Projet Bradbury, #14 : Parasite

Le Projet Bradbury est un marathon littéraire qui consiste à écrire et publier une nouvelle par semaine pendant un an, soit 52 textes. Cette semaine, nous partons au pays des rêves.

Si Lovecraft m’a autant parlé à l’adolescence, c’est aussi parce que le rêve a toujours été pour moi un terrain de jeu de prédilection. Chaque journée, aussi dure soit-elle, s’achève toujours par une récompense, celle de retourner arpenter les chemins de ces territoires pour toujours inexplorés – ou du moins jamais complètement explorés, et par essence changeants.

Je n’ai pas l’âme d’un aventurier. Je suis d’un naturel casanier, j’aime mon petit confort, aussi sommaire soit-il. Je ne suis pas écrivain pour rien. Le rêve, pour moi, est synonyme d’aventure. Autrefois, j’ai même essayé de le maîtriser : il existe des techniques dites de rêves conscients. Mais je n’ai jamais réussi. Je ne désespère pas.

Mais s’il est une chose à laquelle on tient quand on délimite ainsi les contours de ses territoires oniriques, c’est à son intimité ; et l’idée de voir mes rêves se faire coloniser – parasiter – m’effraie au plus haut point. Si cette technologie, qui existe déjà, venait à se perfectionner, et qu’elle tombait entre les pires mains – celles des publicitaires, pour ne citer qu’eux –, alors les cauchemars ne seraient plus aussi reposants.

Le texte est illustré par le tressautant CH. Pour lire les 13 précédents, c’est par ici.

Bonne lecture. Ce texte sera également le dernier du Projet Bradbury 2017, qui s’achève sur un constat d’échec.

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PARASITE

J’ai tout de suite compris qu’elle n’était pas d’ici.

Il y avait son apparence physique, bien sûr : petite, chauve, d’étranges cicatrices de chaque côté du crâne qui m’avaient évoqué des ersatz de branchies… mais ce n’était pas le nœud du problème.

C’était autre chose, de l’ordre de l’intuition.

Comprenez, mes rêves grouillent de personnages bancals et monstrueux : je ne crois pas faire exception, c’est même plutôt commun. Chaque nuit est un voyage dans mes contrées internes, et chacun de ces voyages se termine mal. Je me suis accommodé des cauchemars, c’est le prix à payer quand on lit trop, et il n’est pas très élevé quand on aime comme moi passionnément dormir. Ce cirque de monstres m’est familier. J’y ai mes repères.

Voyez, il y a cette grande maison que je visite souvent. Ses murs soutiennent de larges portraits. Sitôt que j’en franchis le seuil, les peintures se taisent. Seul le craquement du plancher sous mes pas rompt le silence. Je vois pourtant leurs yeux me suivre, ils m’observent intensément. Dès que je serai parti, la discussion reprendra. Je n’ai jamais su de quoi ils parlaient, mais je percerai un jour leur secret.

Il y a aussi ce lac dont je parcours les rives – toujours de nuit. D’impressionnants flambeaux s’y reflètent, et j’ai beau scruter le ciel, je n’aperçois pas où naissent ces feux inquiétants. Je décide alors d’avancer vers l’eau et je frémis quand mes orteils la touchent. Je n’ai pas de chaussures, j’ai dû les perdre en chemin. Je suis pieds nus et l’eau est brûlante. Je comprends alors que les feux brûlent sous sa surface, et qu’ils m’appellent à les rejoindre. C’est en général à ce moment que je me réveille.

Il y aussi le peuple du sable, qui ne vit pas dans le désert mais dans le bac en bas de chez moi, derrière l’aire de jeu. Le peuple du sable est minuscule, chaque individu n’est pas plus gros qu’un grain de riz, mais ils sont nombreux et du genre curieux : chaque fois que je traverse le jardin, il s’en trouve toujours cinq ou six pour s’accrocher sous mes semelles ou aux revers de mon pantalon. Résultat, j’en ramène toujours à la maison. Et malgré mes efforts ménagers, mon appartement finit par ressembler à un territoire annexé : ils investissent les tiroirs, le dessous des meubles, les étagères et les bibliothèques, c’est comme ça que le peuple du sable étend son emprise, par petites touches. Il exproprie lentement.

