Peut-on dire « non » à Facebook ?

 

Si vous lisez ces lignes, vous êtes probablement déjà informé : cette nuit, Facebook a officialisé le rachat de l’application de messagerie instantanée Whatsapp, pour un total de 19 milliards de dollars. Bien sûr, l’énormité de la somme tire déjà à l’assemblée des rictus de dépit. On se souvient du rachat d’Instagram il y a quelques mois, tout comme de celui de Goodreads par Amazon, mais cette fois-ci, on frise le délire financier.

 

 

Bien sûr, il ne s’agit pas de crier au loup trop souvent à tort, car on finit par ne plus être cru en cas de grave urgence. Comparé à la répression en Ukraine ou aux radiations de Fukushima, l’évènement pourrait paraître, sinon par sa proportion, anodin à plus d’un titre. Néanmoins, il cristallise un peu plus s’il le fallait une certaine idée de notre culture, et il trace un peu plus le sillon du chemin que le web emprunte, au grand désespoir de certains (et en l’occurrence, du mien). Internet aurait pu devenir un sixième continent libre, un eldorado. Nous en avons fait un parc d’attraction et un centre commercial permanent.

Au cours de mes prérégrinations, il m’est arrivé de rencontrer des dirigeants de startups. Les conversations que nous avons pu avoir ont toujours été enrichissantes, et à n’en pas douter, ceux qui décident de bâtir un business sur la base d’une simple idée méritent une forme de respect et de reconnaissance. Néanmoins, j’avais été frappé par l’une de mes dernières discussions avec le créateur d’une application assez célèbre dans le domaine du livre et dont la renommée n’est plus à faire dans les cercles initiés, mais dont je tairai le nom pour d’évidentes raisons. Je tiens à souligner que j’aime particulièrement ce programme, et que je le considère comme l’un des meilleurs à ce jour, mais je m’étonnais de deux choses : l’application est gratuite, et il n’y a pas de publicité. Très innocemment, j’ai donc demandé quel était le business model brillant forcément caché derrière cette stratégie. À ma grande surprise, mon interlocuteur m’a répondu :

Il n’y a pas de business model. Pas pour l’instant. Nous nous concentrons sur l’expérience utilisateur, et nous travaillons à construire la meilleure application possible dans ce domaine.

L’entreprise, soutenue par des investisseurs, bénéficie de très beaux et très grands bureaux, emploie une vingtaine de salariés, mais ne fait aucune (ou presque) rentrée d’argent. Pourquoi un tel commerce n’est-il pas voué à péricliter ? J’avais l’évidence devant les yeux : cette startup n’a été créée que pour pouvoir être revendue dans quelques années à Apple, Google ou Amazon, si possible au meilleur prix. Elle n’a pas d’existence financière effective : elle est une gigantesque spéculation. C’est ce qui est arrivé à Whatsapp aujourd’hui.

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(Sam Azgor - Flickr CC-BY)

Pourquoi devrais-je m’en inquiéter, me direz-vous ? Après tout, Whatsapp était, et demeurera selon ses créateurs, un service gratuit. Rien ne changera. Mais il y a une différence entre faire du gratuit pour le gratuit et faire du gratuit au service de gigantesques services de marketing comme peuvent l’être Amazon et Facebook. Le web a un vieil adage pour cela :

Si c’est gratuit, c’est que VOUS êtes le produit.

D’eldorado potentiel (rassurez-vous, il ne l’a jamais été), le web s’est livré aux mains d’une oligarchie féroce au service du profit et du marketing. Nous, les internautes, avons laissé ces pouvoirs se concentrer, se fortifier, devenir de plus en plus gros pour finalement ne plus pouvoir être arrêtés. À n’en pas douter, Facebook trouvera un intérêt au rachat de Whatsapp : Mark Zuckerberg, malgré ses activités caritatives louables, n’a rien d’un philanthrope.  Cette gigantesque base d’utilisateurs finira aux oubliettes (technique de l’étouffement, j’achète pour mettre au placard et me payer de la tranquillité concurrentielle) ou se transformera d’une manière ou d’une autre en un moyen de renforcer Facebook. Rien qu’en utilisant Facebook, en postant votre intimité, en manifestant vos goûts, vous travaillez pour lui à améliorer son algorithme de suggestion et de placement de produit (vous devriez demander de l’argent pour cela). 

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(Ambuj Saxena - Flickr CC-BY)

Rassurez-vous, ces conglomérats mourront. D’autres les remplaceront au fil du temps, et nous ouvrirons de nouveaux comptes sur de nouveaux services révolutionnaires qui, à leur tour, mourront et iront rejoindre la gigantesque décharge qu’est Internet.

Néanmoins, je suis du parti de croire que le web peut être meilleur qu’une simple décharge de contenu. Que des développeurs, que des créateurs, peuvent trouver d’autres modèles économiques, basés sur la confiance et la participation plutôt que sur le matraquage et le flicage. Bien sûr, quand Facebook frappe à la porte avec un chèque de 19 milliards de dollars, il est difficile de refuser…

Mais n’est-il pas de notre devoir, non pas de citoyen, ni de consommateur, mais de notre devoir de personne pensante et libre, de refuser ces propositions ? Je veux pouvoir dire à mes enfants que nous ne vivons pas dans un monde où tout a un prix, où tout peut s’acheter, parce que la puissance financière efface tout autre contre-pouvoir et que les hommes sont intrinsèquement cupides. J’aimerais pouvoir me lever le matin en me disant que ma liberté, ou pire, celle que je donne aux autres, ne peut être reprise à la faveur du plus offrant. Il existe des résistants. Ils programment des logiciels libres, fondent des fab lab, dispensent des cours gratuits en vidéo, aident les autres en les tirant vers eux aussi. Jusqu’à présent, le grand public ne voyait dans ces tentatives d’affranchissement (un terme emprunté à l’esclavage, forcément à dessein) qu’une utopie un peu geek, accessible aux seuls puristes et engluée dans un effet de mode passager. Peut-être avait-il raison, du moins en partie. Mais la mode cède désormais à l’urgence. Nous avons encore le temps, pas de détruire ce qui a été fait, mais de bâtir d’autres chemins que ceux que le marketing veut nous forcer à emprunter. Il n’y a qu’à ce prix que nous ne deviendrons pas des machines dont le seul propos est d’entretenir des réflexes compulsifs de consommation, mais des individus pensants.

Car peut-être qu’ici réside la véritable différence entre ceux qui ont un prix et les futurs héros du web ?