Projet Bradbury, #5 : « Les heures qui nous séparent de l’aube »

Le Projet Bradbury est un marathon littéraire qui consiste à écrire, publier et enregistrer une nouvelle par semaine pendant un an, soit 52 au total.

Dans ce cinquième texte, Fred, Guillaume et Olivier regrettent d’avoir voulu camper en forêt : Julien, leur quatrième compagnon, a disparu dans les ténèbres. Pire, quelque chose rôde maintenant autour d’eux… La seule question, c’est de savoir quoi.

Les heures qui nous séparent de l’aube me permet encore une fois de creuser dans les souvenirs personnels. C’est un truc que j’aime bien faire, je veux dire caser des évènements, des noms, des objets directement liés à moi, dans mes histoires : ainsi j’ai le sentiment de les mettre à l’abri du temps qui passe, même s’il n’y a parfois que moi qui peux les y dénicher. Les personnes qui savent se reconnaîtront. Quant aux autres, j’espère que ce texte leur fera simplement passer un bon moment, et peut-être réfléchir un peu aux dangers qui nous guettent en grandissant. Je réalise après coup, en rédigeant cet article, que cette nouvelle fait écho, d’une manière différente, à la toute première, Évadé. Comme quoi on ne choisit pas ses thèmes : ce sont eux qui nous choisissent.

Vous pouvez lire Les heures qui nous séparent de l’aube directement sur cette page, ou encore écouter/télécharger le podcast sur iTunes, Soundcloud et YouTube. Si mon travail vous plait, vous pouvez le soutenir sur Tipeee et accéder à des contreparties exclusives. La nouvelle est toujours illustrée par le sémillant CH.

Bonne lecture/écoute et à lundi prochain !


LES HEURES QUI NOUS SÉPARENT DE L’AUBE

La nuit n’est pas bavarde. Elle retient son souffle.

Quelque chose électrise les arbres. Les oiseaux se sont tus.

Guillaume s’éponge le front à l’aide de sa casquette. Il n’y a pas d’air ce soir, pas plus qu’il n’y a d’étoiles : elles ont été dévorées par la lune gloutonne. Une chance, on y voit clair comme en plein jour.

— Tu t’en sors ? chuchote Olivier.

Le garçon n’a pas quitté des yeux le rideau d’arbres depuis plus de vingt minutes. D’habitude la forêt les accueille, mais ce soir elle les encercle. En état de siège, les adolescents se sont réfugiés derrière leurs tentes : s’enfermer dedans reviendrait à perdre en visibilité, ce serait bien trop risqué. Olivier hésite même à battre des paupières de peur de rater quelque chose.

— Guillaume, je te parle… Est-ce que tu t’en sors ?

Guillaume se tait. Quand il se tient debout, l’adolescent ressemble à ces bonshommes que les enfants façonnent dans les cerclages de bouchons de champagne. Mais ratatiné comme il est, le nez à vingt centimètres de l’humus, on dirait un drôle d’insecte, comme l’un de ces faucheurs aux pattes immenses et au corps minuscule. Fred appelle ça des opilions et déteste qu’Olivier les traite d’araignées, mais là Fred n’a pas le cœur à pinailler. Adossé à Olivier, lui aussi surveille les ombres de la forêt pendant que Guillaume travaille à la lumière de la lune.

« Do mi sa la do ré,

Fa si la si ré,

Fa si la si mi ré,

Si la si ré do ré », répète-t-il en triturant l’intérieur du boîtier électrique. La lumière blafarde l’empêche de distinguer la couleur des câbles, par conséquent le diagnostic est délicat – pour peu qu’il soit seulement possible.

— Je déteste quand il chante ses trucs, dit Olivier, les poings serrés autour d’une branche dont il a fait une lance.

Fred répond sans quitter la forêt des yeux.

— Tu sais bien que ça l’aide à se concentrer.

« Lapi nicho,

loiniche ba,

libouniche niho niba,

hounichli bou ».

Récitée suffisamment vite ou selon un certain rythme, n’importe quelle phrase perd tout son sens. Guillaume collectionne les casse-têtes d’oreille. Il les stocke dans sa mémoire comme des trophées sportifs.

— C’est insupportable, dit Olivier.

— C’est incompréhensible, dit Guillaume, enfin sorti de sa transe incantatoire. La batterie fonctionne, ça je le sais puisque c’est moi qui l’ai assemblée. Et puis j’ai vérifié deux fois qu’elle était chargée avant de faire de mon sac. Il n’y a aucune raison logique pour qu’elle soit à plat.

Quelque chose l’aura déréglée, dit Olivier.

