Projet Bradbury, #6 : « Doppelgänger »

Le Projet Bradbury est un marathon d’écriture qui consiste à écrire, publier et enregistrer une nouvelle par semaine pendant un an, soit 52 au total.

Je ne sais pas pour vous, mais comme le personnage de cette 6ème nouvelle, j’ai une peur panique de recevoir du courrier : il me semble qu’on ne reçoit des lettres que pour nous annoncer de mauvaises nouvelles (ou nous réclamer de l’argent). C’est bien triste d’ailleurs, quand je pense à l’excitation ressentie autrefois.

Il me semble que c’est une phobie courante : je connais d’autres personnes dans ce cas. En général la leur se manifeste par le besoin de ne surtout pas ouvrir la boîte à lettres. Ça peut durer des semaines parfois, jusqu’à ce que la boîte déborde. Mais moi, il faut que je vérifie plusieurs fois par jour, et quand je reçois un courrier, il faut que je l’ouvre dans la minute. Sinon, j’angoisse, je me ronge les sangs…

Doppelgänger prend ce postulat pour point de départ : une lettre reçue par un phobique du courrier, une lettre pourtant libellée à son nom, mais qui ne lui est pas destinée. Enfin pas vraiment. Vous verrez.

Vous pouvez lire Doppelgänger directement sur cette page, ou encore écouter/télécharger le podcast sur iTunes, Soundcloud et YouTube. Si mon travail vous plaît, vous devriez le soutenir sur Tipeee : ainsi vous m’aidez à continuer tout en bénéficiant de contreparties exclusives.

La nouvelle est, comme chaque semaine, illustrée par le magnifique et mystérieux CH. Bonne lecture/écoute et à lundi prochain !


DOPPELGÄNGER

Je déteste le courrier.

Il n’y a rien qui m’angoisse davantage.

J’imagine qu’il a existé une époque où l’on ne recevait pas que des factures, des amendes, des relances d’huissier et de la publicité. Toujours est-il qu’elle est révolue : le courrier ne sert plus qu’à transmettre des mauvaises nouvelles. Et les boîtes à lettres fermées m’ont toujours empli d’une crainte inexprimable.

On ne sait pas ce qu’on va trouver dans une boîte à lettres fermée. À l’instar de l’expérience de Schrödinger, elle peut contenir tout et son contraire tant qu’elle n’est pas ouverte. Je me débrouille toujours pour examiner son contenu le plus vite possible, en général plusieurs fois par jour, et en tout cas à chaque fois que je passe devant.

Tapi chez moi, je guette le facteur. Sitôt que je l’entends glisser les enveloppes à travers ces maudites fentes étiquetées, j’enfile mes chaussures en silence et j’attends qu’il parte pour dévaler les escaliers, et ainsi soulager mon angoisse.

Souvent je ne reçois rien. Je suis alors touché par une félicité sans nom. Rien n’est plus beau qu’une journée sans courrier. Rien n’est plus beau qu’une boîte à lettres vide.

Mais il y a une lettre aujourd’hui, et sur l’enveloppe ne figure aucun en-tête. Je hais les mauvaises nouvelles qui ne savent pas s’annoncer.

Aussitôt gagné par la fièvre, je remonte chez moi en quatrième vitesse et verrouille la porte à double tour pour m’assurer d’affronter seul l’impitoyable chaos qui régit l’univers : chaque jour auquel il m’est donné de survivre, je combats l’entropie du monde avec un coupe-papier en forme d’arobase.

Évidemment, c’est une facture.

Je déteste le courrier. Je vous l’ai dit, non ?

La facture émane de la société Maximus. C’est une salle de sport située à quelques blocs d’ici, je passe souvent devant sur le chemin du supermarché. Elle se situe au premier étage d’un petit centre commercial – enfin ce n’est pas vraiment un centre commercial, ce sont plutôt quelques commerces qui se tiennent chaud en se collant les uns aux autres.