Mais tout cela, quoique cauchemardesque, est de l’ordre du rêve. Je n’ai jamais laissé le songe me surprendre, d’ordinaire c’est moi qui le maîtrise.

Mais elle… elle n’était pas d’ici.

Je veux dire qu’elle ne venait pas d’en moi. Elle n’habitait pas mes contrées. Elle s’est faufilée par la ruse, j’en suis convaincu. Je connais mes territoires. Et une chose est certaine : je ne lui ai délivré aucun passeport. J’ai vu son visage et j’ai su. J’ai su dans mon ventre, dans le ventre du rêve qui est aussi le mien, que cette personne n’avait rien à y faire. Elle avait cette manière de vous regarder fixement sans cligner des paupières, de vous scruter l’âme lèvres closes. Ce n’était pas normal.

Je discutais avec une femme qu’il m’arrive souvent de croiser en moi-même. J’en suis un peu amoureux. Elle change de visage au fil de nos rencontres, mais je sais que c’est elle. Parfois elle s’excuse de ne pas se ressembler, mais nous éludons le sujet. Nous visitons ensemble des endroits dans lesquels je n’ai jamais mis les pieds. Mes territoires sont vastes, d’aucuns diraient infinis, et il est presque certain que je mourrai avant d’en avoir parcouru le dixième.

Nous nous trouvions donc dans une cité portuaire aux lignes agressives, une ville Bauhaus aux droites étirées, et nous longions silencieusement les quais embrumés. L’eau clapotait à nos pieds, et l’immense faisceau du phare mangé par le brouillard déchirait la nuit tous les dix ou quinze pas.

— Nous ne sommes pas seuls, a-t-elle dit.

Sa voix tremblait d’effroi.

J’ai regardé autour de nous, plissé les yeux pour souffler la brume – parfois cela fonctionne – et avant que je me retourne, elle s’était déjà évaporée. J’ai voulu l’appeler, mais je me suis souvenu qu’elle n’avait jamais eu de nom et qu’elle n’en aurait sûrement jamais. Tant pis, je me suis dit, continuons la promenade.

C’est là que j’ai vu l’autre. Assise sur un banc, face à l’océan.

Emmitouflée dans une écharpe en laine, elle portait un manteau long. Mais quelque chose m’interdisait de m’attarder sur son accoutrement. J’ai su alors qu’elle n’était pas d’ici. Elle ne regardait pas l’horizon : j’étais son horizon, et sa nuque tordue à angle droit manquait d’humanité. De ses grands yeux froids elle inspectait mes intériorités, et son crâne chauve luisait tel un bijou chaque fois que le phare daignait nous éclairer. Puis la lumière partait et nous nous retrouvions dans l’obscurité. La ville s’était éteinte sur nous, mais je savais qu’elle m’observait.

Le malaise s’est emparé de moi. J’ai voulu lui crier de retourner chez elle, mais ma voix s’est éteinte avant d’ouvrir les lèvres et une grande fatigue m’a accablé. En temps normal je me serais assis, mais il était hors de question que je m’approche de l’apparition.

— Qui êtes-vous ? ai-je réussi à siffler, dans un étranglement.

Son visage demeurait impassible. Elle s’est levée, s’est avancée vers moi – étrangère, le mot cognait dans ma poitrine comme un souvenir douloureux. Ses pieds ne faisaient aucun bruit. J’ai cru qu’elle lèverait les mains, les apparitions désagréables finissent toujours par vouloir vous toucher, mais elle n’en a rien fait : elle s’est contentée de rester les bras ballants, et ses grands yeux vitreux n’en finissaient pas de vouloir rester ouverts.

Alors j’ai fait ce que je fais toujours en cas de mauvaise rencontre : j’ai tiré la sonnette d’alarme et appelé le réveil de toutes mes forces. D’ordinaire cela suffit à m’extraire du songe tel un militaire d’une opération périlleuse, mais le phare continuait de tourner, la brume nous encerclait toujours et ses grands yeux poursuivaient leur scrutation.

J’étais prisonnier de mon propre rêve.

J’ai regardé mes mains, électrisées par la terreur. Puis j’ai relevé la tête. La femme chauve se tenait devant moi, si proche que je sentais son haleine sur la pointe de mon nez. J’ignore s’il est possible de rêver dans un rêve, mais il m’a semblé deviner l’esquisse d’un sourire à la jonction de ses lèvres. Sans réfléchir, je l’ai poussée de toutes mes forces. Un grand « plouf » a craquelé le vernis de silence et j’ai pris mes jambes à mon cou.

