Quantité ou qualité - l’éternel dilemme de l’auteur prolifique

 

Lorsqu’il s’agit de mettre dans les deux plateaux de la balance la sacro-sainte qualité du manuscrit unique, bichonné, peaufiné pendant des années avant le premier envoi, et la quantité de l’écrivain-bûcheron qui, inlassablement, se remet à sa table de travail pour produire toujours et encore plus, Ray Bradbury n’y va pas par quatre chemins.

“Il n’y a qu’en écrivant beaucoup que vous apprendrez votre métier. Quand on me demande de choisir entre qualité et quantité, je choisirai toujours la quantité.”

Évidemment, ce conseil ne sera pas au goût de tout le monde, et en particulier des auteurs exigeants qui espèrent, en multipliant les réécritures et les corrections, aboutir au manuscrit parfait.

Que l’on ne se méprenne pas au sujet de Ray Bradbury : quand le légendaire auteur de Fahrenheit 451 prône la quantité, il ne fait pas pour autant l’apologie de la médiocrité. L’auteur prolifique doit être bon, voire très bon. C’est l’histoire du serpent qui se mord la queue, autour de laquelle les auteurs se déchirent depuis toujours. Comme si un auteur prolifique ne pouvait pas produire de textes de qualité. Comme si les notions de qualité et de quantité étaient antinomiques. Ray Bradbury a un avis tout simple à ce sujet : c’est en écrivant beaucoup qu’on apprend à écrire correctement… et donc qu’on se perfectionne dans son métier d’écrivain. Le premier manuscrit est presque toujours mauvais et, même si l’histoire regorge de premiers livres brillants, on ne peut pas définir une règle à partir d’exceptions qui, bien que notables, demeurent rares. Tout le monde n’est pas Lautréamont ou Radiguet et le fait même que des génies littéraires puissent exister ne doit pas nous faire oublier qu’écrire — comme peindre, comme jouer de la musique — est un art qui se travaille dans l’exigence et la patience.

Dans son très joli poème Il est certains esprits…Nicolas Boileau (1636-1711) vante le travail de l’écriture.

« Hâtez-vous lentement, et, sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage,

Polissez-le sans cesse et le repolissez ;
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez. »

N. Boileau

Pour ma part, je n’irais pas jusqu’à vingt fois : je me contenterai de quatre ou cinq fois lorsqu’il s’agit d’un texte court. Boileau, d’ailleurs, prône plutôt la lenteur en général et je ne suis pas forcément d’accord avec lui. Quand je travaille un texte, j’écris un premier jet qui, soyons clairs, n’est que l’ébauche de ce que le texte final sera vraiment. La première relecture est une réécriture avant tout, au cour de laquelle je change beaucoup de choses et qui, au final, tient davantage du narratif et du stylistique que de la correction. Ensuite, les trois ou quatre relectures suivantes sont vouées à « polir » le texte, comme le dit Boileau, et à lui donner sa forme définitive.

J’ai constaté qu’au-delà d’un certain nombre de relecture (en général 5 ou 6), les corrections n’ont plus de sens. En voulant aller à l’épure, supprimer toutes les fioritures inutiles, j’en viens à supprimer des éléments qui ne paraissent évidents qu’à moi-même et peuvent donc, par leur absence, empêcher la compréhension.

Aussi je conseillerais de travailler un texte aussi longtemps que cela fait sens, mais de ne pas insister trop si l’on ne veut pas défigurer le joli visage que l’on vient de sculpter. Au bout de trois ou quatre relectures, votre texte doit être suffisamment bon pour être publié ou présenté à un éditeur, qui pourra vous proposer des modifications.

Mais l’auteur qui travaille vingt ans son livre avant de le proposer est pour moi dans l’erreur : les écrivains n’existent que par ce qu’ils produisent. Si l’on produit peu, on risque d’une part d’avoir la plume rouillée, mais d’autre part de produire une seule oeuvre qui, au final, sera ratée. Ce qui nous ramène au point de départ du Projet Bradbury, qui est une ode à la productivité.

“Écrire un roman, c’est compliqué: vous pouvez passer un an, peut-être plus, sur quelque chose qui au final, sera raté. Écrivez des histoires courtes, une par semaine. Ainsi vous apprendrez votre métier d’écrivain. Au bout d’un an, vous aurez la joie d’avoir accompli quelque chose: vous aurez entre les mains 52 histoires courtes. Et je vous mets au défi d’en écrire 52 mauvaises. C’est impossible.”

Ray Bradbury

Je suis tout à fait dans l’optique de l’écrivain prolifique : je pense qu’en écrivant beaucoup, on finit par s’améliorer. C’est un procédé quasiment mécanique. Écrivez sur tout et n’importe quoi, un article de journal, un souvenir, une anecdote… mais écrivez. Polissez votre écriture plutôt que votre premier texte : vos prochaines histoires bénéficieront de votre entraînement et n’en seront que meilleures. Et qui sait ? Au cours de cet entraînement, peut-être écrirez-vous LE texte ?  Pas de pression, écrivez simplement. Quoi qu’il en sorte, ce sera un pas de plus vers un style plus solide et une productivité accrue.

Crédit photo bandeau : Sean McEntee (Flickr CC By 2.0)