Qu’est-ce qui nous pousse à publier une histoire déjà mille fois racontée ?

Je m’interroge beaucoup en ce moment sur l’impérieuse nécessité de publier des histoires déjà mille fois racontées. Je n’ignore pas le credo légendaire : bien sûr que oui, tout a déjà été raconté… mais « pas de cette manière ni par cette personne » – c’est Gaiman qui dit ça, il me semble. Et je m’en suis contenté longtemps, parce que c’est aussi une parole qui rassure face au désarroi et au vertige. Et puis ça a pu être valable… à une époque. Mais ce qui était pertinent il y a 20 ans ne l’est plus forcément aujourd’hui.

Face à l’explosion de la fiction – de son écriture bien sûr, nous sommes de plus en plus nombreux à écrire, mais aussi de sa distribution, de sa diffusion, de sa massification, de sa totémisation –, je me trouve face à un vertige. Entendez bien : que de plus en plus de personnes écrivent de la fiction, je trouve ça formidable, même si je ne sais plus très bien pourquoi je trouve ça formidable – c’est un sentiment. Je crois que c’est une manière de sortir beaucoup de choses de nous, des choses qui autrement croupiraient, voilà, je crois au pouvoir cathartique de l’écriture, à ses bénéfices personnels qui parfois mutent en bénéfices collectifs lorsque la lecture d’une œuvre résulte en une identification parfaite avec les personnages et la narration.

Mais voilà, tout ça est devenu si mécanique, si laborieux… industriel en somme. Personne n’est dupe : ce qu’on appelle surproduction n’est pas un phénomène tombé du ciel. C’est un mouvement planifié de longue date par l’économie, et par l’industrie – pas forcément consciemment, mais parce que c’est dans l’ordre des choses, parce que la fuite en avant est toujours une manière brute et efficace de sauver le navire. La massification de la fiction n’enrichit pas les auteurs, au contraire. En revanche, elle enrichit l’industrie : studios, éditeurs, distributeurs écoulent de la fiction à la tonne, et ce qui ne passe pas ses filtres (ou ne veut pas s’y soumettre) vient graisser les rouages des plateformes d’autopublication et du web social. Et puis ce qui ne s’écoule pas crée de la trésorerie, et on recyclera le papier. La surproduction n’est pas une maladie : elle existe parce que l’économie est gagnante.

En passant, j’aimerais trouver un autre mot que surproduction. Parce qu’employer « surproduction » exprime implicitement que certains soient légitimes à inonder les têtes de leur fiction et d’autres non. Ce n’est pas ce que je crois, le phénomène est plus compliqué. Je crois aux bénéfices de la rareté, mais celle-ci n’est aujourd’hui plus envisageable. Elle ne peut plus exister dans un monde connecté où chacun s’éduque à son rythme (souvent rapide) et veut exister. Je suis le premier à vouloir exister. C’est humain.

Par contre, j’éprouve encore un peu de fierté à réfléchir de quelle manière je veux exister.  Je trouve encore parfois mon compte dans la massification fictionnelle – de la multitude émergent fatalement des perles, et chaque œuvre a le potentiel de parler à un public différent, ne serait-ce qu’à une personne ou deux. Mais produire du roman au kilomètre – même personnel, même légèrement différent ce qui a été écrit au cours des six derniers siècles – m’apparaît comme une œuvre folle, sinon aveugle. J’ai envie de réfléchir autrement, de trouver de nouvelles formes, de continuer d’expérimenter sous d’autres mediums, à travers d’autres chemins. S’il est une chose en laquelle je crois fermement, c’est que la fiction peut émerger des endroits les plus incongrus et des situations les moins propices. On peut trouver de la fiction dans une rayure de parquet ou une tache de couleur dans le ciel.

Mais continuer de participer à cette machine infernale, sous cette forme-là, n’écrire que pour engraisser le monstre… il me semble que c’est au-dessus de mes forces, enfin plutôt que ça me démoraliserait un peu. Il faut que je trouve à exprimer de la fiction sous une autre forme, une forme moins lisse, moins formatée, peut-être plus difficile aussi, parce que le marché est le marché pour une bonne raison : il vend, même peu.

