Quand céderont les digues de la réalité : écrans partout, consentement nulle part

Les écrans nous entourent, et leur nombre ne diminuera pas de sitôt. Au point parfois qu’on pourrait se sentir encerclés. Quelle est la prochaine étape ?

Je n’aime pas les écrans : ce sont les écrans qui m’aiment. Ce piètre détournement d’une chanson de Marilyn Manson pour dire que je réalise que nous sommes de moins en moins confrontés à un choix lorsqu’il s’agit d’interagir ou non avec une interface-écran.

C’est un petit tour à la salle de sport ce matin qui m’a mis devant le fait accompli. Je viens pour courir et pédaler, rien de plus simple, rien de plus humain : il suffit d’une paire de jambes. Pourtant la salle entière est remplie d’écrans. Les machines bien sûr, avec leur interface et leur réglages de plus en plus personnalisés, mais aussi la salle en elle-même, dont les télévisions fixées au plafond diffusent des séquences de fitness et de sports extrêmes destinées à motiver les forçats suants que nous sommes, sur fond de musique à fond dans les hauts-parleurs. Pour ma part, j’aime échapper à tout ça en me plaçant face aux baies vitrées, où je peux laisser mon regard se perdre dans la rue. Mais même là, les écrans sont partout : dans les vitrines des magasins encore fermés, dans les panneaux d’affichage sur les trottoirs, etc, et avant que j’aie remarqué que mon regard était naturellement attirés vers eux plutôt que vers les passants, il s’est passé un temps où mon attention entièrement absorbée trouvait une certaine satisfaction dans cette contemplation.

Je me demande combien d’écrans je croise au cours d’une journée. Il faudrait que je les compte, mais j’en oublierais probablement. Certains écrans sont tellement imbriqués dans notre routine quotidienne qu’on ne les considère plus vraiment comme des interfaces, mais plutôt des prolongations. J’écris cet article sur mon ordinateur et je le partagerai sûrement un peu plus tard via mon smartphone. Je pourrais difficilement m’en passer pour que mes mots arrivent jusqu’à vous. Je lis des livres numériques aussi, parce que je crois que c’est une des choses les plus intelligentes qu’il y ait à faire avec un écran (ce n’est pas pour rien qu’ils s’en vend si peu). Pourtant tous ces écrans sont choisis. Je les utilise à dessein, et je les subis le moins possible. En matière d’écrans comme en beaucoup d’autres choses, je crois au consentement et au choix en pleine conscience. Mes jeunes enfants grandissent sans écran — enfin le moins possible, on sait bien que c’est impossible qu’ils n’y soient jamais exposés, ils ne regardent pas de dessins animés, ne jouent pas à des jeux éducatifs, en fait ils n’ont même pas de jouets électroniques, parce que je pense qu’ils ne feraient que les subir.

Mais beaucoup des écrans que nous rencontrons chaque jour nous sont imposés, que nous faisions nos courses au supermarché ou que nous voulions poster une lettre. Et je crains qu’il ne s’agisse que des prémices du vrai danger à venir. Les tablettes, les smartphones, les montres connectées sont des objets, des choses encadrées. Ils peuvent être contenus, ils peuvent être éteints ou jetés à la poubelle. Par contre, à moins de jeter une pierre dessus ou de me promener avec un bandeau, je ne peux pas éviter un écran publicitaire dans la rue ou dans un magasin. Ces images surgissent et pénètrent mes pensées de leurs messages sans qu’il me soit possible d’opposer une résistance. Et je crois que c’est cette résistance – cette distance – qu’on cherchera bientôt à briser avec la réalité augmentée.

La réalité augmentée est le prochain stade de l’évolution numérique : le monde devenu interface, la moindre surface devenue tactile plutôt qu’à toucher, les écrans invisibilisés, la connexion au réseau intégrée dans le monde via des points d’entrée infiniment nombreux, si nombreux qu’ils s’invisibiliseront à leur tour et qu’il n’y aura plus besoin d’entrer, d’allumer, de connecter, de sortir de sa poche : tout sera sous nos yeux en permanence.

