Quelle est la différence entre un livre et un film ?

Cette question en forme de boutade est bien évidemment à considérer sous un angle différent de celui du simple support. Il ne se passe pas une journée sans que le parallèle entre littérature et fiction filmée ne soit établi et vienne chatouiller mes oreilles, au point que j’en viendrais presque à me demander si, au final, les deux supports ne sont pas un peu trop poreux. C’est d’ailleurs assez intéressant d’entendre les arguments des lecteurs au sujet d’une histoire : outre les classiques éléments de narration, un critère revient souvent — celui de la visualisation. Un livre est-il réussi à compter du moment où celui qui en parcoure les lignes parvient à s’en faire une bonne idée graphique ? Si on voit l’action comme si elle se déroulait devant nos yeux ?

En partie oui, bien sûr. Quand je faisais mes études de cinéma, mes professeurs citaient souvent Spielberg en exemple pour la qualité et la fluidité de sa narration visuelle. Dans le même genre, Scorsese parvient lui aussi à faire des miracles. Dans un cas comme dans l’autre, la caméra se déplace toujours de manière élégante, quasi invisible, et les directions et regards des personnages sont clairs. En somme, nous parvenons toujours à nous repérer dans l’espace. Transposée à la littérature, cette fluidité devient nécessaire dans les scènes d’action notamment, car nous n’avons pas de repères visuels : tout doit se dérouler dans nos têtes. Mais la visualisation d’une action doit-elle être un critère de base pour déterminer sa qualité lorsqu’il s’agit de littérature ?

Bien entendu, je n’ai pas de réponse toute faite : chacun voit midi à sa porte. Mais force est de constater que les séries — et le cinéma d’une autre manière, sans doute moins profondément — ont bouleversé la manière dont les lecteurs appréhendent la narration. C’est un basculement assez intéressant, car paradoxal. D’un côté, les gourous de l’édition invoquent un changement de paradigme : les gens seraient davantage devenus des spectateurs que des lecteurs, et auraient besoin d’action, de dialogues, de descriptions au cordeau et de formats courts. De l’autre, on constate que malgré la proposition d’une littérature de plus en plus scénarisée, le public ne lit pas spécialement davantage. Peut-être ignore-t-il l’existence de cette nouvelle littérature, qu’il n’a pas été mis au courant et que c’est la raison pour laquelle il n’a pas encore passé le seuil de sa librairie ? Ou peut-être que c’est  tout simplement parce qu’il n’a pas envie de lire, que ce soit du Dostoïevski ou le dernier polar haletant sorti d’une usine à best-sellers, que l’amour des histoires écrites ne lui a pas été inculqué plus jeune et que le  ratio explosions-insultes/page n’arrange en rien son problème. Les lecteurs grandissent un livre à la main. On vient rarement traîner dans le coin dans le cas contraire.

J’ai l’impression — mais je me trompe peut-être — que les éditeurs et les auteurs axent leurs efforts dans le mauvais sens : plutôt que de séduire les non-lecteurs par une action globale qui impliquerait écoles, garderies, bibliothèques, conseils municipaux, etc, ils orientent la production vers le processus de séduction. Au final, on se retrouve avec des histoires qui ressemblent beaucoup à des films, la preuve, les grands succès sont immédiatement adapté au cinéma ou en série, et la différenciation des médiums devient peu à peu obsolète. Bientôt, les lecteurs achèteront directement le scénario.

Je ne dis pas que c’est mal en soi : j’adore lire des histoires pulpesques avec de l’action, des blagues et des cascades à n’en plus finir (après tout, j’ai quand même écrit Jésus contre Hitler, ce serait malvenu de renier ça tellement j’ai adoré créer cet univers). Par contre, je ne suis pas sûr d’avoir envie de suivre si toute la production s’oriente dans ce sens. Cette tendance doit, selon moi, demeurer comme telle : un pan de la littérature, ni meilleur ni moins bon que la littérature au sens classique du terme. Elle ne doit pas cannibaliser le reste de la production. Comme je l’ai dit plus haut, je ne suis pas sûr que ce genre de livres amènent des non-lecteurs à la lecture. Du coup, on se retrouverait à modifier une production globale avec un effet considérable sur l’imaginaire collectif, au risque d’abandonner ce qui fait la spécificité d’un médium. Mais encore une fois, je me trompe peut-être.

