Projet Bradbury, #4 : « Grosse »

Le Projet Bradbury est un marathon littéraire qui consiste à écrire, publier et enregistrer une nouvelle par semaine pendant un an, soit 52 au total.

Cette quatrième nouvelle du Projet Bradbury fait partie de ces textes « casse-gueule » qui suscitent en moi des interrogations : suis-je légitime à parler de ce sujet ? Reste que le livre de Gabrielle Deydier – On ne naît pas grosse – a été pour moi un véritable choc de lecture et qu’il fallait que je l’exprime d’une manière ou d’une autre. J’ai ainsi imaginé une nuit où les réseaux sociaux « s’incarnent » et choisissent une victime expiatoire. Un texte pas très fun, mais finalement assez libérateur.

Vous pouvez lire Grosse directement sur cette page, ou encore écouter/télécharger le podcast sur iTunes, Soundcloud et YouTube. Si mon travail vous plait, vous pouvez le soutenir sur Tipeee et accéder à des contreparties exclusives. La nouvelle est toujours illustrée par l’aimable et délicieux CH.

Bonne lecture/écoute et à lundi prochain !


GROSSE

Assise dans le noir, smartphone calé entre ses mains tremblantes, elle avale sa colère et boit sa rage sans quitter l’écran des yeux. Les commentaires s’empilent sous sa vidéo. Ils forment une longue cascade de texte qui s’étire à longueur de scroll, et chaque minute, de nouveaux apparaissent. Elle a désactivé les notifications pour ne plus recevoir d’alerte à chaque fois qu’un internaute lui crache au visage, mais elle ne peut pas s’empêcher non plus de contempler l’étendue des dégâts. Le spectacle l’hypnotise.

Lui revient en mémoire ce jour d’octobre où elle avait découvert son prénom, tagué en blanc sur le béton du gymnase : « Julie = grosse », pouvait-on lire sur le mur, peint en lettres capitales, et à chaque fois que le prof leur demandait un nouveau tour de piste, elle détournait le regard pour jouer à celle qui n’avait rien vu. Les autres, celles qui pouvaient courir sans jamais s’arrêter, sans sentir dans leurs genoux des secousses électriques à chaque foulée, la dépassaient une fois, deux fois, trois fois, et à chaque fois qu’elles la doublaient en riant, elle ne pouvait s’empêcher de leur envier leurs cuisses qui ne se touchaient pas et leurs bras musculeux. Elle les détestait à un tel point qu’elle aurait tout donné pour leur ressembler. À commencer par ce corps adipeux – surtout lui –, qu’elle avait fini par considérer comme un ennemi et dont elle avait un jour juré la perte.

Commentaire posté jeudi, à 22h32 : « Je comprends pas les gens qui ne peuvent pas se prendre en main. C’est trop compliqué de faire du sport ? » Commentaire posté jeudi, à 22h32 : « Même pas je touche sa photo avec un bâton tellement elle me dégoûte. » Commentaire posté jeudi, à 22h32 : « Et maintenant elles sont fières d’afficher leurs rondeurs ? Vous êtes des grosses, c’est tout, payez-vous une liposuccion ou suicidez-vous. »

Julie serre fort le smartphone dans sa main, et un moment elle s’imagine le réduire en poussière pour calmer la douleur, mais elle n’est pas sûre d’en avoir la force, ni d’ailleurs l’argent pour le remplacer. Elle répète dans sa tête, comme un mantra : « Tu n’es pas coupable, ce n’est pas de ta faute. » Elle n’a pas commis de crime, à part celui d’avoir voulu parler.

Dans une vidéo postée sur YouTube, elle s’est déchargée de tout ce qu’elle avait sur le cœur. Elle a raconté la vie, les humiliations quotidiennes, l’état de disgrâce permanent. Elle a raconté les remarques blessantes, parfois même insultantes, des médecins, des employés de banque, des gens dans la queue au supermarché, des passants dans la rue et des voisins. Plein cadre face à la webcam de son ordinateur, elle leur a dit ce qu’elle aurait voulu leur dire en personne, parce qu’elle s’est tue sur le moment – parce qu’elle ne savait pas ce qu’elle pourrait faire d’autre, à part s’excuser d’être là.