N’importe où, ai-je pensé. N’importe où sauf ici.

J’ai repris pied dans le rêve au sein de l’une de mes forêts préférées. Se déplacer en songe n’est pas un problème, tant qu’on ne fait aucun cas de la cohérence et de la temporalité. Il faisait jour, et un vent délicieux courait sur les branches. Il jouait d’elles comme d’autant d’instruments. Bercé par ce chuchotis, j’ai progressé sur un sentier pentu où j’avais autrefois rencontré le renard à neuf queues – les Japonais le nomment kitsune, mais je préfère l’appeler Bruno, c’est un truc entre nous – et gravi la colline qui marque la fin du bois. S’ouvre ici un panorama digne d’une épopée – plaine cousue de falaises, déchirée de cascades furieuses qui se jettent à corps perdu dans la vallée. Dans le ciel dansait un ballet d’oiseaux centenaires qui ne posent jamais.

J’ai allumé une cigarette. Cela m’aide à mieux m’ancrer. Je ne fume pas d’ordinaire, mais ce sont de petits gestes tels que celui-ci qui permettent de poser des pierres d’achoppement, des repères oniriques si vous préférez, pour se rappeler qu’on rêve et qu’on ne devient pas fou. J’avais oublié la femme chauve, ou du moins ma mémoire n’en conservait-elle qu’une trace résiduelle. Je m’en voulais un peu d’avoir envisagé d’interrompre un si joli songe pour une pareille rencontre.

Mais je n’ai pas eu le temps de tirer une seconde bouffée sur la tige : je savais, comme on sait seulement les choses dont notre vie dépend, qu’elle m’avait suivi. Elle était là, dans la semi-pénombre sous les jupons des arbres, prédatrice, et elle enregistrait le moindre de mes mouvements de ses yeux-caméras. Des branches ont craqué derrière moi et j’ai essayé de me réveiller.

À nouveau, sans succès.

Une rage folle s’est emparée de moi. Comment cette apparition osait-elle s’immiscer dans mes mécanismes de contrôle ? Par quel miracle me refusait-elle l’éveil, moi qui demeurais maître en mes propriétés ?

J’ai balayé la plaine d’un revers de la main pour atterrir en mon jardin – en mon jardin secret, là où tout se crée et où tout retourne, et accessoirement là où je stocke mon intimité. C’est une sorte de brouillon où rien d’autre n’existe que ce que j’ai choisi d’y faire pousser. Je pense à un chat et un chat apparaît. Je pense à un crayon et un crayon se dessine. Puis je pense à mille chats et à mille crayons et des montagnes de poils et de bois montent jusqu’au zénith. C’est un endroit calme pourvu qu’on le tienne bien ordonné. Un endroit clos aussi, où il m’arrive parfois de m’adonner à des plaisirs défendus – je me garderai bien de vous dire lesquels. Mais pas pour le moment : ma famille était au complet. Réunis autour d’un salon de jardin, ils discutaient d’un sujet qui me resterait inconnu. Il y avait aussi des amis, seulement les meilleurs, et des amours de lycée : ils jouaient et riaient à l’ombre des cerisiers.

C’est aussi en ce jardin que j’entrepose mes peurs. Mais elles sont confinées dans la cabane à outils, tout au fond. De grosses araignées noires – adorables et douces, le cœur sur la patte – les tiennent en respect. Elles veillent à ce que le cadenas posé sur la vieille porte ne cède pas.

J’ai soufflé, étiré mon soulagement au bout de mes doigts, dans mes orteils et jusqu’à la pointe de mes cheveux. Ça n’a pas duré longtemps. La femme chauve m’avait devancé : j’étais arrivé second en mon propre for intérieur. Installée entre mon père et ma mère, assise confortablement, une tasse de café à la main et les yeux grand ouverts, elle observait. Enregistrait mentalement. Prenait des notes sans doute.

Mes doigts se sont crispés, tétanisés de rage et d’appétit de sang. Cette pénétration de mes défenses intimes me retournait l’estomac.

