Le livre enrichi n’est pas mort ! Et il n’a pas dit son dernier mot

Dès lors qu’on parle de « livre enrichi », les passions se déchaînent, les têtes s’échauffent et les mots dépassent quelquefois la pensée.

Le livre enrichi tel qu’il est aujourd’hui imaginé n’est ni plus ni moins que du web, qui lui-même a succédé aux premières applications interactives et hypertextuelles sur CD-ROM. Parler de livre augmenté, c’est donc un truc marketing pour vendre ce qui jusque-là était diffusé gratuitement en ligne. À l’écriture graphique, on ajoute quelques add-ons des autres écritures, mais on n’invente pas une nouvelle écriture. Tirer plus loin le livre ce serait le pousser vers les jeux vidéo, le faire basculer dans un autre art.

Pas plus qu’au livre enrichi, je ne crois au livre interactif, à la lecture non linéaire.

Thierry Crouzet, Le Livre enrichi est une impasse marketing

Partisans et détracteurs de l’enrichi se sont opposés l’espace d’une petite heure hier sur Twitter, dans une ambiance détendue mais néanmoins révélatrice du malaise ambiant. J’en profite donc pour mettre les choses au clair au sujet de ce mythe qu’est le livre enrichi, et de ce qu’il est censé véhiculer.

Pour commencer, j’ai l’impression qu’un malentendu strictement lexical existe. Petite explication.

Capture d’écran 2013-03-25 à 17.00.44

 

Le « livre enrichi »: peut-être une appellation erronée?

Pour parler d’un concept, il faut des mots pour le définir, lui donner des limites: les américains ont choisi le terme d‘enhanced ebooks pour désigner ce que nous appelons « livre enrichi ».

Deux choses: d’abord, on remarquera que le enhanced se réfère en anglais à l’ebook (la publication numérique donc), alors que  l’enrichi s’accole au livre (de manière indifférente).

Chez les anglophones, on augmente donc l’ebook, pas le livre en général. Et c’est une grande différence, surtout dans un pays comme la France où l’on sacralise le livre dans ce qu’il a de plus noble. Le livre, en soi, ne peut fondamentalement être « amélioré », puisque le livre est un concept vague qui englobe la bande-dessinée, le recueil de recettes de cuisine, la grande littérature en passant par toutes sortes de subtilités jusqu’au codex, l’incunable ou le volumen.

Soyons clairs sur un point: de la même manière que je vois pas comment on peut améliorer « le bois », je ne vois pas comment on peut améliorer « le livre ». Le livre est une constante: l’ebook en est une variation.

Donc petit aparté linguistique: il semblerait un peu plus cohérent de parler d’ebook enrichi, plutôt que de livre enrichi…

Car d’autre part, en anglais, « enhanced » a deux sens: il peut signifier « amélioré », mais aussi « augmenté »…  là où « enrichi » a peut-être une connotation qualitative trop marquée. Ajouter une préface, une explication de texte, des notes, c’est déjà du « enhanced »… et nous le faisons depuis des années, sans avoir attendu le numérique.

Fin de l’intermède traduction. Peut-être la mésentente sur le mot, plutôt que sur le fond, peut expliquer quelques réticences.

Car l’ebook enrichi ne prétend pas améliorer Shakespeare ou rendre la pensée de Nietzsche plus puissante. Ces auteurs s’auto-suffisent, ainsi que beaucoup d’autres.

Mais doit-on pour autant voir dans le livre un continent protégé et immuable? Je ne le pense pas. 

Capture d’écran 2013-03-25 à 17.01.06

 

Le mythe de l’ebook enrichi déclinant

Tous les deux jours, un article paraît sur la toile pour promettre la mort de l’ebook enrichi, un concept tué dans l’oeuf et voué à l’oubli. « Sacré parmi les sacrés, le livre se suffit à lui-même et n’a pas besoin de toutes ces fanfreluches pour exister. » Quoi? Insérer une vidéo au milieu de La Légende des Siècles? Mais vous n’y pensez pas!

Alors oui: Victor Hugo n’a pas besoin d’un lolcat pour faire briller sa puissance évocatrice.

En revanche, j’invoque le manque d’imagination. Car si Corneille avait pu utiliser de la vidéo lors des représentations du Cid… qui nous donne la certitude qu’il ne l’aurait pas fait? 

