Pour quoi faire ?

Je ne sais pas si c’est la chaleur qui s’abat sur Berlin ou la période de l’année, mais je ne suis pas très productif ces derniers jours. Pour quelqu’un qui se définit entre autres par sa force de travail, ça la fout mal. Normal donc que j’en tire une certaine culpabilité. Mon métier ne m’impose certes pas de contraintes d’horaires ou de présence au bureau, mais il ne m’autorise pas vraiment de vacances non plus : je suis toujours entre deux eaux, et même pendant les périodes de vacances officielles, je reste en alerte, le crayon à la main. Une situation dans laquelle doivent se reconnaître à peu près tous les auteurs sur cette planète. 

N’empêche, je suis ennuyé par ce sentiment de culpabilité. Ce que je ressens — bien malgré moi — me met en colère, d’autant que je n’arrête pas d’y penser. Pourquoi devrais-je me sentir coupable d’arrêter de courir ? En ce moment, je marche. Pire, je déambule. Les yeux rivés sur un livre, puis sur le suivant, je dévore les classiques. Des voix me consolent en m’assurant que la lecture fait aussi partie du métier (ce avec quoi je ne peux qu’être d’accord, un auteur est d’abord quelqu’un qui a lu et qui lit). Mais c’est une manière détournée de me dire que même pendant que je me détends, je suis en réalité en train de travailler. Peut-être que je n’ai pas envie de travailler. Peut-être que j’ai simplement envie de vivre, sans me préoccuper de savoir si je travaille assez, ou suffisamment bien, pour avoir le droit d’exister au sein de cette société. Pourquoi croyez-vous que je soutiens l’instauration d’un revenu inconditionnel d’existence ?

Parce que la création n’est pas encore considérée comme un vrai travail. C’est une occupation, un hobby, quelque chose qui n’est pas vraiment sérieux tant qu’on ne vend pas ses livres par palettes entières. C’est une source d’anxiété aussi, pour soi et pour ses proches. Va-t-on être « capable » de subvenir à ses besoins et à ceux de ses enfants (une question que je me pose forcément en ce moment) ? Ne ferais-je pas mieux de reprendre un travail à plein temps ? Notre vie est vécue par couches de responsabilité successives. Si l’on ne choisit pas le bon moule, c’est qu’on est un doux rêveur, un fainéant ou un assisté. En l’état, je peux difficilement m’opposer à ces critiques. C’est le reflet que me renvoie le miroir en ce moment.

Je ne suis pas le seul à trouver cette façon d’exister stupide. Nous sommes des millions à en avoir l’intuition, quelquefois sans même savoir ce qui nous gêne, nous dérange, nous démange. On sacrifie sa vie à courir après l’argent, à craindre les fins de mois (qui commencent quelquefois dès le début) et les petits chefs à l’humeur incertaine, et le pire c’est qu’on sait que quelque chose ne tourne pas rond, que cette organisation se mord la queue, mais il est difficile de faire le choix délibéré de s’en détourner. D’autant que celle-ci est bien faite : elle table justement sur notre culpabilité et notre frustration pour faire tourner ses engrenages. Une société dans laquelle tout le monde serait heureux n’enrichirait personne, du moins pas en l’état actuel.

Je me plais à imaginer ce jour où je n’aurais plus besoin de m’excuser d’écrire, de raconter des histoires, d’en inventer d’autres juste pour mes enfants. Dans ce monde, tous pourraient exister de façon inconditionnelle sans finir sous un pont ou dans un foyer pour handicapés mentaux. Quelles tortures nous nous infligeons, alors que nous n’avions rien demandé…

3 pensées sur “Pour quoi faire ?”

  1. Le mode de vie capitaliste occidental est fondé (entre autres) sur la pression permanente qu’il inflige aux chanceux couillons qui en « jouissent ». Si vous n’exercez pas une activité qui génère des revenus et de l’argent, vous n’êtes qu’un loser, un parasite, un profiteur qui vit au crochet des autres. Si vous n’avez pas de gosses, vous n’êtes qu’un égoïste égocentrique (homosexuel peut-être même !) qui refuse de renouveler les ressources du système, de fournir de nouveaux consommateurs exploitables par tous les moyens. Si vous vivez selon des principes d’économie et d’écologie, vous n’êtes qu’un bobo-gaucho irresponsable générateur de chômage et de pauvreté. Si vous êtes contre le nucléaire et le pétrole, vous n’êtes qu’un cinglé prônant le retour à la bougie et à la calèche… Nous sommes entrés dans l’ère du fascisme intellectuel et de la dictature de la performance et du bankable. Et pendant ce temps, on crève d’indigestion d’anxiolytiques et d’antidépresseurs. Il n’y a plus de place pour la rêverie, l’introspection, la réflexion. Il faut sans cesse s’agiter dans tous les sens, hurler, trépigner, s’indigner pour prouver qu’on est dynamique, qu’on est dans le coup.

