Peut-on écrire trop vite ? Peut-on publier trop ?

Il existe une règle tacite dans l’édition : écrire vite et beaucoup, c’est écrire mal. Avec ses trois romans écrits à l’année, Amélie Nothomb n’échappe pas aux critiques. Pourquoi continue-t-elle dès lors de vendre autant de livres ? On a trouvé une excuse : l’éditeur ne publie que le « meilleur des trois », signifiant par là que les deux autres n’ont pas survécu à l’écrémage éditorial et qu’ils n’étaient pas au niveau — ce dont je doute. Très sincèrement, qu’on n’aime ou qu’on n’aime, je suis sûr qu’ils étaient autant publiables que le survivant. Et je ne parle pas de James Patterson avec ses 12 ou 14 romans publiés à l’année (qu’il n’écrit pas tous, bien sûr, mais ça donne le ton). Des exemples parmi d’autres. On se soulage l’esprit en se répétant comme un mantra que « ce n’est pas de la vraie littérature ». Okay.

Mon vieux (enfin façon de parler, il est frais comme un fruit cueilli au petit matin et encore couvert de rosée) web-ami @TheSFReader m’a hier fait passer un article que j’ai trouvé rafraichissant, retranscris sur le blog ThePassiveVoice (que je vous conseille d’ailleurs chaudement). En résumé et pour les non-anglophones, l’auteur se demande pourquoi, avec la technologie à notre disposition, les gens ne publient pas davantage d’histoires. Nous avons des ordinateurs qui nous permettent d’écrire vite, des services en ligne qui nous permettent de publier et de vendre tout aussi vite. En fait, nous avons beaucoup plus de chance que les écrivains pulp du siècle dernier qui n’avaient pas toute cette technologie à disposition et qui pourtant mitraillaient comme des fous. Et de conclure que, puisque ce n’est ni un problème de mise sur le marché ou de technologie, que c’est simplement une idée préconçue qui nous habite en tant qu’auteurs : nous sommes persuadés qu’écrire doit prendre du temps.

Je ne dis pas qu’écrire ne prend *pas* de temps. Ça prend le temps qu’il faut, en vérité. Quelquefois, c’est long. D’autres fois un peu moins. Ça reste compliqué de construire une bonne histoire, de fabriquer un roman qui donne envie de tourner la page suivante. Pour ça il faut s’entraîner, et c’était justement tout le propos de mon « Projet Bradbury » où j’avais enchaîné les nouvelles semaine après semaine. Si j’ai écrit vite une fois dans ma vie, c’était bien cette fois-là. Mais je réalise que j’écris assez vite de manière générale. Une nouvelle me demande deux jours de travail, maximum trois. Il y a un mois, j’ai écrit une pièce de théâtre en à peine une semaine (elle sera normalement publiée à l’été 2017). J’aime écrire dans l’urgence. Et je ne crois pas que ça fasse de moi un mauvais écrivain — même si d’autres penseront le contraire.

J’ai beaucoup de mal à relire ce que j’ai écrit il y a plus d’un an ou deux. J’en veux pour preuve ce roman qu’une grande maison d’édition jeunesse avait accepté l’année dernière, avant de finir par le mettre à la poubelle pour cause de changement de direction éditoriale (une expérience désagréable — c’est un euphémisme). Je l’ai terminé il y a trois ans, après avoir mis presque un an à l’écrire. Autant dire que ça commence à dater. Je l’ai rapidement parcouru il y a quelques jours, parce que je me dis que c’est dommage de le laisser pourrir dans un tiroir. Et bien je ne devrais pas, parce que je trouve ça démoralisant. On change tellement en un, deux, trois ans. Le style évolue, ce n’est pas nécessairement meilleur d’ailleurs mais c’est juste autre chose. Du coup, difficile de se motiver quand trop de temps s’écoule.

Les écrivains sont comme tout le monde, ils et elles changent vite et souvent radicalement. Le fond peut rester le même, nous sommes des éponges. Et on ne peut pas absorber à longueur de journée sans jamais changer.

Alors cela fait sens pour moi d’écrire et de publier vite, comme on ferait de la photographie : c’est un portrait de soi à un instant précis. Y revenir plus tard, ce serait comme ajouter des rides sur une image de soi plus jeune. J’ai donc beaucoup de respect pour celles et ceux qui écrivent et publient vite. Je ne préjuge pas de la valeur de leurs écrits en fonction du ratio temps écoulé/nombre de caractères. C’est mystérieux, une bonne histoire. Personne ne sait vraiment comment ça fonctionne. Et s’il suffisait de passer cinq ans sur un roman pour le rendre parfait, ça se saurait, non ?

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7 pensées sur “Peut-on écrire trop vite ? Peut-on publier trop ?”