Réduire l’ebook enrichi (je déteste ce mot, et j’espère qu’il disparaîtra rapidement au profit de celui, plus généraliste, d’ebook tout simplement) à mettre une vidéo entre deux chapitres, insérer un grincement de porte en fond sonore et faire joujou avec un bonhomme qui fait coucou montre de façon assez évidente combien peu de gens se sont véritablement rendu compte du potentiel de ce que, par commodité, nous appelons l’ebook enrichi.

Non, l’ebook enrichi, ce n’est pas ça. Ce n’est pas que ça. Et le penser, c’est encore une fois faire preuve d’un flagrant défaut d’imagination, d’une certaine méconnaissance technique ou d’un mépris aggravé… voire des trois en même temps.

Il est un sport français: celui de se fermer des portes que l’on n’a même pas encore pris la peine d’essayer d’ouvrir proprement.  Alors par commodité, on invoque la mort de l’ebook enrichi, là où les expérimentations en sont encore à leurs débuts et qu’à part quelques exceptions notables, rien ne sort encore vraiment du lot.

Mais imaginez un instant qu’au motif de n’en avoir pas vendu tout de suite des centaines de milliers, Gutenberg ait décidé de mettre sa presse dans une benne à ordures de Mayence. Imaginez que Nokia se soit contenté d’essayer vaguement le concept de téléphone portable avant de décréter, 6 mois plus tard, que c’était un échec et qu’il fallait arrêter la production. Ou que seulement parce qu’on ne pouvait pas faire grand-chose de plus qu’une simple opération arithmétique avec un ordinateur au début, IBM ait jeté l’éponge et se soit contenté de faire des calculatrices.

Une technologie, quelle qu’elle soit, demande un temps d’adaptation, de sondage, de tests. L’ebook homothétique est encore pour 90% de la population mondiale une révolution technologique sans précédent et on voudrait nous faire croire que l’ebook enrichi est à l’agonie. Ha! Mais personne n’a encore vu 10% de ce que l’ebook nous réserve dans les prochaines années !

Capture d’écran 2013-03-25 à 17.00.31

Il est d’ailleurs curieux de voir que les détracteurs de l’enrichi sont souvent, par ailleurs, actifs dans le domaine de l’ebook, et crient au scandale quand Frédéric Beigbeder lance diatribe sur diatribe contre les publications numériques. Mesdames et messieurs, il ne s’agit pas de reporter le mépris sur un autre secteur, et dire que l’ebook enrichi est moins « noble » que l’ebook homothétique. On marcherait sur la tête!

Si l’on ne demande pas à tous les ebooks d’être enrichis, on peut légitimement avancer l’idée que certains ebooks méritent de l’être… puisque conçus ainsi dès le départ. Il y a de la place pour toutes les créations.

 

La palette des enrichissements

Oui, l’enrichi est simplement un autre mot pour décrire… un vaste océan de possibilités.

Capture d’écran 2013-03-25 à 17.01.22

Qu’on y réfléchisse: en soi, une image cliquable, c’est déjà de l’enrichi. Une note de bas de page reliée par une balise de lien, c’est déjà de l’enrichi… dans le sens où malgré tous nos efforts, il ne sert à rien — sur la version papier de l’ouvrage — d’appuyer sur le numéro de la note pour aller automatiquement à la page correspondante. Le lien — l’hyperlink — est en soi une forme d’enrichissement… et tout le monde concède que l’hyperlink est une avancée notable en matière de publication numérique. Mais l’enrichi n’est bien entendu pas cantonné aux simples liens.

Je ne vais pas refaire le topo de l’enrichi: tout le monde le connait.

  • multimédia natif, via les balises HTML5 <audio> et <video>
  • read-aloud, synchronisation text-to-speech
  • animations CSS3
  • implémentation du Javascript, dont les possibilités sont presque infinies en terme d’interactivité: multiversioning, langues, mini-jeux, drag n’drop, géolocalisation, contextualisation, personnalisation du contenu, etc
  • mémorisation via cookies ou localstorage (HTML5)

Et ce n’est qu’un début, puisqu’ici nous ne faisons qu’utiliser le support « livre » pour lui ajouter quelque chose. Les choses deviendront beaucoup plus intéressantes lorsqu’il s’agira de publier des oeuvres pensées pour le numérique.

