Peut-on séparer l’artiste de l’œuvre ?

J’ai publié hier un long article sur le racisme d’H.P. Lovecraft. Même si je m’attendais à des débats passionnés, je n’imaginais pas qu’ils puissent atteindre une telle intensité – et parfois même une telle violence. Le sujet passionne, il touche, il prend aux tripes, c’est un fait. J’ai moi-même construit une bonne partie de mon rapport à la lecture et aux histoires à travers les nouvelles de Lovecraft, et il est indéniable que sa prose a eu une influence sur moi : je comprends dès lors qu’insister sur cet aspect très problématique de sa personnalité puisse faire mal, heurter. Lovecraft est décevant parce qu’il ne nous laisse pas l’aimer dans son entièreté. Et c’est le postulat qu’une bonne partie des commentaires sur l’article d’hier, qu’ils soient amicaux ou insultants, soulevaient : dans un cas pareil, on doit détacher l’œuvre de l’auteur. En somme, on doit pouvoir profiter de l’histoire en toute innocence, sans obligation de connaître ou de s’intéresser à la personne qui l’a écrite. 

Je ne vous cache pas que j’ai un souci avec ça. Écrivant moi-même, je sais ce que je mets de moi dans chaque roman, dans chaque nouvelle. D’une part je ne crois pas qu’on puisse écrire quelque chose qui soit différent de soi, et qui ne reflète pas peu ou prou ce que l’on est au fond (l’œuvre comme miroir de l’âme). D’autre part, cela va souvent au-delà même du simple acte manqué : à titre personnel, je considère comme un jeu le fait de caser des « morceaux de moi » dans ma fiction, comme si je les y mettais à l’abri du temps qui passe. C’est une manière pour moi de figer certaines choses qui me sont chères. Et je suis certain que je ne suis pas le seul. Mais il n’est pas dans mon intention de démontrer par A + B quelque chose par le biais d’une « étude » dont je serais le seul cobaye. Grâce à l’article d’hier, on m’a pêle-mêle reproché mon manque de rigueur, mon parti pris, ma volonté de détruire, mon gauchisme latent et mon crétinisme : loin de moi l’idée de persévérer dans mes errements (en fait, si). Remarquez au passage qu’il aura fallu attendre presque 7 ans – je tiens ce blog depuis 2011 – pour que je m’y fasse insulter. Il aura fallu attendre que je parle du racisme avéré d’un auteur autrefois maudit et aujourd’hui chéri par la pop culture et le zeitgeist pour que je m’attire ces foudres.

Je vais donc poser le problème simplement, sans me lancer dans une grande histoire de la littérature et de la philosophie. Je pose le problème simplement, d’une façon que tout le monde pourra comprendre et réfléchir sans se plonger dans quatre siècles d’études littéraires et artistiques.

Partant du postulat qu’on peut séparer l’artiste de l’œuvre : donneriez-vous à lire à vos enfants un livre écrit par un pédophile avéré ?

Je ne donne volontairement pas de nom, car je ne veux pas déplacer le débat ailleurs : la question n’est pas de savoir si Lewis Carroll, Flaubert ou Nabokov étaient des pédophiles, pas plus que la question d »hier n’était de savoir si Lovecraft était raciste, ou s’il l’était moyennement, ou s’il l’était de manière acceptable considérant son époque. Lovecraft était raciste, c’est un fait, et nous ne referons pas l’histoire. Ici l’idée est de réfléchir à un postulat, pas à un cas précis : un pédophile qui, imaginons, a été condamné après avoir publié plusieurs romans jeunesse qui ont rencontré un certain succès, voilà. J’ajouterais même que l’auteur est encore vivant, qu’il nous est donc contemporain – afin d’éviter le phénomène de « piédestalisation » qu’apporte la postérité littéraire. Vous sentez-vous capable de mettre ces livres entre les mains de vos enfants ? En somme, vous sentez-vous capable de séparer l’œuvre de l’artiste ?

