Privatiser l’imaginaire : le fantasme terrifiant des industries culturelles

J’ai dû pour la première fois entendre parler du « Monde des Idées » de Platon en terminale. Je me souviens que rien ne me semblait à l’époque plus stupide que d’imaginer que quelque part – dans un Ailleurs inaccessible et un Quand indéfinissable – flottaient ce que le philosophe désignait sous le nom d’Idées : en somme des archétypes, des modèles, desquels découlaient tout ce que nous connaissions. Prenez ce cheval qui s’ébroue tranquillement de l’autre côté de la route (c’est une image, ne traversez pas, c’est sans doute une clôture électrique). Eh bien ce cheval n’est que la déclinaison terrestre de l’Idée même de Cheval – concept intrinsèquement parfait et indépendant de ses « variations » de chair et d’os. Ça semble idiot, pas vrai ? Et pourtant…

Dans un article récemment paru dans Livres Hebdo, l’avocat et écrivain Emmanuel Pierrat évoque la protection juridique des personnages au titre de la propriété intellectuelle… et je ne vous cache pas que cet article – et avec lui le monde qu’il implique – m’a fait froid dans le dos. Emmanuel Pierrat n’est pas un novice : c’est un spécialiste du droit de l’édition, un professionnel reconnu et un auteur prolifique. Je m’étonne dès lors qu’une personne de cette stature ne détecte pas immédiatement l’immense danger qui couve derrière un tel concept.

Petit rappel : le droit protège une œuvre jusqu’à 70 ans après la mort de son auteur. Le droit français distingue les droits moraux des droits patrimoniaux (en somme, l’aspect créatif/paternité des possibles exploitations commerciales). Un roman, disons – on va rester dans ce qu’on connait –, n’entrera donc dans le domaine public que 70 ans après la mort de son auteur : à ce moment, chacun sera autorisé à en faire ce qu’il veut, le vendre, en faire des dérivés, etc, dans la limite du droit moral (qui lui est perpétuel et inaliénable). Ce qui veut dire que si l’arrière-arrière-arrière-petit-fils d’Émile Zola estime que cette nouvelle adaptation de Germinal en manga post-apocalyptique avec des dinosaures nuit à l’œuvre originale, il pourra en demander le retrait, la modification ou toute autre forme de compensation qu’une éventuelle décision de justice ordonnerait. Dans la pratique cependant, c’est assez compliqué de prouver le dommage fait à une œuvre originale : c’est pour cela qu’on trouve assez fréquemment des Dracula à toutes les sauces (tomate) ou des versions porno (j’imagine ?) des Liaisons Dangereuses.

Mais des petits filous ont trouvé une astuce juridique pour contourner cette liberté : utiliser le droit des marques. C’est ainsi, par exemple, que Conan le Barbare demeure dans une situation juridique floue, en dépit de la mort de son auteur depuis plus de 70 ans : des sociétés d’ayants-droit en ont déposé la marque. La propriété de la licence Sherlock Holmes est elle aussi disputée, et de plus en plus de cas de copyright madness font leur apparition au fil du temps. Comme le rappelle Emmanuel Pierrat dans son article :

« Le droit des marques possède en effet l’immense intérêt d’assurer une protection éternelle, sans risque de domaine public, si les dépôts sont renouvelés en temps et en heure. »

Protéger un personnage, c’est par exemple s’assurer une manne éternelle avec les produits dérivés (mugs, figurines, sacs à dos, bouteilles thermos, papier toilette, coucou le Petit Prince et Tintin). C’est encore s’assurer que personne, y compris l’auteur original, n’utilisera le personnage en question pour publier un livre chez un autre éditeur (j’y reviendrai). C’est aussi la possibilité d’attaquer en justice un concurrent si celui-ci publie un roman dont le personnage fait étrangement penser au vôtre (disons, un jeune élève à lunettes en première année d’école de magie). Les applications sont infinies.

