Pourquoi pirater un livre quand on peut l’acheter ?

Je ne suis pas partisan des solutions simples : la réalité est souvent beaucoup plus nuancée, et les questions compliquées amènent souvent des réponses compliquées — voire carrément impossibles à traduire de façon intelligible. Nos motivations sont perpétuellement floues. Elles sont le fruit de notre raison, bien sûr, mais aussi de nos affects et de notre vécu. Et quand il est question du piratage, notamment de livres (mais cela pourrait tout aussi bien s’appliquer au cinéma et à la musique), la tentation de trouver des explications mécaniques à un problème émotionnel me semble — a minima — risquée.

Dans un billet du 20 janvier publié par les Lettres Numériques, on avance cinq raisons qui pousseraient les utilisateurs à pirater leurs ebooks : l’indisponibilité (un livre n’est pas ou plus édité par l’éditeur historique, des pirates le numérisent et le mettent à disposition), des prix trop élevés, des DRM contraignantes (les verrous numériques qui empêchent l’utilisateur de transférer/copier librement son fichier), le manque d’intéropérabilité (la multiplication des formats propriétaires, qui ne fonctionnent pas d’une machine sur l’autre), et la mauvaise qualité de numérisation.

Je ne peux pas leur donner tort : ces cinq raisons sont tout à fait valables et pertinentes. Mais il me semble — et je me trompe peut-être — qu’il ne s’agit là que d’effleurer le problème, de s’en tenir à l’enrobage extérieur et pas aux motivations profondes des pirates. Ces cinq raisons sont des raisons « officielles », c’est-à-dire des prétextes élégants derrière lesquels on peut se cacher, et quelque part se donner bonne conscience.

Car je pense qu’au fond, il existe une raison au piratage qui n’est jamais abordée de la bonne manière : le fait qu’en tant que créature physique et sensible (je pars du principe que tous mes lecteurs en sont), on ne veuille tout simplement pas payer pour un contenu dématérialisé. Ce ne serait pas une volonté militante, mais simplement un constat intériorisé, presque inconscient. La plupart des pirates informatiques n’envisageraient pas de voler un livre dans une librairie : c’est donc bien qu’il est avant tout question d’un format plus que de l’œuvre concernée — indépendamment de sa qualité intrinsèque et de la valeur que le lecteur/acheteur place dans sa création/conception. Car c’est bien là le drame : on se trompe à considérer que les pirates n’ont aucun respect pour les œuvres et leurs créatrices-teurs. C’est d’ailleurs souvent l’amour que l’on porte à une œuvre de l’esprit qui pousse au téléchargement illégal — et il n’est pas rare, quand ces œuvres ne correspondent pas à des goûts personnels, qu’elles ne soient tout simplement pas « consommées ».

Le problème, si j’ose le formuler ainsi, c’est que nous avons des mains, des yeux, une bouche, un nez : en tant que créatures douées de sens et de capacités perceptives, nous considérons en priorité que la valeur réside dans la matérialité et le caractère unique d’une chose ou d’un acte. Or, télécharger un livre, ce n’est ni plus ni moins qu’en faire une copie 100% conforme à l’original. Personne n’est privé de la copie originelle — ce n’est donc pas un vol, c’est pour cela que l’on parle de contrefaçon —, et la copie ne diffère en rien des milliers d’autres copies qui en seront faites. Pareil pour le livre papier industrialisé, me dites-vous ? Je n’en suis pas certain. Par exemple, en librairie, je regarde toujours les autres exemplaires de la pile : je choisis celui qui me « parle » le plus, qui est le moins abîmé aussi. Quand j’ai deux exemplaires strictement identiques d’un livre dans ma bibliothèque, je choisirai de garder celui qu’une personne chère m’a offert, ou celui avec lequel j’ai découvert l’œuvre plus jeune et que j’ai relu depuis (la valeur sentimentale de l’objet). La copie numérique est imperméable à cette personnalisation forcée — même imaginaire — de l’objet. Elle n’existe d’ailleurs même pas tant qu’elle n’est pas effectuée — elle est une création permanente.

La question du statut de l’œuvre immatérielle est donc cruciale si l’on veut comprendre le phénomène du piratage. Et nous ferions bien de nous y pencher si nous voulons que les artistes et ceux qui les épaules trouvent de quoi se rémunérer dans les temps dématérialisés qui s’annoncent. Faire œuvre de pédagogie ? Peut-être, mais je crains que ce soit inutile et surtout ronflant.