Ça fait quelques semaines que je me suis lancé dans un marathon de lecture David Foster Wallace. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai l’impression de lire quelque chose qui ne pourrait exister que sous la forme d’un livre. La langue de l’auteur est brillante, certes, mais il y a encore mieux : sa plume s’égare en mille digressions. Là où un auteur lambda réduirait l’action à sa portion congrue, se contentant d’expliquer pourquoi la voiture vient d’exploser, DFW s’arrête sur la couleur de la peinture qui rappelle au héros une anecdote, sur la portière rayée, sur le chien qui pisse à deux rues de là, etc. En bref, l’action est étirée de façon totalement artificielle, si bien que quand on est habitué à ce qu’une action lue dure aussi longtemps que la même action filmée, on est un peu décontenancé. C’est un conseil que j’entends souvent : donner dans le mimétisme. Si une action est rapide, il faut utiliser des mots courts, des phrases cinglantes. C’est amusant de constater que DFW fait quasiment le contraire : il allonge, se perd, fait quatre fois le tour de la maison avant d’ouvrir la porte, et c’est un vrai bonheur de lecture. Par contre, ça demande un effort : nos cerveaux ne sont plus conditionnés pour supporter des longueurs. Du coup, si on veut continuer à profiter de pareils OVNIs, il faudrait voir à ne pas faire trop pencher la balance du côté audiovisuel.

Ma relation à la narration change petit à petit. Là où tous les gourous du storytelling reprennent des principes du cinéma pour les appliquer à la littérature, je suis de plus en plus convaincu qu’il faut faire la part des choses et ne pas rendre les deux médias trop poreux : que les livres restent des livres et les films des films. Je vais essayer d’expérimenter en ce sens, de manière à ce que, quand j’écris, j’aie l’impression de réaliser quelque chose de différent : pas seulement de faire du cinéma en moins bien.

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5 réflexions sur « Quelle est la différence entre un livre et un film ? »

  1. J’ai beaucoup aimé lire cet article. Quand j’écris, je suis très consciente du fait que ma narration est trop concise, qu’il faudrait que je développe beaucoup plus. Sûrement à cause de cette habitude de la narration rapide des films et séries que je regarde. Mais pas seulement, je fais ça depuis longtemps (c’est ce qui me pénalise à mes examens en Lettres). Peut-être que je devrais tenter de lire des auteurs comme DFW…

  2. « Je vais essayer d’expérimenter en ce sens, de manière à ce que, quand j’écris, j’aie l’impression de réaliser quelque chose de différent : pas seulement de faire du cinéma en moins bien. »

    J’ai le même objectif. Le cinéma en moins bien, c’est tout ce qui me gonfle dans la littérature, aujourd’hui.

    Si tu en as l’occasion, et du temps devant toi, tu devrais essayer de lire Belle du Seigneur, d’Albert Cohen. Je me souviens d’avoir eu la même sensation que toi avec Foster Wallace (qu’il faudra que je me décide à lire aussi), cette nécessité de ralentir, l’obligation d’aller lentement sous peine de passer à côté de quelque chose. Ca fait environ 1500 pages, et il faut passer les 300 premières pour se rendre bien compte de ce qu’on a entre les mains. Et ensuite, la magnificence de la langue, l’étourdissement. J’avais semé des marque-pages partout. Un ami à moi, qui l’avait lu de mauvaise grâce sur mes conseils, m’a surpris un jour en m’annonçant que ça faisait plusieurs nuits qu’il rallumait la lumière après s’être couché, pour se relire en chuchotant des passages du roman.

    C’est après ça, je crois, que je me suis rendu compte de ce que ça pouvait être, un roman. Croire qu’on peut adapter ça au cinéma, c’est comme se persuader qu’on peut adapter la Madonne Sixtine de Raphaël en livre audio. Ca n’a pas de sens : l’histoire n’est qu’une partie. Ce n’est pas simplement une histoire, c’est une expérience du monde.

    C’est là que la littérature devient toute puissante, c’est ça son plein pouvoir (et ce n’est pas le même que le pouvoir du cinéma, qui est pourtant grand, aussi) : quand elle s’insère dans ta tête et que les mots t’obsèdent, que tu apprends par coeur les phrases, que tu te les répètes pour les entendre sonner. C’est là que, pour le dire avec Flaubert, il n’y a plus de séparation entre le fond et la forme. J’apprends par coeur des vers de la Légende des siècles, de Hugo, parce que quand on les dit à haute voix, on a l’impression de prononcer une invocation antique, à la fois par ce que ça dit et par la façon dont c’est dit. C’est le même tremblement qui te secoue que quand tu écoutes l’ouverture du Requiem de Mozart, par exemple. Subitement tu te vois en face de quelque chose de très profond, qui plonge ses racines en toi, et dont tu ne t’expliques pas bien la puissance.

