Panda Bear Wandering Mind: un peu de kawaï dans un monde de brutes

Pour lire ce livre, pas besoin de savoir lire le chinois: même si Panda Bear Wandering Mind est né de l’autre côté du globe, de l’imagination de l’illustrateur Ping Er, l’histoire est secondaire et ne nécessite pas de diplôme en langues étrangères.

md4085784233Dans Panda Bear Wandering Mind, on suit une sorte de grosse peluche qui se retrouve, bien malgré elle, à faire un voyage en ville, trimballée d’une poubelle à un trottoir d’un coup de pied, récupérée par l’un, puis par l’autre au gré de ses rencontres fortuites… Le livre est quasiment sans paroles, et est une promenade contemplative dans le quotidien urbain de la Chine d’aujourd’hui. Les dessins —splendides — respirent la légèreté, la douceur et distillent une mélancolie étrangement agréable au fil des pages.

Comme le livre est assez difficile à se procurer (rapporté d’un voyage d’études), en voici quelques images afin de vous le faire partager.

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Si après tout ça, vous n’avez toujours pas envie d’aller caresser un panda, c’est à n’y rien comprendre…

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L’art d’écrire selon H.P. Lovecraft

H.P. Lovecraft est un auteur qui m’obsède depuis l’adolescence. Ses histoires horrifiques sont des modèles pour bon nombre d’apprentis écrivains, et beaucoup imaginent pouvoir un jour rivaliser avec le talent du “maître de Providence”.

De son vivant même, de nombreux écrivains amateurs venait lui demander conseil. Quelquefois Lovecraft travaillait même à la révision de certains textes, allant jusqu’à réécrire totalement certaines nouvelles au point que son auteur original ne puisse plus les reconnaître. De ces travaux, HPL a tiré certains automatismes qu’il a finalement couchés sur le papier, en préambule de son célèbre Livre de Raison.

Le Livre de Raison est composé de deux parties: dans la première, Lovecraft explique la manière dont, selon lui, un auteur averti doit construire son histoire. Dans la seconde, il énumère un nombre faramineux de débuts d’histoires, de synopsis avortés, de concepts abandonnés. Cette liste, dont certaines entrées excitent l’imagination comme “toute marche, irrésistible et mystérieuse, vers un destin”, “un homme qui ne dort pas — ou plutôt n’ose pas dormir”,  ou encore “des naufragés sur une île mangent des plantes inconnues et subissent d’étranges transformations” faisait office de puits d’inspiration où il venait piocher à l’occasion. Il n’hésitait d’ailleurs pas à la partager avec ses compagnons de plume. Nous aurons l’occasion d’y revenir.

« Written in slumber », par Matryosha (Flickr, CC BY 2.0)

 

Dans son préambule au Livre de Raison, intitulé Suggestions pour la rédaction du récit, Lovecraft décompose le processus de création littéraire en plusieurs étapes. Et tout commence par un synopsis.

1. Préparez un synopsis (un scénario) des évènements dans l’ordre de leur déroulement. Décrivez-les avec une précision suffisante pour traiter tous les points décisifs […]

2. Préparez un synopsis des évènements dans l’ordre de leur narration, avec beaucoup d’ampleur et de souci du détail. […] Modifiez en conséquence le synopsis original si cela permet d’accroître la puissance dramatique ou l’impact du récit.

La construction de l’histoire à travers un synopsis peut paraître quelquefois ennuyeuse aux écrivains débutants, qui ne souhaitent qu’une chose: se plonger dans la rédaction du récit et se laisser emporter par les personnages. Néanmoins, l’écriture d’un résumé précis des événements permet d’éviter des erreurs de construction, de fouiller ses personnages, et de ne pas céder à la tentation de la première idée qui passe par la tête. Beaucoup d’écrivains anglophones rédigent des synopsis. Une raison sans doute pour laquelle beaucoup de leurs ouvrages sont si cinématographiques.

3. Rédigez l’histoire rapidement, avec aisance, et sans faire preuve de trop d’esprit critique, en suivant le deuxième synopsis. Modifiez les événements chaque fois que le travail en cours semble s’y prêter […]. Insérez ou supprimez des passages entiers si nécessaire […]. Supprimez tout ce qui peut être superflu — mots, phrases, paragraphes, éléments ou épisodes entiers.[…]

Couper — quelquefois même couper le meilleur — est une épreuve souvent nécessaire, et libératrice. On s’échine à sauvegarder un passage, juste parce qu’il nous plaît, alors qu’il peut compromettre l’intégrité du récit. Ne cédez pas à la facilité.

