Projet Bradbury, #8 : Théorie de la chaussette disparue

Dans cette huitième nouvelle du Projet Bradbury, nous suivons les traces de William : en plus d’être une star sur YouTube, William est un chasseur de paranormal. Armé de sa caméra vidéo, il traque les preuves et démasque les faussaires. Jusqu’au jour où il tombe sur un cas qui le dépasse…

J’ai toujours préféré le fantastique à la science-fiction ou à la fantasy, en ce sens qu’il est l’expression du surnaturel qui s’immisce dans le quotidien et que le quotidien est une matière première dont je ne risque jamais de manquer un jour. Dans ces conditions, pousser l’exercice jusqu’à rendre le plus prosaïque possible le surnaturel en question est un véritable plaisir…

Vous pouvez lire Théorie de la chaussette disparue directement sur cette page, ou encore écouter/télécharger le podcast sur iTunes, Soundcloud et YouTube. La nouvelle est, comme chaque semaine, illustrée par le pétulant CH. Pour lire/écouter les 7 précédentes histoires, c’est par ici. Bonne lecture/écoute et à lundi prochain !

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THEORIE DE LA CHAUSSETTE DISPARUE

La machine à laver a bel et bien rendu l’âme, mais c’est une question de point de vue selon son propriétaire. L’appareil barbotte dans une flaque, tel un cachalot échoué sur les plages de Normandie. Tambour ouvert, programmateur HS, il semble avoir trouvé la paix dans ce petit jardin de banlieue. Un mince filet d’eau trouble s’écoule encore du tuyau de vidange, comme si la panne avait eu lieu seulement quelques minutes plus tôt.

William ramasse l’embout pour mieux l’examiner. Il a enfilé des lunettes de protection ainsi que d’épais gants de chimie d’ordinaire réservés à la manipulation de produits toxiques.

— Vous utilisez quoi comme anticalcaire ? demande-t-il au type qui l’a invité à venir examiner son électroménager.

— Je… aucune idée, répond-il le plus sérieusement du monde. Il faut que je demande à ma femme.

— Laissez tomber, je plaisantais. Ça fait longtemps que ça coule ?

Le propriétaire de la machine s’approche à pas de loup, comme s’il craignait que l’appareil lui saute à la gorge.

— Elle est tombée en panne vendredi dernier, et le réparateur est venu lundi. Donc ça fait quatre jours.

— Il en dit quoi, d’ailleurs, le réparateur ?

— Il en dit que le moteur a claqué juste avant la vidange, et que c’était pour ça que ça puait autant, parce que toute l’eau sale était restée à macérer dans le tambour. Vu qu’elle n’est plus sous garantie et que le remplacement du moteur aurait coûté le prix d’une neuve, la patronne a dit qu’on ferait mieux de la jeter. Alors je l’ai tirée dans le jardin – parce que quarante litres d’eau sale, on n’avait pas envie que ça inonde la salle de bain et que ça foute en l’air les plinthes – et puis j’ai ouvert la trappe de vidange. La terre a bu le gros de l’eau, mais depuis… enfin bon, je ne vous fais de dessin : c’est vous le spécialiste.

Côté maison, William sent un regard glisser sur lui, comme si une main vaporeuse lui tapotait l’épaule avant de disparaître dans un ricanement. Il tourne la tête. L’épouse du type – la « patronne » – se cache derrière les rideaux de son salon. Ce sont de jolis rideaux brodés de motifs de chasse, le genre qu’on ne trouve que chez les gens qui ne veulent pas d’histoires. Apparemment bien plus ébranlée que son mari, elle effectue un rapide signe de croix avant de disparaître dans les ténèbres de son petit pavillon.

Des croyants, songe William. J’ai gagné le gros lot.

Il sort sa caméra et l’allume. Il sort rarement sa caméra quand quelqu’un l’appelle – en général il débusque ses sujets tout seul, dans la presse régionale ou sur les blogs. La plupart du temps, il ne prend même pas la peine de répondre aux mails qui le sollicitent. Théoriciens du complots, alcooliques, mythomanes, quelquefois même des fous au sens clinique du terme, c’est à croire qu’ils conspirent à lui faire perdre son temps. Mais cette fois ce n’est pas le propriétaire de la machine à laver qui l’a appelé : c’est son fils. Le jeune homme suit William depuis plusieurs années. Il connaît son travail, se souvient même de l’époque où il racontait ses histoires dans de longs articles ennuyeux que personne ne lisait. Enfin, presque personne.