C’est une simple question, et j’imagine que certains (j’emploie à dessein le masculin) d’entre vous répondront par la positive. J’aurais pu demander si vous accrocheriez volontiers une aquarelle d’Hitler dans vos toilettes, mais puisque question ignominie on fait difficilement pire qu’Hitler, ma question serait biaisée. Je crois qu’elle mérite d’être posée en ces termes, et puisqu’apparemment le racisme semble aussi facilement pardonnable, autant monter de plusieurs barreaux sur l’échelle de l’ignoble.

Pour ma part, je ne vous le cache pas, j’aurais du mal.

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Image d’illustration : Neuschwanstein (aquarelle), par Adolf Hitler

19 réflexions sur « Peut-on séparer l’artiste de l’œuvre ? »

  1. Cela tombe bien que tu reparles de cela, car tu m’as fait gambergé hier. Cela me redonne l’occasion, à moi aussi, de préciser ma réflexion.
    Personnellement, mon avis est clair : l’oeuvre n’est PAS l’artiste. Ce n’est pas parce que l’artiste est pourri que l’oeuvre l’est. Les corrolaires sont tout aussi vrais : ce n’est pas parce que l’artiste est quelqu’un de bien que son oeuvre est bonne. Ce n’est pas parce qu’une oeuvre est pourrie que son auteur l’est aussi (des raccourcis qu’on voit pourtant souvent dans la bouche ou sous la plume de certains critiques).
    Y a-t-il parentalité ? Evidemment : il y a de toi dans tes écrits, de moi dans les miens, tout comme ton gosse a reçu ton ADN et ton éducation. Et pourtant, ton fils n’est pas toi, non plus. Je ne vais pas jeter la pierre au gamin pour les fautes de son père. Je l’ai déjà dit dans mon commentaire d’hier : il y a une flopée d’artistes dont j’admire le talent et le travail en tant que professionnels, même si certains sont d’odieux connards dans le privé. Je ne vois pas en quoi l’un empêche l’autre. Et, là encore, le corollaire fonctionne : il y a des gens fabuleux, profondément bons, qui produisent des œuvres qu’on pourrait mettre au feu sans état d’âme.
    Cette sorte de peur de la « contamination » présuppose que celui qui reçoit l’oeuvre n’a aucun sens critique. Tu as le droit d’être inquiet quant aux lectures de ton enfant, mais enfin… va-t-il devenir raciste en lisant l’oeuvre de Lovecraft ? S’attaquera-t-il plus tard à des gamins parce qu’il aura lu la prose d’un pédophile ? Je n’y crois pas un instant.
    Je suis un lecteur : je lis des livres, je les apprécie ou pas, en fonction de ma personnalité, de mon acaractère, de mon vécu, de mon sens critique. Et je doute qu’on puisse se bâtir de façon complète en triant les auteurs qu’on étudie selon des règles de bienséance.
    M’enfin, ce n’est que mon avis.

  2. donneriez-vous à lire à vos enfants un livre écrit par un pédophile avéré ?
    Sans hésitation, je n’aurais strictement aucun problème à donner à mes enfants un livre écrit par un pédophile avéré. A la seule condition que l’oeuvre vaille le coup d’être lue.

    Je n’ai volontairement pas précisé en quoi l’oeuvre vaut le coup d’être lue, les raisons peuvent varier:
    - l’oeuvre est divertissante et n’est pas forcément le reflet de la vie de l’auteur
    - à des fins éducatives, (tu vois les extraits de textes nazis qu’on étudie en début de collège ?)

    Je te retourne la question: tu laisserais tes enfants lire / regarder les « Tintin » de Hergé ? 🙂

  3. donneriez-vous à lire à vos enfants un livre écrit par un pédophile avéré ?

    la réponse est oui…

    je lis, et j’aime et je diffuse des bouquins sans me préoccuper de leurs auteur/e/s, dès lors que le contenu est de qualité… et « adapté au lectorat »…

    ce qui signifie que, si l’auteur prône (plus ou moins ouvertement) l’amour « libre » entre adultes et enfants, ça sera évidemment non !!