Devant l’entrée prise en étau entre un coiffeur et une boutique de chaussures, des montagnes de muscles tirent une dernière bouffée sur leur clope avant de l’écraser dans le cendrier vissé au mur. Ces gens sont immenses. Ils se pavanent dans des tee-shirts serrés qui ne dissimulent presque rien de leur anatomie. Et puis cette manière de porter négligemment leur sac sur l’épaule, comme s’il ne pesait rien… Oui, je connais très bien cette salle de sport. Le seul problème, c’est que je n’y ai jamais mis les pieds.

Je veux dire, vous m’avez bien regardé ? Est-ce que je ressemble à quelqu’un qui pratiquerait l’art subtil de la musculation ? Est-ce que j’ai l’air d’aimer passer des heures prisonnier du grincement des machines et des odeurs de sueur ? Vous semble-t-il raisonnable de m’imaginer participer à des douches collectives ? Sortir de chez moi est déjà une gageure.

Voilà. Vous avez compris l’étendue de la méprise. C’est une méprise grotesque, au moins autant que la somme qui m’est réclamée, et il ne peut s’agir que d’une erreur.

Pourtant le nom qui figure sur le document est bien le mien.

Il pourrait s’agir d’un homonyme, mais l’adresse est également correcte. Une mauvaise blague alors ? Quel ami pourrait vouloir me jouer un tour pareil ? C’est bien simple, je n’en connais aucun. De toute façon, le tour d’horizon serait rapidement fait. Les relations humaines et moi, c’est une histoire d’amour-haine. Enfin plus l’un que l’autre. Bref.

J’examine la facture d’un peu plus près, je creuse les petites lignes. C’est toujours là qu’on découvre les détails les plus intéressants. Enfin, les plus irritants. Vous savez bien desquels je parle.

Le texte stipule que le montant couvre le trimestre d’inscription passé, après validation d’une période d’essai gratuite. Je commence à comprendre. Ces trois derniers mois, quelqu’un s’est rendu dans cette salle de sport en usurpant mon identité.

La moutarde me monte au nez. J’ignore de quelle façon le voleur s’y est pris, mais une chose est sûre : je vais mettre un terme à son petit jeu. Ce sera plutôt facile, il suffit que j’aille me présenter au patron. Cela dissipera le malentendu, et avec un peu de chance je pourrai même confondre ce voleur de nom.

J’enfile une veste.

— Hé, salut ! s’exclame le titan tatoué qui tient le comptoir de l’établissement. Comment ça va ce matin, t’as oublié tes affaires ? Tu tires une drôle de tête, t’es tout pâle. Il ne t’est rien arrivé de grave, j’espère… Pourquoi tu dis rien ?

Je regarde par-dessus mon épaule, histoire de vérifier qu’une autre armoire à glace ne s’est pas faufilée dans mon dos. Mais c’est bien à moi que l’homme s’adresse.

Je demande :

— On se connaît ?

Le type sourit, fronce les sourcils, cherche la caméra cachée. J’avoue que l’ombre d’une seconde me vient également l’idée de fouiller la pièce à la recherche d’une équipe de tournage. Mais j’ai un don : je repère les comédiens à cent mètres. Et celui-là n’a pas l’air de jouer la comédie.

— Tu rigoles ou quoi ? Ça fait trois mois que tu viens tous les jours ici, trois mois que tu viens soulever de la fonte pendant une heure, toujours à la même place.

Il désigne un banc près de la baie vitrée où deux haltères orphelins attendent en silence qu’un volontaire daigne les soulever.

— Vous devez confondre, monsieur, vous confondez forcément. Regardez-moi. Est-ce que j’ai l’air d’avoir passé les trois derniers mois à faire du sport ?

Le géant hausse les épaules.

— T’es une crevette, c’est comme ça. Les crevettes, elles ne grandissent pas, elles se durcissent la carapace. À un moment, faut dépasser ses petits complexes…

— Monsieur, je n’ai aucun complexe, merci bien, seulement le viens de recevoir une facture qui m’est adressée à tort et j’aimerais la faire annuler. Est-ce qu’on peut se contenter du strict nécessaire administratif ?