La palette s’étoffe, comme le langage: certains mots disparaissent, d’autres apparaissent, se combinent ou tout simplement sont mis en lumière. Tout comme un peintre aura toujours besoin de nouvelles nuances de couleurs, un auteur — quel que soit le support qu’il utilise — aura toujours besoin de nouveaux mots… ou de nouvelles manières de retranscrire ses émotions.

Capture d’écran 2013-03-25 à 17.01.53

 

La substitution à l’imaginaire et l’écueil financier

Personne ne demande aux éditeurs ou aux auteurs de devenir réalisateurs de cinéma, cascadeurs, musiciens ou artistes plasticiens. Ce n’est pas parce qu’un metteur en scène utilise la vidéo dans sa pièce du Festival Off d’Avignon que la Comédie Française doit OBLIGATOIREMENT (par un effet levier dont le sens m’échapperait) inclure de la vidéo dans sa prochaine représentation du Malade imaginaire: cela ne fonctionne pas comme cela. La création utilise plusieurs vecteurs et il n’y a qu’une vérité: la pertinence.

A tout moment, le créateur de livre enrichi doit se poser la question: est-ce nécessaire?

Dois-je obligatoirement insérer cette vidéo de mon chat entre deux chapitres? Probablement pas.

Qui cela intéressera d’entendre le « cuicui » des oiseaux à cette page? Personne… sauf si c’est un livre destiné aux passionnés d’ornithologie, non? J’ai le souvenir d’un livre de ce genre qui avait plutôt bien fonctionné du temps où j’étais libraire, et qui proposait un CD pour accompagner la lecture des descriptions des différents oiseaux. Un livre enrichi? Bingo!

D’abord, donc, la pertinence.

Nous entendons souvent l’argument de la substitution à l’imaginaire. Oui, mettre en scène le personnage de votre roman préféré dans une vidéo plaque une réalité sur une image fantasmée. Mais ce n’est pas pire qu’une couverture illustrée avec ce même visage de votre héros préféré, non? Qu’un film réalisé à partir de ce livre?

Quoi qu’il en soit l’imaginaire l’emporte toujours. Il est plus fort que n’importe quelle image. Qui se souvient que dans le livre de Bram Stoker, Dracula porte une moustache? Pas grand-monde. L’imaginaire collectif préfère le voir autrement.

Capture d’écran 2013-03-25 à 17.10.56

Comme le cinéma n’a pas remplacé le théâtre, comme les disques n’ont pas remplacé les concerts et comme la vidéo n’a pas tué les radio stars, les différentes formes de création peuvent coexister.

Fabriquer une vidéo hollywoodienne coûte cher et ne sera accessible qu’à de grosses productions. Produire des histoires multimédia demandera toujours plus d’efforts — financiers et logistiques — qu’un texte nu.

Capture d’écran 2013-03-25 à 17.01.39

Mais à bien y réfléchir, avec nos ordinateurs, nos tablettes et nos liseuses… nous sommes déjà des vidéastes en puissance, des photographes amateurs, des programmeurs bidouilleurs… Personne ne vous oblige à mettre de la vidéo dans un texte. Mais si des artistes talentueux ont envie d’essayer de raconter des histoires autrement, pour toucher un public plus vaste ou simplement différent, pourquoi s’y opposer?

Ce qui va dans le sens de la création originale ne peut être que bénéfique.

Et surtout: qui vous oblige à faire de l’enrichi? Ce n’est pas OBLIGATOIRE. On s’est passé du multimédia pendant des centaines, voire des milliers d’années (quoique ce point soit discutable). Je pense que beaucoup d’entre nous feront encore l’impasse dessus dans les prochaines années, et tant mieux. Je ne tiens à ce que le paysage littéraire devienne un feu d’artifice 24/7.

Capture d’écran 2013-03-25 à 17.11.44

Mais laisser les portes ouvertes à la création et à l’innovation

Il s’agit d’être un peu malin et de penser des solutions qui iront dans le sens d’une création riche, abondante et multi-plateformes.

L’avenir — beaucoup s’accordent à le dire — est dans le transmédia: une histoire commence sur votre smartphone, se poursuit sur votre tablette, continue sur votre ordinateur et se synchronise avec votre position géographique tout en revenant dans votre liseuse, sans se copier, mais en se complétant. Grâce au HTML5 entre autres, la narration n’en est qu’aux débuts de sa mutation. Elle se fondra bientôt dans le web et l’enrichi perdra vite son qualificatif — son ostracisation — pour simplement devenir partie intégrante de la palette offerte aux créateurs d’histoires. Seront-ils écrivains, metteurs en scène, graphiste, musicien, poète? Peu importe: l’essentiel est qu’ils s’expriment sans entraves. On veut bien aller voir une exposition de Klein, mais il ne s’agirait pas de n’utiliser que du bleu pour chaque toile peinte.