4. Revoyez le texte entier en prenant garde au vocabulaire, à la syntaxe, au rythme de la prose, aux proportions respectives des parties, aux subtilités de ton, à l’élégance et au caractère convaincant des transitions […], à l’efficacité de l’introduction, de la conclusion, du point culminant, etc.

L’auteur reconnaît plus loin dans le texte qu’on peut commencer à écrire une histoire sans synopsis, juste avec une image ou un sentiment, mais il parle de cas rares. On peut difficilement le contredire. À l’heure où se multiplient les récits sur Kindle — le numérique déclenche un déferlement de textes plus ou moins bien écrits, et c’est aussi ce qui fait la force de l’autopublication dans ce format — on peut quelquefois regretter le manque de recul de certains apprentis auteurs.

Il est souvent préférable de réfléchir longuement à un récit — en prenant des notes —, avant d’entreprendre tout travail de rédaction proprement dit. Pensez-y tout à loisir — lentement —, changez d’idée autant que nécessaire.

Lovecraft revient ensuite longuement sur les caractéristiques d’un bon récit d’horreur — sa spécialité — dans une partie annexe intitulée Éléments et types du récit d’épouvante. Je ne peux que vous inviter à vous plonger dedans. Tous ces textes sont disponibles dans l’intégrale Lovecraft aux éditions Bouquins (Le Livre de Raison, traduit par Jean-Paul Mourlon, est contenu dans le tome 1 — avec les Mythes de Cthulhu — et c’est sans doute le livre avec lequel vous devriez commencer si vous voulez vous y mettre)

Une lecture absolument nécessaire aussi bien pour les passionnés de récits imaginaires que pour les aspirants écrivains.

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Vous pourriez aussi aimer, sur Page42 : Lovecraft, mon amour

The Far Side, la bande dessinée hilarante de Gary Larson

On n’a pas entendu beaucoup parler de Gary Larson de ce côté-ci de l’Atlantique… et c’est un tort!  Dans son genre, Gary Larson est carrément un maître. Pour tout dire, cet américain de souche (il est né en 1950 à Tacoma, dans l’état de Washington) maitrise si bien l’humour anglais qu’on pourrait presque croire qu’il cherche à cacher d’hypothétiques origines britanniques. Maniant une plume cynique, caustique mais toujours bienveillante, Gary Larson fait exploser un humour absurde et acerbe que n’auraient certainement pas renié les Monty Pythons ou Charles Schulz, le créateur des Peanuts.

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Sur la pancarte: « Services sociaux, travaux publics, centre anti-poison, etc… »

Le personnage: « Deuxième étage, s’il vous plait. »

 

Avec un goût particulièrement prononcé pour les animaux —qu’il met en scène sous toutes les coutures, Larson joue des petits défauts, des mesquineries, des coups bas et des incompréhensions qui font le quotidien d’une existence.

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Moby Dick: « Bon sang! Des millions de gens dans cette ville et regardez qui j’emboutis… »

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Ses animaux sont très humains, et ses humains… bref, vous voyez le tableau. C’est avec plaisir que le dessinateur inverse les rôles de temps à autres. Je vous laisse donc en leur compagnie.

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À gauche: « Porno chez les amibes. »

À droite: « Oh, bonté divine! Votre père est parti si vite ce matin qu’il a encore perdu une antenne. »

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Légende: « L’enfer des chiens »

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Le chasseur: « Pas d’échange tant que nous n’avons pas vérifié que notre gars va bien!… Frank! Ça va?

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À gauche: « Les feux de camp chez les éléphants »

À droite: « Maintenant, une particularité que vous allez vraiment apprécier. Voilà! Un arbre juste dans la chambre principale! »

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À gauche: « Allez, mon bébé… Un grognement pour papa… »

À droite: « Blagues classiques chez les fleurs » — sur l’écriteau: « Tondez-moi »

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À gauche - Le présentateur: « Alors dites-nous, Buffy… depuis combien de temps êtes-vous un chient parlant? » - Sur la pancarte: « Eh bien Jim, je parle depuis déjà un bon moment maintenant… »

À droite - Légende: « Avant le papier et les ciseaux » - L’homme préhistorique: « Mince! Encore bloqués! Prêts? Un, deux, TROIS! »

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À gauche : « Salut, je suis Ernie et ce petit gars-là, c’est Gus. bienvenue sur notre île! », « Attention, monsieur, Ernie est fou! Il vous mangera à la première occasion! », « Oh, il plaisante, ne faites pas attention », « Ce n’est pas une blague! Il a mangé un allemand l’année dernière! », « Tais-toi, Gus! Alors, comment vous vous appelez, l’ami? », « Il est fou! Fou, je vous dis! ».

