Projet Bradbury, #1 : « Évadé »

Le Projet Bradbury est un marathon littéraire qui consiste à écrire, publier et enregistrer une nouvelle par semaine pendant un an, soit 52 au total.

Et voilà, c’est parti. C’est toujours difficile de poser la première pierre d’une maison. Déjà il faut savoir où la placer, et puis il faut commencer par la bonne – celle qui donnera le ton, le rythme, la couleur. Dans l’énergie qu’elle dégage, Évadé me semble remplir ces conditions : elle raconte un combat contre le renoncement. Mais je vous laisse la découvrir. Les illustrations sont de « CH. », un artiste de talent qui se trouve aussi être l’un de mes plus vieux amis. Oh, et si vous y trouvez des références à un morceau de Stupeflip, ce n’est sans doute pas un hasard.

Vous pouvez lire Évadé sur cette page, ou encore écouter/télécharger le podcast sur iTunes, Soundcloud et YouTube. Si mon travail vous plait, vous pouvez le soutenir sur Tipeee et accéder à des contreparties exclusives.


ÉVADÉ

 

C’est la question qui gronde en dedans quand ton patron te hurle dessus, la question qui bout dans ta tête quand le poids de ramper t’écrase, celle qui t’empêche de fermer l’œil quand il fait noir et que le jour est encore loin.

C’est la question qui crie, qui pleure en silence, la question qui te fait serrer les poings à vouloir y mordre comme dans une pomme. C’est un orage qui tonne, elle monte dans tes poumons comme la marée pour te noyer. C’est la question qui te force à rouvrir une bouteille pour calmer le feu qui brûle ton ventre, pour oublier les humiliations ; celle que tu crois cautériser en poussant le son des écouteurs quand tu serpentes dans les couloirs du métro, poisson pris au piège dans un filet. Tu pensais que ça irait mieux, mais tu sais tout au fond que le temps n’arrange rien, que tout ça n’a jamais été provisoire, que les jours ont filé et voilà où tu es : nulle part. Depuis le début, tu roulais en sens inverse.

Et la question encore revient.

Où est-ce qu’il est passé, l’enfant que tu étais ?

Hein ! Où sont passés ses rêves ?

Où est-ce qu’il est allé ?

Il y a ce boulot que tu t’étais juré de quitter au bout d’un an, il y a cette longue réunion que tu sais aussi inévitable qu’inutile, il y a le bruit, les écrans partout, la foule des anonymes, l’anesthésie comme eldorado et ce voisin qui t’insulte à travers ton propre mur. Il y a ce monde qui conspire à traquer le peu de joie qui crame encore, ce petit feu pas très vaillant dont les flammes tremblotent au vent.

Et la question toujours revient.

Où est-ce qu’il est passé, l’enfant que tu étais ?

Tire pas cette tête : la réponse est là. Elle te hurle au visage et tu ne l’écoutes pas – c’est pas faute de crier, mais tu souffres de surdité. Colle-toi une bonne claque. Respire un grand coup, ça aide aussi parfois. Tu crois que la vie c’est comme la pub, que les solutions arrivent toujours clef en main ? Fais un effort, creuse un peu. Tire les rideaux.

Il est là, l’enfant que tu étais. Il est là, en bas, tout en bas, encore plus bas que ça – creuse je t’ai dit. Il est au fond, dans tes ténèbres intimes, dans le ventre du puits que tu t’es creusé pour l’oublier. C’est toi qui l’y as jeté, tu ne t’en souviens pas ? Tu l’as battu jusqu’au sang – il n’avait rien demandé – et puis tu lui as attaché les poignets et les chevilles, tu l’as saucissonné, avant de lui scotcher la bouche parce qu’il criait trop fort. Il s’est débattu, tu penses, il a mis toutes ses forces dans la bataille, mais tu as refermé tes doigts sur sa gorge et tu l’as contraint au silence. Mais même son visage tuméfié par les coups t’était insupportable, tu te souviens, parce que c’était ta faiblesse qui t’était renvoyée comme dans un miroir. Pour oublier l’enfant, tu as enfoui sa tête dans un sac. Il s’est contorsionné l’enflure, il ne t’a pas rendu la tâche facile. D’un coup de pied, tu l’as balancé dans son trou pour qu’il y croupisse pour toujours. T’en veux pas trop quand même, sois magnanime : toi et moi, on est coupables du même crime.

Tu le vois tout en bas ? Il rumine sa revanche.