Quand William a ouvert sa chaîne YouTube, il n’envisageait pas de se retrouver à la tête d’un cheptel de presque un million d’abonnés quelques années plus tard. Forcément, sa notoriété attire désormais les illuminés et ceux qui veulent croire à tout prix. Rien que la semaine dernière, trois personnes différentes lui ont signalé des apparitions d’OVNI dans le ciel de la Nièvre, du Cantal et de l’Auvergne. Un simple coup de fil à la station météo du coin, c’est souvent tout ce qui sépare les vrais chasseurs de paranormal des amateurs.

William est un traqueur, un scientifique, un vrai de vrai : armé de sa seule caméra et de sa passion pour les sciences physiques, il débusque fantômes, manifestations spirites et objets non-identifiés pour mieux les debunker. William ne croit pas au paranormal – il n’y a jamais cru. Pourtant il n’est pas du genre borné : il garde les yeux ouverts et attend simplement que quelqu’un lui prouve par a + b qu’il a eu tort tout ce temps de douter. Mais jusqu’à présent, « Dieu soit loué » (comme on dit chez les sceptiques), ce n’est jamais arrivé.

Il zoome sur l’embout de vidange, qui continue d’expulser une eau qu’à titre personnel il ne boirait pas, ni même ne toucherait du bout des doigts.

— Quatre jours que ça coule, dit le propriétaire de la machine à laver. On est des gens simples ici, mais on a les idées claires : ma femme est persuadée que c’est un foutu miracle. Du genre comme à Lourdes et ces machins-là…

— Désolé de vous demander ça comme ça mais est-ce que vous pouvez vous taire deux secondes ? Je suis en train de filmer.

L’homme grommelle quelque chose de désagréable, mais William poursuit comme s’il n’avait rien entendu. Il déteste quand ses témoins lui imposent leur opinion : même s’il n’en croit jamais un mot, ça influence forcément la manière dont il décortique les phénomènes. Les idées sont poreuses, elles se contaminent les unes les autres, et il détesterait passer à côté d’une explication évidente parce qu’un stimuli extérieur l’aurait lancé sur une mauvaise piste.

Il fait le vide en lui et examine la situation comme si c’était la première fois qu’il ouvrait les paupières sur ce monde. Considérant que, 1. le tambour est capable de contenir une trentaine de litres d’eau, autant dire rien du tout, 2. puisque la trappe ouverte se trouve au niveau du sol, son contenu aurait dû entièrement se déverser en quelques secondes, 3. il y a toujours du contenu résiduel, et cela peut dépendre de l’horizontalité du sol, de la pression atmosphérique et d’autres facteurs plus ou moins farfelus ; alors pour que l’eau continue de couler à ce rythme, il faudrait par exemple qu’un bouchon obstrue le conduit et qu’une arrivée extérieure – dissimulée dans la terre par exemple – alimente le réservoir. Bon. Maintenant que l’hypothèse est posée, il s’agit de la vérifier.

— Je peux la soulever ?

Le propriétaire grimace.

— Allez-y, mais ne comptez pas sur moi pour vous aider… Je me suis démis le dos à traîner cet engin jusqu’au jardin.

William fixe sa caméra sur un trépied télescopique, cadre la scène en plan large et laisse l’enregistrement tourner tandis qu’il empoigne le lave-linge par son socle en béton. Ce truc pèse une tonne, évidemment – n’importe qui ayant participé à un déménagement s’en souvient. Mais il a beau étudier la base de l’appareil sous toutes les coutures, William ne débusque ni bouchon, ni tuyau caché, ni réservoir secret. Sans compter que le propriétaire a l’air honnête, relativement équilibré et qu’il n’a même pas encore parlé d’argent – ça aussi, c’est un argument qui plaide en faveur de sa crédibilité.

— Vous avez une bouteille ?

— Genre une bouteille d’eau ?

— Comme vous voulez.

— En plastique ou en verre ?

— Ça n’a pas d’importance.

— Une grande ?

— Juste une bouteille, monsieur, peu importe : n’importe quoi sera parfait.

L’homme rapporte du garage une canette de bière vide et William applique l’embout du tuyau de vidange sur son goulot en même temps qu’il enclenche le chronomètre de son smartphone. L’eau croupie s’écoule à l’intérieur. Il regarde l’écran, et lorsque le liquide finit par remplir le récipient presque tout à fait, il arrête le décompte. Résultat : 24 secondes pour 33 centilitres. À ce rythme – qui n’a pas faibli depuis qu’il a poussé le portillon du jardin, voire qui s’est même intensifié par moments – il faudrait que la machine puisse contenir bien plus qu’elle n’en est physiquement capable.