— Qu’est-ce que vous voulez, à la fin !? je me suis écrié, et l’écho de mes cavités propres a cannibalisé ma voix.

La femme chauve n’a rien dit. Elle n’a pas bougé, est restée impassible, sans ciller. Elle n’était pas d’ici, je vous l’ai déjà dit, c’était un parasite qui n’aurait jamais dû franchir mes fleuves.

J’ai poussé sans ménagement un vieux cousin, qui s’est vautré par terre avant de se rétablir en une roulade impeccable – mes intimités subissent un entraînement drastique –, et j’ai voulu empoigner la femme chauve par le col, mais celle-ci avait déjà disparu.

J’ai balayé le jardin du regard. L’intruse avait bondi jusqu’au fond du jardin, sur le seuil de la cabane à outils, et sans me quitter des yeux, tripotait le cadenas posé sur la porte – seul rempart entre mes démons et moi.

J’ai crié, battu des paupières pour me retrouver près d’elle en un clin d’œil, levé des mains démentes et serré les dents à m’en faire craquer les plombages. Mais la femme chauve n’a pas eu peur. De ses yeux globuleux, elle m’a intimé l’ordre de me calmer.

J’ai obéi.

Et tandis que des araignées noires escaladaient ses bras, elle a ouvert la bouche :

— La prochaine fois, nous ouvrirons la porte. Maintenant réveillez-vous.

J’ai ouvert les yeux, lèvres sèches, langue pâteuse. J’étais allongé sur un lit d’hôpital. Dans mon bras plantée, une aiguille de la taille d’une paille terminait de déverser son venin. Anne m’a souri.

— C’est probant, a-t-elle dit.

Je recouvrais progressivement mes sens et la mémoire. Ce rêve, bon sang ! Ce n’était pas un rêve de sieste. D’une densité, et d’une vivacité… L’anesthésiste avait vanté la puissance de ses narcotiques, mais je ne m’attendais pas à ce que cela m’assomme autant.

J’ai grimacé, froncé les sourcils, pris une inspiration douloureuse comme si l’on m’avait calé des briques entre les côtes.

Anne a dit :

— Tout est enregistré. Les images sont de bonne qualité. On a réussi à s’infiltrer jusqu’à la porte du subconscient.

— Je me souviens, j’ai dit.

Et tout me paraissait si clair maintenant. Je regrettais de m’être effrayé de si peu.

Anne a retiré ma couronne d’électrodes. Les scotchs m’ont arraché des cheveux. Elle s’est excusée. Dans le travail Anne est froide, mais douce.

J’ai ressassé le rêve comme on rembobine une VHS.

— Vous avez tout ?

— Non, mais presque. Il y a de jolies vues du phare, et la forêt est très nette. Par contre, les visages le sont un peu moins.

— Il va falloir renforcer la détection.

Surtout si on veut que ça puisse servir de preuve.

De telles recherches n’étaient pas gratuites, loin de là : elles devaient produire des résultats probants. Retour sur investissement. Mais si l’on pouvait désormais pénétrer les rêves des terroristes, les interroger en songe, leur faire subir mille tortures oniriques, alors tout ce travail en vaudrait la peine. Ils touchaient au but.

— Tes parents ont l’air sympas, a dit Anne.

— « Avaient », ai-je corrigé. Ils sont morts. Je les garde là par confort.

Elle s’est excusée. Ce n’était pas la peine. Elle m’a remercié de lui avoir servi de cobaye humain. J’ai souri. Ç’avait été comme un grand huit, mais la technologie promettait tellement que ça valait la frousse. J’ai essayé de me lever, mais il était trop tôt. La tête calée sur l’oreille, j’ai repensé à la femme chauve.

— Le crâne nu, ça ne te va pas du tout, ai-je dit. Mais alors pas du tout.

Anne a ri.

 

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Les illustrations de CH. demeurent la propriété de leur auteur. Leur réutilisation est exceptionnellement autorisée à des fins d’illustrations de la nouvelle en question, dans un cadre strictement non-commercial.

Crédit photo : Jingyi Wang, via Unsplash

2 réflexions sur « Projet Bradbury, #14 : Parasite »

  1. Flippant. Comme bon nombre de technologies plus ou moins émergentes dont on ne se demande pas si elles sont souhaitables ou non. Foutue (parodie de) démocratie.

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