Projet Bradbury, #13 : Petit dieu

Le Projet Bradbury est un marathon d’écriture qui consiste à écrire et publier une nouvelle par semaine pendant un an, soit 52 textes. Aujourd’hui, on parle des petits dieux qui peuplent nos quotidiens.

La question de la foi ne s’est jamais vraiment imposée à moi : je ne suis pas certain d’avoir déjà cru un jour en une entité cosmique ou spirituelle supérieure, capable d’influencer ou de juger ma vie en fonction de critères prédéfinis. Même enfant, ça m’a vite semblé étrange, presque suspect. Pour autant je ne tire aucune gloire de cet athéisme réflexe. De fait, j’envie beaucoup les gens qui croient, et si l’on pouvait faire ce choix, j’imagine que je déciderais de croire en Dieu — parce qu’il me semble que c’est encore la position la plus confortable dans la perspective d’une mort plus ou moins lointaine, mais totalement certaine.

Si Dieu existe, il est pour moi dans les petites choses. En cela je me sens plus proche du shintoïsme – je l’ai suffisamment répété ici – parce qu’il consacre la matérialité du monde au rang de divinité et que pour lui le corps et l’esprit de la nature sont fondamentalement la même chose. Alors oui, il m’arrive parfois de déceler un peu de divin dans la manière dont une toile d’araignée lourde de rosée scintille au soleil, ou dans la courbe d’une pierre, ou dans le sifflement des feuilles dont le vent joue. Ça s’arrête là, et c’est déjà énorme.

Le texte de cette semaine fait donc la jonction entre ces deux visions pas si opposées que cela, et il me semble que c’est encore la manière la plus « raisonnable », si tant est qu’il y en ait une, d’envisager une spiritualité apaisée, libre des dogmes et qui puisse s’accommoder de nos aspirations. Il est, comme chaque lundi, illustré par le tempétueux CH. Pour lire les 12 précédents, c’est par ici.

Bonne lecture et à lundi prochain.

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PETIT DIEU

Salut Dieu.

C’est comme ça qu’il lui parle, à Dieu, c’est comme ça depuis qu’il l’a trouvé au pied de cet arbre aux branches cassées, alors qu’il était lui-même complètement cassé en dedans. Il l’a vu étalé par terre, tout nu, tout rose et minuscule, il s’est accroupi sans faire de bruit, l’a regardé couiner, trembler au vent, et puis il l’a pris dans le creux de ses mains et lui a dit Salut Dieu, sans plus de formalité.

Alors oui, c’était la première fois qu’ils se rencontraient et il aurait pu y mettre les formes. Mais une sorte de connivence s’est immédiatement installée entre eux deux, au premier regard – enfin presque, car les paupières de Dieu étaient encore collées et sa tête roulait de gauche à droite, de gauche à droite, comme le fond d’un culbuto. Il était sonné, Dieu, il venait de se casser la gueule du haut de l’arbre et son nid avait disparu, probablement emporté par la tempête avec ses frères et sœurs.

Dieu était seul, lui aussi.

Alors il s’est dit que c’était l’occasion d’être moins seuls à deux.

Il a ramené Dieu chez lui et l’a installé au fond d’une boîte à chaussures. C’était il y a quatre jours.

Tous les matins il soulève le couvercle et dit Salut Dieu, et Dieu lui couine un petit bonjour. Au fond de la boîte, il a disposé trois bouts de mousse arrachés au muret du jardin et une petite assiette remplie d’eau. Au début, comme il ne savait pas trop ce que Dieu était censé manger, il lui a donné de la bouillie de fruits, un peu de banane écrasée du plat de la fourchette, et croyez-le ou non, Dieu a plutôt bien aimé. Il a ouvert grand son bec, accueilli la pipette comme un veau le sein de sa mère et il a englouti la purée avec avidité – Dieu avait faim, c’est normal quand on est Dieu, on a la masse de choses à faire, à penser, à décider…

C’est énergivore.

Le précédent locataire de la boîte à chaussures, c’était une chauve-souris. L’idiote s’était éclatée dans les vitres du garage. Il avait essayé de la recueillir, mais elle l’avait mordu, la garce, alors il avait enfilé des gants de jardinage avant de l’attraper et de la mettre au repos forcé. Son aile était toute abîmée, elle se l’était sans doute déchirée sur un clou. La chauve-souris s’était laissée mourir. Il n’avait rien pu faire. Du coup, il ne lui en avait pas voulu de l’avoir mordu : la peur nous fait faire n’importe quoi, ce n’est pas nouveau.