Les messages de soutien affluent sur les réseaux sociaux. Des féministes, des blogueurs, de simples visiteurs qui au détour d’un retweet ont découvert son visage et son histoire, indissociables. Elle voudrait n’en retenir que ça, mais elle en est incapable. Chaque commentaire haineux la blesse davantage dans sa chair qu’elle ne le voudrait. Chaque remarque sur son corps est un impact.

Elle voulait exorciser la haine qu’elle se voue, se mettre à nu sur la scène, et en cela elle a réussi, mais elle a attisé des braises qu’elle se sait incapable d’éteindre : cinq messages amicaux ne compenseront jamais une insulte, une seule, crachée en plein visage.

30.000 vues.

35.000 vues.

50.000 vues.

Ça va beaucoup trop vite. Son nom grimpe dans les tendances – hashtag #lagrosse. Les réseaux sociaux se gorgent d’elle, l’aspirent tout entière. Elle doit éteindre l’incendie. D’un glissement de pouce, elle ferme l’application et se précipite sur l’ordinateur pour retirer la vidéo. Sa respiration est rapide, sifflante, et son cœur cogne contre sa poitrine – il palpite jusque dans sa gorge. Réglages. Ma chaîne. Modifier. Effacer la vidéo. Dans la foulée, suspendre son compte Facebook, son fil Twitter. Les notifications s’étranglent, puis s’éteignent.

Ça y est, elle est hors-ligne. Elle peut enfin pleurer.

Dehors, la pluie cogne contre la vitre. L’orage n’est pas passé très loin.

Son téléphone vibre, et une bouffée d’angoisse la suffoque rien qu’à le sentir gronder contre sa cuisse. Elle le tire de sa poche. Un visage ami s’affiche sur l’écran. Elle fait glisser la notification pour ouvrir la messagerie :

« Salut Julie, j’ai vu ce que tu as posté. J’espère que tu vas bien… »

Elle reprend son souffle, répond en quelques mots. Ça va. Maintenant ça va. Un mail poppe sur l’ordinateur. Quelques mots de soutien d’un inconnu. Julie est heureuse de les lire, bien que vaguement inquiète. Comment s’est-il procuré son adresse électronique ? Elle tient un blog où on peut la joindre via un formulaire de contact, mais il s’agit de son adresse personnelle, celle qu’elle ne donne qu’à ses amis. Elle aimerait bien qu’elle ne circule pas trop.

Un nouveau message, Élodie, sur WhatsApp :

« Bravo pour ta vidéo, c’est dommage que tu aies été obligée de la retirer. Par contre, des cons font circuler ton Tumblr. Tu devrais le fermer aussi. :emoji colère: »

Même seule dans sa chambre d’étudiante, Julie rougit ; c’est une habitude que son corps a prise. Elle sue, son dos la brûle. Comment efface-t-on un blog, déjà ? Elle s’emmêle les doigts et les idées, et la curiosité est trop forte. Même si la vidéo n’est plus en ligne, elle sait qu’internet continue d’en parler. Elle rouvre Twitter, juste pour quelques secondes, juste le temps d’une recherche.

Message posté à 22h48, par @atienoris67 : « Elle pensait vraiment qu’elle s’en tirerait en supprimant sa vidéo, #lagrosse ? » Message posté à 22h50, par @linkodoremus : « Trop fort, ils ont téléchargé sa vidéo avant qu’elle la retire et ils l’ont repostée. » Message posté à 22h51, par @funstropop : « #Lagrosse est de retour à cette adresse. Barre de rire garantie. »

