Délicates et fragiles

{ Cette histoire vous est confiée. Vous en êtes le gardien. Cette responsabilité vous incombe. Sans vous, elle disparaîtra. C’est de cette façon que survivent depuis toujours les choses insignifiantes. }

C’est presque autant une tache qu’une forme, pense-t-elle, mais comment trancher ? Personne ne se préoccupe du sort d’une tache – c’est un vestige, une empreinte, quoi que ça ait été ça appartient au passé, ce n’est plus parmi nous. Alors qu’une forme, c’est autre chose… Une forme réside là où elle se trouve, elle s’y insère en un lieu et en un temps. Ce n’est pas un souvenir… Même floue, une forme est un marqueur de concret.

À quatre pattes sur la glace, Paule plisse les paupières pour mieux scruter l’objet de sa curiosité. Le froid traverse ses gants, il monte à travers ses orteils, ses genoux et ses paumes. Ni vraiment forme, ni vraiment tache. La fillette retire son gant et toque du doigt contre le ruisseau gelé. Celui-ci lui renvoie le son mat des portes condamnées.

— Qu’est-ce’ tu fais, Paule ?

Adrien, quatre ans – surnommé le Minuscule – n’ira pas plus loin. Du haut de son petit mètre, le garçon pèse moins lourd qu’un sac de plumes, mais Paule lui a interdit d’approcher du cours d’eau gelé. Elle se souvient de cette année où les feuilles d’automne étaient tombées si tard : la glace avait cédé sous son poids. L’eau n’était pas très haute, mais ç’avait été comme si des centaines de serpents lui avaient mordu les mollets. Elle avait pourtant réussi à s’extraire du trou, puis, trempée jusqu’à la taille, hors d’haleine et frigorifiée, à remonter l’allée en se tenant les cuisses et en claquant des dents. Depuis, chaque jour d’hiver, elle vérifie l’épaisseur de la glace avant de patiner dessus. Le ruisseau, qui dessine une frontière au fond du jardin, n’est pas si loin de la maison, mais c’est plus prudent.

— Paule ? insiste le Minuscule en soufflant dans ses mains.

Les lèvres de la fillette touchent presque la glace, et à la pensée d’y rester collée elle se redresse d’un bond.

— Y a quelque chose de pris dedans.

— Un poisson ?

— Non, c’est plus gros. Mais j’arrive pas à bien voir.

Le Minuscule se gratte le bonnet du bout des moufles. Il dit que ça l’aide à réfléchir, mais Paule pense que c’est surtout parce qu’il a vu quelqu’un le faire dans un film.

— C’est sûrement un truc mort ! le Minuscule finit par hurler.

Paule hoche la tête. L’hiver a figé le ruisseau il y a déjà deux semaines, et jusqu’ici le soleil n’a pas réussi à en venir à bout. Son frère a raison : qui que soit le prisonnier, celui-ci doit être mort depuis longtemps.

— Y a qu’à demander à Papa.

Paule le sait, son père n’est pas magicien – il ne fait pas de miracles et ne réveille pas les morts –, mais d’un, il est son père, et de deux, il possède des outils, ce qui est suffisant pour faire de lui l’homme le plus puissant de l’univers.

Ils courent jusqu’à la porte de l’atelier qui donne sur le jardin et l’ouvrent en grand. Des feuilles de papier volent à travers la pièce, mais comme Papa est habitué, il ne lève pas les yeux de son ordinateur.

— Y a quequ’ chose dans le ruisseau, souffle Paule.

Papa sourit comme il sourit toujours quand il n’attendait qu’un prétexte pour qu’on l’arrache à ses obligations : ses rêves, il les a depuis longtemps remis entre les mains de ses enfants. Fermant le capot de l’ordinateur, il les rejoint aussitôt dans l’ici-et-maintenant.

— Je vais chercher les outils, dit-il après que Paule lui ait expliqué la différence entre une forme et une tache.

&&&

Papa se charge de la pioche, suivi du Minuscule qui marche dans ses pas et le colle comme son ombre. Il traîne la pelle derrière lui, et son plat dessine un sillon dans le givre. De son côté, Paule fait attention à ne pas se blesser avec les dents de la scie, qu’elle transporte à bout de bras comme une relique sacrée.

— Effectivement y a quelque chose, dit le père en examinant le ruisseau. Reculez. Je vais casser la glace…

Il lève la pioche au-dessus de sa tête, et d’un geste clair fend le ruisseau en deux. La glace craque, proteste, mais au bout du compte finit par céder. Leurs souffles forment des nuages d’angoisse et d’excitation.