    « avéré » ne signifie pas « assumé et militant » : on peut avoir été condamné pour des agissements qui ne sont aucunements présentés comme positifs dans ce qu’on écrit…

    par contre, un auteur ouvertement et activement prosélyte de ses opinions, le problème est évidemment différent… 😉

  4. Non.

    Même si le contenu est de qualité, je ne mets pas ça dans les mains de mon enfant. Un auteur met de lui dans ses écrits. En sachant qu’il est pédophile, misogyne ou raciste, son oeuvre va prendre une toute autre dimension. Elle est contaminée. Peu importe qu’elle soit grandiose, géniale, elle est contaminée. Il faut savoir pour diminuer la contamination. Il faut avoir conscience que cela peut laisser une trace, que l’on peut être contaminée par les idées abjectes qui peuvent traîner en nombre, super visible ou discrètement, cachées derrière une métaphore ou une autre image.

    La lecture nous construit. Elle nous aide pas simplement à améliorer notre vocabulaire. J’ai assimilé des choses sans m’en rendre compte. Aujourd’hui je m’indigne de ses choses mais à l’époque j’aurais bien aimé qu’un prof ou un membre de ma famille vienne me dire, attention ma chérie tu lis quelque chose qui a été écrit par un pédophile ou un raciste. Et d’ailleurs j’assume le fait que je ne peux plus lire certains auteurs en sachant cela. Tant pis si ce sont de génies… et puis zut être un génie n’excuse pas tout.

    Alors non mon enfant ne lira pas le livre d’un auteur abject. Et lorsqu’il sera plus âgé, qu’il étudiera certains ouvrages en classe, je me ferais un plaisir de lui parler de l’auteur avant afin qu’il ne puisse pas utiliser l’excuse de l’ignorance, qui est quand abusé quand l’artiste est mort. A lui ensuite de prendre la décision s’il le lit ou non.

  5. Peut-on séparer la vie de l’artiste et son œuvre ? Peut-être pas, mais dans le cas complexe de H.P.L., n’y voir que du racisme est d’une assez grande stupidité (ou alors c’est que l’on lit mal, à vous de voir…) Par ailleurs toute cette polémique merdeuse me fait penser que nous sommes à une époque où le zeitgeist conduit de plus en plus de gens à se chercher des figures de proue moralement probe. Hors le problème de la morale est qu’elles est l’instrument des faibles et des religieux. Et en terme d’art autant que de connaissances, la morale, c’est de la merde non pertinente.

    Je ne peux m’empêcher d’y voir un retour en arrière à une certaine forme de puritanisme (idiot) issus directement d’un féminisme victimaire provenant tout droit des USA avec en figure de proue des illuminées comme Andrea Dworkin ou Catherine Mc Kinnon. Pour les plus courageux, allez googler ces noms, pour voir…

    Ne voir « que » le racisme de Lovecraft est un raccourcie mental désolant pour une œuvre qui est finalement assez universelle et qui traite surtout de la place (insignifiante) de l’homme dans un univers totalement indifférent (les bases de la fameuse « horreur cosmique » et matérialiste du bonhomme). Si certaines nouvelles se ressenties de sa xénophobie - Horreur à red Hook ou l’AdC - force est d’admettre qu’elle n’est pas un élément latent de sa dramaturgie. Lovecraft ne faisait d’ailleurs pas de prosélytisme dans ses histoires et surtout demandez à son lecteur des efforts importants pour s’immerger dans ses arcanes.

    Mais je m’y perds.

    La question de base est donc un artiste quelqu’il soit doit-il être irréprochable moralement, et selon quel morale ? Celle de notre époque qui n’est valable que dans le laps de temps où nous vivons ? Il est amusant de voir un écrivain qui admire Bradbury hurler à l’anathème. Bradbury lui-même était-il probe ? Et selon quel critère ? Les écrivains et artistes étant de base des humains, ils sont sujets autant à l’excellence qu’à l’ignominie, à la différence près que le travail du texte ou de la matière est un filtre qui permet de raffiner la pensée et d’aboutir au meilleur des individus.