Le garçon vainc sa peur de quitter le bois du regard et tire de la poche de son short un téléphone portable. Il essaie à nouveau de l’allumer, en vain. L’appareil est vide. Ceux de ses amis aussi.

— On a peut-être planté les tentes sur un champ magnétique ? dit Fred.

Guillaume souffle : Fred est plus doué pour étudier la faune que pour les sciences physiques. Il examine à nouveau la boussole. S’ils se trouvaient près d’un champ magnétique, son aiguille s’affolerait. Mais la boussole demeure imperturbable : elle fonctionne parfaitement.

— Non, c’est autre chose.

— C’est quoi, alors ?

Les trois amis se dévisagent. Dans leur tête tout est clair, mais dès qu’il s’agit de trouver les mots pour l’exprimer, tout se complique.

— Une chose est sûre : c’est le même truc qui a emmené Julien.

Ils regardent à nouveau en direction de la tente de Julien, désespérément vide. Ils voudraient que leur ami surgisse de son duvet en criant « surprise ! », mais Julien n’est plus là, genre vraiment plus là. La forêt l’a avalé.

— J’abandonne, dit Guillaume en repliant son couteau suisse. C’est pas avec ce truc qu’on rechargera les portables.

— T’avais dit que ça marchait du tonnerre.

— Ça marchait ce matin. Je sais pas ce qui s’est passé.

— On devrait prendre les vélos et tracer à toute vitesse jusqu’à la route, souffle Fred, quasiment hors d’haleine.

L’adolescent couve d’un regard anxieux les trois montures étendues sur le tapis de feuilles mortes ; deux VTT et un vélo cross dont les éraflures témoignent de précédentes péripéties forestières. Il a beau souhaiter le contraire de toutes ses forces, il manque toujours celui de Julien. La chaleur du mois d’août le suffoque et pourtant Fred est frigorifié. Il tremble comme une feuille.

— Même en se grouillant, c’est à dix bonnes minutes d’ici, dit Guillaume qui n’est de toute façon pas le plus sportif des quatre. Julien a manifestement rencontré quelque chose qui l’a empêché de revenir. Il n’y a pas de raison que ça ne s’en prenne pas à nous…

— Alors j’y vais tout seul ! s’exclame Fred. Je trace jusqu’à la nationale et j’arrête la première voiture qui passe.

Il se triture tellement les doigts qu’il semble vouloir les éplucher comme des bananes.

— C’est pas une bonne idée, dit Olivier en secouant la tête.

Guillaume l’interrompt.

— Statistiquement, on a plus de chances que l’un d’entre nous s’en tire si on se déploie dans différentes directions.

Olivier soupire. Guillaume n’aime pas les films d’horreur, il n’a jamais supporté d’en regarder un plus de cinq minutes, pourtant, s’il avait tenu bon lors d’une de leurs séances vidéo du mercredi après-midi, il saurait que les héros meurent toujours quand ils se séparent. Le nombre, c’est ce qui fait leur force.

— J’ai aucune envie de rester, dit Fred.

Il claque des dents maintenant. Guillaume essaie encore d’allumer son portable, mais peine perdue.

— Julien est peut-être rentré chez lui.

Un craquement coupe court à leur conciliabule. C’est comme si quelque chose de très lourd venait de piétiner une branche.

— C’était quoi, ça ?

— Je sais pas, mais c’était gros.

— Loin d’ici, vous croyez ?

— Je sais pas. Non, pas trop.

— Dans quelle direction ?

— Par là.

Figés par l’effroi, les garçons scrutent les ombres qui hantent le vide entre les troncs. Mais rien ne s’y laisse deviner. C’est par là que Julien est parti il y a une heure. Il avait justement entendu ce bruit – ce même bruit – et avait voulu en avoir le cœur net.

— Je suis sûr que c’est un sanglier, a-t-il dit avant de disparaître à tout jamais.

Julien est toujours le premier à se lancer dans les batailles. Il est donc aussi toujours celui qui s’y casse les dents d’abord.

— OK, quelque chose rôde dans la forêt, dit Guillaume. Mais ça n’ose pas encore s’approcher du campement.

— Putain, je voudrais être resté à la maison, gémit Fred. J’aurais pu passer la soirée à lire des BD dans ma chambre. Et puis merde, c’est la rentrée dans deux jours, mes parents ne devraient même pas m’avoir autorisé à passer la nuit dehors.

— Nos parents forment une génération d’irresponsables, dit froidement Guillaume. Mes enfants, eux, n’iront nulle part avant que je leur implante une puce électronique sous la peau.

