Pourquoi le changement des conditions de monétisation des vidéos chez YouTube n’est pas anodin

Erratum du 5 septembre 2016 : Google n’a pas changé ses conditions de monétisation, celles-ci datent en réalité de 2015 et l’emballement des réseaux sociaux m’a induit en erreur (c’est de ma faute, j’aurais dû vérifier cette info). Seul le système de notification aux vidéastes change. Google propose également pour les « victimes » de ces démonétisations de faire appel plus facilement. Cet article aurait donc dû être écrit plus tôt. Reste que l’essentiel de ce billet, qui porte moins sur les changements que sur la nature même des critères de monétisation des vidéos, demeure valable.

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Concrètement, qu’est-ce qui change pour les vidéastes qui publiaient jusqu’ici leurs vidéos sur YouTube ? Rien. Mais on ne parle pas d’éditorialisation, encore moins de censure. Ces vidéos pourront continuer à être publiées, et Google n’y fourrera pas son nez — sauf bien sûr si vous avez eu la très mauvaise idée d’utiliser une portion, même infinitésimale ou à des fins d’illustration, d’une œuvre sous copyright, mais c’est une autre histoire que le robocopyright de YouTube vous racontera mieux que moi.

Certes, YouTube a modifié ses conditions d’utilisation. Certes, ces modifications ont mis en émoi la communauté des créateurs. Mais pour le moment, il n’est pas question de restreindre la liberté de création — mais ne vous en faites pas, ça viendra. Il s’agit seulement de restreindre les conditions de monétisation d’une vidéo — la fameuse « YouTube Money » qui rémunère les vidéastes en fonction du nombre de vues de leurs créations, et donc de pages de publicité affichées. Je les recolle ici :

» Consignes relatives aux contenus adaptés aux annonceurs

Les contenus adaptés aux annonceurs sont des contenus destinés à tous les publics. Il s’agit de vidéos ne comportant pas ou peu de contenu inapproprié ou réservé aux adultes dans leurs images, leur miniature ou leurs métadonnées (comme le titre). Si une vidéo présente du contenu inapproprié, elle est généralement humoristique ou liée à l’actualité, et a été créée dans l’objectif de divertir ou d’informer les internautes (et non de les offenser ou de les choquer).
Le contenu autorisé sur YouTube conformément aux règles YouTube n’est pas nécessairement adapté pour la publicité Google. Le règlement du programme de Google fournit des recommandations supplémentaires sur les contenus pouvant être monétisés. Les annonceurs disposent également de leurs propres standards et exigences en matière de contenu.

Contenus considérés comme étant inappropriés pour la publicité

Les contenus considérés comme « non adaptés aux annonceurs » incluent, entre autres :

  • les contenus à caractère sexuel, y compris les scènes de nudité partielle ou d’humour à caractère sexuel ;
  • les contenus violents, y compris les images de blessures graves et d’événements liés à de l’extrémisme violent ;
  • les contenus comportant du langage inapproprié, y compris le harcèlement, le blasphème et le langage vulgaire ;
  • les contenus faisant la promotion de drogues et de substances contrôlées, y compris la vente, la consommation et l’abus de ce type de produits ;
  • les contenus traitant de sujets et d’événements controversés ou sensibles, tels qu’une guerre, un conflit politique, une catastrophe naturelle ou une tragédie, même si des images choquantes ne sont pas diffusées.

Comme je l’ai dit plus haut, ça ne change rien pour les créateurs. Rien du tout. Ils pourront continuer de créer ce qu’ils veulent et de le publier (pour le moment). Sauf que… sauf que… Évidemment, je ne prendrais pas le temps d’écrire un mot pour vous dire que rien ne change. Parce qu’en réalité, ça change pas mal de choses. Et surtout, ça dit pas mal de choses.

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D’une part, ça veut dire que certains vidéastes qui comptaient sur les revenus de leur activité peuvent désormais aller se faire cuire un œuf (dont on dit qu’il ne faut jamais les mettre tous dans le même panier, la situation en fait bonne illustration). Mais ça, ce n’est pas le plus important.

Le plus inquiétant, c’est que les médias mettent de plus en plus en avant l’activité de YouTuber comme un « métier », c’est à dire une activité rémunératrice. Les mômes n’ont que ça en tête quand ils créent leur chaîne de blagues à deux balles, les millions de vues et la piscine qu’on creusera dans le jardin des parents avec la YTMoney. De véritables réseaux d’exploitation se sont créés, via notamment des agences qui gèrent la notoriété des vidéastes les plus regardés, autant dire que ça peut rapporter du pognon et créer les stars qui peupleront demain vos écrans de télévision et de cinéma — ce qui en rapportera encore davantage. YouTube s’est imposé comme une plateforme de découverte de « talents », et puisque seul l’argent appelle l’argent, il y a fort à parier que les nouveaux (et les anciens échaudés) YouTubers se censureront. Qu’ils iront là où ils peuvent lever de l’argent. Les thèmes abordés se restreindront à ceux autorisés par les conditions de monétisation. Ce n’est pas de la censure, non, puisque la liberté de création en elle-même n’est pas impactée. Mais c’est de la soft censure. De la censure induite, intériorisée par les créateurs. On sait que suite aux révélations de Snowden, les internautes s’autocensurent par peur d’être « fichés ». Désormais cette censure intériorisée gagne du terrain, et son soft power touche désormais au portemonnaie des créateurs. Bien joué, Google. Bien joué le monde entier aussi, qui a vendu son âme aux publicitaires et au marketing.