Sa mâchoire tremble, mais elle ne sait plus si c’est de colère, de tristesse ou de peur. Elle ouvre sa boîte mail : des dizaines de messages viennent d’y surgir. On lui envoie des photos de cochons, de baleines éventrées. Des anonymes lui proposent des plans cul ou veulent l’inviter au McDonald’s. Prise à la gorge, elle referme violemment l’ordinateur. Le téléphone vibre. Un appel cette fois. Numéro masqué. Elle n’ose pas répondre, elle craint d’entendre quelque chose qu’elle regrettera toute sa vie. Mais un mail, c’est une chose, un numéro de téléphone c’en est une autre. D’abord c’est beaucoup plus difficile à obtenir, et puis c’est plus privé, plus concret. Elle réfléchit entre la deuxième et la troisième vibration, c’est peut-être une urgence, qui appellerait pour autre chose à cette heure-ci ? Haletante, elle touche l’écran.

— Allo ?

Grosse truie, grogne une voix à l’autre bout du fil, et elle raccroche aussitôt.

L’angoisse la suffoque. Son visage circule partout sur internet, elle va devenir un mème, ces photos drôles parce que sorties de leur contexte et auxquelles on peut faire dire ce que l’on veut. Elle sera érigée au rang d’icône virtuelle, à ce titre candidate au martyr numérique. Un frisson glacial dévale son dos. Les murs l’encerclent, ils se rapprochent, la pièce l’étouffe. Des gens la reconnaitront à la fac, elle en est persuadée, mieux vaut ne pas sortir, pense-t-elle, et sa chambre qui continue de rapetisser. Elle ne peut pas sortir. Et si quelqu’un la reconnaissait ? Elle en mourrait de honte, comme foudroyée. Maintenant une voix intérieure lui hurle : « C’est ta faute, c’est toi qui l’as cherché », et elle voudrait lui répondre que c’est faux, qu’elle n’a rien fait de mal, mais elle en est incapable. Maintenant les murs menacent de lui tomber dessus, la tête lui tourne, et le téléphone qui continue de sonner…

Elle s’empoigne la tête. Elle voudrait s’arracher les cheveux par poignées entières, mais elle trébuche contre la chaise et s’étale de tout son long. Ridicule. Laide. Grosse. La seule chose qui l’empêche de hurler, c’est sa timidité – elle ne voudrait pas qu’en plus ses voisins la prennent pour une folle quand elle les croise. Même si elle habite au premier, elle prend toujours l’ascenseur. Elle n’ignore rien des regards que les autres locataires posent sur elle quand elle attend que les portes de la cabine s’ouvrent. Combien sont-ils ce soir devant leur écran, à se moquer d’elle ? Il lui semble entendre leurs rires à travers les murs en papier. C’est plus qu’elle ne peut en supporter.

Elle prend son manteau, enfile ses chaussures et sort. Il pleut. Tant pis. Malgré l’urgence elle referme la porte en silence, glisse comme une ombre le long du couloir obscur et appelle l’ascenseur. Ses genoux ne l’autorisent pas à descendre par l’escalier, elle voudrait bien mais son corps refuse. Son visage suant, illuminé par la veilleuse du bouton, et la cabine qui glisse contre les rails en chuintant… Enfin, les portes s’ouvrent. Et au moment où elle s’engouffre dans la cabine, elle croit entendre des serrures qu’on déverrouille, sur le palier.

L’air froid la gifle tandis qu’elle pousse la porte du hall. Elle reprend son souffle. Ça fait du bien. Même la pluie qui faiblit l’invite à une promenade nocturne.

Elle remonte son impasse en direction de l’avenue. Elle ne remarque pas les silhouettes qui, dans l’ombre derrière elle, lui laissent un peu d’avance, puis lui emboîtent le pas. Sous le couvert du lointain ronronnement du trafic, elles chuchotent : « La grosse… La grosse… »

La ville brûle à cette heure, elle s’enfièvre peu à peu. Pour neuf enfermés, un dixième enchaîne les verres, écume les bars. Les trottoirs bruissent de conversations sous des porches inondés, l’air sent la sueur et la fumée de cigarette. Des talons claquent sur les trottoirs pavés, un homme crie – de joie sans doute –, et ses exclamations se mêlent au bruit blanc citadin, brouhaha indistinct qui remplit les oreilles de Julie d’autre chose que de ses propres voix.