Je crois pourtant qu’on a plus que jamais besoin de nouvelles formes, qu’elles impliquent le medium ou la langue, le format ou la tessiture, en tout cas on a besoin de mettre à nouveau un peu de sens dans toute cette mécanique de création, car laisser l’industrie définir ce qu’il est valable ou non de créer est une course vers les gouffres (les bibliothèques, c’est une autre histoire). Or, l’industrie produit aujourd’hui non seulement des produits stéréotypés, mais aussi des comportements stéréotypés – entendez, même si on n’intègre pas son système, on produit tout de même des œuvres formatées par ses exigences. Il suffit de parcourir Wattpad, le top d’Amazon ou de l’iBookstore, pour constater que nos imaginaires ont été contaminés, ou plutôt colonisés par l’industrie. Même ceux qui se proclament « indépendants » (de qui, de quoi ? pas d’Amazon en tout cas) optent pour une logique de marché, d’offre et de demande.

Les artistes n’ont pas vocation à obéir aux lois de l’offre et de la demande, sans quoi ils deviennent des commerçants : au contraire, ils offrent une vision personnelle et intransigeante à laquelle on est libre d’adhérer ou non. C’est comme que cela marche, en théorie. Mais nous avons si bien intégrés les mécanismes de domination artistique que c’est notre sens même de la création qui s’en retrouve faussé.

Il faut donc prendre de la distance – sinon peut-être de la hauteur – avec tout cela. Se garder d’écrire des choses mille fois écrites, ou alors les conserver pour soi, comme traitement cathartique. Réfléchir aussi en terme de pollution des têtes, du temps et des imaginaires – est-ce que ce que je crée mérite d’être infligé aux autres ? (je précise à toutes fins utiles, et pour qu’on ne vienne pas me traiter de snob, que toute la réflexion qui précède s’applique avant tout à mon propre travail et à ma propre personne)

Tout le monde a aujourd’hui intégré qu’il ne fallait pas jeter ses papiers par terre, qu’il ne fallait pas laisser le robinet ouvert et qu’il fallait éviter le gaspillage. C’est de l’écologie « de base ». Mais l’écologie devrait aussi s’appliquer aux territoires de l’esprit. Car le gaspillage des ressources, qu’elles soient matérielles ou spirituelles, mène invariablement à la nausée. Ça ne demande pas de sacrifier son ego (pourquoi publions-nous, encore une fois, si ce n’est pour exister) mais de mieux l’investir. C’est au contraire une manière de le sublimer que de réfléchir à de meilleurs écrins.

Je crois – mais je me trompe peut-être – que c’est à ce coût, modique, que nous vaincrons le démon de la surproduction.


Mise à jour du 04/04/2018 : il n’est pas question dans le billet de pousser les jeunes auteurs à jeter l’éponge. Juste, de faire l’effort d’employer autrement ladite éponge. Et de faire face à la réalité du terrain.

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Photo d’illustration par Thomas Hafeneth, via Unsplash

 

9 réflexions sur « Qu’est-ce qui nous pousse à publier une histoire déjà mille fois racontée ? »

  1. Salut Julien, je te lis ce matin et j’ai l’impression d’entendre ma propre voix dans tes phrases. Je reprends en ce moment deux chantiers de « romans » depuis les premières lignes après avoir tenté de répondre aux questions du pourquoi et du comment écrire ça. Il faut des mois, voire des années, de maturation pour trouver une forme qui colle si bien au propos qu’on réinvente le genre. On qu’on en crée un nouveau. Seuls les livres qui accomplissent cet exploit m’ont marqué durablement dans mon parcours de lecteur (récemment « La maison des feuilles » de Mark Z. Danielewski ; plus tôt, « L’employé » de Jacques Sternberg, « K622 » de Christian Gailly, « Mentir » d’Eugène Savitzkaya, « La danse du fumiste » de Paul Emond, « Délires » d’André Baillon et tous les bouquins de Georges Perec, qui n’en a jamais écrit deux semblables). Ecrire du roman industriel, pour le simple plaisir de raconter une histoire en empruntant une forme déjà bien rodée depuis des siècles ne suffit plus à exciter mon envie d’écrire. Surtout que lorsque c’est genre d’objectif qu’on se fixe, il ne peut y avoir d’autre critère d’évaluation que les nombre de lecteurs (et de ventes), ce qui est un leurre complet.

    Bref, merci pour ce billet !

  2. Salut Julien,

    Pour ma part je ne vois aucun mal à publier une histoire déjà mille fois contée.

    D’un point de vue personnel, je prends plaisir à raconter (à l’écrit, à l’oral). C’est un peu un côté plus interprète que parolier, très certainement, si l’on fait l’analogie avec la chanson. Cela me décomplexe donc si ce n’est pas 100% original, et les tentatives de l’être, le plus souvent, m’apparaissent comme snobs et pompeuses.