À droite, sur le magazine: « Safari! Observez des animaux de très près! »

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À gauche: « Comment les animaux sociaux travaillent ensemble »

À droite: « Alors je demande au jury… est-ce là le visage d’un tueur en série? »

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Sur le panneau: « Ce soir, le grand Mandini jongle avec NEUF têtes nucléaires! »

Dans le public: « Des têtes nucléaires, hein? Plutôt des têtes nucléaires désarmées, si vous me demandez mon avis! »

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Le pilote: « Désolé de vous interrompre, mais je vous informe que nous allons traverser une zone de turbulences: restez assis quelques instants…. (puis, à son co-pilote) Prêt? Un, deux, trois! « 

Puis « Bien, chers amis, je crois que nous venons de passer le pire… Oh, attendez, attendez! On dirait qu’une autre zone de turbulence approche! »

 

Pour terminer, une anecdote relatée sur la page Wikipédia de l’auteur: 

Gary Larson annonce, dans la Tenth Anniversary edition, qu’il a eu l’honneur de voir une espèce animale nommée d’après lui, par un zoologiste particulièrement blagueur. Strigiphilus garilarsoni est un pou détritivore qui se nourrit de plumes de chouettes (c’est un parasite hautement spécifique). Gary Larson s’en dit flatté et ajoute :

«de toute façon, je ne pouvais pas m’attendre à ce qu’on donne mon nom à une nouvelle espèce de cygne.»

On peut facilement trouver les recueils de Gary Larson en librairie. Il existe même un coffret qui reprend tout son cycle du Far Side, paru aux éditions Andrews McMeel… Malheureusement, il n’existe à ma connaissance pas d’édition française à ce jour. Une lacune à laquelle il faudrait peut-être remédier? En attendant, ces petites friandises se dégustent à l’anglaise.

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The Three Golden Keys, un album magnifique par Peter Sís

The Three Golden Keys, comprenez « Les trois clefs dorées », est un livre devant lequel nous sommes tombés en admiration lors d’un voyage à Prague. En chemin vers le château (ceux qui sont déjà allés à Prague comprendront), nous avons voulu faire une pause au milieu de notre ascension et nous sommes arrêtés dans un petit salon de thé rempli de livres illustrés, dont la plupart étaient signés d’un auteur dont nous n’avions jamais entendu parler, Peter Sís.

Peter Sís, nous l’apprendrions plus tard, est un auteur assez reputé dans le petit milieu du livre illustré pour la jeunesse. Né à Brno en Tchécoslovaquie (non non, il ne manque pas de lettre), il a grandi à Prague. Puis il a étudié la peinture et la réalisation cinématographique à l’Académie des Arts Appliqués et au Collège Royal des Arts à Londres, où certains de ses travaux font désormais partie de la collection permanente du Musée d’Art Moderne. En 1982, il s’installe avec sa famille au États-Unis, où il poursuit sa carrière d’auteur de renommée internationale. The Three Golden Keys est considéré comme un classique de la littérature enfantine.

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Intrigués par la profusion d’ouvrages d’un seul auteur, nous avons demandé à la serveuse. Elle nous apprit que l’auteur avait justement grandi dans cette maison à l’atmosphère très praguoise, et nous avons décidé d’emporter avec nous quelques ouvrages (un classique lorsqu’on voyage, de s’encombrer de livres alors que la journée débute et qu’on a une escalade à faire). 

L’oeuvre de Sís respire Prague à chaque coups de pinceau. Ses planches sont un hommage à la ville qui a abrité ses secrets d’enfance, et dont il parcourt quelquefois les rues avec nostalgie, lorsque son emploi du temps le lui permet. L’histoire de The Three Golden Keys en est un parfait exemple.

Emporté par le souffle d’une tempête, le ballon dirigeable du personnage principal atterrit dans la ville qu’il a quittée des années plus tôt: le Prague de son enfance. Les rues sont désertes, les volets clos. La maison où il a grandi est fermée.

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Le personnage finit par rencontrer un mystérieux chat aux yeux lumineux qui l’entraîne dans une folle course, dans le labyrinthe d’une ville hantée par les souvenirs.