    Qu’est ce que ça peut me foutre enfin que Lovecraft ait été raciste (encore que sa pensée eût évoluée avec les années, les individus ne sont pas figés - à part peut-être les imbéciles), que Joss Whedon ait été un queutard ou que Céline ait porté la chemise brune et que Polanski ait été assez proche du mal pour basculer à son tour (j’imagine qu’on se relève assez difficilement et surtout sain d’esprit après les crimes de la famille Manson). A mon sens les œuvres de ces individus ne reflètent pas leurs vie.

    PS : En ce qui concerne Nabokov, rien ne semble indiquer dans les documents qu’il ait été pédophile. Lolita est un chef d’oeuvre de la littéraire parce que l’auteur recréé le paysage mental de son personnage, il essaie de le comprendre et de retranscrire sa vision du monde mais ce n’est pas Nabokov qui parle. Le sommet de la littérature se situe peut-être justement là, dans création et la compréhension d’une pensée qui n’est pas la nôtre sans chercher à la juger selon nos concepts moraux. Ceci est aussi déplaisant que salutaire pour comprendre l’être humain dans toute sa complexité, plutôt que se disperser dans une littérature qui ne cesse d’ânonner les mêmes stéréotypes usé jusqu’à la corde.

    Par pitié, ressaisissez-vous et cessez de suivre la meute des censeurs, de pratiquer leurs catéchismes simplistes et nauséeux. Sans quoi, vous perdrez l’âme de vos écrits pour ne plus être que platitude et médiocrité. Bon, en même temps, l’époque semble se prêter à ma réussite des médiocres.

  6. Je découvre à retardement la cinquantaine de commentaires sur l’autre article, et pas une personne pour citer le fameux « la naissance du lecteur doit se payer de la mort de l’auteur » de Roland Barthes ?
    Bigre.
    « La mort de l’auteur » me paraissait quand même un bon article ancien, analysé et ré-analysé pour alimenter intelligemment le débat.

  7. Je ne vois pas comment il est possible de séparer l’œuvre de celui qui l’a engendré.

    Par contre l’approche que j’en ai va se faire au cas par cas. Et sauf quelques rares contre-exemples, si l’œuvre en elle même ne traite pas (directement ou métaphoriquement) de valeurs qui me paraissent abjectes, je ne vois la plupart du temps relativement pas de problème à la lire. Et si ses autres publications sont du même tenant, je ne vois pas de problème à en recommander la lecture.

    Ce serait éventuellement différent si à côté de ça il y avait des œuvres ouvertement immondes de l’auteur que je pourrais faire connaitre par rebond.

    Dans le cas où l’artiste est un de mes contemporains, c’est par contre différent. Je préfère éviter de leur apporter du financement où de la visibilité. Mais c’est un choix politique et assumé.

  8. Bonjour,

    Personnellement, j’arrive difficilement à séparer les deux quand j’ai connaissance des deux facettes du personnes (le coté « public » via les œuvres, et le coté plus « privé »).

    Je peux apprécier une oeuvre d’une « ordure » si je ne sais pas que l’auteur en est une.
    Si je le sais avant, vu la multitude de choix (tant en livres, qu’en films, tableaux, ou autres), je ferai l’impasse sur les œuvres d’un tel auteur pour aller voir ailleurs.

    Le cas qui me dérange le plus, est lorsque j’apprécie une oeuvre d’un auteur dont j’ignore tout de sa personnalité, et qu’ensuite, voulant approfondir son oeuvre, je m’intéresse à la personne et me rend compte qu’il est à l’opposé de mes convictions (et cela va bien au delà du racisme, ou de la pédophilie). J’ai apprécier l’oeuvre, mais je la vois différemment.
    Est-ce que je continuerai à lire/voir les autres œuvres? Pas sûr, ou alors avec une certaine prise de recul, et avec un plaisir amoindri.

    Là, je réponds pour moi. Pour répondre à la question vis à vis de mon enfant, je n’en ai pas, donc difficile de répondre. Est-ce que conseillerai un ami des oeuvre d’une personne dont je réprouve les idées/opinions/actes (indépendamment de la légalité des dits idées/opinions/actes)? Non, je ne crois pas.

