Projet Bradbury, #7 : Coprophages

Haa, le merveilleux monde du marketing… Sous réserve d’une discrétion absolue quant aux moyens employés, certain·e·s seraient capables de vous vendre n’importe quoi. On pourrait même commencer à croire que c’est devenu le sport national, et même plutôt international : peu importe le produit, l’essentiel c’est qu’on vous le vende.

Dans cette 7ème nouvelle du Projet Bradbury, nous suivons donc Paul, un pur produit de cette culture du désir et de la séduction marchande. Le travail de Paul est simple : il doit être capable de vous convaincre que vous avez besoin du produit de l’entreprise pour laquelle il est en mission. Mais cette fois, le produit lui résiste. Il faut dire que celui-ci n’est pas commun…

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La nouvelle est, comme chaque semaine, illustrée par le scintillant CH. Bonne lecture/écoute et à lundi prochain !


COPROPHAGES

Paul soulève le couvercle. Frappé d’un haut-le-cœur, il le repose aussitôt.

— Qu’est-ce que c’est que cette merde ?

Personne ne connaît Marc sous un autre nom que « Marc » – il semblerait que son nom de famille ait été oblitéré. Marc hausse les épaules, et il a beau avoir l’air désolé, c’est à peu près tout ce qu’il peut faire pour Paul. Sa fiche de poste est claire : Marc accueille les clients, traite leurs demandes, fait le tri parmi leurs exigences souvent fantasques et se contente de présenter les produits aux autres équipes, c’est tout. Son territoire s’arrête là où commence celui de Paul, le marketing manager du pôle Products.

— Est-ce que c’est ce que je pense que c’est ?

Paul a sorti un Kleenex de la poche arrière de son chino et le tient en évidence à hauteur de ses lèvres. À présent la salle de réunion empeste, et il est à deux doigts de vomir ses quatre cafés. Lèvres pincées, Marc fait oui de la tête. Malgré l’inimitié qui les lie intimement, il ne s’agit pas de mauvaise volonté de sa part : à moins que ses capacités d’investissement soient en dessous des attentes raisonnables qu’on est en droit d’exprimer lorsqu’on est le leader incontesté du secteur, la boîte ne refuse jamais à un bon client de s’occuper d’un nouveau produit.

— Mais enfin, Marc, on est d’accord, c’est bien de la merde, non ? Du caca, du vrai caca…

Marc penche la tête, hausse une épaule, comme pas très sûr qu’il faille vraiment employer ce terme pour parler du produit. Cette discussion est irréelle, pense Paul. Parce que c’est bien une merde, là, posée sur son bureau à 2.000 euros. Tu ne rêves pas, c’est ce que le sourire en coin du head leader du pôle Prospects paraît vouloir lui dire. Depuis qu’ils se sont affrontés pour le même poste – une âpre bataille au terme de laquelle c’était finalement Christophe, du pôle Datas & Deep Research, qui avait remporté la victoire –, Paul et Marc ne supportent plus leur présence respective. Heureusement, leurs rencontres sont souvent brèves : cinq minutes, parfois moins, c’est en général largement assez pour présenter d’une nouvelle mission.

Paul lève les yeux au ciel – sortez-moi de là, pitié ! – et pince le bouton du couvercle avec réticence. C’est bien une énorme crotte fraîchement déféquée qui git dans le récipient en céramique bleue – son préféré en salle de pause, celui qu’il utilise pour réchauffer son crumble surgelé. Pour un peu elle fumerait, comme un splendide crottin déposé de bon matin en plein milieu d’un champ piqueté de rosée.

Marc sort le brief de la pochette plastique dont il ne se sépare jamais et tend la feuille seule à Paul – leurs relations ne l’autorisent pas à lui confier davantage que le strict minimum. La confiance est pourtant une valeur essentielle de l’entreprise, ce n’est pas pour rien qu’elle a embauché ce célèbre street artist dont personne ne se souvient jamais du nom pour peindre le mot « Trust » dans l’immense vestibule du rez-de-chaussée.

Paul lui arrache la feuille des mains et soupire.