Mais il y a un problème (il y en a même plusieurs, et des gros).

Quand cette marque est déposée – ou quand un contrat d’édition stipulant la cession à l’éditeur des personnages est signé –, ce n’est pas l’auteur qui en bénéficie, mais la société à laquelle ses droits ont été transférés. Comme je le disais plus haut, si l’auteur rédige une série à succès, il ne pourra pas publier la suite chez un autre éditeur – car l’éditeur original est titulaire des droits des précédents tomes, mais aussi de l’univers et des personnages. C’est embêtant, parce que ce n’est plus seulement notre travail qui ne nous appartient plus : ce sont désormais nos idées.

Maintenant, imaginez la suite : un monde où on peut « déposer » un personnage, un lieu, une situation, au même titre qu’une marque. Je vous épargne la menace (pourtant bien réelle) des dépôts automatisés combinés aux algorithmes d’écriture et de création, qui autoriserait potentiellement des sociétés d’édition ou de production (coucou Hollywood) à utiliser le big data pour déposer tout ce qui peut l’être – gardez ça quand même en tête, car des discussions sont en cours pour tenter de conférer un droit d’auteur aux robots (hop, application directe). Imaginez un monde où Platon a déposé toutes les Idées – tous les concepts, tous les archétypes, tous les modèles – et où ses héritiers se la coulent douce sur la Costa Brava à bord d’un yacht pas dégueu parce que Papy a eu la bonne idée au bon moment.

Ne plus rien pouvoir écrire, jouer, filmer, sans autorisation. N’avoir plus d’autre choix que de passer en caisse. Ce qui est drôle, c’est que cette « protection » se fait souvent au nom de celle des auteurs – après tout nous sommes de petites bêtes si fragiles, si précaires… Dans ce monde, les auteurs n’ont plus aucun autre droit que celui de céder les leurs à des sociétés tierces. Et ce sont ces sociétés qui en tirent les bénéfices.

La « protection » (je devrais dire la spoliation) des personnages – pas seulement de leur nom, mais de leur apparence, de leurs traits de caractères, etc – est le premier pas vers une privatisation complète de l’imaginaire. Je ne parle pas seulement de l’imaginaire en tant que genre littéraire, mais de l’imaginaire collectif. Je crois qu’il est temps de dénoncer cette invasion, cette expropriation d’un domaine public qui devrait le rester, et cette appropriation d’un bien commun de l’humanité. Les Idées doivent rester dans leur monde, Platon le disait déjà plusieurs millénaires en arrière : elles nous sont inaccessibles. Tout ce que nous écrivons, composons, filmons, n’en est qu’une « variation » – pour reprendre le vocabulaire de la musique. La justice se place d’ailleurs parfois du côté du domaine public, comme par exemple dans le cas des Pieds Nickelés. Le droit des marques n’a pas vocation à croiser celui des auteurs.

J’ajouterais qu’à mon sens le domaine public n’est pas un risque, cher Emmanuel Pierrat, ni même une maladie vénérienne : c’est une chance. Une chance pour le public, mais aussi une chance pour les créateurs. C’est un territoire à protéger bec et ongles contre la marchandisation des œuvres et des imaginaires. Le bien commun n’est pas à vendre, pas plus que Mars ou la Lune – même si certains tentent de nous faire croire le contraire. Nos idées ne nous appartiennent pas : nous catalysons celles qui existaient déjà bien avant nous pour les accommoder à notre manière. Je comprends qu’une écrasante majorité de notre très honorable profession milite en faveur d’une telle protection, s’imaginant spoliée par les vilains pirates et les « consommateurs » qui ne veulent plus payer. Mais regardons d’abord là où commence l’orgie : dans nos contrats d’édition, et dans notre relation malsaine avec celles et ceux qui « vendent de la culture ». C’est l’autonomie artistique – peut-être même l’acte même de créer – qui est en péril.

Car il faut bien comprendre qu’à solliciter de plus en plus la protection du seigneur, on finit presque toujours par en devenir le serf.