    Si mes souvenir sont bons, quand j’étais au collège/lycée, les œuvres littéraires étaient analysées au travers du contexte historique contemporain de son écriture, et de la vie de l’auteur. Le lien entre oeuvre et auteur est existant. Ce lien sert à expliquer l’un (l’oeuvre) par ce qui fait l’essence de l’autre (l’auteur). Mais je comprends tout à fait qu’on puisse se contenter d’ignorer l’auteur et se satisfaire de l’oeuvre, quitte à passer à coté de quelque chose.

  9. Donnerais je à lire à mes enfants un livre écrit par ub pédophile ?
    Question complexe.
    Enfin non, je peux facilement botter en touche car je ne donne aucun livre à lire à mes enfants. Ils ne me font pas confiance et choisissent eux même leurs lectures. C’est à moi de m’intéresser aux auteurs qu’ils lisent et non pas le contraire. Dommage!

    Mais pour en revenir à ce débat question complexe. Car cela depend de la qualité du livre en question.
    Je disais à priori pourquoi pas si le livre en question me semble intéressant.
    Cela peut aussi être une façon d’aborder ce sujet difficile avec mes enfants par un angle différent.

    Mais par exemple mon avis sera différent si l’auteur est vivant ou mort. Car s’il est vivant, hors de question de participer à ses droits d’auteur!

    Par ailleurs je m’interroge aussi sur à quel point le fait de savoir cet homme pédophile peut influencer mon jugement sur so livre.
    Par exemple, il y a peu j’ai bien apprécié un livre. Peu après j’ai appris que son auteur (américain) est un gros militant pro-armes. Et bizarrement avec le recule son livre me laisse un sentiment plus mitigé. Et pourtant il n’est nulement question de port d’arme dans l’intrigue.

    Tout ça pour dire que pour ma part, il est difficile de séparer l’affect de la raison!

  10. Ma réponse est : Oui.

    Bon, je savais que je n’aurais pas du tenter « goodwin ». Mais le ton des commentaires nous y conduisait tout droit.

    Isaac Asimov avait bien raison lorsqu’il disait que « la violence est le dernier refuge de l’incompétence ». Sachez que l’on peut débattre sans insulter qui que se soit, même lorsque l’on a plus d’arguments à faire valoir. Relisez « l’art d’avoir toujours raison » de Schopenhauer pour vous inspirer.

    Et tu vois Neil, je ne suis pas d’accord avec toi, même si le futur risque de te donner raison*.

    Tes multiples révoltes (sans aucun doute légitimes aujourd’hui) sont en passe de submerger en volume celui de tes écrits et tes idées politiques subversives doivent salement influencer ton art. Dans les années à venir ou la pensée humaine sera filtrée électroniquement par un système bannissant toute forme d’affrontement (donc de révolte) les générations futures te désigneront à la vindicte populaire comme un dangereux anarchiste qui diffusait une pensée révolutionnaire controversée par voie électronique. Comment laisser lire aux enfants ces brûlots contestataires qui pourraient les pousser à commettre de monstrueux crimes de liberté !

    Ce jour là, heureusement, des lecteurs pourront décider de faire abstraction de l’homme horrible que tu étais pour admirer ton oeuvre à sa juste valeur…

    (*) Même si je ne suis pas toujours d’accord avec toi et malgré ton coté « chasseur de troll », je t’aime et je te respecte.

  11. Je pense aussi que l’on peut dissocier l’œuvre de son artiste. Pas forcément tout le temps, mais c’est possible.

    Je vais prendre un exemple : j’ai dans mon salon une reproduction d’une photographie de Plisson. Bien que l’auteur ai été condamné à de la prison pour viol, l’œuvre n’en est pas moins belle, et je continue à l’afficher au grand jour.