Un glapissement aigu déchire la nuit. Les trois amis sursautent.

— Faudrait déjà que tu vives assez vieux pour en avoir, des enfants, chuchote Olivier.

Après avoir hésité avec les Quatre Fantastiques, ils se sont surnommés les mousquetaires. Pas seulement parce qu’ils sont quatre, mais aussi parce que c’est un pour tous et tous pour un : ça marche aussi bien pour les bandes dessinées et les jeux vidéo que pour tout le reste. Les autres enfants – ceux avec qui ils partagent l’arrêt de bus chaque matin – les appellent « les bébés ». Tous les points de vue méritent d’être considérés, dit Guillaume. Des quatre, il est celui que les moqueries affectent le moins. Il est aussi le plus hermétique aux réalités adolescentes : à treize ans, Guillaume est en première et ses parents le cajolent comme s’il souffrait d’une maladie. Passionné de programmation et d’aéronautique, il fait le grand écart entre l’enfance et le monde des adultes. Le mois dernier il a entièrement programmé un niveau inédit pour leur jeu vidéo préféré. Ça n’a même pas eu l’air de lui poser la moindre difficulté. Alors le voir capituler face à une bête batterie électrique n’est pas de nature à rassurer ses amis.

— Faut déjà que je vive assez vieux pour voir la prochaine saison des Space Robots, répond-il sans ciller.

Un grondement monte du sous-bois. Les feuilles des plus hautes branches frémissent. Le vent se lève.

— Vous sentez ? demande Fred.

— Ah ouais, ça fait du bien.

— Non, non : l’odeur.

Olivier lève le nez pour imiter les autres, même si ses allergies l’empêchent de sentir quoi que ce soit.

— Ça pue, dit Guillaume.

— Je suis sûr que c’est lui ! siffle Fred, en proie à la panique. Il approche… Et si on faisait un feu ? Ça le tiendrait peut-être à distance.

— Et s’il s’en fout, du feu, on aura l’air malin. Autant planter un panneau « Nourriture gratuite ! » avec des néons qui clignotent.

— Tu peux arrêter d’avoir l’air aussi calme ? Attends… Tu crois qu’il a bouffé Julien ?

— Je n’ai absolument pas dit ça.

— On en sait rien après tout, si ça se trouve il l’a bouffé.

Olivier s’interpose entre les deux garçons, seul moyen de mettre un terme à l’échange.

— Ce qui est sûr, c’est qu’on n’a aucune idée de ce que c’est. On ne sait même pas si c’est seulement quelque chose. Il vaut mieux attendre que le jour se lève. Il est minuit passé, je suis sûr qu’on peut tenir comme ça les cinq heures qui nous séparent de l’aube…

Olivier suspend sa phrase comme si une main invisible venait de lui flanquer un direct à l’estomac. Les yeux écarquillés, il n’ose même pas fermer la bouche. Le quelque chose approche. Ils l’entendent tous les trois.

— C’est peut-être Julien, dit Fred dans un étranglement.

Guillaume secoue la tête.

— C’est bien trop rapide pour n’avoir que deux jambes…

Ils ne partagent pas le même corps, pourtant les garçons tremblent du même frisson au même moment. C’est un frisson que d’autres ont connu avant eux, bien avant leur naissance même, des millions d’années avant que l’homme se mette debout. C’est celui de la proie qu’un prédateur a repérée.

— Vous faites ce que vous voulez, moi je me casse ! s’écrie Fred en bondissant de leur cachette.

Le garçon se précipite vers son vélo. D’un coup de pied qu’il pourrait donner les yeux fermés, il allume la dynamo et enfourche le bicross. Pesant de tout son poids sur les pédales, il démarre sur les chapeaux de roue et entend bien Olivier lui hurler de revenir, mais l’instant d’après les tentes sont déjà loin et les arbres filent de chaque côté de ses oreilles.

Mâchoires closes, dents serrées, Fred s’accroche au guidon comme aux cornes d’un taureau et compense trous d’eau, bosses et racines saillantes en jouant des genoux. La peur lui ronge le ventre, c’est comme un tuyau d’aspirateur branché sur son nombril, mais il pédale aussi vite qu’il peut, quasiment à l’aveugle. Fred ne se sent pas un lion dans l’âme, il n’est pas de ces créatures bêtes ou courageuses qui affrontent le danger comme si elles n’avaient rien de mieux à faire ce jour-là. Fred n’a ni les griffes ni les crocs pour jouer ce jeu.

