Réalités virtuelles, virtualités réelles

J’aime bien le principe des Hololens de Microsoft. Je veux dire, en tant qu’amateur d’univers science-fictionnels, il aurait été difficile pour moi de penser autrement. Pourtant je me fais violence. Et même si l’enthousiasme de voir devant mes yeux se matérialiser les fantasmes d’un enfant féru de gadgets — qui a grandi devant Retour vers le Futur — est intact, il y a cet instinct féroce et sauvage qui me commande de me méfier.

Ce n’est ni la première ni la dernière fois qu’on se méfie d’une innovation. D’une manière générale, je déteste avoir peur de quelque chose. Bien souvent, sauf en cas de danger de mort imminente, cela signifie qu’on ne la comprend pas, ou en tout cas pas assez bien, qu’on ne l’apprivoise pas — d’ailleurs, c’est amusant de lire qu’on apprivoise ses peurs comme on le ferait d’un animal sauvage, à la seule différence que les animaux sauvages ne sont pas faits pour être apprivoisés. Bref, je n’aime pas éprouver des craintes irraisonnées. C’est une mélasse pour le cerveau, quelque chose qui endort nos capacités de réflexion et de jugement. Mais comme Sophie (du Monde du même nom) qui a l’intuition de n’être pas d’accord avec un postulat sans pouvoir mettre le doigt sur la raison de son désaccord, j’ai le sentiment qu’on pose le pied sur un bateau qui tangue. 

Bien sûr, il va y avoir des applications délirantes. Dans Hacker, j’évoquais la possibilité pour les gamers de jouer à des jeux vidéo grandeur nature, dans leur environnement immédiat. Ça fait rêver bien sûr, même s’il ne faudra pas être cardiaque quand on jouera à Resident Evil. Les applications médicales ne seront pas en reste, tout comme l’industrie du porno qui sera sans doute l’une des premières à en pérenniser l’usage et à faire des centaines de millions avec. N’importe quel type esseulé pourra se construire son harem virtuel. Je ne sais pas si c’est bien ou non, en tout cas je sais que ça rapportera beaucoup d’argent.

Mais deux bémols me viennent. D’abord, nous sommes une civilisation du visuel. Nous n’utilisons pratiquement que notre sens de la vue pour nous définir par rapport au monde, et ça ne va pas s’arranger. D’ailleurs, ça ne m’étonnerait pas que les humains des prochains millénaires développent des globes oculaires immenses, comme les extraterrestres dans X-Files. En ce moment, j’essaie d’entraîner mes autres sens. C’est pas facile, mais j’ai moins l’impression de vivre à travers un écran (même quand l’ordi est éteint). Ensuite, j’ai l’intuition qu’on creuse la tombe de l’intérêt du vieux monde dans lequel on vit. Sans nos lunettes (et bientôt nos implants rétiniens), on se sentira nu, on s’ennuiera. La réalité n’aura pas la même saveur que sa consœur virtuelle — je constate déjà à quel point mon smartphone me détache du physique parfois, à quel point mon environnement immédiat s’efface au profit du dématérialisé. Ce n’est pas un mal en soi, c’est une question d’équilibre et je ne suis pas un luddite, mais nier ce phénomène serait occulter une partie de la réalité. Puisqu’il n’en existe qu’une, de réalité, et qu’on ne peut pas la modeler, on finira par s’en lasser. Une réalité pour tout le monde, quel ennui. Les industriels nous vendront notre propre réalité, celle qui nous sera personnelle et personnalisée ; ce sera peut-être ça, l’industrie du XXIe siècle, on nous vendra des mondes entiers. Pourquoi pas.

Je crois que ce qui me gêne le plus dans l’idée de se fondre dans des univers personnalisés, c’est que ça ne fera que creuser le fossé déjà impressionnant entre notre sol et nous. Ce sol sur lequel on pose les pieds, sur lequel on construit nos maisons, qui soutient les mers où on déverse nos saloperies et qui subvient aux besoins des autres espèces vivantes qu’on balance dans des zoos ou dans les broyeuses des machines à steaks hachés. Déjà qu’il ne revêt plus beaucoup d’intérêt aujourd’hui, en aura-t-il encore un demain ?

Bandeau : Macroscopic Solutions — Human Iris (via Flickr, CC-BY-NC)

2 réflexions sur « Réalités virtuelles, virtualités réelles »

  1. Mais en fait… C’est le coup de la prise électrique. On est des êtres humains, et même, des enfants : on *sait* qu’il ne faut *pas* le faire, on le fait quand même. Trop attirant, l’inconnu. On ne sait pas résister à ce qu’on ne connaît pas, aux potentialités de « l’innovation ». Donc on aura beau écrire des bouquins, des articles, mettre en garde, se méfier, avoir peur, et tutti : on ira quand même. On n’a jamais assez de notre monde, et par tous les moyens, on ira explorer ailleurs : avec nos fusées l’espace réel qui héberge notre monde, avec nos machines les espaces virtuels qui hébergent nos fantasmes et notre imagination. On se dit : mets pas tes doigts dans la prise, mais mets-les quand même, « on verra bien ».

  2. Tu as lu finalement Singularity is near ? Kurzweil y parle des foglets, les brouillards de nanites intelligents qui marqueraient la fusion des mondes réels et virtuels - parce qu’après tout, un monde n’est virtuel que parce qu’il manque de persistence, mais nos rêves, nos jeux vidéo, nos films et nos livres ne sont pas moins des _expériences_ réelles que marcher dans une forêt.
    Sinon, pour la domination de la vision, tu peux y remédier un peu avec la méditation mindfulness (autrement dit, en (re)prenant conscience de son corps). Bill Murray (sic !) avait une très jolie manière d’en parler, en disant qu’il suffit de sentir le poids de son corps sur ses fesses ou ses pieds pour soudain se re-poser dans un monde vrai et non plus un monde perçu. Essaie un peu, tu verras 😉 (pun intended) (blinking smiley intended too).

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