    Là où ça devient compliqué, c’est quand l’œuvre elle-même est manifestement imprégnée des idées abjectes de l’auteur. Le cas de Lovecraft est un chouille compliqué dans le sens où son racisme lui a inspiré une bonne partie des horreurs du mythe de Chtulhu. Après, est-ce vraiment *manifeste*, au point de ne plus lire et recommander l’œuvre ?

    Pour reprendre le coup du pédophile, pour moi, tout dépend du contenu du bouquin. Si il est pernicieux, malsain, bien sûr que je le le laisserai pas à mes gamins. À l’inverse, si le contenu est sain, je ne vois aucun objection à le faire lire, tout en précisant que l’auteur est quelqu’un de peu recommandable. L’expérience de lecture n’en est selon moi que plus enrichissante.

    Cette frontière entre contenu sain et abject est selon moi dépendante de chacun. Connaître la vie de l’auteur est nécessaire pour pouvoir y répondre, la prendre en compte dans le jugement aussi, mais il ne faut pas oublier la qualité intrinsèque de l’œuvre.

    Et puis lire un livre en sachant son auteur extrêmement [insérez ici un qualificatif peu recommandable] reste une excellente expérience, puisque l’on peut alors analyser plus précisément le contexte global du récit.

  12. hmmm…c’est effectivement épineux comme question.

    Neil Jomunsi, la lecture de ces deux articles m’a profondément parlé, et tu voulais des avis de gens avec profil varié; il se trouve que je fais partie de la « diversité », je suis une femme noire, qui vient des antilles, qui a une mère métisse et un père blanc, lui même issu de l’immigration polonaise. Je crois que je coche pas mal de cases de la checklist france de couleurs/cosmopolite/benetton style/etc
    Je racontais ma vie mais du coup pour poser le contexte, ça va continuer les gars alors si vous avez pas le temps, passez à un autre commentaire ^^
    En lisant un commentaire de Jupsy, j’avoue être plutôt sur la même longueur d’ondes.
    En tant que lectrice éponge fortement influençable au niveau de l’émotion à la lecture, voire de manière plus durable au niveau de mon état d’esprit, je me méfie grandement des choses que je vais dévorer, car elles peuvent m’affecter fortement et que je sais que je rentre dans un état particulier où je suis vulnérable, où je vais laisser tomber un certain nombre de barrières.

    Pour être plus concrète,je voudrais partager une expérience de lecture que j’ai eue ado.
    Au collège, il y avait Nana de Zola au programme, avec le pataquès sur le naturalisme, sur son travail dans ses romans où il y avait ce côté de décortiquer le comportement de ses personnages.
    J’ai beaucoup aimé Zola, alors que j’étais (et je suis toujours) plutôt axée Heroic Fantasy/SF; il y avait la dose de romans de Zola à la maison, j’ai continué à tous les bouquiner et à m’empiffrer de ses histoires.
    Petit problème: il y a ce petit côté « animal de laboratoire » chez les personnages de Zola; en lisant trop ses romans, ça m’a intoxiquée, littéralement :o. C’est rentré en résonance avec mon état d’esprit et pendant plusieurs années, en me référant aux autres, je pensais « les humains »; je m’étais mise en situation d’observatrice en retrait qui observait les autres un peu à la manière d’un scientifique qui regarde des bébêtes cobayes.
    Evidemment c’était pour gérer mon mal-être d’ado, et si les écrits de Zola m’ont marquée aussi durablement c’était aussi parce que c’était une période de ma vie compliquée (même si pas bien extraordinaire).

    Je m’en rendais bien compte en plus, mais ça m’a pris des années pour me défaire de cet état d’esprit.
    Je pourrais me dire « bon, lisons avec esprit critique » mais la lecture est une des rares activités où je peux baisser ma garde complètement, sans crainte des représentations stéréotypées, des humours de merde, des regards des autres; c’est, aujourd’hui, et je trouve ça triste en le disant, une des rares activités où je peux me sentir réellement moi-même, lâcher prise et m’immerger totalement.
    Donc, je ne vais pas gâcher ça. Je renonce donc, par peur mais aussi suite à cette expérience que j’ai eue dont j’ai eu beaucoup de mal à me défaire, à certains auteurs intéressants, et je préfère mettre le filtre en amont et choisir des auteurs qui risquent de me faire un moindre mal.
    Si Zola, sans mauvaise intention a laissé une empreinte telle sur moi, qu’en serait-il d’autres moins bienveillants?