  1. Salut Neil,
    Je partage (malheureusement) cette idée répandue selon laquelle écrire prend du temps et j’en suis moi-même victime : je m’attends tellement à des corrections interminables sur les premiers jets des deux romans que j’ai écrits que… je n’ai pas encore commencé lesdites corrections ! :-/
    Et du coup, deux ans ont passé depuis que j’ai écrit l’un des deux et j’appréhende en effet de ce que je vais y trouver quand je vais m’y replonger (un de mes objectifs 2017). Comme tu le dis, on change beaucoup, le style change, notre vision du monde et des relations humaines change, etc.
    Ne verra l’étendue du problème que celui qui s’y plongera ^^ (je ne suis pas encore certain de le faire, mais cela m’embêterait de laisser tout ce travail dans le tiroir de la non publication éternelle !)
    A+
    Jérémie

  2. Hello,

    Mes grands-mères me répétaient à l’envi que « Vite et bien, ça ne va pas ensemble. » Probablement oubliaient-elles que lorsqu’on est doué _et_ que l’on exerce son don quotidiennement, cet adage devient faux.

    J’ai une théorie sur la malédiction qui frappe l’écrivain (faut un éditeur, faut qu’il soit reconnu par des instances, etc.) : l’écriture est un des seuls Arts (une des rares parties de la Culture, comme on dit par exagération) qui nécessite un apprentissage supplémentaire. Parler et conter des histoires, danser, chanter, faire de la musique, dessiner, peindre, sculpter, jouer la comédie ou la tragédie (les Arts modernes comme le cinéma n’en sont que des dérivés contemporains) : de tout cela, l’être humain en est capable par construction, même si le résultat n’est pas bon ou beau (selon quels canons ?). Regarde tes gamins… En revanche, écrire n’est pas donné à la naissance, n’est pas « naturel ». D’où peut-être le prestige dont bénéficient certains (à tort ou à juste titre).

  3. Je suis d’accord avec toi en ce qui concerne les écrits qu’on revoit un, deux ou trois ans plus tard. Ça peut être très décourageant de relire, et relire et encore relire ce qu’on développe depuis des années. Comme tu le dis le style change, et en cela les écrivains n’auront jamais fini de corriger !
    C’est aussi mon problème. Éternelle insatisfaite, je suis sur le premier tome de ma saga depuis bientôt trois ans (alors que je l’ai terminé en trois mois) et je trouve toujours des choses à améliorer. Il serait temps que je lâche du lest et que j’avance sur les prochains tomes que j’ai très très envie d’écrire, mais mes mauvaises habitudes me rattrapent à chaque fois, si bien que je n’en vois jamais le bout…

    Merci pour cet article ! Et désolée pour la tirade 😀

    C.S. Ringer

  4. @deuzeffe :

    Votre propos est pour le moins surprenant : d’où vous vient cette idée que parler, danser, dessiner ou jouer la comédie ne nécessitent pas d’apprentissage ? Croyez vous vraiment que les compétences que nous avons dans ce domaines sont innées et ne sont pas le fruit d’un apprentissage ? N’avez-vous pas appris à parler ? à dessiner ? à faire de la musique ? à chanter ?

    Aucune de ces activités n’est « naturelle » ou innées, toutes sont issues d’un apprentissage.

  5. @Hjok :

    Ce que je veux dire c’est que pour danser, chanter, etc., l’être humain n’a pas besoin de plus que ce qui lui est donné à la naissance, son corps avec ses capacités (sensitivo-motrices, émotionnelles et intellectuelles), même si pour le langage ça peut se discuter (apprentissage par imitation). C’est une réflexion issue de l’observation de l’évolution de mes enfants : on met de la musique, ils se mettent à bouger leur corps ; ils entendent un oiseau, une chanson, ils chantonnent. Etc. Alors, si vous voulez, c’est de l’apprentissage. Mais uniquement par imitation. Et qu’importe le résultat. Et les compétences. Seules les capacités comptent. L’apprentissage permettra de les approfondir (ou pas) et de devenir compétent (danseuse-étoile, graphiste, chanteuse du box-office). Alors que pour l’écriture…

  6. @deuzeffe : Je vois ce que vous voulez dire. En quelque sorte l’écriture nécessiterait un niveau de formalisme supérieur, et donc un type d’apprentissage différent. Je ne crois pas.

    Tous les modes d’expressions artistiques requièrent un formalisme au moins aussi important, même si ce formalisme est caché du fait d’une prolétarisation du producteur. Ainsi vous prenez l’exemple du peintre. N’importe qui effectivement peut prendre un pinceau et le tremper de la peinture pour colorer une surface quelconque. Sauf que cette activité nécessite en fait un haut degré de compétence, dans la préparation des couleurs par exemple. Mais il est possible de s’en affranchir en confiant à d’autres cette tâche et en achetant de la peinture déjà préparée.

    Mais il en va de même pour l’écriture (ou pour la composition d’ailleurs). Il est tout à fait envisageable de se passer du formalisme y attenant. Il n’est pas nécessaire de savoir écrire pour produire un écrit, on peut très bien le dicter, et c’est d’autant plus vrai aujourd’hui que les logiciels de reconnaissance vocale permettent même de se passer d’humains pour ce faire. On peut produire des textes de mille façons : par mesure de l’activité du cerveau, par des capteurs de mouvements, etc. Et qu’importe le résultat, certes. Ces textes ne voudront peut-être rien dire, mais ils seront du texte, tout comme mes mouvements maladroits sur un musique sont de la danse.

    Ensuite pour produire des résultats plus satisfaisants, il faudra effectivement acquérir une compétence.

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