Vingt ans qu’il essaye, mais regarde : il a fini par se débarrasser du foutu sac que tu lui avais collé sur la tête. La nuque comme un tronc d’arbre, il regarde vers le ciel. Le puits est profond et ses yeux lui font mal, mais il distingue une lumière, comme un soleil lointain. Alors il sait qu’il y a de l’espoir, qu’il n’est de prisonniers que parce qu’on monte des murs.

— Gnn gngnnnn mmhhhh ! il appelle de sous son bâillon, mais seul son écho lui revient aux oreilles. Au fond de ton trou l’enfant est seul. Il plisse les paupières et passe le cloaque en revue. Partout l’humidité ronge la brique qui s’effrite, ça sent les champignons des bois et la vieille mousse pourrie, et ça vous grimpe tellement aux narines que ça colle aux sinus. Au fil des ans, ton puits a été colonisé par une végétation rampante. Les branches et les lianes qui courent sur ses parois se recroquevillent en griffes menaçantes, comme si des sorcières faites plantes s’étaient invitées à la fête.

Malgré les bleus qui n’ont jamais guéri, malgré les coups qui cuisent toujours sa chair, l’enfant se redresse et rampe comme une chenille jusqu’à la paroi. D’un habile coup de menton, il accroche son bâillon à une branche et tire un grand coup. Crac. Le bâillon cède. Ça brûle et il a la mâchoire ankylosée, mais il peut ouvrir et fermer la bouche désormais. Sa langue, pâteuse… c’est comme si les lichens l’avaient colonisée.

— Merde, mais qu’est-ce que ça pue ! il crache, soulagé de pouvoir enfin le verbaliser.

C’est de ton puits qu’il parle, l’enfant : c’est ton for intérieur qu’il habite, ton coffre-for, celui où tu planques tout ce que tu voulais oublier, tout ce que tu veux enfermer, tout ce dont tu as honte, ce qui te fait pitié. Mais rien ne disparaît jamais, c’est simplement une question de stockage. On n’oublie rien, pas même lui. Surtout pas lui.

Il serre les dents et ses molaires grincent de rage. En lui ça bout, ça brûle, ça crame de toutes ces années placé à l’isolement, mais ça lui a collé la niaque, à ton enfant, il a envie de soulever des montagnes.

Épris de liberté et de vengeance, il mord à belles dents la corde qui retient ses poignets et s’emploie à la ronger. Il s’acharne dessus, fait des bruits d’animal sauvage, mais il s’en fiche l’enfant, parce qu’il est seul ici et qu’il a décidé que rien n’allait l’arrêter. Maintenant ses joues sont pleines de fibres, ça lui pique la gorge, mais il redouble d’efforts jusqu’à ce que ses gencives saignent. Il tire, mord plus fort. Un craquement. La corde cède, et soudain ses mains sont libres.

— Putain ! il hurle pour se soulager en te maudissant dans sa tête, et l’écho se moque de lui.

Se détacher n’est ensuite plus qu’une formalité. L’enfant se masse les bras, il souffre encore mais il guérira. Les bleus ne sont que le souvenir des coups reçus, et puis ça commence à faire un moment : le long des jours interminables et des nuits infinies, ses pleurs se sont taris. Il a fini par apprivoiser sa douleur.

Habité par la victoire, il lève un poing en l’air, puis redevient pragmatique. Le puits est profond. Il peut escalader les plantes, mais les branches sont rongées par la mousse et l’humidité. Il risque gros à y peser de tout son poids. D’un coup d’œil, il évalue ses chances de ne pas se briser tous les os dans la foulée, et elles sont minces. Mais c’est toujours mieux que rien.

Encore une fois, ton enfant intérieur t’insulte en pensée de toutes ses forces. Ça n’aurait pas été plus simple de se contenter de l’enfermer dans une boîte ? Il a fallu que tu le jettes au fin fond de tes territoires, que tu lui laisses le moins de chances possible d’en revenir indemne… Sadique.

