas le problème : ils se mettent soudain à exister, à être au monde. 

Cette émancipation — on pourrait presque parler de démocratisation tant les coûts de revient sont proches de zéro — n’est pas sans conséquence. L’auto-édition, qui ne servait jusqu’alors que de prétexte à plaisanteries dans les dîners entre gens de bon goût, gagne en ampleur, et plus sa masse grandit, plus elle fait de l’ombre.

J’entends chez les détracteurs d’un tel phénomène que si on écrit de plus en plus, on lit de moins en moins. C’est une sorte de lieu commun qui traîne sur les réseaux sociaux, censé dépeindre une réalité où les créateurs « non-homologués » vivraient dans un monde à part, bouffis d’égocentrisme, sans aucune autre préoccupation que celle de cracher un contenu illisible (et forcément truffé de fautes d’orthographe et de grammaire) à la face d’un monde qui s’en désensibilise. Je ne vais pas m’étendre sur le caractère réactionnaire et passéiste de cette vision : je pense que l’énoncer suffit à la dénoncer. L’écrivain est aussi un lecteur : un auteur en plus, ce n’est pas un lecteur en moins, au contraire. Peut-être être que nous achetons moins de livres, et des livres moins diversifiés qu’auparavant, mais nous lisons plus que nous n’avons jamais lu de toute l’histoire de l’humanité. Le web est notre livre, et c’est un ouvrage qui s’augmente chaque jour de nouvelles pages. La bataille des contenants est, selon moi, obsolète.

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Unten44 - Flickr CC-BY

En revanche, force est de constater que la massification des contenus entraîne forcément certains effets : plus de contenus en ligne, plus de livres publiés, plus de vidéos à regarder, plus de musique à écouter, et les vingt-quatre heures de nos journées qui persistent à ne pas vouloir s’étirer… l’expérience peut être déceptive. Car oui, nous n’aurons pas le temps de tout lire, de tout voir, de tout écouter. Il y eut une époque où publier un livre était en soi un évènement, mais ce temps est, de toute évidence, révolu. Nous publierons de plus en plus, de plus en plus souvent. De toute évidence, personne n’aime la concurrence, et les auteurs en premier : les établis, les publiés, les vrais de vrais, qui voient pour beaucoup d’un mauvais oeil l’émergence de cette économie de l’abondance qui vient empiéter sur leurs plates-bandes.

Les opposants à la multiplication des contenus ont un argument de poids : si certains contenus produits sont bons, l’écrasante majorité est, ne nous le cachons pas, de médiocre qualité. C’est normal. De la même manière qu’il y a de bonnes personnes et d’autres capables d’actes malveillants, il y a une création médiocre, voire mauvaise, et une création meilleure, en tout cas selon certains critères quelquefois arbitraires. Pour répondre à ce problème, la médiation numérique (les librairies, les blogs, etc) était censée faire barrage aux contenus « indignes d’intérêt » et trier le bon grain de l’ivraie, mais la médiation, en bon pharmakon, est devenue aussi une forme de problème : trop de blogs, trop de prescriptions, trop de contenus publiés, si bien que nos têtes tournent et que nous ne savons plus où porter le regard. Qu’importe. La situation est là, devant nous, et il faut y répondre correctement.

Le nombre de lecteurs de livres (ou en tout cas d’acheteurs, car on ne comptabilise pas les autres, ceux qui vont en bibliothèque, qui achètent des livres d’occasion, qui téléchargent) n’augmente pas vraiment. Il stagne, avec une légère tendance à la régression. En somme, le pool de lecteurs — le cheptel — diminue, pour une production toujours à la hausse, ou en tout cas s’agit-il de l’opinion qui circule dans certains cercles. Mais les lecteurs ne sont pas des moutons : ils vont là où ils le souhaitent, même lorsque le chemin a déjà été mille fois emprunté. La nuance est de taille. Si les lecteurs, d’un point de vue statistique, préfèrent les best-sellers, c’est que leur curiosité n’est pas attisée. Ils lisent énormément sur le web, mais ne s’y retrouvent plus dans le brouhaha ambiant, et choisissent de suivre la lumière du phare au milieu de la tempête. Qui pourrait les en blâmer ?

