Piratage : ma première expérience

Je me souviens assez clairement de ma première rencontre avec le « piratage » : je devais avoir 14 ou 15 ans (donc il y a 20 ans de ça, pour les deux du fond qui ne savent pas à quel point je suis vieux) et à l’époque, il n’y avait ni iTunes, ni Spotify, et pour tout vous dire il n’y avait même pas T411, c’est vous dire. On ne regardait pas de vidéos en ligne, pas plus qu’on écoutait de musique en streaming, parce que nos modems 56k auraient explosé : les disques, on les achetait ou on les empruntait à la médiathèque. Dans les années 90, le piratage, c’était plutôt du vol à l’étalage : en gros, tu piquais le CD chez ton disquaire. Ou alors un pote te le prêtait et tu le recopiais sur une cassette audio.

Mais les premiers graveurs de CD sont arrivés. Et il se trouve que j’avais un ami qui en possédait un, et cet ami en question s’est du jour au lendemain improvisé disquaire pour notre petit cercle. Je revois très bien le premier CD que je lui ai commandé : le tout premier album de Placebo. À l’époque, mon pote faisait les choses bien. Avec le CD, il t’imprimait une jaquette pour glisser dans la boîte, et il y avait même les titres des chansons au dos. Les graveurs travaillent à vitesse réelle, ce qui veut dire que si tu voulais graver un album de 50 minutes, eh ben… ça te prenait 50 minutes. Du travail d’artisan, quoi. Mais du piratage quand même. Il tenait la liste des albums qu’il possédait, et la mettait régulièrement à jour.

Comment il s’y prenait sans un internet digne de ce nom ? C’était tout une combine. Il connaissait quelqu’un qui travaillait dans une fac, et qui avait accès à des ordinateurs qui possédaient des disques durs de plusieurs gigaoctets. En 1996, c’était dingue d’imaginer ça, parce nos ordinateurs n’avaient souvent que quelques centaines de mégas et qu’on travaillait même avec des disquettes d’1Mo pour stocker nos documents. Alors ces ordinateurs à plusieurs gigas dont personne ne faisait rien, le pote de mon pote les mettait à contribution : il y copiait des CD. Des dizaines, des centaines de CD, que d’autres venaient ensuite récupérer à la source pour être « redistribués » par des voies plus ou moins légales. D’autres, dont mon pote. Un tribunal appellerait ça de la contrefaçon.

Dans un ménage quelconque il y a quelques années, j’ai jeté ce CD (et avec lui les autres qu’il m’avait gravés).J’avais pris un abonnement chez Spotify, puis chez iTunes Music, ça n’avait plus vraiment de sens de le garder. Je crois même que j’ai racheté l’album une poignée d’euros à la Fnac, dans un accès de faim de matérialité qu’on connait tous et toutes parfois. Avec le recul je regrette de l’avoir fait, parce que c’était quand même le témoin d’une époque et que je l’ai quand même écouté super longtemps – même avec la compression pourrie – et que quelque part cet album est le point zéro d’une longue histoire.

Cette histoire, on la partage un peu. C’est celle de notre rapport à la culture et à son partage, qui n’a plus jamais été le même depuis. Et toi, tu t’en souviens ?

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Photo d’illustration : Markus Spiske, via Unsplash

4 réflexions sur « Piratage : ma première expérience »

  1. Facile : j’ai jamais piraté de ma (longue) vie…
    Oui, j’ai enregistré sur K7 des morceaux entendus à la radio, mais c’était légal. J’ai aussi sans doute dupliqué des K7, mais c’était aussi légal : on payait le droit de le faire dans l’achat de K7 vierges…
    Et depuis, je ne l’ai pas fait non plus en ligne ou ailleurs. Certes je connais des « pirates » et ne les ai pas dénoncés, mais ne le fus pas moi-même… J’espère que ma peccadille ne sera pas jugée un cas pendable.