Il y a donc deux options : soit cet appareil génère de l’eau… soit il la puise ailleurs, d’une manière qui lui échappe. Il pourrait par exemple y avoir une nappe phréatique sous leurs pieds, mais sans puits ni forage, comme l’eau pourrait-elle remonter à la surface ? Décidément ça n’a aucun sens, mais il faut se rendre à l’évidence. Et savoir parfois se déclarer vaincu.

À bout de souffle et en nage, William rapproche la caméra, tourne l’écran vers lui et se cadre pleine face. C’est le moment qu’il redoutait depuis longtemps.

— Salut à tous et à toutes. Vous me connaissez, je ne suis pas du genre à me laisser surprendre. J’ai étudié des dizaines de cas tous plus dingues les uns que les autres, j’ai passé des nuits dans des hôtels réputés plus hantés que tous les châteaux d’Écosse réunis, j’ai même plus d’une fois observé des phénomènes étranges dans le ciel… mais toujours, toujours, j’ai fini par trouver une solution, ou à défaut une hypothèse scientifique crédible. Mais là… je sèche. Cette machine à laver est tombée en panne il y a une semaine, et elle continue depuis de perdre de l’eau au rythme moyen d’un litre par minute et demie au moment où j’enregistre ces images. Le propriétaire de l’appareil ici présent (dans l’arrière-plan l’homme apparaît, sourit et fait coucou), bonjour monsieur, affirme que ça peut parfois couler plus vite. Et autant dire que je n’ai aucune idée de la manière dont ce phénomène fonctionne.

William fait une pause, hoche la tête. Un sourire se dessine sur ses lèvres.

— On va faire venir des experts, mais en attendant ça me rappelle une vieille théorie que j’avais échafaudée il y a des années, quand j’essayais d’écrire des histoires de science-fiction. Vous savez, il y a cette blague qui dit qu’on ne sait jamais ce qu’il advient des chaussettes qui disparaissent pendant un lavage. En vérité, la plupart se coincent dans le joint du tambour ou du hublot, jetez un œil la prochaine fois que vous faites une lessive, vous pourriez être surpris. Mais j’avais imaginé une solution plus poétique : quand la machine lance le mode essorage, le tambour tourne tellement vite qu’il ouvre un vortex. Ce vortex pourrait mener vers des dimensions parallèles, ou simplement vers un autre endroit quelque part dans l’univers. Enfin, « simplement », vous voyez, quoi… Ça me faisait rigoler d’imaginer un continent de chaussettes gelées dériver lentement dans l’espace intersidéral, ou former une montagne de coton sur une planète inhabitée…

William lève la canette et l’approche de l’objectif de la caméra.

— J’ai fait un prélèvement, on en aura vite le cœur net. En attendant, je vais vous dire, la vie ne manque jamais de vous surprendre. À étudier, déchiffrer, démystifier le paranormal comme je le fais avec vous depuis des années, j’étais certain qu’un jour je finirai par tomber sur plus fort que moi. Je me disais alors que ça prendrait la forme d’un cadavre d’extraterrestre, d’un fantôme digne de Ghostbusters ou d’un vampire en chair et en os qui viendrait frapper à ma porte et m’annoncer : « Voilà, on existe, on existe pour de vrai ! » Eh bien non. Mesdames et messieurs, à l’heure où je vous parle, cette machine à laver est ce que j’ai vu de plus paranormal de toute ma vie. Sacrée leçon d’humilité, hein ?

— D’humidité aussi, dit le propriétaire de la machine en ricanant.

William tourne la tête. En robe de chambre et pantoufles, la « patronne » est sortie sur la terrasse. Elle le dévisage d’un air anxieux.

— Alors ? demande-t-elle. C’est un miracle pour de vrai ?

Sans rien ajouter, William sourit et lève le pouce. La femme écarquille les yeux, part d’un grand éclat de rire et s’évanouit.

*

Six jours plus tard, les résultats des analyses tombent : malgré son aspect trouble, presque laiteux, l’eau qui s’écoule de la machine est d’une très grande pureté. En fait, l’échantillon ne contenait que d’infimes résidus de lessive et d’adoucissant – et aussi un peu de Calgon, mais rien d’exceptionnel.