Le costaud s’assombrit. Un homme passe à côté de nous, serviette sur la nuque, tee-shirt trempé de sueur. Il adresse un clin d’œil au patron et me claque sa serviette sur les fesses.

— Ça va, la crevette ? Toujours pas fatigué de venir pour si peu de résultats ?

Le patron écarte les mains, comme si ce salut trivial venait étayer sa version des faits. J’essaye de rester calme. Ce n’est pas évident.

— Monsieur, j’exige que vous détruisiez cette facture. Il s’agit d’une usurpation d’identité et je n’en paierai pas un centime. D’ailleurs, s’il vous venait à l’idée de porter plainte, j’ai un très bon avocat et je n’ai pas peur des procès.

Le colosse n’en croit pas ses oreilles. Il secoue la tête, et une mine de déception profonde obscurcit son visage.

— J’en ai entendu, des conneries pour ne pas payer un abonnement. Mais alors toi, mon vieux, tu gagnes la palme haut la main.

Il déchire la facture de ses deux mains immenses, et je m’étonne encore qu’une bête aussi puissante ait conservé assez d’humanité – et de bienveillance commerciale – pour ne pas déjà m’avoir réduit en compote.

— La voilà, ta facture, gronde-t-il suffisamment fort pour que les autres monstres bodybuildés autour de nous l’entendent et se lèvent au besoin pour lui prêter main-forte. Je ne veux plus jamais te revoir ici. Si tu remets un pied dans ma salle, je te promets que tu le regretteras très fort. Allez, dégage !

Je pars sans demander mon reste. C’est un peu fort quand même, ce manque de tact. Et après on s’étonne que le petit commerce périclite…

Au moins justice est faite : je peux rentrer à la maison avec le sentiment du devoir accompli. Je déteste l’injustice. Je la déteste parce qu’elle est l’apanage des faibles, et qu’en être victime rappelle à quiconque la subit qu’il fait de facto partie de cette catégorie. Je n’ai rien d’un surhomme, mais j’aime assez qu’on ne me marche pas sur les pieds. Et s’il fallait choisir, je préfèrerais plutôt être le piétineur que le piétiné. N’y cherchez aucun jugement de valeur, je ne vous connais même pas, mais s’il vous prenait l’idée sotte de vous mettre en travers de mon chemin, je n’hésiterais pas à me choisir moi plutôt que vous. Ne jouez pas les outrés, vous feriez la même chose – je les repère, les comédiens, vous le savez.

En tout cas cette journée démarre sur un succès.

Votre serviteur : 1, sa boîte à lettres : 0.

Il fait beau ce matin – la ville est encore calme – et sur le chemin de mes pénates, je siffle une sarabande. Une journée idéale pour s’enfermer entre quatre murs et ruminer les conflits, la géopolitique, la hausse des taux d’intérêt, le terrorisme et, plus généralement, les échecs d’une vie. C’est une activité exigeante et chronophage à laquelle je consacre beaucoup d’énergie. Il faut être consciencieux pour bien rater sa vie.

Arrivé chez moi, je vérifie le courrier une deuxième fois. Ce ne sera pas la dernière de la journée. Pour le moment, la boîte de Pandore est vide. Je pousse un soupir de soulagement et referme la trappe. Au même moment, un homme en salopette orange pénètre à son tour dans le hall. Il tient à la main un avis de livraison.

— Vous connaissez cette personne ? demande-t-il en me collant son papier sous le nez.

Je sursaute, et pour cause : le document m’est adressé. Et devinez quoi ? Je n’ai rien commandé. Mais j’ai appris à composer avec les aléas du destin.

— Il y a quelque chose à payer ?

— Non, la facture est réglée, répond le livreur.

Contester une facture est une chose, mais si la méprise implique de profiter d’un cadeau au détriment de son véritable destinataire, alors c’est autre chose.