    Si je sais qu’un(e) auteur(e) est peu recommandable avant de le lire, il y a de fortes chances que je garde mon temps pour aller lire d’autres personnes, le monde est vaste et merveilleux 😀

    xoxo

  13. J’aimerai donner une réponse simple, mais pour moi la question est en partie biaisée.

    En effet, ma première impulsion est de répondre oui sans problème. Sur le principe cela ne me pose pas de problème. Après, concernant un enfant, la question est de savoir l’âge de l’enfant, le contenu du texte (un truc limite au niveau du contenu j’aurais du mal quel que soit l’auteur(ice) en fait), et ma capacité à pouvoir expliquer à mon enfant ce qu’à fait l’auteur(ice) pour éviter une idolisation de celui-ci.

    Après en tant que lecteur adulte je le fais sans arrêt : je lis avec plaisir, par exemple, Zimmer Bradley, Dan Simmons, Larry Correia, alors que pour divers raisons je ne partage pas certaines ou toutes leurs idées et/ou que leurs actes ont été horribles.

    (et le postulat hypothétique me fait quand même salement penser à un cas très concret en francophonie).

  14. Divers commentaires ci-dessus abordent le contenu de l’œuvre. Et du coup j’abonde et insiste : on se doit de juger l’œuvre selon son contenu, et non selon son auteur (même si, bien sûr, connaître l’auteur permet de mieux appréhender le contenu). Rejeter une œuvre (et donc refuser même d’en prendre connaissance) sur l’unique base qu’on ne cautionne pas les pensées/paroles de l’auteur, c’est une censure qui me choque bien plus que l’idée de voir mon gamin lire du Lovecraft…

  15. Alors ce qui me dérange un petit peu dans cette discussion jusqu’ici, c’est le fait de totalement passer à côté de ce qui est susceptible de se passer quand l’artiste est encore vivant, qu’on le sépare son œuvre et qu’il se la ré-approprie publiquement.

    Les exemples ne manquent pas :

    - la chanson utilisée en meeting politique et l’artiste dit qu’il n’a pas donné son accord et ne défend pas les mêmes valeurs que le candidat
    - le dessin qui devient un meme (au hasard, une grenouille) dans des cercles peu fréquentables (la grenouille, son créateur utilise d’ailleurs toutes les voies légales possibles en ce moment)
    - les écrits ré-interprétés à toutes les sauces
    - etc.

    On remarquera que ça tourne beaucoup autour du politique, d’ailleurs.

    Du coup, pour certaines personnes qui ne connaissent pas, qui sont «choquées» par la place que l’œuvre occupe dans une sorte de “culture commune”, et qui ne vont pas faire l’effort de ré-associer l’œuvre à son auteur, bah elles vont passer à côté de l’œuvre, tout simplement.

    Il me semble que pour essayer de trouver un début de tentative de réponse, il faut aussi prendre en compte cette problématique-là : il existe des œuvres qui ont été bafouées par l’histoire, et leurs défenseurs peuvent être amenés à déployer des efforts titanesques pour les entrelacer (que l’artiste soit mort ou vivant d’ailleurs).

  16. Ma première réponse, viscérale, de maman, est non c’est pas possible. Après si j’essaye de réflechir à pourquoi ce n’est pas possible j’en viens à me poser une autre question : est-ce qu’il est possible qu’il n’y ait rien de la personnalité de l’auteur (et des aspects de cette personnalité qu’on rejète) qui transparaisse dans l’œuvre? Personnellement j’ai toujours eu du mal avec Lovecraft, même si je baigne dans un monde de geek passionné et que j’apprécie l’univers, l’écriture ne m’a pas plu. Pourquoi ? Peut-être à cause de cette haine qui transparaît ? Bon c’est facile à dire maintenant que j’ai lu cet article et je ne l’avais pas analysé comme ça au départ.
    A contrario j’adore Dan Simmons et certains commentaires que j’ai vu sur le personnage me laisse à penser que j’aurai du mal avec le bonhomme…
    La réponse n’est pas simple. D’autant qu’il y a le revers de la médaille donné par Nathaniel qui est intéressant aussi.
    Mais comme vous le dites on met forcément de soi dans un livre, je ne vois pas comment faire autrement.