Nous devons trouver un moyen de mieux impliquer nos lecteurs, de les emmener avec nous et de les obliger à accompagner directement le processus de création — pas en tant que co-créateurs, plutôt dans le sens d’une implication morale. L’immatériel a-t-il une valeur ? En tant que tel, j’ai envie de dire que non. Ce que nous achetons en numérique, c’est un peu de l’âme d’un auteur. Et si je ne connais rien de ce dernier, si je ne me sens pas à la fois responsable et redevable de son travail, alors il y a peu de chances que j’accorde de la valeur à son âme, et au produit de celle-ci.

Vous aimez ce que vous trouvez sur Page42 et vous voudriez me donner un coup de main ? Ça tombe bien, Tipeee est là : à partir de 1€/mois, vous pouvez devenir mécène du site et avoir accès à des contreparties exclusives, sans compter la satisfaction de continuer à visiter ce blog en sachant que vous y êtes un peu pour quelque chose. C’est pas chouette, ça ?

6 pensées sur “Pourquoi pirater un livre quand on peut l’acheter ?”

  1. Tout à fait d’accord avec ta conclusion : dans mon rapport à la culture numérique (le livre, mais aussi les films/séries et musique), ce qui devient de plus en plus capital n’est plus vraiment de payer une contrepartie à l’acquisition d’un bien, mais de s’assurer que la création peut bien se faire dans de bonnes conditions matérielles (autant du point de vue de l’auteur que des autres métiers qu’impliquent l’édition). Et donc j’ai beaucoup plus envie de donner mon argent pour rémunérer des auteurs indépendants, ou de petites maisons d’édition numériques qui n’essaient pas de piéger les lecteurs avec des DRM ou des prix trop élevés.

    Et une remarque en passant, suite à ce passage de ton article :

    > La plupart des pirates informatiques n’envisageraient pas de voler un livre dans une librairie : c’est donc bien qu’il est avant tout question d’un format plus que de l’œuvre concernée — indépendamment de sa qualité intrinsèque et de la valeur que le lecteur/acheteur place dans sa création/conception.

    Je trouve qu’on parle beaucoup du « piratage » d’ebook pour désigner des gens qui n’ont pas acheté l’ebook qu’ils sont en train de lire. Mais on ne renverse jamais la perspective en se demandant combien de gens ont réellement payé le livre papier qu’ils sont en train de lire ? (mon expérience personnelle me laisse penser que ce n’est pas tant que ça)

  2. Après, je ne sais pas du tout à quel point ça concerne les pirates, mais il y a l’aspect cumulatif à prendre en compte dans le rapport avec les œuvres. On ne lis pas et on ne relis pas un livre de la même manière quand on sait qu’il y a une infinité de livres auxquels on peut avoir accès, même si on ne les lira jamais. La manière d’y entrer, de s’y plonger, d’accepter de s’y perdre fait qu’on attache plus ou moins d’importance au livre (et je ne fais pas de distinction entre numérique et papier). Le problème du piratage vient peut-être aussi, en partie, de difficultés à s’approprier (au sens intellectuel) les livres. Et il n’y a peut-être rien d’inquiétant, il faut juste le temps de réapprendre à lire, à accepter que chaque doit être une petite aventure. En écrivant ça, je pense aux multiples blogs de critique littéraire qui fleurissent ici ou là et qui reflète ces comportement de lecture. Que ces blogs existent c’est probablement une bonne chose (je suis parfois assez admiratif, c’est un boulot énorme, certains blogueurs connaissent vraiment bien leur sujet et sont d’excellents lecteurs)), mais n’empêche, ils joue bien souvent malgré eux à celui qui aura la plus grosse pile à lire. Et tout ça ce ne sont pas des phénomènes isolés les uns des autres et c’est lié à tout ce qui est dit dans l’article.