L’interface, c’est ce qui fait communiquer deux systèmes – matérialisant ainsi la différence qui existe encore entre les deux. Les systèmes ont donc encore besoin d’un intermédiaire pour communiquer, mais pour combien de temps ? L’étape finale sera la disparition de l’interface et la fusion des deux systèmes. Les deux mondes ne seront plus connectés : ils se superposeront, hors des cadres des objets qui limitaient l’emprise du premier sur le second. La question est : aurons-nous toujours le choix ? Aurons-nous toujours les possibilités matérielles et techniques d’exiger notre consentement préalable ? Au vu de ce dont je fais l’expérience chaque jour, il me semble qu’on s’en éloigne à grand pas. Les villes devenues invivables, faudra-t-il les fuir et gagner les campagnes pour ne pas subir les univers-interfaces ? Jusqu’à ce que lesdites campagnes soient à leur tour touchées…

J’aime ce moment particulier où, aspiré dans mes écrans du quotidien, je reprends soudain conscience du monde qui m’entoure : la beauté de la lumière à travers la fenêtre, la forme du nuage qui s’avance lentement, le bruit sourd de la machine à laver qui tourne, le vert des feuilles… Tout ce dont je peux faire l’expérience sans autre interface que mes cinq sens…

Je redoute le moment où lever les yeux ne suffira plus.

Photo d’illustration : Isaac Sanchez, via Unsplash

Vous aimez ce que vous trouvez sur Page42 ? À partir de 1€/mois, vous pouvez devenir mécène du site et avoir accès à des contreparties exclusives, sans compter la satisfaction de continuer à visiter ce blog en sachant que vous y êtes un peu pour quelque chose 🙂

5 pensées sur “Quand céderont les digues de la réalité : écrans partout, consentement nulle part”

  1. je suis déjà en saturation totale de ces écrans non consentis : affichages publicitaires dans la rue, le métro, sur le mur en face des caisses, abri-bus (pour les horaires, mais pas que…), toutes les surfaces planes, deviennent des écrans…
    du coup, je marche dans la rue les yeux calés sur « mon » écran consenti… ma liseuse, dont je contrôle totalement le contenu, la vitesse de défilement, le mode d’affichage, etc… mais ça devient asphyxiant… :/
    merci pour tes humeurs numériques…. voir ainsi bien exprimé ce qui s’indure inconsciemment dans nos corps et nos esprits permet au moins de prendre conscience de la chose, et fait du bien à lire…

  2. J’ai apporté mes propres réponses à une partie de ces mêmes interrogations et réflexions dans ma novella SF Sanctum Corpus. La surimpression du virtuel au réel en est justement l’un des éléments moteurs, et sa genèse étrangement familière et contemporaine. Il me reste encore à regarder la vidéo, mais merci d’ores et déjà pour cet article qui amène son lot de réflexions.

  3. Et si au contraire on imaginait des lentilles (lunettes, pour ceux qui veulent de l’ostentatoire) avec possibilité de brouiller les traces publicitaires de notre environnement… Antipub devient ton trajet, adblocker son quotidien… Voire dévoiler l’idéologie qui gronde sous l’urbain…
    Pour les amateurs du slovène fou (nous savons bien que seuls les slovènes fous ne disent pas le faux) : https://www.youtube.com/watch?v=18qD9hmU9xg

    R.

  4. Bonsoir,

    Je voudrais d’abord rappeler que l’humanité n’a pas attendu les écrans pour qu’une minorité impose ses vues à la majorité par la ruse et la fourberie. J’en veux pour preuve les affiches propagandistes, d’ancre et de papier, qui salissaient déjà les rues et souillaient les esprits avant même l’invention de l’ordinateur.

    Je comprends vos inquiétudes et les partages, cependant, nous savons, vous comme moi, que des alternatives existent. Vous avez participé au capitole du libre, fin 2016. Vous avez vu de vos yeux et partagé avec des vraies gens une autre vision du monde que celle que veulent nous imposer les aliénateurs. Nous ne serons démunis face à l’évolution numérique de la société que si nous nous laissons imposer ses usages.

    La bataille peut sembler perdue d’avance tant elle paraît vaste. Mais vous êtes écrivain, vous savez bien que c’est dans l’adversité que naissent les héros.

    Pendant que j’y suis, vous avez tort sur un point important :
    « Ces images surgissent et pénètrent mes pensées de leurs messages sans qu’il me soit possible d’opposer une résistance. » C’est faux. On peut s’opposer aux messages publicitaires.
    - Premièrement en leur répondant. Ça peut paraître stupide comme idée à première vue, mais parler à une affiche ou à un spot de pub vous arrache à votre passivité et votre soumission. Faites attention de ne pas parler trop fort tout de même pour ne pas être pris pour un fou. D’autant plus que la majorité des pubs vous invitera à l’insulte tant leurs messages et les valeurs qu’elles veulent vous inculquer sont cyniques.
    - Deuxièmement en comprenant les intentions et les messages vicieux de la publicité. En tant qu’auteur, vous ne devriez pas avoir trop de difficulté à percevoir les sens cachés.

    Je renvoie ceux que cela intéresse à une vidéo de « Hacking Social » sur le sujet :

Laisser un commentaire