Il empoigne une liane, cale ses pieds nus là où il peut – entre les briques et les ramifications glissantes de la plante – et entame l’ascension de ton puits subconscient. Quelle merde. Ça patine, ça lui entaille les paumes, et certaines feuilles sont si sèches qu’elles lui coupent les joues. Les racines craquent de façon inquiétante, et derrière le mur de branches ça croustille comme un tissu qu’on déchire en prenant tout son temps. Sa vie ne tient qu’à un fil, et le sol est déjà loin. Mais l’enfant tient bon, il varappe comme un singe – c’est la colère qui veut ça – et bientôt il entrevoit une chance d’en ressortir en un seul morceau. Même s’il est trop épuisé pour lever la tête, il sent l’air du dehors caresser ses cheveux. L’ouverture se rapproche, il en est maintenant sûr. Un peu plus haut, encore un peu plus haut, une prise après l’autre… jusqu’à ce que sa main agrippe enfin le rebord de la margelle. Ses muscles sont comme pétrifiés, ses mains le brûlent d’un feu qu’il ne connaissait pas et ses pieds sont en sang. Mais il a réussi à s’extraire du puits. À bout de souffle, il adresse un silencieux doigt d’honneur au gouffre de ténèbres et lève les yeux au ciel en espérant de meilleures heures. Ce n’est pas la lumière du soleil qu’il a entraperçue en bas, mais celle de la lune, et l’auguste visage sélène baigne d’une clarté pâle un désert immense.

— Tu te fous de ma gueule ? l’enfant gronde entre ses dents en espérant un jour avoir la chance de te rencontrer en chair et en os pour te coller son poing en travers de la tronche.

Le puits dont il était prisonnier est creusé au beau milieu d’une vaste étendue de rien du tout, le genre plein de sable et de rochers ennuyeux, balayée par un vent sec qui déplace de grands nuages de poussière. L’enfant tousse, plisse les paupières à la recherche d’une route, d’un chemin ou même d’une piste. Mais ce qu’il trouve le réjouit beaucoup moins.

Comme s’ils étaient tombés en voulant le défendre, des corps depuis longtemps sans vie jonchent les abords du puits – squelettes riants encore tout habillés, aux os blanchis par le sablage du vent, armes encore serrées contre des cages thoraciques mises à nu, véritables sanctuaires dont les reptiles du désert ont fait leur domicile. Des vestiges de leurs habits, l’enfant déduit qui ils étaient : là, tout près de la margelle, gît le corps du chevalier pourfendeur de dragons que tu voulais être quand tu n’étais encore pas plus haut que la table du salon. Un peu plus loin, c’est l’astronaute découvreur de planètes que tu voulais devenir à huit ans qui repose dans le silence du sable. À quelques pas de là, recroquevillé comme s’il avait voulu disparaître dans le sol avant de mourir, se trouve un professeur d’histoire et de géographie – une vocation tardive sur les coups de tes treize ans, saluée par tes parents et vraisemblablement dictée par les premiers symptômes du pragmatisme, cette gangrène des jeunes esprits. Regarde ici, à trois mètres du puits : il y a le cuisinier que tu voulais devenir quand ta grand-mère t’apprenait à faire une sauce vinaigrette et des gâteaux au yaourt. Il est mort, le cuisinier, il est mort comme tous les autres. Tu as nourri tellement de rêves qu’il est difficile d’en faire le décompte. C’est une véritable cohorte qui est tombée face à l’ennemi, l’arme au poing. Ils ont protégé le puits jusqu’à leur dernier souffle. Ton enfant intérieur en était prisonnier, mais il y était surtout à l’abri.

Mais à l’abri de quoi ? se demande-t-il. Il connaît la réponse, ou plutôt il a l’intuition de la réponse. Il n’a jamais vu de ses yeux les monstres qui de leurs griffes ont tracé des sillons dans le sable, mais il se souvient avoir entendu leurs rugissements dans un demi-sommeil. Du fond de son puits, attaché et aveugle, les cris d’horreur de ses rêves de jeunesse lui sont parvenus, mais il n’y a pas vraiment prêté attention. Pour lui, c’était juste un orage de plus.

Une chose est sûre : ce désert est dangereux. Il est dangereux parce qu’il est infesté comme une tête pleine de poux, et je ne parle pas de serpents ou de lézards. Les serpents et les lézards sont vraiment le cadet de ses soucis. Il doit partir. Il doit partir parce qu’ils vont revenir.

L’enfant retourne auprès du chevalier. Son épée est ébréchée et tordue, elle porte la signature des monstres qui ont eu raison de lui. Tant pis, ça fera l’affaire – et puis c’est toujours mieux qu’un globe terrestre ou une cuillère en bois. Il arrache l’arme aux phalanges crispées et la glisse à sa ceinture. Mauvaise idée : comme il est trop petit, sa pointe traîne dans le sable et l’empêche de tourner. Il cherche quelque chose, une lanière, n’importe quoi, pour mieux la transporter, mais un grondement le tire de son urgence passagère. Inutile de s’encombrer, car l’épée va devoir démontrer son utilité dans les prochaines secondes.