La pluie lui mouille le visage, mais elle dilue aussi sa honte et ses craintes. Ses cheveux ruissellent d’eau et tombent en rubans trempés sur son front et ses épaules. Marcher lui donne chaud, mais elle a encore froid dedans. Elle se frotte les bras, secoue la tête, et l’auvent d’une librairie à la vitrine éclairée lui offre quelques instants de paix et de silence intérieur.

Par réflexe, elle palpe la poche de son jean et s’aperçoit qu’elle est vide. Elle a oublié son smartphone sur la table. Tant mieux. Dehors au moins, les écrans ne la poursuivent pas. Elle souffle. Maintenant qu’elle s’est arrêtée, le froid la transperce. Elle aurait dû s’habiller plus chaudement. Souvent elle voit dehors des hommes gros en tee-shirt et se demande comment ils peuvent sortir si peu couverts. Sa graisse ne l’a jamais réchauffée à ce point. Elle voudrait être fumeuse juste pour s’embraser la poitrine, mais elle n’a jamais réussi à commencer. Ses médecins lui posaient tous la même question, rapport aux risques cardiovasculaires : passé un moment, elle a voulu s’y mettre juste pour les emmerder.

— Hé, la grosse ! dit quelqu’un dans son dos.

Julie se retourne, brusquement hors d’haleine. Deux hommes aux visages rouges la détaillent des pieds à la tête.

— Tu vois pas que tu prends toute la place ?

Elle baisse les yeux, estime la superficie de trottoir que l’auvent préserve de la pluie. Il y a largement de quoi accueillir dix personnes, et même si elle n’ignore rien de la place qu’elle occupe – la ville sait rappeler aux gens qu’ils sont gros, surtout dans les transports en commun –, elle voit bien que le problème n’est pas là. C’est sa présence qu’ils ne supportent pas. Ils veulent tout simplement qu’elle disparaisse de leur champ de vision.

— Dégage ! continuent-ils. Va te payer un abonnement dans une salle de muscu’…

Elle veut leur tenir tête, pourtant son sens aigu du danger l’en empêche. Elle baisse la tête, déçue d’elle-même, et continue son chemin. Derrière les rires des deux hommes s’effacent, se fondent dans la rumeur. Elle plante ses ongles dans ses paumes – ils y laissent des traces rouges, demi-lunes sanglantes.

Sur son lent chemin les fenêtres se ferment, les lumières des bars se tamisent. La nuit prend doucement de l’âge. Elle marche. Soudain un violent coup d’épaule lui électrise le côté droit.

— Tu peux pas faire attention ?! lui hurle la jeune femme qui vient de la percuter. Si tu perdais un peu, tu verrais où tu mets les pieds… Gros bide ! Dégueulasse !

Julie presse l’allure, elle ne veut pas d’ennuis. Il est tard et la pluie, qui jusqu’ici s’était décidée à la laisser tranquille, redouble d’intensité. Elle est loin de chez elle et elle n’a pas d’argent, même pas pour un taxi. Qu’est-ce qui m’a pris ? pense-t-elle. La vidéo lui revient en tête. Elle se rappelle du moment où elle s’est dit à quel point c’était une formidable idée.

Idiote.

Stupide.

Elle s’en veut de s’être offerte en pâture. Elle ne devrait pas pourtant, mais elle est en colère – contre elle-même cette fois. À cette heure le monde entier doit avoir vu son visage, le monde entier doit avoir entendu son témoignage, et le monde entier doit s’être moqué d’elle.

Elle décide de revenir sur ses pas.

S’arrête. Reprend son souffle.

Entend quelqu’un tousser.

Elle se retourne.