Il l’a enterrée au fond du jardin, derrière le garage, à côté du bac à compost : c’est là qu’il offre à ses animaux de compagnie un petit coin de repos bien mérité. La mort c’est dormir, ça n’a l’air de rien comme ça, mais c’est une perspective assez costaud.

Au matin du troisième jour, Dieu a ouvert les yeux. C’était de grands yeux ronds, sombres et globuleux, deux billes posées sur une balle de ping-pong et recouvertes de duvet, et c’était émouvant de croiser le regard du Créateur de toutes choses, de l’entité qui avait fabriqué ciel et terre, qui s’était quelque part auto-fabriquée, il s’est dit – alors ça lui a tiré un soupir, une boule chaude au creux du ventre : il s’est senti à la fois au milieu de lui-même et du monde. Entre Dieu et lui c’est comme ça, il y a certaines choses qu’on ne se dit pas, c’est de l’ordre du frisson, de la bouffée d’air. Ça se transmet en ondes électriques, en chuchotis à la rigueur. Dieu est capable de lui parler sans ouvrir le bec, d’un simple coup d’œil ou d’un tremblement d’aile, c’est ainsi qu’il fonctionne, c’est si subtil que c’en est presque gazeux.

S’est vite posée la question de la foi. Il n’avait jamais cru, mais qui était-il pour ne pas s’incliner face à l’évidence, face au concret des choses : Dieu était là, dans sa maison, et il roupillait doucement dans la mousse et les brindilles, on ne pouvait pas faire preuve plus éclatante, vérité plus solide. S’agissait-il encore de foi lorsqu’on se confrontait à l’irréfutabilité ? Il n’en était pas très sûr, et puis ça paraissait un peu faux-cul de jouer les dévots de dernière minute. Finalement il a été très clair, et ce n’était pas plus mal : je t’offre le couvert, la chaleur et une boîte à chaussures, le reste c’est pas tellement important. Dieu n’a pas eu l’air vexé. À vrai dire, Dieu n’a pas eu l’air d’y prêter attention. Visiblement il s’accommodait de son athéisme forcené. Il fallait croire que Dieu était du genre cool, qu’il se fichait pas mal qu’on ait la foi ou non. Remarque, quand on culmine à ce point, il n’y a plus grand-chose qui doit vous froisser.

Dieu s’est mis à grandir. De petite chose toute flasque, il est passé à moyenne chose un peu moins flasque. Il mangeait comme quatre, et puis se couvrait chaque jour davantage d’un duvet de plumes toutes douces. Sans fausse modestie, il en tirait une grande fierté : ça voulait dire que Dieu se sentait comme à la maison et qu’il n’avait rien à redire concernant le menu. Ce n’était pas n’importe quel invité, ce n’était pas le voisin con comme un manche ni une cousine lointaine, c’était Dieu quand même, et l’idée que Dieu se plaise chez lui ne pouvait pas le laisser de marbre. Qui aurait pu rester indifférent ? Dieu passait du bon temps dans sa boîte à chaussures. D’ailleurs il n’en refermait même plus le couvercle, histoire que Dieu puisse se gorger de la lumière du jour. Et Dieu avait l’air d’apprécier. Entre Dieu et la lumière, c’est une vieille histoire.

Comme il faisait beau en journée, il s’est mis en tête de déposer la boîte sur la table du jardin, celle qui est à moitié verte de mousse et complètement creusée par l’eau. Il n’a pas laissé Dieu seul, le quartier grouille de chats et il était hors de question de les laisser le croquer : il l’a veillé bien consciencieux, sur ses gardes toujours, en bonne sentinelle – parce qu’il savait que dehors c’était ce qu’il y avait de mieux pour Dieu, le ciel c’est un peu son toit, son environnement naturel, le paysage de ses songes. C’est là qu’il se sent le mieux, sous la brise claire qui fait frissonner ses plumes.

Ça a duré des semaines, Dieu et lui. Dieu s’est construit des ailes, il s’est musclé le cou, ça lui a pris du temps mais hé, c’est Dieu, il a réussi ça comme personne. Qui pourrait réussir mieux que lui ? On parle quand même du type qui a créé la vie.