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J’entends un peu partout le combat des « vrais » auteurs se transformer en une chasse aux sorcières. Ces nouveaux arrivants retireraient le pain de la bouche des gardiens du temple, avec leurs livres « truffés de fautes, à peine relus, pas édités par un professionnel ». Remarquez néanmoins comment la musique et le cinéma ont su s’affranchir de ces notions de « vraie » et de « fausse » création : quand un artiste mixe convenablement son album sur son ordinateur personnel, qu’il utilise des samples et le publie sur iTunes, personne ne songe à définir s’il s’agit de vraie ou de fausse musique. Il y a seulement de la bonne et de la mauvaise musique. Mais en matière de création littéraire, nous n’en sommes pas encore là, et aussi triste que cela puisse paraître, il y a encore pour certains de vrais et de faux livres (mettons à part le cas du numérique, qui est en soi pour certains un problème de légitimité).

En vérité, ce combat traduit une peur : celle d’être évincée. La littérature était un jardin clôturé dont les lecteurs — et seulement eux — se sont emparés. Ils sont assez grands pour prendre leurs décisions seuls. Il n’y a plus d’un côté les auteurs et de l’autre les lecteurs : les auteurs sont lecteurs ; et ils l’étaient déjà avant ; mais les lecteurs sont désormais aussi des auteurs. Les frontières se troublent. Que cela plaise ou non, nous sommes tous devenus des créateurs, et la littérature n’est qu’un pan parmi d’autres de ce phénomène. Ces nouveaux créateurs ne ressentent pas le besoin d’être adoubés. Ils ne ressentent pas le besoin de prouver leur légitimité. Bien sûr, on continue de les culpabiliser : « vous ne faites qu’ajouter au bruit ambiant », « si vos créations étaient bonnes, elles seraient publiées par de vrais éditeurs », et l’inénarrable « vous volez le travail des vrais auteurs ». Quelquefois, cette culpabilisation fonctionne.

Je ne pense pas qu’il existe de vrais et de faux auteurs, de la même manière que je ne pense pas qu’on puisse trop créer. Le problème est ailleurs : davantage de contenu à « monétiser » pour un nombre stagnant de lecteurs, c’est en réalité moins une question de crédibilité que de rentabilité. Oui, dans ces conditions, il risque d’être plus difficile de gagner sa vie avec sa création. Oui, dans ces conditions, nous vivrons de plus en plus dans un monde bruissant de mille nouveautés que nous ne pourrons pas toutes lire. Oui, dans ces conditions, tout le monde ne parviendra pas à tirer son épingle du jeu, et les laissés pour compte seront nombreux. Pourtant, je ne parviens pas à m’en désespérer, au contraire. Nous changeons de paradigme. Les vitrines des magasins s’éteignent faute de chalands, et plus personne ne les regardera bientôt. Chacun devient un créateur en puissance et contribue à faire progresser le schéma global. Dénigrer cet état de fait revient à dire qu’il faudrait que certaines personnes seulement s’expriment et pas d’autres. Que la voix de certains est plus précieuse que celle de leurs voisins. Mais je ne peux pas accepter une chose pareille.

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Je me souviens qu’avant l’irruption du phénomène de l’auto-édition numérique, je me plaisais à rêver d’une sorte de mode de consommation locale : de la même manière que j’achète les légumes aux agriculteurs du coin, j’aurais vendu mes livres dans un cercle non pas restreint, mais resserré. Une sorte de soutien local aux créateurs, plutôt que d’envisager une vente massive à l’échelle globale. C’est peut-être ce qui est en train d’arriver, avec le bruit blanc qui parasite quelquefois le net : on se reporte sur notre cercle immédiat. Pourquoi pas ? C’est une option comme une autre, qui a l’avantage d’être plus pacifique et responsable que les méthodes marketing agressives qui pratiquent la politique de la terre brûlée.

Bien sûr, pour continuer sur notre mode de consommation actuel, il faudrait trouver le moyen de faire enfler comme une baudruche le nombre de lecteurs. Mais personne n’a encore trouvé la formule magique. À moins de trouver le moyen d’intéresser de nouveaux lecteurs, nous sommes « condamnés » à nous partager ceux qui existent. C’est un fait, et il n’y a pas de solution toute faite pour que ces lecteurs achètent votre livre en particulier, à moins de lui coller un pistolet sur la tempe. À moins d’instaurer une commission en charge de décréter qui est un bon artiste et qui ne l’est pas, et de lui dénier alors le droit de créer, cette situation perdurera.

Il faut alors intégrer ces données dans notre équation.