— Par contre c’est un peu gros, prévient-il. Et un peu lourd aussi.

Nous retournons là où l’homme a garé son camion. Il ouvre son hayon et balance six immenses cartons sur le trottoir. Je signe le reçu, non sans solliciter un coup de main pour monter le bazar.

— Je suis livreur, pas installateur : voyez avec le magasin pour qu’ils vous envoient quelqu’un. De toute façon, j’ai des problèmes de dos.

— Dans ce cas, vous ne devriez pas faire ce métier. Votre employeur est au courant de votre état de santé ?

— Je vous en pose, des questions ?

D’un index accusateur, je désigne les paquets.

— Au fait, qu’est-ce qu’il y a à l’intérieur ?

— Comme voulez-vous que je le sache ? C’est pas vous qui avez commandé ?

— Hum. Je vous en pose, des questions ?

J’examine les étiquettes. Il s’agit d’un canapé ergonomique dernier cri, équipé de plusieurs moteurs pour contrôler les coussins, les accoudoirs et un système de relaxation électrique. Je signe le reçu et le livreur soulagé remonte aussitôt dans son camion, m’abandonnant à ma solitude et à mes cartons lourds comme des palettes de briques. Finalement un abonnement à la salle de sport aurait été profitable.

Je consacre la matinée à assembler mon nouvel espace molletonné d’aigreur, d’accablement et d’affliction. C’est un vrai puzzle, et si j’avais encore des cheveux sur la tête, je me les arracherais. Les instructions de montage ne sont pas claires et je déchiffre les diagrammes tel un archéologue confronté à une écriture mystérieuse. Pourtant, quelques minutes avant midi, je donne le dernier tour d’écrou à l’édifice et m’y effondre avec délice. Qui que soit la personne qui a acheté ce meuble, elle regrettera amèrement d’avoir inscrit mon nom et mon adresse sur le bon de livraison. Quel confort ! C’est un vrai piège… un appel à la procrastination. Ça tombe bien, je suis un expert.

Et il se trouve que le meuble s’encastre à merveille dans le salon. C’est comme si l’acheteur avait au préalable effectué des mesures de mon appartement.

Soudain un doute m’assaille. Et s’il ne s’agissait pas d’une erreur ? D’ailleurs, comment pourrait-il s’agit d’une erreur ? Personne n’est assez stupide pour faire livrer un canapé chez quelqu’un d’autre.

Je recule pour mieux embrasser l’objet d’un seul regard. C’est un beau canapé, vraiment, il est très beau, mais plus je l’examine, posé au milieu du salon comme un animal mort, plus je ne peux m’empêcher de le considérer comme une prémonition funeste. En plus, je meurs de faim. Et le frigo est plus désert qu’un restaurant indien en pleine canicule. Je déteste avoir le ventre vide quand je suis confronté à des menaces obscures et imprécises.

Je sors en prenant soin de vérifier trois fois que la porte est bien fermée – on ne sait jamais, quelqu’un pourrait essayer de récupérer sa propriété – avec en tête l’idée d’acheter un sandwich à la boulangerie. Les employés me connaissent bien : jamais un bonjour, jamais un sourire, et je demande toujours le pain le moins cher. C’est un miracle qu’ils ne m’aient encore jamais craché au visage.

Pourtant, sitôt arrivé devant le magasin, quelque chose m’empêche d’entrer. Ce pourrait être la mine grise des employés qui m’ont reconnu depuis le trottoir et se préparent mentalement à une nouvelle humiliation, mais c’est autre chose. Comme une envie de nouveauté, et c’est suffisamment rare pour être souligné. Qu’est-ce qui m’arrive ?

Il y a ce restaurant italien à deux pas d’ici. Je n’y ai jamais mis les pieds, je n’ai d’ailleurs jamais été plus loin que le menu placardé sur la devanture. Ma mère dit que j’ai un don pour trouver prohibitifs des prix que d’aucuns estimeraient raisonnables. Mais aujourd’hui n’est pas une journée comme les autres : j’ai esquivé une facture inique et je me suis approprié un canapé sans doute hors de prix. Je n’ai pas gagné un centime dans l’affaire, mais mon capital s’est enrichi. Je peux bien faire une petite folie de temps en temps.