  3. ok pour le piratage mais pour moi, j’ai perdu le rapport a l’objet que tu decris. ( et je le vis bien, hein )
    j’ai une liseuse qui fume tellement elle me sert et si je me demande bien si je vais rouvrir un livre et pourtant, j’en ai un nombre incalculable sur mes etageres…
    j’ai une collection de plus de 1000 cd mais depuis combien de temps je n’ai pas inseré une galette dans un lecteur cd et en regardant recemment mon etagere a dvd, j’ai decidé de m’en debarasser car la, c’est pire, je n’ai meme plus de lecteur dvd, meme sur mon ordi.
    ce que je veux dire, c’est que ce phenomene de l’opulence de la culture accessible facilement, legalement et encore plus illegallement, me pousse a consommer sans conserver.
    premierement car il y a tellement a lire, voir, entendre que je trouve idiot de se cantonner dans une nostalgie des oeuvres que l’on a aimé.
    mes dvd en sont un bon exemple, des films que j’aime et que j’aurais plaisir a revoir mais au detriment d’autres tout aussi bon que je ne connais pas encore. donc revoir un film 10 fois ne presente plus d’interet pour moi.
    et deuxiement, le format numerique est devenu parfait pour moi.
    son interet est devenu evident pour moi quand il y a quelques années, j’ai vecu dans un petit studio par necessité et ou le fait de ramener ma collec de cd etait juste inenvisageable. je les ai donc converti en mp3 et ce fut la relevation ! 🙂
    tout comme les livres que je n’achetais deja qu’en poche pour leur prix et leur taille, la liseuse a fini de me convaincre de l’interet du numerique. et la, pareil, je ventile tout mes anciens livres papier a des amis, assoc qui debarassent mes etageres.
    pour etre honnete et aller un petit peu dans ton sens, je n’ai gardé qu’un livre particulier, celui qui m’a fait aimer la lecture que j’avais emprunter a ma bibliotheque quand j’etait gamin et dont j’avais gardé un souvenir particulier. le seigneurs des anneaux, en format encyclopedie et imprimé sur deux colonnes, soit une edition tres particuliere, que j’ai retrouvé apres de multiple recherche sur le net et chez un marchand de livres de collection sur le net et c’est le seul qui reste dans mon coeur 🙂
    et pour finir c’est grace au numerique que je t’ai decouvert, d’ou son interet indiscutable 🙂

  4. je complete mon precedent message rapidement, sur le piratage.
    depuis qu’il y a les soldes steam, je ne pirate plus de jeux video, depuis spotify, plus de piratages mp3, netflix, pour se faire suer a pirater ?
    donc, je suis convaincu qu’il faut un netflix du livre. je sais que ce n’ai pas la solution ideale pour les auteurs mais je pense qu’il vaut mieux un petit peu que rien du tout. j’ai bien conscience qu’une telle logique est inaceptable pour un auteur mais ont t’il actuellement d’autres choix ?
    et pour etre plus precis, les netflix de… spotify de… ressemble furieusement a la licence globale qui est la solution parfaite, a mon sens.
    de plus, les spotify de… etc… commencent a montrer leur limite de part, les exclusivitées liée au plateforme, et on l’on voit, telle serie sur telle plateforme et par sur un autre, ou l’on peut ecouter tel artiste sur spotify mais par sur dezeer et on recommence les meme erreur qui feront qu’on repoussera les gens a pirater.
    c’est pas bien de pirater mais il ne faut pas oublier que c’est tellement facile de le faire et j’ai l’impression qu’il commence a avoir une prise de conscience et une dynamique qui pousse les gens a payer, peu, certes mais payer pour une oeuvre ( c’est mon cas ) et il serait dommage de repousser les consommateurs vers les belles plages de la bay du pirate

  5. Je vais aller dans le sens de theo et koun. Personnellement, je n’ai jamais acheté beaucoup de livres papier non plus, donc le support n’a en rien changé mes usages. Je vais à la bibliothèque, j’emprunte à mes amis; rarement, je paie 1 ou 2 $ le bouquin pour des usagés. En numérique, malheureusement, les options sont plus limitées; le partage, même dans ton cercle privé, n’est pas encouragé. Je me demande donc si le « piratage » n’est pas simplement le pendant numérique de toute l’industrie d’occasion et de prêt qui se faisait sur le dos du papier. Perso, je n’ai jamais « piraté » de livre numérique, mais j’achète presque tout en promo, je chope les livres gratuits (en anglais, la stratégie de « loss leader » se fait beaucoup sur les premiers tomes, les prix sont aussi beaucoup plus bas en général) et, depuis que j’ai découvert la quantité de livres numériques (en français ET en anglais) que je pouvais emprunter gratuitement à ma bibliothèque, je me régale.
    Le deuxième point, indirectement soulevé par koun, c’est celui de la centralisation. J’ai l’impression d’être un disque brisé, je me répète, je suis sûre de l’avoir déjà écrit sur ce blogue, mais quand les gens piratent des livres gratuits fournis en 3 formats sans DRM, tu comprends que le problème n’est pas le prix, les verrous ou l’interopérabilité, mais simplement que les gens ne sont pas prêts à aller chercher 10 ebooks différents sur les 10 sites différents de leurs auteurs ou éditeurs; ils veulent tout au même endroit, à portée d’un seul clic. Si c’est un site pirate qui devient leur « fournisseur officiel » parce que les sites légaux n’assurent pas, alors c’est le début d’un cercle vicieux. Ce problème existe également pour le livre papier, avec la disparition des libraires traditionnels au profit des grosses enseignes où tu peux trouver au même endroit livres, musiques, films, matériel électro (et parfois plus, comme en supermarché). On ne veut plus aller dans 10 magasins différents pour trouver 10 produits différents, on n’a plus le temps, on n’a plus l’envie.

Les commentaires sont fermés.