  2. Ouais, moi c’était plutôt il y a 14-15 ans… J’étais sur un forum anglo où tout le monde était fana de musique, que des trucs qui ne passaient pas à la radio. C’est ça qui est bizarre dans mon rapport à la musique, le rock surtout, c’est qu’il s’est beaucoup construit par l’écrit (et mon imagination). À la médiathèque de ma ville, ils étaient abonnés à Rock&Folk, mais il n’y avait pas de CD (ça, j’ai découvert en débarquant en région parisienne). Je voulais donc télécharger *comme tout le monde*, mais, en gros, je n’y comprenais rien. Je crois que j’ai réussi à choper une chanson sur LimeWire une fois, j’étais bien fière! J’ai l’air dans la tête, mais je ne sais plus le titre ni le nom du gars qui chantait ça. Quand j’étais à l’université, pirater, pour moi, c’était aussi mettre la main sur des trucs que va trouver ça même à Paris… du hip hop russe, de la musique de film polonaise… ou simplement des singles qui n’étaient plus en vente depuis longtemps (et non, je ne veux pas acheter tout l’album, merci).

    Donc, pour moi, c’est avant tout une question d’accessibilité… Les films, par ex, j’ai jamais piraté ça. Quand je vivais à Paris, j’avais un abonnement à la Cinémathèque française, c’était merveilleux. Si t’as un peu de temps, t’as tôt fait de le rentabiliser; énormément moins cher que le cinéma habituel, et t’as la diversité puissance mille en prime. Ici, il y a la Cinémathèque Québécoise. J’en ai moins profité (et là je n’ai plus du tout le temps), mais c’est un peu pareil. Et là, pour le coup, c’est l’inverse : les films un peu moins mainstream sont rarement accessibles via le piratage… Plein de fois, j’aurais voulu trouver des trucs introuvables, et ils l’étaient effectivement, introuvables… C’est pourquoi il faut une vraie politique légale d’accessibilité, parce que les sites pirates aussi sont soumis à la loi du marché, à leur façon.

  3. Je déteste le piratage, mais j’ai du y recourir lorsque l’offre légale n’existe pas (ou n’est pas disponible pour les résidents de mon pays).
    J’écoute et je recherche énormément de funk du début des années 80. Je possède une belle collection de vinyles importés que j’essaye de retrouver en MP3 (je n’ai pas le temps de les numériser correctement moi-même).

    Pour de nombreux morceaux il est tout bonnement impossible de les acheter légalement. La seule solution est d’écumer l’offre pirate pour retrouver ces pépites oubliées.

  4. C’est assez marrant, parce que cette question qui parait anodine provoque en moi une sensation assez désagréable. Je ne peux pas, je ne peux plus y répondre.

    Né au siècle dernier, mais pas de beaucoup (j’ai la vingtaine actuellement), j’ai toujours connu les ordis, et même internet. Mon père a bossé chez HP pendant quelques années, son intérêt pour les nouvelles technos a déteint sur moi.

    Tout ça pour dire que j’ai été très vite habitué à un monde où l’information est partagée, que ce soit légalement ou non. J’ai beau chercher dans ma mémoire, impossible de retrouver ce moment. Y’a des premières fois que je n’oublierais sans doute pas, des importantes comme des futiles.

    Mais le piratage est rentré dans mes habitudes avant même que je m’en aperçoive. Je ne compte plus le nombre de films, albums de musiques que j’ai téléchargés sur des sites peu louables. Je pirate plus souvent que je ne vais à la boulangerie. C’est dire. J’ai bien quelques souvenirs qui datent, l’époque de LimeWire, mais c’est tout.

    Et assez paradoxalement, je me souviens du premier album que j’ai acheté, et de tous les suivants. J’aime soutenir des artistes qui sortent du cadre classique, et ce malgré mes moyens modestes d’étudiant. C’est suffisamment rare pour que je tienne une liste à jour dans ma mémoire.

    Je ne sais pas si le piratage est mal, ou bien, mais ce que je sais, c’est que je vis avec comme les générations d’avant vivent avec la télé.

    Comme quoi, Internet a bien changé nos façons de voir les choses.

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