— Je vais voir ce que je peux faire.

*

Plus tard, dans la meeting room A34.

Paul n’est plus Paul. Il est monsieur Fedorsky, le marketing manager du pôle Products. Face à ses équipes – les meilleur·e·s parmi les meilleur·e·s, celles et ceux que la profession se targue d’appeler l’élite – il arbore son intitulé de poste comme un titre de noblesse.

— La campagne aura lieu dans un mois, explique-t-il. (le public, attentif, retient son souffle) Radio, magazines, télé, internet, tout ce qu’on peut imaginer : sans être illimité, le budget est conséquent. Notre client croit beaucoup en son nouveau produit et nous a chargés de trouver le meilleur angle d’attaque.

Une jeune femme lève la main. De l’autre, elle tapote d’un pouce adroit un compte-rendu en temps réel sur son smartphone.

— Quelle est la cible ?

— L’idéal, comme toujours, c’est qu’elle soit la plus large possible. Je ne me ferme à aucune option, du moment que c’est smart et que ça semble évident. D’autant que le produit en question est déclinable, le client a insisté là-dessus : nous avons son feu vert pour envisager tous les dérivés possibles. La matière première est très bon marché et facilement trouvable. Entre nous, je n’étais pas convaincu au début, mais c’est presque inouï que personne n’y ait pensé avant. Si ça emmène les hommes sur le créneau 25-45, c’est tout bon, pareil sur la ménagère. À titre personnel, je crois qu’un bon produit transcende toujours sa cible.

À nouveau une main se lève.

— Aucune restriction sur le contenu, pas de red light ?

Paul sort la feuille de sa poche – celle que Marc lui a confiée tout à l’heure.

— Pour des raisons dont je vous épargnerai les détails, nous ne sommes pas autorisés à utiliser les mots suivants : « crotte », « caca », « merde », « déjection », « étron », « excrément », « matières fécales », « selles », « purin », « crottin », », « popo », « chnoute », ainsi que « grosse commission ». Vous avez compris l’idée. Pour les autres, cherchez un bon dictionnaire de synonymes.

Un silence s’abat sur la meeting room tandis que deux stagiaires du pôle Marketing déposent les échantillons sur la table. Le produit est joliment mis en valeur sur des assiettes en carton doré, qui de l’avis de Marc soulignent ses tons cuivre et feuille d’automne. À nouveau, l’odeur remplit la pièce. Pour une fois, les stagiaires ont été mis à contribution : en conséquence, le produit est d’une incontestable fraîcheur.

— J’attends vos idées.

Loin des premières réticences de Paul, l’équipe s’empare des échantillons et les examine sous toutes les coutures. Les premières propositions fusent. Paul est fier, ce n’est pas pour rien qu’on les appelle les « snipers » : ces personnes, sélectionnées selon un processus drastique, sont professionnelles jusqu’au bout des ongles. Elles seraient capables de vendre du sable à l’émir du Qatar.

— Est-ce qu’il faut que ça puisse être mangé ?

— Le produit est transformable, ce qui veut dire qu’il peut être agrémenté d’arômes et de colorants. Reste à voir si ça rentre dans le budget du client : même si la matière première est bon marché, il ne faudrait pas que la transformation fasse exploser les compteurs. Ou alors il faut le marketer comme un produit de luxe, un raffinement du palais, un plaisir de gourmet : dans ce cas-là peu importe, plus ce sera cher, mieux ça se vendra.

— On peut imaginer différentes formes ou on doit se cantonner à l’aspect original du produit ?

— Comme vous avez pu le remarquer, la matière première est du genre… malléable. Ça dépendra des arrivages, et aussi de l’alimentation des personnes ou des animaux qui la fabriqueront. Mais je pense qu’on peut espérer une certaine homogénéité. Dès lors on peut très bien imaginer des moulages, des emballages préformés, de la mise en bouteille ou même du packaging rétro.

— Et si on le cuit ?

Paul lève les mains, paumes ouvertes vers le ciel.

— Formez une équipe et essayez.

Malgré le tumulte et l’excitation, des regards admiratifs se posent sur lui. Malgré l’odeur aussi, de plus en plus prégnante – et le chauffage n’arrange rien.