La machine est une véritable fontaine miraculeuse.

William passe sur le banc de montage et publie sa vidéo dans la foulée. Il masque l’identité des propriétaires du lave-linge – il ne faudrait pas qu’une meute de décérébrés en mal de guérison et d’exorcismes envahisse leur pelouse – et floute leur visage. Deux précautions valent mieux qu’une. Ça va être dingue, pense-t-il, les retombées vont forcément être délirantes.

Mais William déchante vite : sitôt sa vidéo en ligne, elle sombre rapidement dans les tréfonds du classement. Certaines font de moins bons scores que d’autres, c’est normal, par exemple une vidéo sur les extraterrestres fera toujours plus de vues qu’une autre sur les apparitions de figures saintes ou sur les mystères historiques ; certes, avec sa machine à laver miraculeuse, il ne tenait pas une accroche du tonnerre, mais c’est la première fois qu’il dévoile un authentique phénomène paranormal – quelque chose de solide, de fiable, et surtout de constaté par deux experts indépendants, un ingénieur hydrogéologue et un docteur en sciences physiques, alors cette contre-performance l’étonne.

William surveille le compteur de vues. Quelques milliers à peine, une poignée de likes, mais pas suffisamment pour renverser la tendance. Ça augmente trop lentement, et la vidéo n’est pas repartagée sur les réseaux sociaux, notamment sur Facebook qui détient pourtant la palme de la dissémination d’articles sordides, douteux ou clickbait.

— Quelle merde, gronde-t-il tandis qu’il parcourt la section commentaires.

Si certains internautes soutiennent la bonne foi de William, d’autres – beaucoup plus nombreux – hurlent à la manipulation ou à la blague de mauvais goût. Dans le langage des démystificateurs d’internet, on appelle ça un hoax : un phénomène monté de toutes pièces et bardé de fausses preuves pour faire croire à son authenticité. Plus mesurés et bienveillants, une infime portion de ses plus fidèles spectateurs s’amusent de ce qu’ils appellent une plaisanterie potache – hahaha, super ton histoire, William, on y croit vachement, sinon à quand la prochaine vidéo sur les loups-garous ? Sur ce coup William est seul, ou du moins c’est ce qu’il croit en allant se coucher, dépité par le manque de foi de ses contemporains face à l’évidence scientifique. Bien sûr qu’on peut trafiquer une vidéo, c’est même l’enfance de l’art, mais n’a-t-il pas habitué son public à une rigueur et à une exigence indiscutables ?

Au fond, pense-t-il, la vérité n’est qu’une nuance parmi le spectre des possibles, et puis la plupart des gens se foutent de ce qui est vrai ou de ce qui ne l’est pas : ils croient ou ne croient pas, ça ne va pas plus loin.

Persuadé d’avoir assisté aux prémices du déclin annoncé de sa chaîne, William se couche contrarié, passe une mauvaise nuit et se lève du mauvais pied. Mais ce n’est pas une raison pour déroger à ses habitudes. Comme chaque matin donc, il consulte les statistiques de sa chaîne. Ce qu’il découvre alors est incroyable, au sens premier du terme : la courbe a fait un bond pendant la nuit. Mais ce ne sont pas ses cercles sociaux qui l’ont provoqué. La vidéo a été reprise plusieurs milliers de fois par des sites chrétiens évangéliques, en Europe mais aussi en Afrique et aux États-Unis, et ses images circulent désormais sur des pages dont il aurait quelques jours plus tôt estimé la crédibilité plus que douteuse.

— Un miracle, murmure-t-il pour lui-même face à l’écran du smartphone.

Le vidéaste sent une boule d’anxiété grandir dans sa poitrine tandis qu’il réalise l’ampleur du phénomène parmi la communauté des croyants. Un vague dégoût aussi. Mais il se remet vite. Après tout, un clic est un clic.

*

Trois semaines plus tard, William fait son retour sur les lieux de son premier pèlerinage. Ça ne fait qu’un mois et demi qu’il est venu tourner la vidéo, mais le paysage a depuis radicalement changé. Le village – un petit bourg de campagne paisible et immuable – bruisse d’une activité inhabituelle. Les rares parkings sont pleins, occupés par des camions de chaînes de télévision étrangères, et les rues sont encombrées de véhicules garés plus ou moins correctement. Pas besoin de se rappeler l’adresse : il suffit de suivre les cohortes de pèlerins venus des quatre coins du pays et habillés aux couleurs de leur région, qui transportent flasques, bidons et jerricans – vides dans un sens, pleins dans l’autre. Le chant des oiseaux a disparu pour laisser place à celui des hommes, beaucoup plus religieux. William n’est pas dans son élément, mais l’ambiance bon enfant finit par avoir raison de ses réticences.