    Je pense également qu’une histoire connue pourvoie sa morale, ses enseignements. Et que ceux-ci ne sont valables que sur une ou deux générations, et qu’au delà, il est nécessaire de la réécrire pour qu’elle touche à nouveau un public, sous le spectre d’une culture, d’un langage, d’une mentalité, d’un contexte économique, sociétal ou environnemental qui ont eux aussi évolué.

    Écrire n’est pas vain, malgré le « bruit » ambiant. Nous sommes des conteurs, et nos contes méritent d’être entendus.

    En espérant que cela te réconcilie avec la (sur)production actuelle.

  3. Écrire à mon sens est d’abord un soin direct que l’on se donne, puis par la publication un soin indirect que l’on reçoit. Libre à chacun de trouver dans ce remède publié son propre soin de l’âme. Il n’y a donc pas de sur-production, mais des productions multiples pour de multiples lecteurs dont chacun trouvera le remède qui lui convient.

  4. Je me suis posé les mêmes questions, et j’y ai trouvé ma réponse (cad celle qui correspond à mon cas) : le blog me semble plus approprié à ce que je recherche dans l’écriture que la publication de fictions, que ce soit en auto-édition pour garder « ma liberté de penser », ou en cherchant un éditeur qui doit forcément penser au marché…

  5. Merci Neil pour ces rappels toujours salutaires sur des questions de fond.
    Et si… l’écriture collaborative était une réponse à ce désir de faire autrement, et de réinventer une manière de créer ? 😉

  6. Je te rejoins par certains côtés. Comme toi, l’idée de produire pour produire me répugne. Du reste, j’en suis incapable. À ce sujet, je me heurte souvent à la pensée dominante en écriture, qui encourage au contraire à suspendre son jugement (surtout pendant le premier jet) et à se forcer, à se pratiquer, à finir à tout prix, à s’acharner, etc. Alors que ma propre philosophie, c’est « mieux vaut ne rien écrire du tout qu’écrire quelque chose que l’on trouve moche ou sans intérêt ». Je crois que j’ai une approche de l’écriture minimaliste; j’écris très peu, uniquement quand l’inspiration est à son comble et me persuade que j’ai quelque chose de vital et d’urgent à dire. Sinon, autant se taire; il y a bien d’autres choses intéressantes et importantes à faire dans la vie.

    Ensuite, je ne peux qu’adhérer à l’idée que l’art dépasse la forme conventionnelle du roman, ou même de la nouvelle, et qu’un-e artiste est davantage que sa seule production. Je ne pense pas que l’art est un travail comme un autre; de là, l’objectif de l’artiste ne peut effectivement se résumer à créer des produits pour le marché.

    Cela dit. Ce n’est peut-être que l’enthousiasme des débuts, puisque, contrairement à toi, je ne fais pas ça depuis des années (on s’en reparle dans 3-4 ans?), mais je ressens au contraire énormément de potentiel pour la création dans la conjoncture actuelle… sans la comparer avec l’avant ou l’après, sans doute juste parce que c’est mon « maintenant » à moi. C’est peut-être encore la faute à mon égo démesuré, mais je n’ai aucunement l’impression de répéter ce qui aurait déjà été dit (malgré tous mes emprunts, mes inspirations, mes recyclages que je revendique). Le monde évolue à toute vitesse, faisant voler en éclats nos anciennes conceptions, et comme la littérature est toujours en retard sur le monde, personne n’a encore écrit là-dessus, c’est comme un territoire sauvage et inexploré qui s’offre à qui osera le fouler… À ce propos, j’ai envie de te citer un extrait d’un livre (que je recommande par ailleurs), How To Suppress Women’s Writing, de l’écrivaine de SF Joanna Russ :

    « I remember an intelligent, liberal professor in the early 1970’s who once mentioned to me his disillusionment with literature. […] Didn’t I think, said he, that reading was—well, a luxury? Wasn’t there something idle and luxurious and really pretty trivial about just sitting in a room and reading a book?
    And there I stood with my piccolo—I mean « Sexual Politics and Small Changes » (for starters) in my pockets.
    Oh no, I said. No. Oh my God. Oh God, no. »

    J’ai le même sentiment par rapport à l’écriture. Que l’idée de la vanité et de la futilité de l’écriture ne peut venir qu’à quelqu’un de fondamentalement privilégié, qui a le luxe d’être blasé. Pour moi, ce n’est pas moins que révolutionnaire. À chaque fois que j’écris quelque chose dont je peux être fière, j’ai la sensation de partir à la conquête du monde.