Capture d’écran 2013-03-25 à 17.13.28 1

Est-ce que cela veut dire que l’alexandrin disparaîtra? Non.

Est-ce que cela veut dire que tous les livres deviendront des jeux vidéo? Non plus.

Est-ce que ça veut dire que j’aurais autant de plaisir à lire un poème de Michaux dans 50 ans? Oui. Sans aucun doute possible.

En conclusion, cela ne veut (surtout) pas dire que le texte seul est bon à mettre à la poubelle : simplement que les auteurs — les créateurs d’univers — ont gagné plusieurs cordes à leur arc avec les possibilités du numérique et de l’enrichi.  Nous attendons encore que quelqu’un nous prouve qu’on peut produire une oeuvre multi-format / multi-support / multimédia de qualité, qui soit pensée nativement pour cela et qui n’ait de sens que dans sa globalité. Mais ce n’est pas parce que cette grande oeuvre n’est pas encore été créée que tout le concept de l’enrichi est à revoir. Souvenez-vous qu’en d’autres temps, on considérait le livre de poche — de par son simple format — comme de la sous-littérature, le roman policier comme une dépravation morbide et la bande dessinée comme un passe-temps d’abrutis.

Capture d’écran 2013-03-25 à 17.30.42

Ne pensez pas « livre ».

Pensez « histoires ». Celles que nous connaissons, bien sûr, et qui se suffisent à elles-mêmes. Mais aussi celles que nous n’avons pas encore racontées. 

En toutes choses, je prône l’imagination. Il ne faut pas fermer les portes, mais les laisser ouvertes… et voir qui les passera.

Le Harlem Shake parle de notre rapport au Chaos

 

Oui, je me disais bien qu’un titre un peu pompeux comme celui-ci vous attirerait chez moi. Je vous connais si bien.

N’empêche. Ça fait quelques jours que je regarde avec délectation les meilleures vidéos de Harlem Shake postées aux quatre coins du monde. Un phénomène mondial, un « Meme » dont seuls les Internets ont le secret, qui consiste à… faire n’importe quoi sur une musique moitié affligeante, moitié entêtante. Petit rappel en images pour ceux qui auraient tout raté du buzz.

 

Evidemment, le truc fonctionne sur le principe du comique de répétition, à savoir qu’une mauvaise blague n’est pas drôle la première fois, ni la seconde fois, devient vaguement pathétique au bout de la dixième fois, et finit par devenir extrêmement drôle la centième fois.

Mais au-delà du comique de répétition, quelque chose m’a frappé en regardant certaines vidéos, notamment celles où des militaires, des pompiers — des personnes certes promptes à la Grosse Rigolade, mais garantes d’un certain maintien de l’ordre — déhanchent leur corps sur l’odieuse boum-boum-litanie.

 

Le Harlem Shake a selon moi un message caché. Un sous-texte inconscient qui rappelle les Vanités, ces natures mortes grotesques dépeignant la mort sous un jour prosaïque.

En gros, le Harlem Shake   est une manière de montrer au monde entier que sous le vernis fragile du sérieux (de la vanité) se cache l’absurdité du chaos que le Joker, Nietzsche ou Camus n’auraient certainement pas renié. Cette manière de se défouler, de relâcher la pression, raconte que dans un monde où chaque liberté individuelle est circonscrite à outrance, rien n’est finalement prévisible. Les pompiers peuvent devenir fous. Les révolutionnaires égyptiens peuvent manifester en rigolant sous les balles. Tout peut arriver, le pire comme le meilleur. Nous entretenons l’illusion que nous contrôlons tout, alors que nous ne pouvons même pas… nous contrôler nous-mêmes.

En somme, le Harlem Shake est une leçon d’humilité face au sérieux ambiant.

Harlem Shake sous la neige, Université Paris 8 St Denis
Harlem Shake sous la neige, Université Paris 8 St Denis

EPUB: la mort annoncée d’un format

Il y a un débat qui fait rage outre-atlantique et qui commence à pointer le bout de son nez ici: je veux parler de la pérennité du format EPUB face à de potentiels concurrents, avec en première ligne le HTML comme « remplaçant plus performant ». Petit point technique.