Un matin, il a posé la boîte sur la table du jardin et Dieu s’est envolé. Il n’a pas attendu qu’il ait le dos tourné, il l’a fait comme ça, d’un coup sitôt dehors, un prisonnier qui attendait que son geôlier s’assoupisse. Il l’a un peu mal pris, c’était vexant quand même, d’autant qu’il n’a même pas disparu pour de bon, non, il s’est juste posé au sommet d’un arbre dans le jardin du voisin, à portée de vue. Il a hésité à l’appeler, mais qui était-il pour le contraindre à quoi que ce soit ? À la rigueur il aurait pu le supplier, c’est un truc qu’on fait quand on s’adresse à Dieu – mais leur relation ce n’était pas ça, pas dans ce sens, pas de cette manière.

Alors il a fermé sa bouche. Il l’a regardé depuis le chemin de gravier, là, il a hoché la tête, tenté un vague sourire, et puis il est rentré regarder une émission conne à la télé.

Quand il est ressorti vingt minutes plus tard, Dieu était parti.

Il le recroiserait peut-être. Mais comme Dieu ressemblait quand même comme deux gouttes d’eau à un foutu oiseau, ce serait compliqué de le distinguer des autres. Il pouvait toujours avoir ce coup de foudre à nouveau, cet éclair de « je sais » qui fait qu’au premier regard on sait démêler le vrai du faux… mais c’était moyen probable.

En tout cas ce n’était pas la gratitude qui l’étouffait, Dieu.

Trois semaines plus tard, alors qu’il se remontait un sentier de montagne, en lisière d’une forêt de troncs sombres, il a recroisé Dieu. Il avait abandonné sa forme à plumes pour emprunter celle d’un caillou. C’était un joli caillou, un caillou gris et plat, un peu brillant au soleil mais pas tellement trop, du genre qui tient bien dans une paume, qui l’occupe comme s’ils avaient été faits pour s’unir depuis toujours.

Il a ramassé le caillou. Il était chaud, gorgé de soleil.

Il a dit Salut Dieu, comme s’ils s’étaient vus la veille.

Le caillou est resté silencieux.

Il a souri, jeté le caillou dans l’herbe et continué son chemin.

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Les illustrations de CH. demeurent la propriété de leur auteur. Leur réutilisation est exceptionnellement autorisée à des fins d’illustrations de la nouvelle en question, dans un cadre strictement non-commercial.

Crédit photo : Rowan Heuvel, via Unsplash

2 réflexions sur « Projet Bradbury, #13 : Petit dieu »

  1. Ça me fait penser au Saint Raisin (Holy Grape en anglais) dont j’ai vu l’apparition quand j’étais chez mon père en France, en septembre… Le grain de raisin était littéralement incandescent; c’était clairement le divin qui visitait notre chasselas! (J’ai pris des photos pour immortaliser le phénomène.) Une nuit, il y a des années, j’avais aussi vu Dieu dans une poubelle à Paris. C’était un de ces sacs verts transparents du Vigipirate; un halo lumineux émanait du fond, et il flottait doucement dans l’air alors qu’il n’y avait aucune brise. Dieu, je vous dis!

    Sinon, moi, je suis une croyante athée; je crois en Dieu en tant que concept philosophique qui représente à la fois l’humanité et le néant. En fait, c’est un peu le chat de Schrödinger, le potentiel conjoint de l’être et du non-être… Par ex, là, je pense à toi parce que j’écris ce commentaire. Tu ne l’as sans doute pas su, mais tu aurais pu le savoir si tu y avais pensé. À tout moment, tu pourrais donc y penser et savoir que c’est vrai (et en même temps ne pas le *savoir*… c’est là qu’intervient le concept de la foi). En tout cas, c’est 50/50 : il n’y a pas plus de vérité à ne pas savoir quelque chose parce qu’on n’y a pas pensé, qu’à le savoir juste parce qu’on y a pensé. C’est là pour moi le sens de « Jesus loves you », et la solitude de l’individu est à la fois toujours une vérité et toujours un mensonge.

    Quant à la mort, c’est le néant… ou le tout, la perfection de Dieu, au choix. C’est intéressant de se demander si la perfection est le néant parce que la perfection n’existe pas, ou parce que la perfection est la définition du néant (comment d’ailleurs le « néant » peut-il « exister »? c’est quand même sacrément paradoxal). Il y a un texte de Pierre Clastres sur la mythologie des Guarani qui évoque aussi cette vision de la vie comme brisure et éclatement de l’Un, et de la mort comme guérison ultime, retour des morceaux à la totalité l’Un. Au fond, c’est toujours la même histoire…

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