Le Projet Bradbury

 

Nous nous souvenons tous, lorsque nous étions enfants,  d’un trou, d’une rivière ou d’un fossé trop large pour être franchi. Pourtant nous nous revoyons, en équilibre au bord du gouffre, attendre le bon moment pour prendre notre élan et l’effacer d’un bond.

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Le saut paraissait durer quatre millions d’années. Suspendus entre ciel et terre, nous attendions de redescendre, sans être certains de redescendre un jour.  Sauter était parfois stupide et se terminait alors par une bosse, un genou écorché ou un bras dans le plâtre. Mais de temps à autre, nous retouchions terre en un seul morceau. Alors les feux d’artifice de la victoire explosaient dans nos têtes. Le gouffre ne paraissait plus si grand, vu de l’autre côté. Il avait rétréci à la mesure de ce que nous avions grandi en sautant par-dessus.

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Je ne crois pas avoir réalisé l’ampleur de la tâche avant de m’être engagé à l’accomplir. Comme l’enfant au bord du gouffre, j’ai d’abord décidé que j’en étais capable.  Je l’ai décidé avant de me poser la question de savoir si je l’étais vraiment. C’est une question d’énergie, j’imagine, ou d’enthousiasme.

Ray Bradbury, lui, appelait ça le zest, le gustoL’auteur puisait ses forces dans l’énergie joyeuse qui, jusqu’au crépuscule de ses 91 ans, le poussait à écrire des centaines et des centaines d’histoires, dont certaines des plus fameuses résonnent encore pour longtemps dans nos mémoires : Fahrenheit 451, Les Chroniques martiennes, L’Homme illustré, Les Pommes d’or du soleil, La Foire des Ténèbres, De la Poussière à la chair, et bien d’autres encore. Bradbury n’a jamais cessé d’écrire. Et jusqu’au bout, il prodigua généreusement ses conseils à ceux qui aspiraient, comme moi, à lui ressembler.

Ray Bradbury en dédicace — CC Will Hart

D’une conférence qu’il donna en 2001 devant le public du 6th Annual Writer’s Symposium by the Sea, et que j’ai depuis écoutée plusieurs fois en ligne, je retiens un passage qui, depuis, a fait son chemin dans ma tête sans que je ne m’en rende compte.

“Écrire un roman, c’est compliqué : vous pouvez passer une année, peut-être plus, sur quelque chose qui au final, sera raté. Écrivez des histoires courtes. Une par semaine. Il n’y a que comme ça que vous apprendrez votre métier d’écrivain. Au bout d’un an, vous serez alors heureux d’avoir vraiment accompli quelque chose. Vous aurez entre les mains 52 nouvelles. Et je vous mets au défi d’en écrire 52 mauvaises : c’est impossible.”

J’ai su tout de suite que Bradbury avait raison. Non pas parce qu’il était — et qu’il est toujours — l’un de mes auteurs préférés, mais parce qu’il touchait à quelque chose d’essentiel. Pourtant je n’ai véritablement mis le doigt dessus que six mois plus tard.  Si je voulais faire taire les voix qui, dans ma tête, hurlaient à l’imposture à chaque fois qu’en soirée je me déclarais “écrivain” — ha oui, tu es écrivain, génial, mais tu fais en vrai ? — il ne fallait plus considérer cette voie seulement comme un chemin possible, mais comme le seul chemin possible. Et que, comme un apprenti penché sur la table de l’artisan, je devais cesser de retarder l’échéance  pour enfin apprendre mon métier, perfectionner mes techniques et affûter mes lames.

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Je pense que personne ne naît écrivain, pas plus qu’on en obtient plus tard le statut permanent. On écrit, et ce n’est plus un hobby ni une souffrance. C’est une joie chaque jour renouvelée. Je suis désespéré d’entendre à la télévision que pour certains auteurs l’écriture est une douleur. Une psychothérapie me semblerait plus efficace qu’un stylo.

J’ai décidé de suivre à la lettre les conseils de Ray Bradbury. Pendant une année entière, j’écrirai une nouvelle par semaine (52 semaines = 52 nouvelles), en me donnant pour objectif que les textes soient suffisamment conséquents pour faire l’objet de publications séparées. Chaque semaine, je mettrai cette nouvelle en vente au format numérique sur les différentes plateformes de téléchargement et pour une somme très modique, afin de les soumettre à l’avis général.

Pourquoi en vente alors qu’il aurait été plus facile de les faire lire en les offrant ? Je suis d’accord. Mais j’ai pris la décision de croire qu’écrire est un métier. Et si vous avez lu ce texte jusqu’ici, c’est une chose dont vous êtes déjà convaincu. Je me réserve le droit d’offrir aux lecteurs certaines de ces nouvelles — ou d’autres — afin de satisfaire le plus grand nombre. Ceci étant dit, votre soutien est essentiel.

Ce “marathon” — même si je refuse toute idée de performance, alors que d’autres auteurs écrivent bien plus que moi —  sera relayé par Actualitté sur un blog dédié qui fera écho à ce qui se passe ici. Je remercie la rédaction, et particulièrement Nicolas Gary, d’avoir immédiatement cru en cette idée et manifesté un enthousiasme rassurant.  Je remercie aussi celle qui partage ma vie, qui me soutient chaque jour depuis presque douze ans et sans qui je n’aurais pas toujours l’énergie de me mettre au travail. J’espère me montrer à la hauteur et j’espère surtout que mes histoires vous plairont.

Maintenant que je suis au bord de la rivière et que je prends mon élan pour la franchir, je réalise l’ampleur de ce Projet Bradbury. Mais je sais qu’une fois de l’autre côté, j’aurai grandi et je serai fier. Alors je cours et soudain mes pieds ne touchent plus terre.

Rendez-vous de l’autre côté.

 

Crédits photo : Bandeau — wsilver (Flickr CC) 
Young girl jumping — States Library of Florida (domaine public)
Ray Bradbury en dédicace — Will Hart (CC)

Samouraïs — Nationaal Archief from Netherlands (domaine public)