Alors qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire qu’invariablement, même si évidemment les vidéastes intègres continueront à faire comme si de rien n’était, le contenu général produit va sans doute s’autoniveler vers le bas, par effet de contamination, privilégier les sujets légers abordés de manière légère et rigolote, oui, c’est vrai qu’il est difficile de parler des violences post-électorales au Gabon d’une façon enjouée et détachée. Cela prouve néanmoins plusieurs choses.

  1. Nous dépendons beaucoup trop du modèle publicitaire. C’est une mauvaise chose. Une TRÈS mauvaise chose, parce que cela induit que nous vendons notre pouvoir de création à des firmes privées (et américaines, ce qui suggère fatalement une certain dose de puritanisme et d’entertainment — il n’y a qu’à voir les conditions de créations des couvertures d’ebooks pour Apple)
  2. Le soft power que nous subissons est énorme, et il influence notre manière de créer, directement par autocensure ou indirectement par effet de contamination — les vidéos les plus vues, et donc les plus monétisées, influencent nécessairement les créateurs qui veulent les imiter.
  3. Nous avons besoin d’inventer de nouveaux modèles, indépendamment du modèle publicitaire, et c’est urgent. Le crowdfunding m’a toujours semblé être une bonne option — plus honnête et moins contraignante que la publicité.
  4. Nous aurions aussi grandement besoin d’une plateforme de diffusion libre, collaborative, décentralisée et sans publicité, sur le modèle de Framasoft. Le problème : c’est un investissement titanesque. Mais c’est une urgence capitale.

Qu’est-ce qui change, donc ? Rien, et tout à la fois. C’est juste une preuve supplémentaire de la direction qu’emprunte le train que nous pensions conduire alors qu’en réalité ses commandes sont des jouets. Les véritables commandes sont pilotées par des industries qui, loin de se préoccuper de la liberté de création, mettent tous leurs efforts à satisfaire des annonceurs publicitaires. Ne nous leurrons pas. Il y a là aussi un combat à mener : celui qui consiste à repousser la colonisation/invasion de nos imaginaires par le marketing.

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4 pensées sur “Pourquoi le changement des conditions de monétisation des vidéos chez YouTube n’est pas anodin”

  1. Intéressant tout ça.
    Je pense que même si on ne verra pas trop la différence, ce geste de youtube est significatif. Certes, le mimétisme est déjà de rigueur entre youtubeurs et l’autocensure est déjà présente, ne serait-ce que pour ratisser large et engranger des vues.
    Tant qu’on peut se prévaloir d’un nombre de vues conséquent, monétisé ou non, on pourra s’en servir comme argument auprès d’un diffuseur pour démontrer le potentiel d’un projet, d’un concept ; l’idée de laboratoire pour tester et découvrir de nos talents comme tu l’as évoqué.
    Les problématiques 3/ (sortir du modèle publicitaire) et 4/ (hébergement indépendant) sont d’autant plus d’actualité 🙂

  2. « On ne verra pas trop la différence », c’est peut-être bien là le problème: on est dans la métaphore de la grenouille qu’on ébouillante à petit feu. Au fur et à mesure que les CGU des grands distributeurs évoluent, il y a de moins en moins de place pour des projets un peu innovants, un peu edgy.

    Et tant que ces grands distributeurs restent hégémoniques – quelle alternative à YouTube pour partager des vidéos? – ces projets resteront dans l’ombre. La promesse d’Internet, c’était que tout le monde pouvait devenir diffuseur, mais de plus en plus, le modèle est à la centralisation. C’est peut-être aussi ça qu’il faudrait revoir.

  3. C’est une putain de blague c’te réforme…
    Déjà qu’on peut plus mettre de musique, maintenant ça
    Ben j’espère qu’ils vont bien se casser la gueule.
    Tout le monde va venir à Dailymotion ou un nouveau moteur fin bref,
    j’espère qu’un riche patron/dev le fera et qu’on mette bien à doigt à you tube/google

  4. J’ai vu passer une vidéo sur Diaspora* (facile à trouver en cherchant « Internet en 2025 ») qui touchait exactement à cette dynamique du pseudo-gratuit, qui n’est finalement qu’un support à pub.

    Et j’ai rêvé aussi d’une plateforme de diffusion (car la distribution-diffusion, c’est le nerf de la guerre, je l’ai toujours dit) libre, à but non-lucratif… qui ferait à la fois concurrence aux sites de piratage et aux sites commerciaux. Mais ça demanderait des compétences techniques que je suis loin d’avoir… Pour l’investissement financier, il y a toujours des solutions : le sociofinancement, en effet, et aussi la participation des utilisateurs, ou du moins des vendeurs, via la rétention d’une portion de l’argent échangé. C’est ce que font d’ailleurs les sites commerciaux; la différence, c’est que ce pourcentage est calculé pour faire le maximum d’argent, et pas seulement pour couvrir des coûts plus ou moins fixes.

    Pour ce qui est du modèle alternatif au modèle publicitaire, je continue pour ma part à soutenir le bon vieux modèle de la vente. Peut-être que c’est du conservatisme, mais, à titre de consommatrice, j’ai toujours plus tendance à bien vouloir payer pour un produit/service spécifique, qu’à donner de l’argent pour une soi-disant bonne cause. Je ne suis pas contre le sociofinancement en soi, au contraire, mais je crois qu’il devrait se limiter à des projets d’utilité publique. Une plateforme de diffusion ouverte à tou-te-s, par ex, est pour moi de l’utilité publique… Le roman d’un auteur, non. Un manuel d’éducation populaire, déjà, c’est autre chose. La frontière est fine, c’est clair, et je ne dis pas que l’art en général n’est pas d’utilité publique. Mais un énième livre de fiction est-il indispensable au patrimoine mondial? (En tout cas, pas à priori, or le sociofinancement fonctionne sur le concept d’à priori.) Bref, le débat est ouvert, mais c’est du moins ma position.

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