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The Three Golden Keys est un livre labyrinthique dans le bon sens du terme: c’est un ouvrage dans lequel il fait bon se perdre. Une aura mystérieuse en imprègne chaque page, et l’histoire telle qu’elle est racontée nous emmène dans un voyage au pays de l’enfance nostalgique et des secrets oubliés. Ses illustrations sont de véritables oeuvres d’art, comme autant de gravures ésotériques — presque hermétiques au sens alchimique du terme — et rendent justice à l’atmosphère qui baigne la ville elle-même. Les visiteurs reconnaîtront les endroits par lesquels ils sont passés, bien qu’un peu… transformés. Et finalement, après de nombreuses péripéties à travers la ville, tout est bien qui finit bien, mais… je ne vous en dis pas plus.

On peut encore trouver (d’occasion) la traduction française de The Three Golden Keys. Intitulé Les trois clefs d’or de Prague, le livre a été édité en septembre 2003 par Grasset Jeunesse et semble être épuisé. Pour les anglophones, il est assez facile de trouver le livre en ligne, ou de le commander chez votre libraire préféré, même si les tirages semblent s’épuiser aussi. Le mieux — bien que ce ne soit pas la solution la plus simple ou la moins onéreuse — est encore de faire le voyage à Prague et de rapporter le livre dans son sac, comme un précieux souvenir.

Le site de l’éditeur (en tchèque) : http://www.labyrint.net/raketa/

Le site de l’auteur : http://www.petersis.com/

La maison de thé U zeleného čaje (dont la propriétaire n’est autre que la soeur de l’auteur)http://www.uzelenehocaje.cz/en/

Lovecraft, mon amour

 

Je devais avoir quatorze ans et ce jour-là, j’étais intrigué par les couvertures étranges — illustrées par l’excellent Druillet — qui s’étalaient face à moi, dans l’espace librairie du supermarché où ma mère m’avait laissé vagabonder pendant qu’elle faisait les courses. C’est étonnant, ce qui se passe quand on flâne au milieu des livres. On entend des voix vous héler en silence.

Croyez-moi ou non mais ce jour-là, plus que jamais auparavant, j’ai senti l’appel d’un livre.

Il me parlait, se manifestait à moi en usant d’une voix propre, m’invectivait presque, m’ordonnant de le prendre sans trembler, de le déposer dans le caddie et de le passer à la caisse. Même si l’illustration donnait au bouquin des airs terribles, il était relativement petit. Pas de quoi avoir peur, non? J’ai suivi le conseil du livre: je l’ai pris sans trembler. Je crois n’avoir même pas lu le quatrième de couverture en entier lorsque je demandai à ma mère si elle consentait à me l’offrir. Son « oui » donna naissance à une grande histoire d’amour, littérairement parlant la plus grande de toute ma vie.

howard-phillip-lovecraftCe livre, c’était Les Montagnes Hallucinées de Howard Phillips Lovecraft, aux éditions J’ai Lu SF.

Comme  beaucoup de ceux qui le connaissent, je suis entré dans l’univers d’Howard Phillips Lovecraft (HPL pour les intimes) assez jeune, et de manière totale. J’en avais vaguement entendu parlé, notamment pour avoir joué à Alone In The Dark sur PC, et je connaissais vaguement son univers, de loin, comme on connait la religion mystérieuse d’une peuplade lointaine pour en avoir entraperçu des bribes à la télé, dans un reportage. Lire Lovecraft une première fois a été comme mettre le doigt dans un engrenage. D’abord, j’ai voulu en lire plus: j’ai emprunté les quelques ouvrages que possédait la bibliothèque de mon établissement scolaire, puis j’ai emprunté les intégrales de chez Bouquins à la médiathèque. J’ai voulu tout lire. Je l’ai fait. Puis j’ai voulu tout relire, encore et encore. Je l’ai fait aussi, jusqu’à un hypothétique épuisement qui n’est jamais arrivé. Car lire, c’est aussi relire.

Enfin, dans la dernière phase de mon obsession, j’ai voulu tout posséder. Alors j’ai commencé une collection, initiant avec Lovecraft mes futures manies de bibliomane. Au début, j’ai collectionné les livres de poche. Ensuite, les grands formats quand je pouvais en trouver. J’ai pris ensuite le parti de retrouver les petits Denoel, de la collection Présence du Futur. J’en ai collecté pas mal, sur les étals des bouquinistes et sur Internet aussi.  Et puis j’ai voulu en avoir plus.