— Adrien, passe-moi la pelle…

Papa grogne tandis qu’il soulève les blocs de glace. Ils s’abattent sur la berge comme des météores. La terre et la poussière ternissent leur éclat, et aux yeux de Paule c’est le monde entier qui est sali : la fillette voudrait les nettoyer avec de l’eau et une brosse, mais elle sait que c’est idiot, même si elle ignore pourquoi ça l’est.

— Je crois deviner de quoi il s’agit, dit Papa en soulevant à hauteur de visage un bloc de glace que la poussière a rendu opaque.

Il rejoint les enfants, tire la manche de son pull et frotte la surface de l’écrin. La glace fond tout doucement, et la forme réapparaît comme une chose très ancienne cachée à l’abri des regards sous une vitrine sale.

— C’est ce que les gens du coin appellent un Kodama, explique Papa. C’est un esprit des bois. Un élémentaire.

— Un vrai esprit de la nature ? demande Paule.

— Ce n’est pas si étonnant, poursuit Papa. Les voisins racontent que la forêt en est infestée. D’habitude ils ne s’approchent pas des villages, mais celui-ci a dû tomber dans la rivière et dériver jusque là. Le pauvre, il s’est retrouvé pris dans la glace. C’est la première fois que j’en vois un d’aussi près…

— Alors, il est mort ou pas ? grogne le Minuscule, que l’idée du temps qui passe décidément obsède.

Papa secoue la tête.

— On va le ramener à la maison pour vérifier.

Paule jubile en silence. Comme beaucoup d’enfants de son âge, elle connaît les esprits de la nature sur le bout des doigts : elle s’est très tôt prise de passion pour eux et a dévoré la littérature spécialisée, a visionné quantité de documentaires sur internet et a même demandé à ses parents de soutenir un organisme de préservation. Elle se souvient de cet esprit de l’air aperçu l’année de ses trois ans, et se rappelle encore la manière dont ses innombrables voilures dansaient au gré des courants. Ce jour-là elle est tombée amoureuse du mystère, et de sa rareté.

&&&

L’évier de la cuisine fume. Papa a ouvert le robinet et l’eau coule doucement sur le bloc de glace ; pas de l’eau chaude, surtout pas, de l’eau froide, pour éviter un choc. La prison gelée fond lentement, et bientôt le corps de l’esprit de la forêt apparaît sous leurs yeux.

Il n’est pas plus gros qu’un pigeon et son dos est recouvert d’une fourrure rase de couleur verte qui ressemble à du velours. Deux gros globes font saillie sur son crâne – ce sont ses yeux, explique Papa, mais on ne peut pas les voir car ses paupières sont closes. Ses pattes ne se terminent pas en griffes acérées, mais en doigts minuscules : il ressemble à un tout-petit singe vert, mais avec une tête de musaraigne, et son pelage luit d’une aura claire et diffuse.

— Il est en vie, souffle Papa. Je crois qu’il dort. Il doit être épuisé.

— Je n’ai jamais lu que les esprits de la nature pouvaient hiberner. Tu penses que c’est possible ? demande Paule.

Le visage de Papa trahit sa stupéfaction : il ignorait qu’une telle créature pouvait survivre aussi longtemps dans la glace. Même si, mi-corps mi-souffle, les esprits de la nature échappent aux classifications habituelles, ils n’en restent pas moins soumis à certaines lois.

— On dirait, oui, on dirait bien… Il faut croire que la nature sait parfois prendre soin de ceux qui l’habitent. Posons-le dans ce carton et laissons-le se reposer à l’abri du chat. Il finira bien par se réveiller.

Le Minuscule et Socrate affichent un air déçu, le premier parce que l’élémental n’est pas mort, et le second – qui se trouve être le chat de la maison – parce qu’il ne pourra pas se mettre la créature sous la dent. De toute façon, aucune chance que l’un ou l’autre parvienne à ses fins. Paule fera barrage. Elle sera sa gardienne.

— Qu’est-ce que c’est que cette chose ? demande Maman plus tard en rentrant du travail.

— Un nouvel ami, dit Paule. Un ami endormi.

— Comment peut-on être ami avec quelque chose d’endormi ?

— On peut, c’est tout, répond la fillette qui sait qu’au fond « endormi » n’est pas si important quand il s’agit d’un ami.

&&&

Des jours durant, Paule veille sur l’esprit et reste à son chevet. Quelque chose, elle ignore quoi, l’empêche de lui trouver un nom – comme si lui en attribuer un briserait la distance et le mystère, comme si le respect de ce qui nous rassemble, mais aussi de ce qui nous sépare, était à ce prix.