D’ailleurs, les propriétaires de la machine à laver l’accueillent à bras ouverts. Si lui a gardé ses pantalons de velours côtelé et sa veste de survêtement, elle a troqué sa robe de chambre contre une toge, des sandales et un grand crucifix suspendu à son cou.

— Vous nous avez changé la vie, s’exclame-t-elle avec un sourire lumineux qui vaut toutes les embrassades du monde. Il y a même des gens qui viennent d’Arizona pour nous voir !

Disposés comme autant d’offrandes autour de la machine à laver, qui repose désormais sur un autel de parpaings, des centaines de bouquets de fleurs forment une couronne multicolore et joyeuse. Au terme d’une attente qui peut parfois s’étaler sur plusieurs heures, chacune et chacun se voit accordé le droit de recueillir un peu d’eau miraculeuse. Le couple vend même ses propres récipients hermétiques – « pour mieux garder la sainteté dedans », promettent-ils sur une pancarte dressée au pied de la terrasse.

— Depuis que je me lave les mains avec, je n’ai plus d’eczéma, dit la « patronne » à William sur le ton de la confidence.

Pas besoin de chuchoter cependant : des tracts distribués à l’entrée du jardin, juste à côté de l’urne destinée à recueillir les dons des pèlerins pour financer la construction d’une chapelle, vantent les mérites curatifs de l’eau miraculeuse.

— Il n’y a plus qu’à espérer une vraie guérison, genre un cancer ou une sclérose en plaques, dit-elle avant d’aller renseigner une acheteuse potentielle d’éponges « très très saintes » pour la vaisselle.

William sourit. Si le spectacle n’est pas des plus scientifique, l’enthousiasme et la ferveur qui s’en dégagent ont le mérite d’en faire quelque chose de réjouissant. Même si ce n’est pas ça qui manque autour d’eux, le vidéaste est venu avec sa caméra. Ce soir, quand les médias et les derniers fidèles auront quitté les lieux, il compte bien revenir pour étudier à nouveau la machine à laver. Et cette fois il passera la tête à travers le tambour – si ses propriétaires sont d’accord, bien entendu, et s’il ne commet aucun sacrilège.

William n’a pas tout à fait renoncé à admirer de ses propres yeux le continent de chaussettes à la dérive.

 

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Les illustrations de CH. demeurent la propriété de leur auteur. Leur réutilisation est exceptionnellement autorisée à des fins d’illustrations de la nouvelle en question, dans un cadre strictement non-commercial.

4 réflexions sur « Projet Bradbury, #8 : Théorie de la chaussette disparue »

  1. Dieu, les extra-terrestres ou les forces cosmiques physiques, finalement, quelle importance ? Le mercantillisme sera toujours là chez les humains 🙂 Bien aimé ce texte. Le héros n’a pas trop galéré finalement, la scène d’ouverture est celle de la découverte qu’il attendait depuis longtemps, et en une nuit les clics affluent.
    Merci ! Bonne continuation

  2. PS : pour être allé une fois sur un forum de zététique (la science du doute), je retrouve assez bien l’esprit de ce mouvement dans la personnalité du narrateur.

  3. Excellente cette nouvelle sur les coulisses de la vie d’un Youtubeur Sciences.

    On retrouve toutes les lubies du vidéaste : la course aux vues, l’attente des réactions du public et finalement l’inattendu qui crée le buzz 😉

    Bravo pour la qualité du texte, des illustrations et pour la mise à disposition en version audio.

    Je vais me plonger dans les 7 premiers épisodes de la série et te soutenir modestement sur Tipeee. Continues, c’est du très bon travail.

  4. Un zeste de zézététique, un soupçon de syndrome de Stockholm, un brin de merveilleux, une histoire (un peu trop) ancrée dans la réalité [Et les petites cuillères, hein, où disparaissent-elles, elles ?] qui peine à prendre son envol vers le continent imaginaire. Une rupture dans la vie du héros, comme « Le moment où tout a basculé », le plaisir qu’il prend enfin de se laisser aller à ses envies les plus intimes, l’abandon de sa routine et l’envol vers une nouvelle vie ou un retour à ses premières amours ? Va savoir.

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