— Réunissez les panels et présentez-moi les projets début de semaine prochaine, conclut-il. Je file, j’ai une réunion au pôle Development.

Paul quitte la salle comme un apnéiste refait surface après un tête-à-tête avec la mort. Il avale une grande goulée d’air climatisé, fonce jusqu’aux toilettes et vomit tout ce que son estomac l’autorise à restituer. Désormais, on peut appeler ça du gâchis.

*

Une semaine plus tard, il passe à la pharmacie et demande du baume du tigre. C’est un copain légiste qui lui a donné l’idée : un peu de crème camphrée passée sous les narines et les plus abjectes puanteurs ne sont plus qu’un lointain souvenir. Il fourre le petit pot dans sa poche et remonte dans sa voiture garée en double file, sans oublier de faire un doigt d’honneur aux automobilistes qui le klaxonnent. Sa consolation du moment – celle qui lui permet de traverser les journées sans idées suicidaires ou loufoques –, c’est d’imaginer tous les connards du monde bouffant littéralement le produit de ses intestins. Malgré l’odeur, le projet a fini par le convaincre ; en tout cas il s’en est convaincu. Puisqu’il ne peut pas travailler pour un produit qu’il ne donnerait pas lui-même à ses enfants, il a au fil des ans développé une résilience exceptionnelle vis-à-vis de ses propres scrupules.

— Alors, qu’est-ce qu’on a ?

L’auditorium F n’est pas grand, mais il est plein à craquer. Paul s’attendait à affronter une odeur terrifiante, mais la salle sent seulement le produit d’entretien dont le personnel de ménage badigeonne toutes les surfaces avant l’arrivée des employés. Paul les appelle les fantômes : ils bougent les meubles, font tourner les tables et disparaître les poubelles du crépuscule jusqu’à l’aube. L’idée l’a toujours mis mal à l’aise, peut-être aussi un peu dégoûté parce qu’il n’aime pas que des doigts inconnus et sales se posent sur ses affaires, mais pour le moment il est ravi.

Il s’installe au premier rang, face à la lucarne lumineuse peinte sur le mur par le vidéoprojecteur. Un gamin dont il a lui aussi oublié le nom s’avance sur scène, se penche sur son laptop et lance un PowerPoint. Sur le mur de l’auditorium apparaît la modélisation en 3D d’un pack de crèmes desserts à l’effigie d’un dessin animé populaire.

— Alors, ça se mange finalement ? demande Paul.

— Et comment, chef ! Après analyse et discussion avec le pôle Chemistry, nous avons réussi à élaborer un composé qui annihile toute odeur et décuple les arômes.

On lui fait passer un échantillon dans une boîte de Pétri. Paul renifle. Ça en a la forme, la texture, mais ça n’en a clairement pas l’odeur.

— Génial ! s’exclame-t-il pour éviter d’avoir à goûter.

Le publicitaire junior poursuit.

— Nous avons imaginé différentes déclinaisons, mais il nous semble que le dessert est encore le plat le plus fédérateur du point de vue targeting. Le produit est donc transformé en une mousse aromatisée – fraise, banane et framboise pour le moment –, puis coloré. Bien sûr, nous travaillons sur le chocolat, mais les ingénieurs du pôle Taste n’ont pas encore trouvé de colorant adéquat.

— Je vais peut-être dire une connerie, mais est-ce qu’on ne peut pas se passer de colorant pour la version chocolat ? Je veux dire, impossible de lancer un dessert sans goût chocolat, c’est du suicide. Les consommateurs ne suivront pas.

— Nous devrions avancer dans les prochains jours. Voire les prochaines heures. Mais il y a plus important. Puisqu’on parle du lancement, je suis fier d’annoncer la signature d’un partenariat avec les propriétaires de la licence Space Robots. Il y aura des autocollants à l’effigie du dessin animé, des figurines à collectionner et aussi du contenu inédit sur internet. Les ayants droit ne sont pas contre une apparition du héros dans la publicité.

— Ça, c’est top ! s’exclame Paul.