D’immenses silhouettes aussi hautes qu’un éléphant sur les épaules d’un autre déchirent le rideau de sable agité par le vent. Des fantômes, songe l’enfant en les voyant marcher vers lui, mais ces fantômes-là sont bien réels. Maintenant qu’ils approchent, il voit ce que ses alter ego ont dû affronter il y a de cela des années.

Ils sont trois et se ressemblent trait pour trait : tête de tapir, trompe et défenses d’éléphant, pattes de tigres larges comme des troncs, corps de buffle et queue de renard. Attirés par l’odeur du rêve, ils n’ont pas mis longtemps à le trouver. Leur apparente lenteur ne doit pas nous tromper : ce sont des prédateurs aux mouvements rapides et agiles, qui fondront sur leur proie sitôt qu’ils jugeront le moment opportun.

L’enfant écarte les jambes, raffermit sa prise sur la poignée de l’épée. Il leur fait face.

— Venez si vous voulez ! braille-t-il. Je n’ai pas peur de vous.

Les dévoreurs dévoilent d’immenses rangées de dents pointues. L’un d’eux glapit à la lune froide. Quoiqu’immenses, ces bêtes sont faméliques. Elles n’ont pas mangé depuis des années.

— J’ai une épée ! hurle l’enfant qui voudrait bien se faire menaçant. Une épée qui perce et qui tranche !

Mais l’épée en question ne trompe personne.

Les pas pesants des monstres vibrent dans le sol. Leurs griffes crissent. L’enfant serre les dents. Le premier monstre est presque à portée de lame. Il lève son immense patte et l’abat devant lui. L’enfant esquive de justesse.

— Et puis quoi encore ? s’écrie-t-il en prenant ses jambes à son cou.

Qu’est-ce que tu pensais, qu’il allait découper tes abominations en jolies rondelles fumantes ? Il n’est pas fou non plus. Les titans qui peuplent ton désert intérieur ont peut-être faim, mais il n’est pas dit qu’il faille leur offrir le repas.

Rapière serrée dans la main, l’enfant court sans se préoccuper de la direction : pour le moment, seule compte la distance. Les monstres ne le lâchent pas d’une semelle. C’est inutile, pense-t-il, ils vont me rattraper, mais avant de pouvoir poursuivre sa pensée, quelque chose lui fauche le pied. Une seconde après, il tournoie dans les airs et s’écrase comme un sac de lest jeté d’une montgolfière. Il crie. Ça fait un mal de chien. Le monstre a compris qu’il avait gagné : il veut juste s’amuser un peu.

— Ta mère aurait dû t’apprendre à ne pas jouer avec la nourriture, il grogne en vacillant sur ses pieds. Il se trouve spirituel, mais le dévoreur n’a pas beaucoup d’humour et l’envoie d’un coup de corne tutoyer les nuages. Cette fois, l’enfant atterrit sur une surface plus molle et par réflexe il referme la main… sur une poignée de poils drus. Il n’en croit pas ses yeux. Le voilà accroupi sur le dos du monstre, l’épée à la main et avec l’avantage de la surprise.

Sans réfléchir, il vise les fesses. L’épée pique la croupe de la créature, qui laisse échapper un cri aigu avant de se lancer dans une course désespérée. L’enfant tient bon sur sa monture, qui sous l’empire de la douleur distance très vite ses deux compagnons de chasse.

Un problème à la fois, songe l’enfant que tu étais. Maintenant que celui de la distance est résolu, on a tout le temps de se préoccuper de la direction.

Mais le monstre à tête de tapir, aux pattes de tigre et à queue de renard n’est pas du genre à se laisser conduire par autre chose que la douleur et l’urgence : il obéit à son instinct, et l’instinct en question lui commande de foncer tout droit. L’enfant s’en accommode, et même s’il n’aime pas ça, il lui pique l’arrière-train sitôt que l’allure faiblit. Après tout, ces monstres, c’est toi. Tu leur as donné naissance, à ces dévorateurs. Normal que l’enfant y passe ses nerfs.

— Ce désert n’a pas de fin, soupire-t-il au bout d’un long moment.

Épuisé qu’il est, le sommeil le guette. Il se colle une claque, puis une deuxième. Ça va mieux. Le monstre rugit. L’enfant pense qu’il se moque de lui, mais il n’en est rien : en réalité, c’est seulement le désert qui touche à sa fin.

— C’est pas trop tôt ! il s’exclame face au gouffre.

Car le désert débouche sur un vide monumental, comme un canyon de la taille d’une planète, et l’enfant a juste le temps de sauter du dos du monstre et de rouler sur les derniers mètres de sable avant de voir sa monture disparaître dans l’abîme. Quel idiot, pense-t-il avant de comprendre le service que lui a rendu le monstre en se laissant avaler par l’immensité du vide, une épée toute tordue plantée dans la fesse gauche.