Même s’il ne l’avouera jamais à personne, il se sent l’âme d’un rongeur. D’un rat, ou d’une petite musaraigne. Ses qualités sont la discrétion et la rapidité. Il esquive les difficultés en mettant de la distance entre elles et lui. Il sait le faire depuis toujours et il n’a pas l’intention d’oublier comment le faire.

Crac !

Ça vient de sa gauche, mais il ne détourne pas les yeux. Pas maintenant, pas à cette vitesse, ce serait inconscient : il trace en pleine forêt. Devant lui, le faisceau tremblant du phare lèche le sol boueux.

Crac !

Sur sa droite désormais. Le monstre lui tourne autour.

Pantelant, il appuie sur les pédales de toutes ses forces, saute par-dessus un fossé et s’engage sur un chemin éclairé par la lune. Il est à découvert, mais il se sent libéré d’un poids. Un chemin, c’est le début du monde. Dans quelques instants, il arrivera sur la route.

CRAC !

Il se retourne.

Un hurlement lui échappe.

La fourche du bicross tremble, la roue part de travers.

Il perd le contrôle de son vélo.

L’instant d’après, un choc lui coupe le souffle.

L’herbe est fraîche sous lui. Pas encore humide, mais presque.

Il voudrait ouvrir les yeux, mais il sait que la lune est là, impassible, et qu’elle le dévisage. Il n’a aucune envie de l’affronter.

Quelque chose de chaud et de salé lui coule du nez.

Il n’a pas encore mal, mais il sait d’expérience que ça viendra dès que l’adrénaline aura reflué.

Le gouffre dans son ventre se creuse.

Ses oreilles sifflent. Il n’entend presque rien, mais il sait que ça approche.

Il garde les yeux fermés et repense à sa chambre, à ses étagères garnies de livres et de bandes dessinées, à sa collection de jeux vidéo et à son lit suspendu qu’il voudrait ne jamais avoir quitté.

Les enfants ne meurent pas, pense-t-il dans le silence de sa tête.

Ça approche dans le noir.

Les enfants ne meurent pas, se répète-t-il en dedans, comme un mantra.

« Do mi si la do ré,

Sol fa si la si ré… »

Quand Fred rouvre les yeux, la nuit s’est dissipée comme un mauvais rêve. Les ombres ont disparu.

— Ça va ?

Olivier se tient penché sur lui. Guillaume, juste derrière, dissimule son inquiétude derrière un masque de composition. Fred tourne la tête. Ça lui tire dans la nuque.

— Je me suis évanoui ?

— Vu comme tu ronflais, ça m’étonnerait.

Fred grimace, se tâte les bras et les jambes. Il n’a rien de cassé. En revanche, une belle entaille lui barre le nez.

— J’ai réussi à recharger la batterie du téléphone, dit Guillaume.

— Pas de quoi frimer, ça s’est juste remis à fonctionner avant le lever du soleil, dit Olivier. On a tourné un moment pour trouver du réseau, mais Guillaume a pu appeler sa mère. Elle sera là dans vingt minutes.

Fred se frotte la tête. Les évènements de la nuit lui reviennent en mémoire.

— Vous avez retrouvé Julien ?

Olivier se renfrogne, comme si entendre ce nom prononcé à voix haute le mettait dans une rage folle.

— Cet abruti m’avait envoyé un SMS, mais comme les téléphones ne fonctionnaient pas, je ne l’ai reçu que ce matin. Il n’a rien vu dans les bois, par contre il a trouvé le moyen de se perdre. Alors plutôt que de tourner en rond toute la nuit, il a roulé tout droit jusqu’à la route et il est rentré chez lui. Le salaud, il doit être en train de dormir au chaud dans son lit…

La tête lui tourne, mais Fred parvient à se hisser sur ses jambes. Olivier sort une bouteille d’eau et nettoie la croûte de sang séché qui lui mange le visage. Il ne faudrait pas que la mère de Guillaume le voie dans cet état : elle serait capable de le répéter à la terre entière, et par la même occasion de concourir à restreindre leurs libertés fondamentales.

Une fois cette toilette sommaire achevée, Fred prend son courage à deux mains.

— Vous avez vu quelque chose ? demande-t-il.

Les autres secouent la tête.

— On a hésité à te suivre, raconte Olivier. Mais comme on n’est pas des abrutis suicidaires comme toi, on s’est dit qu’il fallait mieux rester au campement. Déjà on ne pouvait pas abandonner les tentes, ç’aurait été un coup à ne plus jamais les retrouver, mais aussi, les bruits se sont calmés après ton départ. Comme si ça t’avait suivi…

Fred voudrait leur dire ce qu’il a vu sur le chemin. Il voudrait trouver les mots pour leur décrire la chose qui l’a pris en chasse sur la route de gravier blanc. Il aimerait leur expliquer la manière dont les rayons de lune rebondissaient sur elle comme une mer d’étincelles. Il souhaiterait qu’il existe une façon de raconter ce qui rampait dans l’interstice entre les ombres, cette monstruosité qu’il a cru distinguer avant de perdre le contrôle de son vélo.