Je passe la porte du restaurant, et aussitôt le serveur me salue d’un charmant sourire.

— Bonjour, quelle joie de vous revoir si vite ! Ce sont les lasagnes, n’est-ce pas ?

— Pardon ?

— Les lasagnes. Vous me disiez l’autre jour que vous n’en aviez jamais mangé d’aussi bonnes.

Je m’écrie :

— Ça suffit, espèce de manipulateur, j’en ai assez ! C’est un complot, c’est ça ? Vous avez décidé de me rendre marteau.

Les mots cherchent à s’échapper de la bouche du serveur, mais il ne parvient qu’à bégayer. Je l’empoigne par les épaules et le secoue comme un pommier.

— Mais bon sang, regardez-moi ! Regardez-moi ! Est-ce que je ressemble à quelqu’un qui entrerait dans ce bouiboui de son plein gré ? Ça pue jusque sur le trottoir !

Le cuistot sort de sa grotte, une grande spatule à la main.

— Il y a un problème ? Oh, c’est vous, je ne vous avais pas reconnu. Comment allez-vous ?

Je pousse un cri de rage, brandis les poings en l’air et pivote sur mes talons pour disparaître. C’est impossible. Qui s’amuse à ruiner ma vie en se faisant passer pour moi ? Qui fait du sport en mon nom, qui commande des meubles magnifiques, qui déguste de savoureux petits plats dans de charmants établissements ? Je n’ai pourtant pas de frère jumeau, et si quelqu’un me ressemblait au point que le doute soit permis, j’imagine qu’il ferait tout pour changer de tête. Personne ne peut vouloir ça.

Si ça se trouve, je suis tombé sur un masochiste. Un caméléon doublé d’un masochiste.

Je décide de faire le tour du quartier. J’ai besoin de me détendre. Mais ce cauchemar n’est pas terminé : des gens auxquels je n’ai jamais adressé la parole m’interpellent joyeusement tous les dix mètres, pour me saluer, me sourire, me donner des nouvelles de leurs enfants ou me faire caresser leur affreux chien. Je les évite les uns après les autres, slalomant entre les mains tendues, les accolades amicales et les invitations à dîner.

Qu’est-ce qui m’arrive ? Suis-je en train de devenir fou ?

Je finis par me réfugier dans une boutique à la devanture amicale. Les entreprises de pompes funèbres sont un havre de paix pour qui souhaite prendre le temps de la réflexion.

— Prenez tout votre temps, dit un employé très élégant en me gratifiant d’un sourire compatissant.

J’acquiesce, presque obséquieux, avant de me pencher sur un cercueil en chêne aux très jolies poignées. J’attrape une brochure au vol et me perds volontiers dans un memento mori personnalisable à l’infini, ce jusqu’à l’heure de la fermeture. Et quand cette fois l’employé revient me taper sur l’épaule, le même sourire vissé aux lèvres, je me retiens de lui coller une gifle.

— Revenez demain, dit-il.

À quelque chose malheur est bon : le soir tombé, les passants sont passés et les rues se sont vidées. Je peux rentrer à la maison, le nez sur mes chaussures, en priant pour que personne ne me reconnaisse.

Lorsque j’arrive enfin, je trouve la porte ouverte. Je pousse le battant. Les lampes sont allumées, et un chuchotis de jazz me parvient du salon. Je progresse sur la pointe des pieds. Le nouveau canapé n’a pas bougé, mais tous mes meubles ont disparu. À leur place, un vieux poste de radio restauré trône au centre de la pièce. Il y a aussi une table et des chaises design du plus bel effet, ainsi que de grandes bibliothèques garnies de livres reliés.