— Bien sûr, la gamme ne s’arrêtera pas aux desserts : sitôt la formule stabilisée, rien ne nous empêchera de proposer des snacks, des barres énergisantes, du petit-déjeuner…

— Et c’est bon au moins ? l’interrompt Paul.

Le garçon sourit, un peu gêné.

— Les notes du panel sont… honorables. Vu de quoi on part, c’est déjà un exploit.

L’homme conclut sous une salve d’applaudissements et regagne sa place, torse bombé, en distribuant hugs et high five tandis que la présentation du projet suivant démarre. Une femme splendide s’avance sur la scène. Rien d’étonnant à cela, le physique est un critère de recrutement primordial dans le business et l’entreprise ne s’est jamais cachée de rechercher les belles plastiques. Paul ne se souvient même plus de la dernière fois qu’il a vu en ces murs une femme qui ne l’attirait pas sexuellement.

— Nous avons travaillé deux déclinaisons, explique-t-elle en faisant défiler des captures d’écran glanées auprès du pôle Branding & Visual Content. La première sous l’angle des soins pour la peau : des études montrent que les excréments sont…

Paul fait claquer sa langue et lève le doigt pour l’interrompre. Pas besoin de dire quoi que ce soit, l’employée se ressaisit aussitôt. On a viré des gens pour moins que ça.

— Pardon : des études montrent que la matière première dont est constitué le produit pourrait avoir des effets bénéfiques sur la peau. Il existe même une race de chat indonésien qui, si on lui donne à manger un certain café très rare, peut restituer ces grains fermentés de telle manière qu’ils possèderaient après coup des propriétés régénératrices qui…

Paul l’arrête.

— Une race de chat spéciale, un café très rare, l’Indonésie, ce n’est pas donné, votre concept… J’ai dit que le budget était évolutif, mais ce serait pas mal de rester dans les limites du raisonnable…

Elle le dévisage, bouche ouverte, et des larmes d’humiliation perlent à la naissance de ses paupières. On pourrait presque penser qu’il vient de la larguer en un langage connu d’eux seuls.

Lui fait rouler ses doigts en l’air, secoue la tête, impatient.

— Vous parliez d’un autre axe à l’instant ?

Elle sursaute comme si le réveil venait de sonner et se précipite sur le laptop. Des visages d’enfants rieurs apparaissent sur le mur, front et joues barbouillées d’une sorte de bouillie rose. Paul réprime sa nausée tandis qu’elle lance son brief.

— Je ne sais jamais quoi inventer pour occuper mes fils. Nous avons épuisé toutes les idées de balades, les jouets, les jeux vidéo… C’est comme si on était arrivés au bout de l’entertainment, vous comprenez ? À la fin du fun… Eh bien la fin du fun, c’est terminé : je vous présente Monstrocrade, la première pâte à base de… hum… de matière première. Si vos enfants sont comme les miens, ils vont adorer !

Paul se redresse en même temps que son intérêt pour la présentation.

— Ça sert à quoi ?

— Ça sert à rien. Ça sert à s’amuser.

— C’est salissant ?

— Officiellement non. Par contre, il ne faut pas le laisser trop longtemps au soleil : les antiodeurs ont tendance à perdre de leur efficacité.

— C’est pas super, conclut Paul. J’aimais bien la première idée, mais c’est trop compliqué. Vous savez quoi ? Oublions les chats indonésiens : on bourre la crème de collagène et on insiste sur les effets tenseurs…

Elle acquiesce violemment, réunit sa paperasse et disparaît dans l’ombre du projecteur. Le marketing est une jungle, et le silence une maladie contagieuse : plus de sifflets, aucun applaudissement. L’auditorium F ressemble à une salle de classe un jour de contrôle à l’oral.

— Rien d’autre ? s’écrie Paul en se levant de son siège.

Une main se dresse au milieu de l’océan de têtes baissées, comme naufragée.

— J’ai bossé sur un truc, mais… c’est pas encore prêt.

— À ce stade, toutes les propositions sont bonnes à écouter.