Encore sonné, l’enfant se penche sur le bord du désert. Il n’y a… rien. C’est juste un grand trou noir, comme si le monde n’était rien d’autre qu’une assiette posée au beau milieu du vide.

— J’aurais dû réfléchir à la direction, grogne-t-il.

Parce que maintenant, il va falloir faire le tour.

Les heures passent et l’enfant marche au bord du monde. De façon arbitraire, il a choisi d’avancer dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. C’est son côté renégat. Un moment il se demande : « Je suis peut-être la trotteuse d’une horloge ? », mais il reprend ses esprits et continue sa route. Si ce désert est un territoire fini, il aura tôt fait d’en parcourir le périmètre. Il ne reste plus qu’à espérer que la sortie ne se trouve pas à l’intérieur des terres, ça ce serait énervant. Oh oui, ce serait très énervant.

Alors qu’il réfléchit à la meilleure manière de se venger de ton sadisme – disons-le tout de suite, ce n’est vraiment pas très sympa de ta part ; ça ne fait pas de toi une mauvaise personne mais avoue que tu ne lui rends pas la tâche facile, à ton enfant intérieur –, un cri de joie lui échappe.

— La sortie !

Mais il déchante vite. La sortie en question n’est pas conventionnelle. Il ne s’agit ni d’une porte – même verrouillée à double tour avec des chaînes et des cadenas, il l’aurait accepté –, ni d’un escalier en colimaçon – même bardé de pièges et de serpents venimeux, il l’aurait accueilli à bras ouverts –, ni même d’une passerelle branlante ou d’une trappe suspecte. Non. C’est une corde. Une fichue corde attachée à un pieu fiché dans le sable, tendue entre le désert et… le vide. L’enfant a beau mettre sa main en visière, grimacer pour mieux y voir, il ne distingue que la corde qui disparaît au loin dans les ténèbres du gouffre, droit devant. Des insultes lui viennent en tête, du genre vraiment salées, mais l’enfant sait qu’il n’a pas d’énergie à gaspiller en vaines gesticulations. L’heure est venue de jouer les équilibristes.

— Si je tenais cet abruti…

Déterminé, l’enfant pose un pied sur la corde, puis un autre, et avance sans se poser de questions. Quand on est suspendu au-dessus d’un vide impénétrable, quand on est perdu en pleine immensité aride et sombre dans un impitoyable cosmos, mieux vaut ne pas s’en poser.

Un pas après l’autre, les bras en balancier, l’enfant progresse vite. C’est plus facile que les monstres, se dit-il finalement. Enfin, c’est ce qu’il se dit avant d’arriver de l’autre côté. Parce qu’après cette interminable traversée en équilibre durant laquelle il a failli plusieurs fois basculer dans le vide, ce sont plutôt des envies de meurtre qui lui viennent. La corde débouche sur un mur – c’est bien ça, oui, un immense mur de briques où la corde disparaît comme si elle n’avait été tout ce temps destinée qu’au Passe-muraille.

Debout contre la paroi sur son fil d’Ariane, l’enfant regarde en l’air et distingue quelques mètres au-dessus les contours d’une porte. Il va falloir grimper.

— Si je tenais l’imbécile qui s’est trompé dans ses calculs, je lui ferais manger ses équations, s’énerve l’enfant.

Les briques forment heureusement une surface irrégulière où les prises sont nombreuses. En bon singe qui se respecte, il se hisse en un clin d’œil jusqu’à la porte et actionne la poignée.

Fermée, évidemment.

— Il y a quelqu’un ?

De l’autre côté du battant, des voix soupirent.

Je ne suis pas sûr de la couleur de cette armoire…

— Il n’aurait pas dû me dire ça. Comment veut-il que j’oublie ? Maintenant, je ne vais plus pouvoir penser à autre chose…

L’enfant fronce les sourcils et frappe à nouveau.

— Hé, je suis pendu dans le vide comme un idiot et j’aimerais bien sortir. Si vous vouliez bien me…

À nouveau des voix l’interrompent.

Ce pantalon me va vraiment bien. C’est ça qu’il faut que je porte à la soirée…

— Tu n’arriveras à rien. Aucune école ne voudra de toi. Le mieux que tu puisses faire, c’est d’apprendre un métier le plus vite possible… enfin, si tu en es capable…

— Je suis si fatigué… Si seulement j’avais le courage…

Cette fois, l’enfant perd patience.