    Chaque fois qu’il me prend l’envie d’apprendre par coeur (Hugo, La Fontaine, Camus, Cohen, Giono, Flaubert…), je sais que je viens de tomber sur un de ces livres rares qui sont ce que je recherche dans l’art.

    Bon évidemment je ne dis pas que toute la littérature devrait avoir cette qualité, après bien sûr il y a toutes les nuances du talent et de la volonté humaine. Je ne serai jamais ni Hugo ni Cohen. Mais j’aime raconter des histoires, et je voudrais le faire bien. Je voudrais qu’une fois de temps en temps, le lecteur s’enfonce dans son fauteuil en ne se disant pas seulement « quelle imagination ! », mais en se répétant la phrase qu’il vient de lire, comme une invocation antique dans laquelle on ne peut plus dissocier le fond de la forme. Et pour ça, je ne peux que m’inspirer des merveilles que m’ont montrées les géants.

  3. Chaque art donne le meilleur de lui-même quand il cultive sa spécificité, non ? Vouloir copier un autre art, quel aveu d’échec! Les plus beaux romans, poèmes, etc., sont ceux qui ne pouvaient exister que sous cette forme-là, parce que oui, un roman c’est bien autre chose qu’une bonne histoire (un scénario). On peut le constater à l’adaptation cinématographique des romans au cinéma, souvent décevante : je pense à des romans comme « Les Hauts de Hurle-Vent », « Vie et opinions de Tristram Shandy » (tout en digressions) ou a fortiori « A la recherche du temps perdu ».

  4. Article intéressant, je pense qu’il y a de la place pour tous les styles, que ce soit du pulp ou Dostoïevski . L’essentiel, comme tu le soulignes, c’est que la littérature ne se standardise pas.

  5. Et moi qui avais l’impression que la question (et la difficulté) était plutôt dans le cinéma, à savoir comment on allait parvenir à recréer la littérature sur écran… Non, c’est un sujet très intéressant, sans aucun doute.
    Après, le cinéma, ce n’est pas seulement de l’action et des dialogues, quelque chose de plus « facile » parce que le spectateur est « passif ». Je n’ai plus trop le temps de regarder des films qui n’intéressent que moi, mais à une certaine époque, mes références étaient Tati et Antonioni, pas vraiment connus pour leurs films débordants d’intrigue et de dialogues.
    Ce qui me fait penser au texte « The Politics of Narrative: Why I Am A Poet » de Lynn Emanuel, où elle critique la littérature en prose pour ce côté « je-prends-le-lecteur-par-la-main » à coups de descriptions et de scènes qui s’enchaînent sans discontinuité. Elle la contraste avec la poésie, mais on pourrait aussi le faire avec le cinéma. Avoir un visuel ne nous dit pas pour autant quoi regarder, ni ce que signifie ce que l’on voit. Tandis que les mots, eux, ne sont *que* signification. Quand j’étais enfant, d’ailleurs, j’avais souvent du mal à comprendre les films que les camarades de mon âge adoraient (notamment, je ne faisais pas la différence entre des personnages qui avaient la même couleur de cheveux ou le même genre de costume…). Ça n’a jamais été le cas avec les livres, je pense parce que tout y est écrit noir sur blanc, au sens propre comme au figuré.
    Enfin, je vais me risquer à suggérer qu’adapter des textes en images (une tendance qui ne date d’ailleurs pas d’hier ; on dirait que le cinéma a toujours manqué d’idées) n’est en rien indicatif de l’adaptabilité desdits textes. Ça donne ainsi parfois des trucs particulièrement atroces (je pense pour ma part à Game of Thrones, alors que la série de bouquins est chouette et, en passant, remplie de digressions et de détails qui ne font pas du tout avancer le schmilblick, au contraire, ils menacent de le noyer… et c’est un roman de genre/codifié/commercial ; notons qu’on n’a pas besoin d’aller chercher chez les classiques ou les marginaux des trucs anti-cinématographiques).

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