Mise à jour du 22.08.2017 :

Pour en avoir le cœur net, j’ai fureté dans mes derniers contrats d’édition. Voici un pan des droits cédés à mon éditeur pour l’une de mes dernières parutions. Ça n’arrive pas qu’aux autres.

Image de couverture : Chicago Tribune Archives

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10 pensées sur “Privatiser l’imaginaire : le fantasme terrifiant des industries culturelles”

  1. Article intéressant, parce qu’il montre bien les problèmes réels qui pourraient (vont ?) découler de ces techniques de privatisation.
    La question reste toujours la même : quand on est un petit auteur qui bosse dans son coin, quel moyen a-t-on à notre disposition pour lutter contre ces dérives ?

    (funfact : à la place de lire « C’est un territoire à PROTÉGER bec et ongles contre la marchandisation des œuvres et des imaginaires. », j’ai lu « C’est un territoire à PARTAGER bec et ongles contre la marchandisation des œuvres et des imaginaires. »)

  2. Je suis globalement d’accord avec votre texte, mais je crois que vous prêtez à Emmanuel Pierrat des positions qui ne sont pas les siennes. C’est peut-être une question de style, mais je crois que son article a vocation à présenter les intérêts des éditeurs sans jugement de valeur personnel (ce qui est peut-être ce que vous lui reprochez). Son nom ne m’était pas inconnu, parce que j’ai lu un livre qu’il a écrit il y a une dizaine d’années chez Fayard, intitulé La Guerre des Copyrights, et qui retrace plusieurs grandes affaires (notamment des luttes entre héritiers et ayants-droit), sans pour autant prendre de position strictement en faveur des verrouilleurs d’idées. Il termine notamment le bouquin en expliquant que s’il n’avait pas eu accès au « photocopillage » si souvent décrié, il aurait eu du mal à entamer ses études de droit. Ça fait un bail que je n’ai pas relu le livre, mais à l’époque, il m’avait plutôt inspiré des idées similaires à celles que vous exposez, comme quoi…

  3. Article terrifiant, qui mériterait… une nouvelle 😉
    J’espère que nous n’arriverons jamais dans un système de licence universel de type Marvel, avec Disney derrière…

  4. Tiens, avec le recul j’ai fini par réussir à formuler un truc qui me tracasse depuis hier soir.

    Qu’est-ce qu’un personnage ?

    Est-ce son nom, son aspect physique, son caractère, son histoire ? Est-ce que ces quatre aspects peuvent être différenciés ou doivent-ils former un tout ?

    Un archétype de professeur Tournesol avec le physique du Capitaine Haddock (mais roux) dont l’épouse est basiquement Tintin avec le physique de la Castafiore (mais brune), ça passe ou ça casse ?

    Est-ce que le futur renferme des procès pour « plagiats multiples » où un personnage original sera décomposé en ses influences et son auteur sommé de payer les ayants-droits de ces influences ?

    Parce qu’autant je peux vivre sans la parodie/réécriture annuelle de Sherlock Holmes (pardon), autant « aller au bout de la logique de la protection des personnages » m’ennuie pas mal. Pour reprendre l’exemple de Sherlock Holmes, si personne ne peut plus écrire un personnage autodidacte qui aide la police à résoudre des crimes, on arrive aux portes d’un épuisement des histoires possibles. (Toutes les histoires possibles n’étant pas des histoires de personnages autodidactes qui aident les gens à résoudre des crimes, j’étends au cas général où tout est copyrighté, enfin bref vous m’avez comprise).

    Bien sûr je conçois que perdre l’opportunité de réécrire des personnages tombés dans le domaine public est déjà une lourde perte ; je me posais la question de l’étape suivante.

  5. @escrocgriffe: une nouvelle ? Ça me fait furieusement penser à la première nouvelle de So phare away, de Alain Damasio avec la privatisation du langage par des multinationales…

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