    Enfin, pour ce qui est du « formatage », je te dirai comme à Loïc Dossèbre qu’à mon avis, il y a amalgame. Libre à toi de ne pas te reconnaître dans les formes actuelles ou à la mode (et je comprends que ça puisse être frustrant), mais cela n’a rien à voir avec la mission de l’artiste ou la signification de l’art. Mon modèle en la matière est Racine, qui écrivait des pièces ultra formatées, coulées dans un moule très précis (la tragédie classique a de loin beaucoup plus de codes que la romance que j’écris!), pour un marché tout aussi défini, dont il dépendait pour sa subsistance. Et, malgré tout, son œuvre a la classe. Qu’on aime ou pas, qui affirmerait que Racine s’est contenté de ressasser de vieilles histoires, et qu’il aurait mieux fait de se taire? (J’ai relu vite fait sa bio dans Wikipédia, et c’est rigolo, parce qu’il a autoédité sa première publication. Il semblait aussi déterminé à faire carrière, et c’est l’une des raisons qui l’ont poussé vers le théâtre — et non une passion pure et désintéressée.)

    Je continuerai sans doute cette réflexion sur mon blogue, parce qu’il me vient tout un tas d’autres pensées, mais je crois que ça suffit pour ici, et pour aujourd’hui. 😉

  7. Si l’on ne souhaite pas raconter une histoire déjà mille fois racontée, l’objectif est tout trouvé: tenter de raconter une histoire complètement neuve. Je ne suis pas persuadé que cela soit possible, cela dit. Dans les grandes lignes, toutes les histoires avaient déjà été racontées bien avant notre naissance.

    Pour le reste, soit l’idée qu’il faut éviter la surproduction, épargner au lecteur de relire notre prose trop semblable à d’autre prose, il me semble que cela passe un peu vite sur les propres souhaits du lecteur, justement: et s’il voulait nous lire? N’est-ce pas cette belle rencontre, entre un texte et un regard, qui est à la base de l’émerveillement sans cesse renouvelé de la littérature?

  8. Je ne pense pas que toutes les histoires sont déjà racontées et qu’il est impossible de faire quelque chose de nouveau. Je dirais même que « Jésus contre Hitler » malgré son côté « combat mythique du bien contre le mal » ne rentre pas plus dans le cadre de l’habituel que mes propres productions (même si elles trompent leur public en donnant une impression de déjà-vu).

    Je suis d’accord avec Neil Gaiman, la personnalité du conteur prend souvent le pas sur l’histoire elle-même car elle ne peut que transparaître dans la narration. Chaque personnalité sur terre est aussi unique que nos empreintes digitales. Dans ce sens une histoire de vampire aussi codifiée et usée jusqu’à la corde qu’elle soit, exprimée en suivant des méthodes d’écriture et standard industriels, sera toujours unique à sa façon.

    Alors oui, comme les philosophes de l’antiquité le pensaient, les histoires existent toutes bien avant d’être écrites. Mais même noyée dans une multitude de roman moyens écrits sans grâce, un chef d’œuvre, un cygne noir, surgira toujours pour mettre tout le monde d’accord sur ses qualités hors normes. Et là, c’est dû à la personnalité, au talent, et au travail de l’auteur…

    … Chère @Jeanne… Merci pour cette description poétique et raisonnée de votre procrastination. C’était un vrai délice.
    Dommage que le dur labeur de l’accouchement d’une œuvre complète semble vous répugner au plus haut point.

  9. Je crois que le plus important est surtout la façon dont on s’approprie ces histoires pour les intégrer à notre univers, les assimiler pour enfin les transformer.

    Nous sommes tous des conteurs, que l’on décide de passer à l’écrit ou non.
    J’aime d’ailleurs cette idée que nos contes traditionnels remontent à notre origine :
    https://www.sciencesetavenir.fr/archeo-paleo/archeologie/certains-contes-de-fees-remonteraient-a-la-prehistoire_104164

    (même si cette thèse n’a rien de certain).

    Le conte est l’archétype de l’histoire raconté 1000 fois. Pourtant, on aime toujours les redécouvrir sous une nouvelle forme.
    C’est probablement ce qui nous lie.

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