Où que mon regard se pose, tout a été réaménagé avec goût et classe. Cela a dû coûter une fortune. C’est à n’y rien comprendre.

— Bonjour ! dit une voix dans mon dos. Je ne vous ai pas entendu rentrer.

Je me retourne, prêt à frapper. Un homme en tablier de cuisine se tient debout dans le couloir : il touille une sauce à l’odeur alléchante dans une casserole en fonte. Même taille. Même corpulence. Même posture légèrement courbe, mêmes inflexions dans la voix lorsqu’il parle. Même visage aussi. Mis à part son expression joviale et rieuse, l’immédiate cordialité qui s’en dégage et ses bras un peu plus musculeux que les miens, cet homme est mon portrait craché. J’ai l’impression de me regarder dans un miroir. Un jumeau parfait.

— Merci d’avoir monté le canapé, dit-il, il ne fallait pas vous donner cette peine. Je n’attendais pas la livraison avant demain. Mais il est bien, non ?

— Je… je… qui êtes-vous ?

Son expression change brusquement. On dirait que je viens de perdre un proche. Il fouille dans son tablier et en tire une enveloppe cachetée, qu’il me tend.

Je l’ouvre.

— Une lettre de licenciement ? Mais je n’ai même pas de travail.

— Vous en avez un désormais. Enfin, c’est moi qui en ai un. Ce n’est pas de votre travail que vous êtes renvoyé, mais… de votre vie.

Incapable d’accorder le moindre crédit à ces élucubrations, j’examine la lettre. Surtout les petites lignes. C’est là que se tapissent les mauvaises nouvelles. Je suis du genre tatillon quand il s’agit de sujets administratifs, alors je n’hésite pas à chercher la petite bête.

— Vous ne pourrez pas le nier, vous avez vraiment fait du mauvais travail : ça vous pendait au nez. C’est donc moi qui ai été choisi pour vous remplacer. Ce ne sera pas difficile de vivre votre existence d’une meilleure manière, c’est du tout cuit. J’ai commencé d’ailleurs. Vous vivez dans un quartier charmant. Je vais me plaire ici. Désolé, c’est un peu brusque, mais avec vos malheureuses interventions, vous avez bousculé notre emploi du temps… Il a fallu agir vite avant que vous fichiez tout en l’air.

Je relis la lettre deux fois, trois fois. J’ai beau chercher la faille, tout est en règle.

— Je… je suis viré de ma propre vie ?

— Je vous ai préparé une valise, répond l’autre moi. Ce n’est pas grand-chose, mais vu ce que vous me laissez je ne pouvais pas faire beaucoup plus.

Battu et abattu, je soulève la valise.

— Je comprends, réponds-je d’une voix traînante que lui n’aura jamais avant de regagner la porte.

Viré.

Viré comme ça, sans préavis.

Ça ne devrait pas être permis.

Que fait le gouvernement ?

Je déteste le courrier. Je vous l’ai dit, n’est-ce pas ?

 

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Les illustrations de CH. demeurent la propriété de leur auteur. Leur réutilisation est exceptionnellement autorisée à des fins d’illustrations de la nouvelle en question, dans un cadre strictement non-commercial.

4 réflexions sur « Projet Bradbury, #6 : « Doppelgänger » »

  1. « À la page 1610, une histoire d’alter ego. » comme le titre l’annonce clairement. Très parlée, qui aurait toute sa place dans le Gobbledygook, donc ; une des premières de cette saison 2 où j’ai vraiment entendu l’auteur me la raconter, même si je n’écoute toujours pas les versions sonores, l’effet du « très vieux livre extraordinaire » précité, sans doute. Elle semble refléter quelques humeurs du moment que l’auteur laisse traîner sur le réseau mondial. Ou bien, sous l’apparence trompeuse d’un thème maintes fois abordé par d’autres, elle résonne dans l’esprit de celles et ceux qui englués par la routine ou écrasés par l’impuissance, se demandent bien comment et quoi faire pour changer. Même si la solution proposée dans l’histoire est violente.

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