Pourquoi le droit d’auteur n’intéresse pas les auteurs

Passé ce titre racoleur s’il en est — je suis sûr que vous aurez compris, si vous lisez régulièrement ce blog et que vous connaissez mon amour de la nuance —, nous allons pouvoir nous pencher sur la question : « Pourquoi le droit d’auteur n’intéresse-t-il que certains auteurs, et ce dans une certaine mesure ? » La véritable question étant : « Bordel, mais pourquoi ça intéresse si peu de monde, toujours les mêmes, et seulement une minorité de ceux qui sont directement concernés ? » (ça passe toujours mieux avec une petite interjection grossière)

Parce qu’il faut dire que dans les débats qui agitent les hautes sphères du Parlement européen (rapport Reda) et du gouvernement français (loi Création), on entend assez peu les gens qui pourraient être en première ligne impactés par d’éventuelles modifications dudit droit, et que ça commence à bien faire. Qu’on ne se méprenne pas : quand on veut faire parler les auteurs, on y arrive très bien (en mode marionnettes) : le récent pamphlet du SNE en est la preuve flagrante. Sous prétexte de défendre les auteurs, le droit à la création et (allons-y gaiement) la liberté d’expression, le MEDEF de l’édition n’a ni plus ni moins commandé qu’une défense parfaitement partiale de ses intérêts économiques. Il faut le lire pour le croire. D’ailleurs, dans le tableau dépeint par Richard Malka, tout va bien dans le meilleur des mondes possibles et les auteurs eux-mêmes baignent dans des océans de félicité que ne feraient que troubler les vilains pourfendeurs du droit d’auteur (bandeaux de pirates offerts avec le menu enfant).

Le problème, c’est que le pamphlet en question occulte la question principale : les auteurs, de leur côté, ne sont pas forcément très contents du système. D’ailleurs, ils s’en plaignent (les fous) : déconsidérés, pas assez diffusés, plus assez payés — quand ils le sont —, taxés, voire surtaxés, les auteurs (profession dont je m’honore de faire partie) ont quelques griefs à opposer à cet état des lieux quasi-idyllique. Le problème, c’est qu’il n’est pas question de cela dans le missel Malka : seulement des vieux démons — vade retro GAFAM ! — qui, griffes et dents dehors, voudraient briser l’harmonie de ce paradis terrestre. Sauf que le paradis en question n’existe pas. On en est même assez loin. Rien d’étonnant dans le fait qu’il ne sorte rien de bon de ce grand écart. Les auteurs, ils ont d’autres chats à fouetter.

Pris en otages entre des partisans de la refonte totale du droit d’auteur et des industries culturelles pour qui rien ne doit changer sous peine de voir la situation s’empirer, au risque d’oublier qu’elles y sont pour beaucoup dans ladite situation, les auteurs ne savent plus où donner de la tête. Pire, ils la détournent carrément. Déjà, auteur est une profession relativement solitaire : pas le genre à se réunir en grands mouvements unitaires, pas le genre à se préoccuper de la situation du voisin non plus. Parce qu’il y a d’autres urgences — celle de manger par exemple, de faire manger aussi, ou de payer son loyer. Quand on a de telles urgences en tête, difficile de s’intéresser à autre chose, et encore moins à des débats dont on se sent écartés.