Papa pensait que le Kodama sortirait vite de son état d’hibernation une fois la glace fondue, mais il s’est trompé. Ce n’est pas la première fois.

Alors entre les promenades au jardin, les dessins sur la table de la cuisine, les soupirs face aux fenêtres givrées, Paule ouvre la boîte et observe l’esprit dormir. Il semble paisible. Ses côtes se soulèvent lentement, à intervalles réguliers, et quand elle le caresse il lui semble parfois qu’il frémit, de ce qu’elle imagine être le plaisir de se sentir au chaud et en sécurité. Parfois elle fredonne une chanson, les lèvres closes, pour le bercer. C’est une chanson qu’elle a inventée, ou plutôt qui lui a été soufflée en rêve. Même si elle n’a pas de paroles, elle sait que la chanson parle du Kodama.

— Je te dis qu’il est mort, gronde souvent le Minuscule.

— Laisse-le dormir, répond Paule. Fiche-nous la paix.

— Secoue-le un peu, au moins…

— Pas question.

Alors elle referme la porte du bûcher, là où Papa a placé la boîte, près de la chaudière d’où émane une agréable odeur de chaud.

Paule sait qu’il existe des choses délicates et fragiles, et que ces choses délicates et fragiles ont besoin de nos yeux pour les voir et de nos mains pour les protéger. Elle sait aussi que c’est parfois notre absence qui garantit leur existence. Elle n’en est pas certaine, c’est d’ailleurs davantage un sentiment qu’une conviction, mais elle sait savoir certaines choses sur les choses délicates et fragiles – qu’elle serait pourtant incapable d’expliquer. Elle sait juste qu’elle les sait, et c’est la raison pour laquelle elle a jusqu’ici résisté à la tentation de soulever les paupières de son protégé. Elle voudrait tellement admirer ses yeux.

Mais ces rencontres-là arriveront en temps voulu. Les choses délicates et fragiles ont un temps qui leur est propre, elles avancent à un rythme différent du nôtre, comme la respiration douce et cadencée de celui qui se love au fond de la boîte en carton.

&&&

Les semaines s’écoulent et les nuits s’égrènent, succèdent aux jours légers et aux éclats de rire.

Un matin comme un autre, Paule descend au bûcher et trouve la boîte ouverte. Son instinct lui commande d’appeler son père, mais elle en étouffe l’urgence derrière des lèvres scellées. On entend quelque chose gratter derrière les vieux journaux entassés dans un baril de lessive vide. De sa gorge serrée monte alors un air familier – la litanie fredonnée des choses délicates et fragiles.

Mmmh mmmmmh mmmmh-mmh…

Mmmh mmmmmh mmmmh-mmh

Une tête ronde surmontée de deux énormes yeux dépasse lentement l’horizon des journaux. Et dans ce regard, dans ce regard, brille la beauté des choses délicates et fragiles.

— Bonjour, dit Paule.

Le Kodama esquisse un sourire. Ses dents et sa bouche sont comme tapissées de lichens aux couleurs passées. Elle lève la main. L’esprit se tasse, sauvage et méfiant.

— N’aie pas peur…

Elle fredonne encore cette chanson qu’ils sont les seuls à connaître, et l’esprit se redresse. Ses narines palpitent.

— Ça te plait ?

La créature émet un drôle de son, comme un soupir à l’intérieur, et déploie lentement deux voilures au sommet de son crâne. C’est comme si sa tête était pourvue d’ailes, sauf qu’il s’agit de ses oreilles, pense-t-elle. Ces dernières se plient, se courbent et ondoient au rythme de la mélodie.

Elle dit :

— Nous serons amis.

Et tout au fond de ce qu’elle est, de ce qu’elle respire, de ce qu’elle pense, elle sait que rien ne saurait être plus faux que cette promesse en l’air. Mais le temps d’un battement des immenses paupières du Kodama, elle se sent à sa place au beau milieu du monde.

Se sentir à sa place dans quelque chose de si grand, ça aussi c’est une chose délicate et fragile.

&&&

La voiture s’engage sur le chemin qui mène à la forêt. À l’intérieur, Paule et son père restent silencieux. Le plus difficile a été de convaincre le Kodama d’entrer dans le véhicule avec eux, et l’esprit tremble comme une feuille tant gronde le moteur et grince le levier de vitesse. Ses doigts, délicats et fragiles, s’agrippent au manteau de l’enfant. L’hiver a pris fin en toute discrétion, et si le printemps n’est pas encore là, on remarque quand même des indices de sa venue prochaine.