Le type traverse la salle les mains vides et se plante sur la scène. Le vidéoprojecteur est braqué sur son visage, et ses lunettes brillent tellement qu’on dirait deux écrans de smartphone.

— J’ai lu sur internet que des scientifiques avaient détecté une nouvelle bactérie dans les… hum… matières premières de certains individus. Cette bactérie, une fois réingérée par d’autres, heu, clients, permet d’améliorer la digestion et même de soigner des ulcères.

— Ah, voilà qui est intéressant ! fait Paul. Mais on parle de « certains individus » seulement, n’est-ce pas ? Ça veut dire pas beaucoup, ça veut dire les chercher, faire le tri. Et c’est compliqué dans le cadre d’une production de masse.

L’employé junior acquiesce.

— On peut toujours dire que c’est bon de manière générale et en caser un peu partout. Ce ne serait qu’un demi-mensonge.

— Et un demi-mensonge, c’est une presque-vérité, ajoute Paul en lançant les applaudissements, repris par toute la salle. Je vois qu’il y en a qui ont bien étudié leurs leçons. Bon, la team, on se laisse le week-end pour réfléchir : rendez-vous lundi avec de meilleures idées, une par personne au moins. Et si vous avez la moins bonne, c’est la porte direct, OK ?

Sans demander son reste, le public évacue la salle en rangs serrés. Dans le fond, Marc le dévisage. Il arbore ce même sourire amusé qui lui colle aux joues . Une fois tout le monde sorti, il s’avance vers Paul.

— Les clients ont décidé de chercher un nouveau nom pour le produit. Si jamais tu pouvais mettre des gens à toi sur le coup…

— Mes gens à moi ne sont pas très inspirés.

— Ça viendra. Ça finit toujours par venir.

Marc marmonne quelque chose d’inaudible, fait volte-face et laisse Paul à ses dilemmes. Trouver un nom, ça paraît simple comme ça. Mais c’est en réalité ce qu’il y a de plus compliqué. Il faut que ce soit suffisamment clean pour que tout le monde se l’approprie, pour que la fonction s’incarne dans le nom – et surtout pas l’inverse.

Sur un fauteuil voisin a été oublié un échantillon-test de la crème dessert. C’est un pot en plastique, le même qu’on trouve dans les supermarchés, rose dehors et blanc dedans, rempli d’une mousse compacte. Ça sent la banane. Il trempe son doigt, l’approche de ses lèvres, hésite… puis sort un Kleenex, s’essuie et balance le tout à la poubelle. Lui vivant, jamais il ne mangera de…

*

— « Ambrance » ? C’est quoi ?

— Un nouveau truc, explique le père. Ils en ont parlé à la télé. Tu veux essayer ?

Sourire jusqu’aux oreilles, la fillette dépose le pack dans le chariot comme s’il s’agissait d’une relique sainte. Paul fige son visage dans sa mémoire et reprend ses déambulations. Les allées du supermarché-test sont aujourd’hui pour lui ce qu’un jour de vernissage au musée est à un commissaire d’exposition. Il rebouche les trous, redresse les signalétiques et ajuste les PLV, conseille les indécis et s’amuse des regards complices. C’est ce qui s’appelle un lancement réussi : les rayons dégueulent d’Ambrance, il y en a partout.

— Vous avez goûté ? lui demande une cliente au caddy déjà rempli.

— Bien sûr, ment-il. C’est un délice.

Rassurée, elle file en direction des caisses, gorgée de félicité consommatrice. Pour Paul c’est un bon coup : la campagne a reçu les félicitations du boss. La garantie d’une prime, et peut-être même d’une promotion, et tout ça sans avoir jamais eu à vraiment mettre les mains à la pâte… Et pour cause : il a traversé toute la campagne sans avoir une seule fois goûté le produit. Une faute professionnelle, dirait Marc, mais Marc n’a pas besoin de le savoir. Après tout, qui se soucie de l’avis de Marc ? L’idée seule le révulse encore.

Mais alors qu’il poursuit sa promenade, l’inquiétude gagne Paul. Et si justement ça venait à se savoir ? Si Marc le devinait et qu’il vendait la mèche au patron ? Il en serait capable.