Mais il n’a pas les idées claires, et ses pensées se chevauchent. Il ne rêve que de sa chambre, sa chambre d’enfant, petite mais confortable, cette chambre qu’il n’aurait jamais dû quitter et qu’il voudrait rejoindre au plus vite.

Guillaume lève le doigt. On entend un moteur.

— Ça doit être ma mère.

Ils montent sur leurs vélos et pédalent lentement jusqu’au point de rencontre. Adossée à la barrière qui interdit l’entrée au bois, la mère de Guillaume est déjà là. Elle les attend.

— Ça va les garçons, pas eu trop froid cette nuit ?

Ils chargent leurs sacs dans le coffre du break, attachent leurs vélos aux fourches fixées à l’arrière et grimpent dans le véhicule en silence. Le moteur démarre, et ils laissent son grondement les réchauffer en dedans.

La voiture bifurque sur la nationale. Derrière la vitre, dans la lumière rasante du soleil qui se lève, défilent des champs promis à la moisson. Fred hésite : le silence est un confort. Les premières maisons apparaissent sur la ligne d’horizon. Le village est paisible. Un long dimanche d’été est sur le point de débuter. Mais Fred n’y tient plus. Il doit leur dire. Les prévenir.

— C’était le noir, leur chuchote-t-il à l’oreille. L’obscurité totale, comme un trou de ténèbres. Je l’ai pas vu avec mes yeux, mais, comment dire… avec mon ventre. Je sais que c’est idiot, mais c’était le monde qui nous courait après. Le monde tout entier…

Guillaume écoute attentivement, les bras croisés. Il ne dit pas un mot. La voiture ralentit. Ils sont presque arrivés à destination.

— On court plus vite que lui, finit-il par répondre.

Ce matin, ils dormiront un peu pour effacer la nuit. Puis ils se retrouveront au bout de la route en début d’après-midi. Ils seront quatre sans doute, et Julien s’excusera d’avoir cédé aux sirènes de la peur, du confort et du temps qui passe. Il apportera de quoi manger.

Pendant que les adolescents de leur âge réviseront leurs techniques de drague, de camouflage et de persécution en prévision du lundi à venir, eux parleront voyages spatiaux, monstres sortis du tombeau et créatures féériques. Ils joueront à tracer des labyrinthes dans les champs de tournesols, à cacher des trésors dans la terre, à trouver des visages dans les nuages. Ils ne parleront ni du lycée, ni de leurs chemins qui finiront par se séparer…

Du futur qui attend, tapi à la lisière et désormais prêt à mordre, ils tairont jusqu’au nom.

 

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Les illustrations de CH. demeurent la propriété de leur auteur. Leur réutilisation est exceptionnellement autorisée à des fins d’illustrations de la nouvelle en question, dans un cadre strictement non-commercial.

2 pensées sur “Projet Bradbury, #5 : « Les heures qui nous séparent de l’aube »”

  1. Peut-être le texte qui, jusque-là, m’a le moins emballé même si l’aspect horrifique aurait dû marquer des points. Je ne saurais en revanche pas trop dire pourquoi. À la semaine pro !

  2. Je reposte ici mon commentaire de Tipeee car je réalise que sur Tipeee les non tiper ne peuvent pas le lire… Bon après ce n’est qu’un commentaire ça valait peut-être pas le coup 🙂
    Encore une très bonne nouvelle.
    Il y a juste deux détails qui m’ont gênée :
    - je n’avais pas compris que Fred avait vu quelque chose avant de tomber. En lisant j’ai seulement cru que c’était parce qu’il avait heurté quelque chose. Du coup quand arrive le paragraphe en question ça m’a stoppée dans ma lecture.
    - Perso j’aurai préféré que ça se termine après « on court plus vite que lui». Les derniers paragraphes proposent une interprétation un peu superflue à mon avis… mais ce n’est évidemment que mon avis.
    Et pour finir par une note positive : j’aime bien l’idée des monstres qu’on ne voit jamais mais dont on sait qu’ils sont cachés quelque part et je trouve qu’elle est très bien menée. On est tout de suite dans l’ambiance de cette forêt noire, le suspens est bien maîtrisé.

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