    Les artistes, auteurs, musiciens, acteurs ne sont reconnus que lorsqu’ils rapportent de l’argent. Nous avons appliqué aux Arts les principes nauséabonds de l’industrie : productivité, rentabilité, marketing… Comme si la qualité d’un livre, d’un disque, d’un film pouvait entrer dans des grilles d’évaluation digérées à grand coup de macros Excel… On voit le résultat : Zemmour et Trierweiler en tête de gondole à la FNAC « meilleures ventes » de l’année. Le triomphe de la société du spectacle. 

    En face de ce système, il y a quelques âmes libres, quelques personnes qui sont entrées en résistance pour essayer de montrer qu’un autre monde est possible. Leur tâche est évidemment colossale, d’autant qu’elles sont peu nombreuses et qu’elles n’ont pas accès (ou rarement) aux médias. Changer les mentalités et le regard des gens sur ce qu’ils considèrent comme acquis et gravé dans le marbre est un travail de longue haleine, un boulot sans fin, épuisant. Vivre votre vie selon vos principes plutôt que ceux imposés par la masse vous exposera toujours à la vindicte et au jugement. Et le jour où vous cèderez, vous prouverez alors à « ceux d’en face » qu’ils avaient raison et qu’il n’y a pas d’autre façon de vivre heureux que de suivre la voie qu’ils vous montrent. 

    Je croise aujourd’hui des gens qui préfèrent prendre un congé sabbatique plutôt qu’une promotion. Je rencontre des personnes qui plaquent des « boulots en or » (pondre des Powerpoint débilitants toute la sainte journée) pour s’enfermer dans un grenier et écrire des histoires qui ne seront probablement jamais publiées. Je discute avec des jeunes titulaires de Bac S qui s’inscrivent en pâtisserie (mon Dieu, quelle horreur, un artisan dans la famille !) parce que c’est leur rêve. Et je lis des blogs comme le vôtre (et bien d’autres) qui m’inspirent et me réconfortent, parce qu’ils prouvent que tout n’est pas encore fichu. Sans être « bankable », tous les gens que je viens de citer changent les choses petit à petit, souvent sans s’en rendre compte.

    Alors bottez-lui le cul à votre culpabilité ! Installez-vous à la terrasse d’un café et écoutez les gens autour de vous. Lisez. Mettez un disque. Sortez voir une expo. Buvez une bonne bouteille avec des amis. Laissez-vous aller à la liberté et, pourquoi pas, à la paresse ! J’ai cette citation de Lafargue qui me vient à l’esprit : « Si, déracinant de son cœur le vice qui la domine et avilit sa nature, la classe ouvrière se levait dans sa force terrible, non pour réclamer les Droits de l’homme, qui ne sont que les droits de l’exploitation capitaliste, non pour réclamer le Droit au travail qui n’est que le droit à la misère, mais pour forger une loi d’airain, défendant à tout homme de travailler plus de trois heures par jour, la Terre, la vieille Terre, frémissant d’allégresse, sentirait bondir en elle un nouvel univers… »

    Demain, après-demain, la semaine prochaine, quand vous en aurez envie, il sera toujours temps de vous réinstaller devant votre MacBook ou votre bloc-notes et de faire le métier que vous aimez : écrire. Car croyez-moi, loin de la médiocrité crasse qui sévit dans des milliers de bureaux à travers le monde, l’écrivain est probablement bien plus utile à l’humanité que ne le seront jamais ces armées de cadres supérieurs suffisants qui tapissent les murs de leur cage dorée de diagrammes circulaires et de courbes des ventes. Hauts les coeurs !

  2. Vivant une partie de ma vie dans la matrice Excel des bullshit jobs, je suis obligé de venir appuyer le commentaire de David. Pour en avoir discuté avec un collègue encore récemment, on sent bien qu’il n’y a pas assez de travail pour tout le monde en France, y compris pour ceux qui bossent. Les 35h sont une utopie, on devrait être à 25 ou moins.

    Et du coup, par vase communicant, soulager et permettre aux salariés des petites PME de bosser moins puisque ce sont eux qui subissent tout le poids du « vrai » travail, celui qui sert à produire des trucs un peu concrets sans les avantages des grosses boites et avec ce satané point au delà duquel ils ont peur de recruter vus les emmerdes.

    Le revenu minimum semble une évidence si on analyse un peu de quoi sont fait une grosse majorité de jobs aujourd’hui qu’il faudrait supprimer.

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