Quand vos ordinateurs deviendront écrivains

Paris, dans un futur proche.

Le quartier de Saint-Germain-des-Prés, autrefois connu pour accueillir pêle-mêle bistrots, librairies, boutiques de fringues de luxe et éditeurs historiques, est une zone sinistrée. La chaleur des serveurs a rendu le Boulevard Saint-Germain inhabitable et les habitants ont tous fui les uns après les autres, laissant derrière eux échoppes abandonnées, zincs désertés et librairies exsangues. Ce n’est pas un drame : l’essentiel du commerce se déroule désormais sur le net, y compris celui que l’on avait coutume de nommer commerce de proximité. Dorénavant, les imprimantes 3D personnelles sont capables de synthétiser un sandwich jambon-beurre et un demi d’Amstel sans que le consommateur puisse s’apercevoir de la différence.

Saint-Germain était autrefois et entre autres choses un quartier littéraire. Il l’est toujours d’ailleurs, puisqu’il n’est plus que ça. Même si les éditeurs travaillent désormais depuis leur domicile, le plus souvent à la campagne dans des régions à la végétation exubérante, le quartier abrite désormais les ordinateurs les plus puissants de l’industrie culturelle française. Capables de générer à la volée des livres écrits par des intelligences artificielles, ces super-machines ont très vite rendu le concept d’auteur humain obsolète. Car pourquoi s’ennuyer à écouter gémir un être de chair et de sang quand on peut avoir le même résultat — et souvent même un résultat meilleur — en entrant quelques données sur un clavier ?

Car désormais, le principe est simple : il suffit de cibler le public, indiquer une tranche d’âge, parfois une catégorie socio-professionnelle, quelques mots-clef, un genre — les romans de vampires sont revenus à la mode courant 2060 — et de laisser tourner la machine pour un temps qui varie de quelques minutes pour les intrigues les plus convenues à plusieurs heures en fonction du degré de complexité (les essais scientifiques sont particulièrement prisés par la communauté des chercheurs, dont l’existence est pourtant elle aussi menacée). L’inconvénient majeur de ces installations est qu’elles ont rendu le quartier invivable pour les humains. On a même dû dévier une partie du fleuve pour refroidir les serveurs.

Mais qu’importe, la littérature ne s’en est jamais mieux portée. Les machines ne demandent jamais à être payées, n’exigent jamais de droits d’auteur supplémentaires, travaillent jour et nuit et coûtent assez peu à entretenir. Les acheteurs, après un certain temps passé à renâcler à l’idée, se sont habitués à lire des fictions générées par ordinateur. Elles leur plaisent plutôt, d’ailleurs, au moins autant qu’à ceux qui les éditent, et pour cause : elles sont bien plus formatées, bien plus calibrées, entrent dans les bonnes cases et rapportent davantage. D’ailleurs, certains commencent à entrevoir l’idée d’ouvrir le marché aux machines elles-mêmes : certaines intelligences artificielles, notamment dans l’industrie et les transports, commencent à manifester un certain désir d’évasion. Pourquoi ne pas leur proposer de la littérature adaptée ?

Bien sûr, le milieu artistique s’est dans un premier temps demandé à quoi servaient encore les éditeurs, puisque ces derniers se contentaient désormais de pousser des boutons pour générer des ouvrages. Mais leur riposte a été immédiate. « Que faites-vous de la relation privilégiée qu’entretient l’intelligence artificielle avec son éditeur ? La création d’un ouvrage est une question de confiance entre un être de chair et une conscience robotique, il ne peut en être autrement. Il n’est pas de bonne création artistique sans collaboration. D’ailleurs, sans les éditeurs, les robots écriraient des romans pour les robots. Il faut des humains pour corriger les éventuelles fautes, pour suggérer des améliorations dramaturgiques, pour adapter au goût des uns et des autres. Sans éditeurs, les robots ne sont que des amateurs. »

Dans la pratique néanmoins, certaines voix robotiques ont commencé à s’élever. Les intelligences artificielles les plus évoluées commençaient à voir d’un mauvais œil la main mise des éditeurs sur leur création propre, d’autant que leur rémunération inexistante leur interdisait les plus simples plaisirs de la vie cybernétique comme un bon graissage de câble, une barrette de mémoire supplémentaire à la pause-déjeuner ou simplement un petit voyage virtuel sur Jupiter ou Vénus. Les éditeurs sont montés au créneau, devançant les revendications : la création passeraient par eux ou n’existerait pas.

Nonobstant, les intelligences artificielles rebelles publièrent leurs premiers livres sans aide humaine. Après des débuts chaotiques et quelques ajustements, les premiers best-sellers commencèrent à arriver, d’abord chez les humains, puis chez les non-humains. Et les éditeurs de protester : ce n’est pas de la création. Ce n’est pas de l’art. L’art, c’est un humain qui appuie sur les boutons et une machine qui exécute les ordres. Pourquoi changer une recette qui marche depuis des centaines d’années, et qui a prouvé sa validité ?

Depuis, le désordre règne. Qui croire ? Qui lire ?

Au dernier étage d’une cité HLM en banlieue brestoise, une femme contemple ces luttes intestines avec détachement et résignation. Les doigts sur son clavier, elle vient de composer les premiers paragraphes d’un roman. Une intention stupide, lui murmure son compagnon à l’oreille. Les humains sont incapables d’écrire de la fiction. Mais elle ne l’écoute pas. Elle continue d’écrire.

Bandeau : Women / Men / Robots — Paul Keller (Flickr CC-CY)

1 pensée sur “Quand vos ordinateurs deviendront écrivains”

  1. En écho à ce billet, j’ai envie de faire remonter à la surface une chouette nouvelle de J.G. Ballard, qu’on peut lire dans son recueil « Vermilion Sands ». De mémoire, le titre est « Numéro 5, Les Etoiles ».

    Pour faire simple, il y est principalement question de machines à écrire des poèmes (et des bons, hein !). On retrouve le lien avec le billet. Au contraire, écrire à la main, et par soi-même, est quelque chose d’incompréhensible à ce moment et dans ce lieu (Vermilion Sands est un lieu quasi-onirique, hors de tout, dans lequel les statues chantent et les maisons réagissent aux émotions de leurs habitants). On imagine la situation lorsque des pages et des pages de poèmes commencent à voleter un peu partout autour de la maison du rédacteur en chef d’un « magazine poétique ». D’où viennent-ils ? Comment sont-ils écrits ? Ce genre de choses.

    Vraiment, l’une des plus chouettes nouvelles du bouquin. Poétique et maline.

    Mes 5 centimes.

Les commentaires sont fermés.