Pourtant, ces questions nous touchent directement : quoi de plus important que l’avis d’un auteur sur la question du droit d’auteur ? À chaque réforme du Formatage national — pardon, de l’Éducation nationale —, les professeurs sont dans la rue et font bloc. Ne parlons même pas des agriculteurs. Les auteurs, eux, font les timides. Ils signent des pétitions bien sûr, adhèrent parfois à un syndicat, mais sans grande conviction, comme pour soulager leur âme de ces questions, passer le flambeau de la responsabilité à un organisme tiers… mais d’implication, je n’en vois pas vraiment. Pour tout dire, quand je lis ici et là les conversations, je constate surtout une vraie ignorance des enjeux. Du refus en bloc, oui, de la peur par brouettes entières, mais de véritable implication, pas vraiment. On refuse par principe — sans réellement savoir ce qu’on refuse — une hypothétique réforme sans cesse repoussée (qu’on se rassure d’ailleurs, les lobbies de l’industrie sont puissants et ne se laisseront pas faire). On fait l’autruche, en somme, comme si nous n’étions pas concernés, que tout cela ne concernerait que les générations futures, ou juste une certaine catégorie d’auteurs dont on ne fait de toute façon pas partie. Parce qu’on a peur de ne pas réussir à payer le loyer le mois prochain. Et c’est une peur que j’entends parfaitement pour l’éprouver moi-même assez régulièrement.

Le problème, c’est que pendant que la plupart d’entre nous ont la tête dans le sable, les questions sont débattues sans nous. Les politiques, bien sûr, et d’une manière plus générale tous les décideurs, sont de la partie. Ceux-ci discutent avec les forces vives de l’industrie, celles dont nous tirons notre salaire mais dont nous nous méfions sans oser clairement l’exprimer — on ne mord pas la main qui vous nourrit. Il y a aussi le public, et notamment des personnes très engagées dans l’idée d’une réforme, voire d’une refonte complète — promoteurs des licences libres, sympathisants Pirates, etc —, eux aussi très sonores, comme tous les autres. Les débats sont très animés, les échanges souvent houleux, on se croirait dans Ce soir ou jamais, et le volume sonore laisserait presque à penser que le véritable débat a lieu ici, dans ce lieu où les artistes s’excluent d’eux-mêmes. Or, dans ces débats, on entend assez peu les auteurs. Recroquevillés dans notre coin, nous laissons les autres parler pour nous — et nous nous étonnons ensuite d’être mal représentés. La plupart des protagonistes de cette discussion ignore ce que c’est d’écrire un roman, d’y passer des mois, des années peut-être. Ils ignorent ce que c’est de monter un film, de fabriquer un album. Pourtant, ce sont eux qui parlent. Ce sont eux qui décident pour vous. Pour nous.

Soulignons néanmoins le travail effectué par certains syndicats d’auteurs, qui font ce qu’ils ont à faire. Avoir confiance en ses représentants est une chose importante, et à ce titre les auteurs BD et jeunesse sont en avance par rapport au reste de la profession, relativement peu impliqué dans les combats. Vigilance cependant, car il faut encore que les syndicats aient tous les enjeux en tête et ce n’est pas toujours le cas : on est toujours tenté de verser du côté de la peur plutôt que de l’action. Le mieux, c’est encore de se faire sa propre opinion.

Car si je devais résumer ce billet, je ne dirais qu’une seule chose : intéressez-vous au sujet. Faites-vous entendre. Parlez-en sur votre blog, sur les réseaux sociaux. Ne vous contentez pas de suivre en bons moutons les propagandes entendues ici ou là : lisez les textes, comprenez-les surtout, prenez le temps. Demandez-vous en quoi l’industrie vous protège, et si elle vous protège tout court. Faites-vous votre propre opinion. Sachez faire la différence entre les éditeurs — la plupart font un travail remarquable — et les lobbies de l’industrie, les actionnaires, les politiques. Sachez faire la différence entre l’auteur et l’ayant-droit — voyez comment parfois ces deux figures se combinent, et comment tout n’est jamais tout noir ou tout blanc. Je sais, c’est dur — les temps le sont au moins tout autant — et un article comme celui-ci implique forcément une dose d’exagération binaire. D’expérience, c’est aussi la seule façon de faire réagir notre profession. N’écoutez pas ceux qui disent que nous sommes tous dans le même bateau : seul l’océan nous est commun. Il n’y a qu’à cette condition qu’à terme, nous nous ferons entendre, et que nous pourrons enfin parler en notre nom propre.