— Hé ! Je comprends rien à ce que vous dites, je sais pas si vous m’entendez mais il y a clairement du monde de l’autre côté. Alors vous faites peut-être exprès de m’ignorer, mais…

Il frappe à nouveau le battant, plus fort cette fois, et son poing le traverse comme une feuille de papier. Ce n’est qu’une porte en trompe-l’œil.

L’enfant défonce le faux battant d’un coup de pied et arrive dans un couloir gris. Ce n’est peut-être pas le bon adjectif pour définir ce couloir. Il est gris, oui, mais c’est un gris d’ennui, un gris mou, un gris sans consistance qui n’est là que parce qu’il fallait mettre quelque chose, un gris sans imagination qui n’a pu naître que d’un esprit éreinté. C’est ton gris, c’est le tien. L’enfant souffle. Le gris le gagne, le contamine, il est si fort qu’il doit le combattre. Il avance. De chaque côté sont percées des meurtrières à travers lesquelles on peut regarder : elles donnent sur tes souvenirs, sur tes projets aussi. C’est d’ici que proviennent les voix.

Ici il y a ton premier jour d’école, ici il y a le baiser volé à Aurélia, un peu plus loin ce sentiment d’égarement quand perdu à ton bureau tu regardais l’heure avancer en souhaitant ta propre mort. Il y a aussi ton enterrement, enfin la manière dont tu l’imagines – c’est déjà là, couché sur le papier de tes souvenirs futurs, et la naissance des enfants que tu n’auras jamais, ou ceux que tu as déjà, tu ne sais plus, rien n’est très clair ici. Il y a aussi cette dispute avec un ami dans la cour de récréation, et ce soir où tu chantais à tue-tête dans ta salle de bain sans te préoccuper du voisin. Les images se mélangent, on dirait qu’elles sont faites d’une pâte molle et collante, elles s’agglutinent les unes aux autres, se mélangent puis se séparent à nouveau, en ressortent changées, passé et futur entremêlés. Une seule chose manque : le présent. Ce truc auquel tu ne penses jamais vraiment.

— C’est la pire chose que j’aie jamais vue ! s’exclame l’enfant. Ça me donne envie de vomir !

Un claquement derrière lui, puis la lumière s’éteint. Les voix s’effacent comme si elles avaient décidé de partir, et le couloir est plongé dans l’obscurité. Visiblement quelqu’un que je connais n’a pas envie que son enfant intérieur fouille dans ses pensées d’adulte.

— Ça va durer longtemps ? demande l’enfant.

Pour toute réponse, une boule de flammes fond sur lui. D’une roulade de judo, il l’esquive avec panache. On dirait que le gamin a réussi à te mettre en colère, je me trompe ? Entre lui et toi, c’est désormais un combat à mort qui s’engage. Tes anticorps lui sautent à la gorge – pas ceux qui te protègent contre le rhume et les angines, mais ceux qui gardent férocement l’unité de ton esprit, qui assurent sa cohérence, ceux qui t’empêchent de devenir fou les soirs où tu as bu et veillent sur ton âme en redoutables gardiens. Ils attaquent l’enfant, qui leur rend coup pour coup. Une trappe s’ouvre sous ses pieds, comme dans ce jeu de société où tu incarnais un aventurier. Elle donne sur un trou tapissé de pieux mortels, mais l’enfant bondit à temps et d’un savant coup de genou, y envoie valdinguer un ninja apparu entre temps. Des chauves-souris vampires essayent de le prendre à revers, mais l’enfant est un enfant depuis suffisamment longtemps. Il ne se laisse plus impressionner par des rongeurs. Il crie si fort que les volatiles éclatent en feux d’artifice terrifiants. Des singes aux mains comme des poêles veulent l’attraper pour lui tirer les bras jusqu’à ce qu’ils craquent, mais l’enfant les évite avant de bondir de crâne de crâne, slalomant entre les flèches, les balles et les lames. Ton inconscient est un peu rouillé, j’ai l’impression. Il ne peut pas grand-chose contre un enfant et sa détermination.

Soudain le silence et le vide. Le noir et la mort. Les pièges et les monstres sont partis, les souvenirs aussi. L’enfant lève les yeux, et les étoiles froides et cruelles plantent leur regard dans le sien. Il est seul face au cosmos. Il n’est pas quelqu’un d’impressionnable, enfin c’est ce qu’il croit, mais ce spectacle le pétrifie. Sur cette scène minérale, la vie est un accident, il le sait, et les étoiles le savent aussi. Il est perdu, seul, et tout espoir l’abandonne.

