Projet Bradbury #2 : pensées sur la ligne de départ

J’ai décidé de remettre le couvert : à partir du lundi 11 septembre prochain, je tenterai à nouveau de publier une nouvelle par semaine pendant un an. Et cette question, lancinante : y parviendrai-je une seconde fois ?

La première fois, c’est toujours moins compliqué : il y a l’énergie de « le faire au moins une fois dans sa vie », la rage de réussir aussi, de prouver qu’on en est capable. C’est complètement différent la deuxième fois. On n’a plus rien à prouver, ni au monde, ni à soi. On sait qu’on en est capable, puisqu’on l’a déjà fait. Et c’est justement parce qu’on n’a plus rien à prouver que c’est plus difficile. J’avais ressenti cela au moment d’écrire mon deuxième roman : alors que le premier m’avait littéralement coulé des doigts, ce fichu deuxième était sorti dans la douleur. Parce que la rage, la frénésie, l’excitation nous ont quitté, il faut puiser en soi une autre énergie. Ou la trouver ailleurs.

Il s’est passé des choses depuis la fin du premier Projet Bradbury. Je suis devenu père de deux petits garçons, par exemple – ça change pas mal la vie, et les idées qu’on s’en fait. J’ai perdu des proches qui m’étaient chers. J’en passe. Le monde, notamment le mien, ne s’est pas arrêté de tourner. C’était à prévoir. Je suis une personne différente, et les personnes différentes écrivent des textes différents. J’ai donc hâte de voir ce que ce nouveau marathon va faire sortir de moi. Parce que cette routine, cette discipline, m’a manqué. Écrire un texte par semaine pendant un an tient presque du sacerdoce ou de l’entraînement sportif, et je me demande si l’exercice portera autant ses fruits sur ma productivité et mon inventivité que la première fois, s’il me poussera encore dans mes retranchements. Finalement, même si le Projet Bradbury est avant tout un échange, une expérience de lecture collective, c’est aussi une forme profonde d’introspection. Bizarre. C’est comme revenir dans une maison qu’on a connue enfant et devoir se la réapproprier adulte. Je crois que c’est avant tout cela qui me motive à en proposer une deuxième édition. Ça et l’impression d’avoir perdu mon souffle. La naissance des enfants, si elle a apporté son lot considérable de joies, a aussi détruit mon rythme d’écriture. J’ai besoin de reprendre des forces, de me reconstruire une discipline.

Bref. Quelques détails concrets.

Je publierai le premier texte le lundi 11 septembre 2017. Aucun symbole là-dedans, c’est juste que je n’ai pas envie de finir en plein mois d’août comme la dernière fois (les vacances avaient vidé internet, c’était déprimant de publier le 52ème texte le 15 août). Si tout va bien, on se retrouvera sur la ligne d’arrivée le 3 septembre 2018 avec la 52ème nouvelle.

J’ai d’ores et déjà mis à jour la page du Projet, avec un rappel des précédents textes (jolie grille !) et une petite explication du concept pour celles et ceux qui n’en auraient jamais entendu parler. La principale nouveauté à mon sens est que contrairement à la première édition du Projet, je ne vendrai pas mes textes : ni à l’unité, ni en intégrales, ni par abonnement. Ils seront publiés directement ici, sur le site, et lisibles par toutes et tous. Vous aurez toujours la possibilité de les recevoir en ebook ou en pdf, mais il faudra pour cela me soutenir sur Tipeee (d’autres contreparties et surprises seront proposées).

Les nouvelles seront également placées sous licence libre (Creative Commons BY). S’il est une chose qui a changé depuis le dernier Projet Bradbury, c’est bien mon implication en faveur du libre partage de l’art et je compte bien poursuivre dans cette voie. Cette licence permet beaucoup de choses, et notamment de reprendre ces textes pour en faire à peu près ce qu’on veut, qu’on soit illustrateur, podcasteur, écrivain, blogueur, simple lecteur etc. Seule condition : citer l’auteur original. Pour le reste, tout est libre. Un éditeur pourrait par exemple décider d’en publier un recueil. Pas besoin de me demander mon avis. Il devra simplement accepter que d’autres éditeurs puissent faire de même. Pour être honnête, j’espère que vous serez nombreuses et nombreux à vous en emparer, de quelque manière que ce soit.

On m’a parfois dit ces dernières années qu’à jouer avec ces concepts de partage libre, de licences ouvertes, de don, je faisais partie de ceux qui « détruisaient le métier ». Que c’était toute la profession d’écrivain – et plus généralement d’artiste – que je contribuais à dévaloriser. Ces attaques m’ont souvent déstabilisé, parce je ne me suis jamais vu en dehors de la communauté des créatrices et des créateurs : je suis de plain-pied dedans, je vis ses difficultés au quotidien… car je ne publie pas que sous licence libre, et je suis comme tout le monde contraint d’accepter les conditions de mes éditeurs si je veux recevoir mes chèques d’à-valoir. Ce que je publie sous licence libre a pour vocation d’expérimenter, de tenter, de défricher d’autres voies, d’autres possibles… un peu comme un salarié d’une grosse entreprise qui le week-end cultiverait ses légumes pour les vendre sur le marché local, rêvant au jour où il pourrait faire de son activité secondaire son activité principale.

Je ne crois pas détruire quoi que ce soit, au contraire. Le premier Projet Bradbury était une réflexion sur la création. Le deuxième questionnera la place et le statut de l’artiste dans nos sociétés, qu’il est urgent de repenser. Pour que la création soit considérée aujourd’hui, il faut qu’elle soit rentable, qu’elle rapporte de l’argent, qu’elle soit un facteur de croissance économique. Je refuse cette impasse, ce spasme de l’esprit qui voudrait cantonner les artistes à leur rôle économique – souvent avec leur soutien plein, entier et volontaire malheureusement. L’art n’est pas là que pour nourrir les estomacs, même s’il peut y contribuer. Nous avons des choses à inventer. Nous avons des voix à faire entendre.

Plus que jamais j’espère pouvoir compter sur votre soutien et votre présence. Le premier Projet Brabdury nous avait permis de faire connaissance. J’espère que le deuxième fera de nous des ami.e.s sincères.

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