Une foule silencieuse lui barre la route. Les yeux luisent de colère, les dents crissent de rage contenue. Elle note la présence au premier rang de plusieurs de ses voisins – de ceux qui ne lui ont pourtant jamais adressé la parole –, et puis il y aussi les deux types qui l’ont virée du trottoir, noyés dans la masse de centaines d’autres qu’elle a sans doute croisés pendant sa déambulation. Ils l’ont suivie tout ce temps sans dire un mot, et tel un fleuve nourri par ses affluents, ils ont gonflé leurs rangs.

— La grosse ! crie une femme que Julie reconnaît : c’est la gardienne de son immeuble.

— La grosse ! répètent les autres en chœur, pour appuyer l’attaque.

Julie cherche en elle-même les raisons qui les poussent à manifester leur haine, mais n’y voit que l’énième expression du comportement grégaire qu’elle a toujours connu. Sauf que là… ça semble plus dangereux qu’un graffiti ou que la remarque désobligeante d’un enfant dans une salle d’attente. Elle jette un œil à droite, à gauche. D’autres les rejoignent, formant une foule compacte qui trouve dans la chaleur de la masse et de l’anonymat une puissance jouissive, une force de destruction. Elle peut sentir leur excitation d’ici. L’air lui picote la peau, comme saturé d’électricité.

Une pierre s’envole en décrivant une parabole : elle lui frôle l’épaule et s’écrase contre une poubelle. Elle écarquille les yeux. Ces gens ont perdu tout sens commun. Certains sont armés : ils tiennent des bâtons, des balais, des raquettes de tennis. Un hurlement monte dans la nuit, comme le signal d’un loup. Elle voudrait leur parler, les convaincre que tout cela est sûrement une méprise. Mais c’est déjà trop tard : la foule fond sur elle, et les semelles frappent l’asphalte comme les sabots d’un troupeau de chevaux. Elle n’a pas le temps de réfléchir : elle pivote sur ses talons et s’enfuit à toutes jambes.

— Baleine ! crie quelqu’un de toutes ses forces.

— Dégage, la grosse ! renchérit une autre voix.

Julie court, et encore, pas très vite, et elle sait que ses genoux et ses poumons ne tiendront pas longtemps – quelques dizaines de mètres au mieux. Déjà ses forces l’abandonnent, des aiguilles lui percent les jambes. Elles cèderont bientôt sous son poids. Et la troupe des assoiffés de colère qui la rattrape peu à peu…

— Laissez-moi tranquille ! hurle-t-elle dans un dernier spasme de fierté.

Ses articulations gémissent, la supplient d’arrêter, elle traîne son corps comme un poids mort dont elle aimerait s’extraire pour avancer plus vite.

Elle trébuche. S’écrase contre l’asphalte.

Le choc lui coupe le souffle. Le bitume est chaud contre sa joue, et malgré la douleur, elle profite des quelques secondes de répit qui lui sont offertes. Elle les étire tant qu’elle peut, comme un élastique qu’on allonge entre ses doigts jusqu’à le faire craquer. Les pas furieux se rapprochent, les cris et les insultes aussi. Elle ferme les yeux.

Les coups se mettent à pleuvoir de tous côtés : pas une bruine, non, ni une averse, mais de véritables trombes. Le premier, un direct à l’estomac, lui a coupé le souffle. Incapable d’appeler au secours, elle assiste impuissante à son passage à tabac. Des étoiles dansent devant ses yeux, ses bras battent l’air mais ne font que frôler les poings, les jambes, les pieds qui la frappent. Un instant il lui semble qu’elle se noie, c’est marrant, pense-t-elle, je ne me doutais pas que ça faisait cet effet-là. La meute s’agglutine autour de son corps naufragé, elle supplie en elle-même ses agresseurs de la pardonner d’avoir osé essayer de vivre au grand jour, et elle regrette aussi un peu de n’avoir pas su fermer ses oreilles.