— Foutues étoiles ! crie-t-il en tombant à genoux.

— Oh ce ne sont pas des étoiles, dit une voix diluée dans la pénombre. C’est juste la lumière qui filtre à travers mon crâne. Chaque point lumineux, c’est un cheveu tombé avec l’âge. Autant dire qu’il fait de plus en plus jour ici…

Cette voix c’est la tienne. L’enfant se retourne. Maintenant que vous vous faites face, il te détaille des pieds à la tête. Tu n’as pas celle des bons jours, il faut dire, tout en toi transpire la déprime des quotidiens identiques et des nuits sans sommeil. Tu portes un uniforme, probablement celui de l’entreprise qui t’emploie ou, à défaut, celui que tu t’es imaginé et qui te colle à la peau. Tes yeux sont cernés de poches, tu n’es plus que l’ombre de toi-même. Pour tout dire, il a beau savoir qui tu es, l’enfant que tu étais ne te reconnaît même pas. Il te dévisage en silence. Ce n’est pas souvent qu’il ne sait pas quoi dire, mais son mutisme parle sans doute pour lui. Alors c’est toi qui parles :

— Tu sais quoi ? J’en ai assez, je démissionne. Des années que je suis aux commandes et rien de vraiment bon n’en est jamais sorti. Je te laisse volontiers la place.

L’enfant te regarde partir lentement jusqu’à disparaître, comme avalé par l’ombre, et aussitôt le noir s’efface. L’enfant voit. Il ne voit pas avec ses yeux, enfin pas vraiment, non, il voit avec les yeux à l’intérieur de sa tête, ceux que tu utilises quand tu rêves la nuit, ceux qui n’ont pas besoin d’être ouverts pour regarder quelque chose. Ça y est, l’enfant est aux commandes : tu lui as laissé carte blanche.

— Connard ! dit l’enfant, et c’est ta bouche qui le prononce.

Ton patron lève les yeux et te regarde comme s’il avait mal entendu.

— Pardon ? il te demande.

— Connard ! tu répètes. Ouais, tu m’as bien entendu.

— Allez rendre visite aux ressources humaines de ma part ! qu’il dit, ton patron. Ramassez vos affaires, et partez.

Ton patron, il tremble un peu. Il est en état de choc. Parce qu’il n’en dira jamais rien, mais son cœur, lui, bat à trois cents à l’heure. Le type n’en croit pas ses oreilles. Jamais on n’a osé l’insulter. Bien sûr, il sait quel genre de patron il est, mais personne n’ose le lui dire à haute voix.

Ton enfant, lui, il rigole. Maintenant qu’il est à l’œuvre, c’est l’heure de s’amuser.

Vous aimez le Projet Bradbury ? Soutenez-le ! À partir de 1€/mois, vous pouvez en devenir mécène et avoir accès à des contreparties exclusives, sans compter la satisfaction de continuer à lire ces textes en sachant que vous y êtes un peu pour quelque chose 🙂

 


Les illustrations de CH. demeurent la propriété de leur auteur. Leur réutilisation est exceptionnellement autorisée à des fins d’illustrations de la nouvelle en question, dans un cadre strictement non-commercial.

12 réflexions sur « Projet Bradbury, #1 : « Évadé » »

  1. Superbe nouvelle pour introduire ce nouveau Projet Bradbury, merci ! J’aime énormément le rapport sadique entretenu avec son enfant intérieur que vous illustrez. Personnellement, je l’avais toujours vu comme une relation quotidienne d’amour/haine : On l’écrase à chaque choix « rationnel » mais on le chouchoute dès qu’on ressent le besoin de se lâcher. Mais rien n’empêche votre histoire d’être perçue comme un processus cyclique.

    En tout cas je suis heureux de retrouver le projet Bradbury dont j’avais été l’heureux lecteur de sa première édition. Depuis, j’ai continué de lire des nouvelles hebdomadaires en dehors de mes lectures régulières, une bien plaisante habitude, alors vivement les 51 prochaines semaines. Bon courage pour ce marathon, et merci encore de nous en faire profiter !

    PS : mon premier commentaire sur ton blog que je suis assidument depuis bientôt 5 ans.

  2. Une bien belle nouvelle dont le début est particulièrement puissant. Bien qu’un peu déçu par la chute, j’y ai vraiment puisé de belles choses, l’idée que les étoiles de ce cosmos intérieur soient nées de la perte de cheveux de l’adulte est, par exemple, vraiment géniale. Félicitations pour ce départ de projet Bradbury, tout le travail déjà fourni et à l’illustrateur. À la semaine prochaine !