Retrouver des éditions originales de Lovecraft est une chose compliquée: d’abord, les prix se sont envolés et il devient très difficile de trouver des choses abordables. Ensuite, si l’on exclue les premières publications sous format « livre » chez Arkham House et Bart (dont je possède aussi quelques exemplaires maintenant), Lovecraft n’a été publié de son vivant que dans des publications mensuelles au format magazine. Ces pulps, magazines populaires imprimés sur du papier bon marché d’où ils tirent leur nom, ont — en plus d’être devenus rares et chers — la désagréable propriété de vieillir très mal. Avec le temps, le papier se dessèche. Il devient cassant, fragile, s’émiette à chaque manipulation, ce qui rend son transport difficile et sa conservation délicate.

Astounding Stories, mars 1936

 

Un jour, j’ai craqué. Réalisant presque un fantasme, j’ai acheté à un collectionneur américain qui souhaitait s’en séparer un exemplaire d’Astounding Stories, l’un des pulps dans lesquels Lovecraft a publié ses nombreuses histoires. Ce n’était pas n’importe quel numéro. C’était celui de mars 1936, dans lequel se trouvait l’une des 3 parties publiées des Montagnes Hallucinées. 

Ce magazine est devenu le clou de ma collection. Quelque chose que je regarde de loin, sur ma bibliothèque, prisonnier de son emballage protecteur dont je ne le sors presque jamais. Le papier s’effrite à chaque page tournée, si bien que chaque consultation détruit le livre un peu plus, rendant inéluctable sa disparition. C’est un sentiment d’impuissance terrible, et ce sentiment m’attriste: chaque fois que j’ouvre le livre, je le fais mourir un peu plus.

Pourtant, c’est un tel plaisir de se replonger dans l’univers de la science-fiction des années 30. Les illustrations, exceptionnelles et nombreuses, jalonnent les récits fantastiques de jeunes auteurs comme Lovecraft, Robert Howard, C.L. Moore, Jack Williamson, John W. Campbell, Stanley Weinbaum, Donald Wandrei… qui plus tard devinrent des écrivains de référence.

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Puis, dans le dernier tiers du magazine, s’ouvre enfin le récit des Montagnes Hallucinées. L’exemplaire en ma possession est la seconde partie du récit, découpé sur trois mois de parution. Mais je ne résiste pas au plaisir de vous citer les premières lignes du texte original.

Je suis obligé d’intervenir parce que les hommes de science ont refusé de suivre mes avis sans en connaître les motifs. C’est tout à fait contre mon gré que j’expose mes raisons de combattre le projet d’invasion de l’Antarctique — vaste chasse aux fossiles avec forages sur une grande échelle et fusion de l’ancienne calotte glaciaire — et je suis d’autant plus réticent que ma mise en garde risque d’être vaine. Devant des faits tels que je dois les révéler, l’incrédulité est inévitable ; pourtant, si je supprimais ce que me semblera inconcevable et extravagant, il ne resterait plus rien.

Pour notre plus grand plaisir, les Montagnes Hallucinées est le texte le plus richement illustré du pulp. 

At the Moutains of Madness, HP Lovecraft

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Le vol des étranges créatures rejoignant leur cité
Sans doute la première représentation des "Anciens"
Sans doute la première représentation des « Anciens »

Une superbe planche pleine page

 

Des merveilles vouées à disparaître… mais n’est-ce pas, selon l’auteur lui-même, la véritable finalité de toute chose?

“ Dans un cosmos éternel et indifférent dont l’univers galactique, le système solaire, la Terre, la vie organique et la race humaine ne forment qu’un incident transitoire et négligeable, il ne peut exister de choses telles que valeur, but, signification ou même intérêt, si ce n’est selon une acceptation locale et toute relative. Ce qui revient à dire que rien n’a de valeur, de but, de signification ou de raison d’être à moins d’être considéré en rapport avec l’assemblage fortuit d’expériences, de croyances et d’habitudes qui constituent l’héritage local de chaque observateur. ”

 

H.P. Lovecraft, Heritage or Modernism: Common sense in Art Forms, été 1935

Trad: Philippe Gindre, Eds Robert Laffont  

On peut trouver les Montagnes Hallucinées en livre de poche, mais aussi dans une nouvelle traduction de David Camus aux éditions Mnémos. Les intégrales Lovecraft (3 volumes), dont est notamment tirée la dernière citation, sont disponibles chez Robert Laffont dans la collection Bouquins. Elles sont une véritable mine pour tout lovecraftien qui se respecte. Mais nous aurons l’occasion d’y revenir.