Le combat, par trop inégal, continue. Maintenant elle fait la morte, comme ces animaux blessés trop épuisés pour combattre. Elle peut bien essayer : eux aussi sont des charognards. L’intensité décroît. Elle doit tenir, les mâchoires closes, ne pas laisser échapper un cri. Ça les exciterait à coup sûr. Les chocs s’espacent. C’est inattendu. Bientôt ils s’arrêtent.

Julie ne bouge plus. Elle attend le coup suivant, mais rien ne vient.

Autour d’elle la foule des enragés chuchote :

— Tu crois qu’elle est morte ?

— Non, elle respire encore.

— Quelqu’un devrait appeler les pompiers…

— Nous subissons une telle pression, on se décharge comme on peut.

— C’est la faute de l’ascenseur social.

Et les autres qui acquiescent d’un grondement solennel. Julie garde les paupières closes. Sous leur rideau de peau elle distingue les ombres qui oscillent, tremblent… puis s’éparpillent.

Ils partent.

Julie n’en revient pas. Allongée, à demi morte, elle a fermé les yeux et ils se sont aussitôt lassés. Elle entend des bribes de conversation s’éteindre aux coins des rues ; ils débattent, cherchent des excuses, trouvent quelqu’un d’autre à accuser. Elle n’a aucun doute : ils mettront vite la main sur quelqu’un d’autre à détester en groupe.

Le silence l’enveloppe maintenant. C’est terminé.

Elle attend encore un peu, juste pour être certaine, puis ouvre les yeux. La nuit est déjà vieille. La rue déserte chasse ses retardataires. Elle est seule, ou presque. Un homme la regarde. Il est grand, plutôt costaud, et arbore une épaisse barbe noire qui lui mange le visage. Il lui tend la main. Un peu tard, pense-t-elle. Sa bouche lui fait un mal de chien. Elle la sonde avec sa langue. Il lui manque une dent.

— Laissez-moi vous aider, dit l’homme.

Mais elle se relève seule, fière sur ses jambes tremblantes.

— J’aurais pu intervenir, dit-il, mais ça n’aurait fait qu’empirer la situation. Croyez-moi, pour en avoir déjà fait les frais, je sais ce dont la meute est capable. La résistance les excite. Vous avez eu le bon réflexe. Maintenant il faut contre-attaquer, et je vous aiderai cette fois, promis…

Il pose une main qu’il voudrait bienveillante sur son épaule endolorie, mais elle recule. Elle aussi connaît la meute désormais, et les promesses ne l’intéressent pas. Tout ce qui compte pour le moment, c’est de rentrer chez elle.

Elle est fatiguée. Elle a mal. Elle voudrait prendre une douche, puis se glisser sous les draps et oublier cette soirée au moins pour quelques heures.

Mais d’abord elle fera quelque chose, avant d’aller dormir.

D’abord, elle remettra la vidéo en ligne.

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Les illustrations de CH. demeurent la propriété de leur auteur. Leur réutilisation est exceptionnellement autorisée à des fins d’illustrations de la nouvelle en question, dans un cadre strictement non-commercial.

7 pensées sur “Projet Bradbury, #4 : « Grosse »”

  1. Un excellent texte une fois de plus. Celui-ci nous emporte vraiment et nous place avec réussite dans la peau de ces spectateurs impuissants, ceux-là même qui assistent si souvent en silence aux lynchages dont internet a le secret. Une très bonne idée que cette transposition à notre monde de cette meute. Rendez-vous la semaine prochaine !

  2. Je… Merci. J’espère que beaucoup de ***phobes liront cette nouvelle et feront leur propre analyse de conscience. Que leur auto-critique les mènera vers plus de tolérance, plus d’humanité.

  3. J’aime bien cette nouvelle. Je la trouve très vraie dans sa 1ère moitié, et la 2e a le mérite d’user d’une métaphore claire pour représenter une masse d’Internet. Mais je lui trouve deux défauts.