— On va se garer et couper à travers champs, dit Papa tandis qu’il arrête la voiture au bord de la route, le long du fossé. D’ici on peut suivre le ruisseau à pied.

À cet endroit le cours d’eau fend la lande et file se perdre un peu plus loin sous l’ombre des arbres. Le vent chuchote ; il est doux, presque amical. Et sitôt la portière ouverte, le Kodama s’échappe pour s’en remplir tout entier.

— Tu es arrivé, dit Paule.

Sans se presser, car il connaît le chemin, l’esprit renifle l’air, traverse la langue d’asphalte et se dirige vers la forêt en longeant le ruisseau. Paule et son père le suivent, à une distance respectueuse. Leurs bottes de caoutchouc collent à la terre mouillée. Celle-ci paraît décidée à les engloutir, alors chaque pas est un combat. Mais le Kodama poursuit son chemin sans se soucier d’eux.

— Est-ce qu’il va retrouver sa famille ? demande la fillette.

Papa hausse les sourcils et pèse ses mots. Il n’a pas l’air confiant, mais comme il l’a expliqué à ses enfants, on ne doit rien garder qui ne nous appartienne pas.

— Ils l’ont peut-être attendu, répond-il. Sinon, il devra chercher un peu…

Paule ne cache pas son inquiétude : les esprits de la forêt vivent en communauté, elle le sait pour l’avoir lu, et ils se déplacent souvent pour chercher de la nourriture. Mais l’heure est d’abord aux adieux.

Le Kodama trépigne, s’agite. Il accélère le pas.

— Plus vite ! s’écrie Paule.

Mais alors qu’elle s’apprête à supplier l’esprit d’attendre, pour lui expliquer que la terre détrempée les ralentit et qu’elle voudrait lui chanter une dernière fois cette chanson qu’il lui a inspirée, son cri s’éteint dans sa gorge. Elle ne lui a pas donné de nom. Comment appelle-t-on quelque chose qui n’a pas de nom ?

Elle lève la main, mais il est trop tard : le Kodama, pressé de retourner chez lui, disparait derrière un arbre, comme avalé par la forêt.

— Il ne s’est même pas retourné, soupire Paule.

— Nos sentiments ne concernent que nous, explique son père. La nature a ses propres sentiments. Retournons à la voiture.

Mais Paule n’est pas décidée à renoncer. Surtout, elle ne parvient pas à se défaire du poids qui leste son estomac.

— J’y vais, dit-elle.

Papa ne répond rien.

Les branches craquent sous ses pas tandis qu’elle franchit la lisière du bois comme on pénètre dans un lieu consacré. Papa marche derrière elle, tout près. Elle regarde ses pieds. L’ombre des arbres pourrait les effacer du monde, pense-t-elle, c’est une ombre paisible mais il ne faut pas se méprendre : son pouvoir d’oubli est immense.

En son for intérieur, Paule bout d’indignation ; car la colère en elle a effacé la tristesse. Quelle ingratitude, rumine-t-elle en se remémorant les heures passées à soigner la créature.

Papa s’arrête. Inquiète de ne plus entendre ses pas, Paule se retourne. Son père est pourtant bien là, le nez en l’air, et il pointe du doigt la voûte au-dessus de leurs têtes.

— Regarde ! murmure-t-il.

Paule lève les yeux. Ils sont là, innombrables – pas des dizaines, ni même des centaines, mais peut-être bien des milliers, assis à califourchon sur les branches noueuses, en silence, leurs immenses yeux saillants posés sur les visiteurs. Ils sont beaucoup trop nombreux pour que Paule puisse distinguer le Kodama qu’elle connaît de tous ses congénères. Ils se ressemblent tellement qu’ils sont presque identiques.

— Laissons-les tranquilles, dit Papa en reculant. Aujourd’hui, c’est nous qui sommes des choses curieuses.

Délicates et fragiles, ajoute Paule en pensée.

Et tandis qu’elle et son père rebroussent enfin chemin, un air familier descend des branches nues jusqu’aux oreilles de l’enfant. Les esprits fredonnent la chanson de Paule, et le vent se joint à leur chorale.

{ Le Projet Bradbury revient bientôt… Rendez-vous le 22 août. }

Publié par Neil Jomunsi le 26 juin 2017
sous licence Creative Commons BY

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1 pensée sur “Délicates et fragiles”

  1. Ton Conte fait du bien. Se rappeler à la délicatesse et à la fragilité, car nous sommes insignifiants et précieux à la fois, dans l’instant et dans la vie.

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