Il y a un débat qui fait rage outre-atlantique et qui commence à pointer le bout de son nez ici: je veux parler de la pérennité du format EPUB face à de potentiels concurrents, avec en première ligne le HTML comme « remplaçant plus performant ».
 

Kodomut - Flickr Creative Commons

 

Un petit (mais nécessaire) point technique

Soyons clairs: entre EPUB et HTML, il n’y a pas fondamentalement de différence. Le format EPUB est une sorte de fichier d’archives qui encapsule lui-même des fichiers HTML, XML et CSS. Le EPUB, c’est donc déjà du HTML. La seule « différence » entre les deux, si l’on peut dire (même si ça revient à dire que l’eau est fondamentalement différente de l’être humain… alors qu’elle en compose la majeure partie), c’est que le EPUB est offline. Il permet d’accéder à des contenus HTML en les téléchargeant sur un appareil fixe ou mobile, qui n’a ensuite plus besoin d’être connecté au web pour en afficher la source. En gros, cela revient à enregistrer l’intégralité d’un site web pour pouvoir le consulter hors-ligne (ce que la fonction Liste de Lecture sur iOS le propose déjà d’ailleurs). Donc HTML n’est pas à mettre en opposition avec EPUB. Il s’agit de la même chose, fondamentalement: c’est juste le mode de consultation (connexion/pas connexion) qui est différent.

 
 

La vraie différence: des systèmes de lecture plus ou moins performants

HTML n’est donc pas plus performant que EPUB: il n’y a que des applications de lecture qui exploitent plus ou moins bien le EPUB. Par exemple, il est possible de faire beaucoup plus de choses en matière d’interactivité et de multimédia avec iBooks qu’avec Aldiko (c’est un exemple, et je sais qu’il agacera, mais j’aurais aussi bien pu citer Bluefire ou même le système Kindle, très brouillon). Le problème ne provient pas de « est-ce que c’est un fichier EPUB ou HTML? »: c’est juste que les applications de lecture ne gèrent pas le code de la même manière. C’est un peu comme la vieille bataille « Internet Explorer contre le reste du monde » dans le domaine des web-designers: le problème, c’est que le manque de compatibilité et de performances tire la production vers le bas.

Sean MacEntee - Flickr Creative Commons

 

Le choix cornélien des éditeurs

Si le EPUB (et particulièrement l’EPUB3) est la règle aujourd’hui, c’est parce que l’industrie du livre est dans une phase de transition.

Nous vendons des contenus dématérialisés de manière skeuomorphiste, c’est à dire que nous reproduisons l’achat d’un livre « physique » via le téléchargement d’un EPUB. La dématérialisation totale — qui impliquerait de ne plus télécharger mais simplement de consulter en ligne — est une limite psychologique que tout le monde n’est pas prêt à dépasser. De plus, il n’existe pas encore de système satisfaisant pour protéger du contenu HTML. Il n’y a à l’heure actuelle que deux alternatives: soit déposer son contenu en ligne et l’offrir au tout venant, soit bloquer l’accès à ce contenu via la création d’un compte, avec mot de passe et tout ce que ça implique, contre paiement ou abonnement. Le EPUB est encore une manière lisible pour le consommateur de savoir ce qu’il achète: on dépense une somme d’argent fixée par l’auteur ou l’éditeur pour un contenu fixe. Mais la musique a déjà fait le pas avec le streaming à la Spotify. Il n’y a pas de raison que cela ne touche pas le livre.

Les modèles économiques viendront en temps voulu, petit à petit, par paliers de test. Et surtout il demeureront — dans un premier temps —complémentaires des modes de vente d’aujourd’hui.

Matrixizationized - Flickr Creative Commons

 