  17. J’admire le style de Céline depuis longtemps, assez pour en être arrivée à la conclusion hautement inconfortable que oui, c’est « because of » sa haine, c’est l’homme donc en partie son racisme qui génère ce style. Et il serait fort commode que le mal soit nécessairement bête, peu convaincant, sans charme et sans puissance.
    Alors oui, je crois que je laisserais (pas forcément ferais) lire un pédophile à des enfants si l’œuvre vaut la peine, et je suis certaine que je ne voue pas plus Lovecraft qu’un autre au bûcher : ça ne supprimerait pas les séductions frelatées, au contraire… L’avantage aussi, c’est que ça permet de resituer les choses, je crois : le racisme comme mille autres choses n’est pas affaire de raison (laquelle n’a pas la toute-puissance qu’on continue à vouloir lui croire par confort), on est d’abord dans le viscéral.
    Lire en âme et conscience me paraît toujours bien plus honnête qu’ignorer, que l’on choisisse d’ignorer « seulement » le racisme ou toute l’œuvre sous ce prétexte qui ressemble toujours un peu à « couvrez ce sein que je ne saurais voir ».

  18. Ma réponse tient en quelque mots : oui si l’ouvrage en lui-même n’est pas polémique et que je ne rétribue pas financièrement le personnage (i.e. s’il est décédé ou si le livre traînait déjà dans une armoire). Et encore, le fait de devoir l’acheter ne serait pas forcément un frein, c’est à mettre en face de la « noirceur » du personnage.

    Connaître l’auteur peut-être un plus, cela peut apporter un éclairage différent sur certains textes, d’autant plus si certaines tendances, certains sujets reviennent de façon répétitive. Mais ce n’est pas indispensable. Comment ferait-on avec les auteurs sous pseudonymes ou qui protègent leur vie privée ? Oui, eux, on sépare bien toujours l’auteur de l’œuvre. Ont-ils une âme moins noire que les autres ?

    Ce qui me gène le plus dans ton plaidoyer, c’est cette certitude que l’on ressent à te lire : tu penses tellement avoir raison que ce n’est même pas discutable. Deux exemples :

    « … j’imagine que certains (j’emploie à dessein le masculin) … d’entre vous répondront par la positive. »
    Très large sous-entendu : certains, pas beaucoup, mais au moins les femmes, elles, bien sur, ne pourront que répondre non. Pourquoi ? J’ai de gros doute quand à une tolérance plus forte envers les pédophiles chez les pères que chez les mères. Peut-être faut-il avoir des enfants pour s’en rendre compte.

    D’ailleurs Flora, Deirdre et Selenacht t’on répondu « oui » ou « oui à voir ». En tout cas, pas « non » sans réflexion. Je me retrouve largement dans leur réponses.

    Ensuite :
    « …et puisqu’apparemment le racisme semble aussi facilement pardonnable, autant monter de plusieurs barreaux sur l’échelle de l’ignoble. »
    Plus qu’un sous-entendu : vous êtes déjà capable de pardonner des choses ignobles (pourtant personne n’a dit qu’il « pardonnait » le racisme, ce me semble), il va bien s’en trouver qui vont aussi être capable de pardonner la pédophilie…

    On pourrait au passage également remettre en cause ton « échelle de l’ignoble ». De quel pédophile parles-tu, du pervers sadique ou du voyeur malade qui se fait soigner ? Entre un pédophile qui ne passe pas à l’acte, et un raciste qui encourage ou finance des groupes extrémistes, passages à tabac ou pire, quel est le plus ignoble ?

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