  3. Merci Paul ! Je réalise au fil du temps que je n’aime pas vraiment écrire des « chutes ». Je fais rarement de gros twists à la dernière page, je ne suis pas à l’aise dans ce mode de narration-là, enfin ça me semble manquer de naturel dans la manière dont j’écris les choses. Donc les fins, c’est toujours délicat pour moi. ^^ Merci de ta lecture 🙂

  4. Beaucoup aimé ce texte, suivi ce personnage dans sa course tout du long. Léger doute sur la première phrase « le poids de ramper t’écrase » ?
    Je suis admiratif des collaborations (image de couverture, images dans le texte) et du travail (soundcloud, vidéo de présentation du projet). J’ai vraiment le sentiment de quelqu’un qui veut faire le travail le plus pro possible.
    Très bonne continuation et bon courage pour les textes suivants !

  5. Merci François pour les encouragements ! La collaboration donne un autre éclairage à une œuvre, sans la dénaturer, et je suis très content de travailler avec CH qui sait capter les petits détails. Si je m’occupe moi-même des couvertures, les photos que j’emprunte, colorise, modifie, etc, sont toutes placées sous des licences Creative Commons (les photographes en ont autorisé les usages transformatifs, par exemple). Un bel exemple de collaboration indirecte. D’ailleurs, mes textes sont eux-mêmes placés sous la licence Creative Commons BY, qui autorise également les usages transformatifs. Ainsi chacun.e peut puiser dans ces ressources pour ses propres œuvres. C’est une philosophie qui me convient.

  6. C’est à nous de nous lancer dans un marathon de lecture (j’essaierai de tenir les 52 semaines :)) : ce premier pas nous est facile, avec cette histoire qui nous concerne tous. J’ose espérer que je ne maltraite pas mon enfant intérieur à ce point (il s’est rebellé il y a dix ans maintenant, et depuis j’écoute ce qu’il a à dire). L’écoutera-t-on jamais assez ? 🙂

  7. Si comme moi, tu aimes l’anaphore, tu ne vas pas être déçu ni déçue. Tu prends cette première nouvelle en pleine poire, une pluie d’uppercuts tambourine ton neurone. Ta lecture avance malgré tout, prise dans le flot, prise dans le flux. Ça tambourine encore dans les tripes. Et comme le héros de l’histoire, tu t’accroches, tu ne cèdes rien, tu avances.

    Soudain, une révélation, au détour d’une phrase « Mais l’enfant tient bon, il varappe comme un singe. » Bon sang, on dirait du Michael Roch ! Je reformule, craignant soudain que tu penses que j’assimile Michael à un singe [Tu penses tordu, parfois, quand même]. Bon sang, là, c’est la même plume que Michael ! [Tu crois peut-être qu’ils vont se vexer. Sache que, me targuant de connaître un peu les zozios, je suis sure qu’ils prendront ça comme un double compliment. Enfin, j’espère…]

    Le propos se déroule, le héros poursuit sa quête, dans un univers fantastique, fantasmagorique. Te vient à l’esprit Max et les Maximonstres (https://www.ecoledesloisirs.fr/livre/max-maximonstres) ou Le Matelas Magique (https://www.ecoledesloisirs.fr/livre/matelas-magique), ouvrages que tu as lus et relus à tes enfants du temps où ils étaient abonnés à l’École des Max. C’est quand même bizarre : quand tu lis une histoire, roman ou nouvelle, tu ne peux t’empêcher d’évoquer d’autres œuvres, d’autres auteurs. Comme si chaque opus n’était que la combinaison — alchimique, pourquoi pas — de choses, délicates et fragiles, qui flottent dans l’air du temps. Coïncidence ? Quand il s’agit de Neil, je ne crois pas. Je suis même sure que c’est inévitable 😉

    J’ai noté au passage une formulation qui m’a laissée perplexe — « quand le poids de ramper t’écrase » — et une autre qui m’a enchantée — « coffre-for » (écho au « for intérieur »). In fine, cette nouvelle est une métaphore, mieux, une parabole de ce que beaucoup d’entre nous ressentent. Et peut-être qu’un jour, l’un ou l’autre aura la force de faire comme le héros de cette nouvelle.

    Vois-tu, lorsque Ursula K. Le Guin affirme que « The creative adult is the child who has survived », j’ai quand même l’impression que celui-là est bel et bien vivant et qu’il s’est évadé il y a lurette.

Les commentaires sont fermés.