Heureusement il existe un moyen de réparer cette erreur. D’un pas rapide, Paul remonte les allées jusqu’au rayon Santé & Bien-être et attrape une barre énergisante dans un présentoir en carton. La composition indique « Ambrance : 65% ». Du pur concentré, parfum chocolat. C’est vraiment trop bête de n’avoir jamais essayé – après tout, même les panels ont fini par adorer. Et si tout le monde adore, ça ne peut pas être mauvais.

Il déchire l’emballage, croque. Se force à mâcher.

Recrache le tout par terre, sous le regard effaré des clients.

Pour la première fois depuis longtemps, Paul est sous le choc.

C’est délicieux.

 

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Les illustrations de CH. demeurent la propriété de leur auteur. Leur réutilisation est exceptionnellement autorisée à des fins d’illustrations de la nouvelle en question, dans un cadre strictement non-commercial.

7 réflexions sur « Projet Bradbury, #7 : Coprophages »

  1. La qualité de cette nouvelle est à l’exact opposé de ce qu’elle traite : Elle est géniale.
    Et, je dois t’avouer… très imagée. C’est presque dur à lire et à écouter tant on imagine tout ça.
    Par contre: j’ignore si tu le souhaitais, mais dans cette utilisation de la novlangue marketing, j’y ai vu une critique de notre président actuel. Mais j’extrapole puisque, au fond, il est pour moi une personnification de ce langage.

    Très bonne nouvelle et très bonne écriture.
    Tu as la plume belle et sale comme je les aime et, surtout, une imagination bien détournée.
    Et, je ne veux plus manger de brownies maintenant.

    (PS: les illustrations sont très chouettes)

  2. J’ai vraiment aimé le texte. Beaucoup de choses dénoncées sous la forme d’un constat, dans des personnes dont la morale est différente, et dont les actions ne m’apparaissent plus « normales ».
    Je me demande quelle est la genèse. Le passage du sens figuré au littéral de l’expression ?
    La chute surprend, à la fois autant pour le retournement que pour l’évolution : quelques lignes plus haut on dit que « Les notes du panel sont honorables ». Ou le produit s’est amélioré, ou alors le duel intérieur (être un employé irréprochable / manger de la merde) a fini par trouver une résolution.
    À la semaine prochaine,

  3. On a beau le savoir, en être conscient (nous le sommes, non ?) on ne peut s’empêcher d’être à la fois émerveillés et révulsés à imaginer ces scénes, si probablement proches de la réalité. 🙂

  4. C’est une très bonne nouvelle, je préfère de loin à la précédente. On imagine bien l’idée de départ de prendre au pied de la lettre une expression et en même temps même comme ça c’est à peine caricatural et ça fait peur.
    Ce que je trouve très bien tourné c’est qu’on imagine très bien comment Paul a pu glisser vers ce qu’il est dans la nouvelle. Je ne sais pas trop comment tu réussis à donner cette impression mais c’est très efficace.

  5. Superbe nouvelle ! J’ai eu un peu de mal au début - je trouve la mise en place un peu confuse - mais une fois que tu déroules ton idée, c’est vraiment bon. Je trouve ça d’autant plus bien senti que je suis diplômé en marketing et en publicité et j’avais l’impression de revivre certaines expériences que j’ai eues. Au final, une idée simple, qu’il fallait néanmoins avoir, et adroitement traitée !

  6. Petit détail, pour l’avoir goûté (ahah), à moins que ça existe également avec un félin, mais ce n’est pas un chat qui bouffe le grains de café en Indonésie mais le Luwak 😉

  7. Ça ressemble un peu à une blague dont on connaît déjà la chute à peine le titre, le résumé et le premier paragraphe lus ; un truc cousu de fil blanc, convenu. Une énième évidence, un truisme. Sauf que. La chute est telle qu’elle renvoie à bien d’autres dilemmes, du genre « Peut-on arriver à admirer les réalisations de quelqu’un qui par ailleurs est un ignoble salaud ? » ou bien « Peut-on tolérer l’intolérance ? »

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