    D’abord j’aurai bien du mal à recommander cette nouvelles à des amies qui se sentiraient en surpoids car elle me paraît trop pessimiste pour leur permettre d’aller mieux. La fin offre une ouverture qui suggère une revanche et donc un futur peut-être moins sombre, mais toute cette souffrance présentée risque plutôt d’assombrir des amies qui n’ont pas besoin de ça, et surtout de les décourager de s’afficher sur Internet. Je ne peux pas trop le leur recommander en leur disant « ça te fera du bien, tu te sentira moins seule » car elles vont voir un déferlement de haine leur tomber dessus. Cette nouvelle me paraît dès lors davantage destiné aux personnes qui n’ont pas encore conscience de la grossophobie qu’à celles qui auraient besoin de s’identifier au personnage, ce qui est une restriction que je trouve un peu dommage.

    Ensuite je trouve que des répliques comme « Nous subissons une telle pression, on se décharge comme on peut » ou « C’est la faute de l’ascenseur social » sont en trop. La réalité est bien assez absurde pour qu’on n’ait pas besoin de l’exagérer en affichant cette mauvaise foi de manière aussi caricaturale. Ce genre de personne aurait plutôt sorti qu’elle le « méritait » ou que son sort indiffère le monde, afin de préserver sa dignité. Là je n’y croyais plus alors que j’acceptais l’agissement imagé de la meute, la nuance s’est perdue.

    Mais je ne quitterait pas sur une note négative : c’est une bonne nouvelle bien écrite.

  4. Un peu glaçant… Et je ne sais pas si c’est fait pour ou pas mais ce qui est le plus terrifiant je trouve c’est cet homme à la fin qui n’a rien fait mais qui a juste assez de mauvaise conscience pour s’en repentir. Et c’est terrifiant parce que sans le vouloir et sans s’en apercevoir on est beaucoup comme lui, à chaque fois qu’on passe devant un SDF sans rien faire, à chaque fois qu’on assiste à un contrôle au faciès sans rien dire. Et j’ai beau me dire qu’il faudrait dire ou faire, j’avoue n’avoir pas su les quelques fois où ça m’est arrivé. J’espère apprendre…

  5. Je laisse un deuxième commentaire décorrélé du premier : merci pour le coup de pouce. Ça fait un moment que je veux tester la science fiction. Parce que je me pose plein de questions sur l’avenir de l’humanité auxquelles aujourd’hui ni la science, ni la politique n’ont répondu. Alors je veux voir où mène la science-fiction. Mais je me sentais totalement incapable d’écrire un roman. Et ça a fait tilt quand vous avez démarré ce deuxième projet Bradbury : des nouvelles, c’est ça qu’il faut que j’essaye. Bon ce n’est pas du tout mon métier et je ne suis pas sure d’en écrire 52 mais je vais commencer et voir où ça mène 🙂 Donc voilà MERCI. (Je voulais poster ce commentaire sous la page d’annonce car il ne concerne pas cette nouvelle en particulier mais ils sont fermés)

  6. Moi aussi j’ai eu envie d’être critique sur ce texte : ma première réaction a été de me dire que choisir le point de vue de la personne harcelée était un peu facile pour l’auteur. On imagine (on « sait », même, pour certains d’entre nous) ce que ça fait d’être « la cible ». Je me suis dit que la performance aurait été d’écrire le texte du point de vue de ceux qui harcèlent/critiquent/jugent/attaquent. Que cela aurait été plus marquant, plus éclairant sur le phénomène. Et puis, tout de suite après, je me suis dit que, personnellement, je ne saurais pas comment faire. Tout simplement : je ne peux juste pas comprendre. Je n’arrive pas à me mettre dans leur tête. Ce serait sans doute tout aussi « facile » de tous les mettre dans le même sac, de les étiqueter comme des personnes dérangées. Il y a tant de vecteurs complexes, éducatifs, culturels et sociétals, qui induisent ce rejet du surpoids, omniprésent de nos jours…
    J’ai gambergé, réfléchi, cherché à cerner les choses. Je n’ai pas réussi, mais j’y ai beaucoup pensé. Hey ! Donc, je suppose que c’est un excellent texte.

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