Passer au tout HTML: une transition inévitable à terme

Car en revanche, les problèmes soulevés par les performances des applications de lecture seraient immédiatement balayés. En consultant les livres directement dans le navigateur, plus de problème réel de compatibilité: tout le monde serait sur un pied d’égalité. En somme, le métier d’ebook-designer se rapproche chaque jour un peu plus de celui de web-designer. Aucune différence de coût entre les deux, puisque le processus est le même. Cela rétablira peut-être d’ailleurs la balance: aujourd’hui, on fabrique des EPUB à la chaine pour des coûts dérisoires. Quand il faudra les afficher dans un navigateur, ce genre de subterfuge grossier disparaitra, comme plus personne n’utilise les générateurs de sites web à la volée. Pourquoi? Parce que c’est moooooche.
Mais dans la bataille qui se joue, il y a une bonne nouvelle, voire même une très bonne nouvelle, très importante à entendre pour les éditeurs: en faisant le choix de l’EPUB, ils investissent dans le HTML et seront prêts à dégainer lorsque les systèmes de lecture online feront leur apparition. En effet, ils n’auront qu’à « dézipper » leurs EPUB pour obtenir le HTML source, sans aucune transformation. On n’est donc pas dans une rupture totale, comme pour le DVD et le Blu-Ray: juste dans une continuité qui se fera dans la fluidité la plus totale.

Phil Campbell - Flickr Creative Commons

 

Une révolution en marche… dont nous n’avons pas les clefs

Rassurez-vous (ou pas): au final ce ne seront pas les éditeurs qui décideront de cette transition, mais plutôt les opérateurs de téléphonie mobile.

En effet, le jour où votre téléphone portable ou votre tablette seront vendus avec une connexion illimitée et permanente, alors cela aura du sens de mettre votre bibliothèque complètement en ligne. J’entends déjà les protestations: un monde perpétuellement connecté, quel enfer! Pas faux en soi, mais parce qu’on calque les peurs d’aujourd’hui sur les nécessités de demain. Entendons-nous bien: je parle d’un futur à moyen terme, d’ici 10 ou 15 ans. Mais cette transformation arrivera un jour ou l’autre, car tôt ou tard nos appareils n’auront de sens et d’utilité que perpétuellement connectés à haute vitesse… On se demandera alors comment les gens pouvaient utiliser des outils non-connectés.

L’encapsulage offline du EPUB devenant donc optionnel, puisque vous pourrez toujours rester connecté (même dans le train, à 10.000 mètres au-dessus du sol dans un avion entre Paris et Hong-Kong, dans le métro, dans votre maison de campagne isolée et dans laquelle il faut secouer le téléphone pour capter du réseau aujourd’hui…)  les lecteurs se tourneront vers la consultation dite « en ligne »… qui ne sera plus vraiment « en ligne » puisque de toute façon, le système sera construit sur un modèle prévu pour ne laisser aucune alternative à la connexion. Et puis quoi? Vos sites internet, ils sont bien en ligne, non?

Mais vous allez voir qu’à ce moment-là, des nostalgiques du EPUB feront leur apparition. 🙂

In Bayerischer Platz lives a crow called « Remember »

In Berlin, memories can be found everywhere.

At every corner, every station, every street, you’ll find objects of remembrance. Usually, those objects are statues or commemorative tablets. But if you go to Bayerischer Platz, you’ll find something unusual.

I heard about those signs in a very good French book by Olivier GuezL’impossible retour (The Impossible Return): it is about Jewish people coming back to Germany after World War 2. I strongly recommend this book. If you can read French, you’ll learn a lot.

I thought those signs had been installed here by the city of Berlin itself, as a manner to commemorate. But if you read carefully, you’ll notice that they were created by modern artists Renata Stih and Frieder Schnock in 1993.

In fact, it’s art. And this is the explanation you’ll find on the artists’ website:

Places of Remembrance / Orte des Erinnerns is a decentralized memorial in the Bavarian Quarter in the Schoeneberg district of Berlin, which was inaugurated in 1993. 80 brightly printed signs are put up on lampposts, depicting colorful images on the one side and condensed versions of anti-Jewish Nazi rules and regulations passed between 1933 and 1945 in black and white on the reverse side.
Together, the words and images force passers-by to remember the almost-forgotten history of this neighborhood, where Albert Einstein and Hannah Arendt once lived. Dispersed throughout the area the memorial becomes a metaphor of the daily deprivation of rights and humiliation of Jews during the Nazi era. 

You’ll find everything you want to know here: http://www.stih-schnock.de/remembrance.html

I don’t know if it’s a good or a bad thing to do. The lack of obviousness can be a problem for some people, I guess, as for Lola Waks, who lives here and who has known the darkest part of german 20th century history. As she explains to Olivier Guez in L’impossible retour, those signs make her angry: they force her to remember something she sometimes wants to forget.

There’s a monster living here. A tiny little monster, black as night.

He has taken the shape of a big crow, cawing loudly in the little park at Bayerischer Platz.

His name is “Remember”.