Des ebooks à 0,99€ : avons-nous tué le marché (ou pas) ?

Deux articles parcourus récemment m’ont mis la puce à l’oreille. Le premier était signé Andy Richardson, de chez Influential Software, sur le site Publishing Perspectives. L’autre était une contribution de Sunita sur un blog américain spécialisé dans la romance.  Si l’un et l’autre développent un sujet différent, leurs conclusions se rejoignent d’une manière ou d’une autre. 

Dans le premier article, Andy Richardson évoque le “peak-ebook” (jeu de mots avec peak-a-boo). Partant d’un constat simple — à savoir qu’aux États-Unis, après une progression en flèche et des taux de pénétration plus ahurissants d’année en année, la croissance de l’ebook commence à stagner — , l’auteur évoque la possibilité que nous nous soyons littéralement tiré une balle dans le pied en proposant des prix très bas pour les ebooks. 

Selon lui, il est impossible pour les éditeurs de savoir si les lecteurs qui étaient prêts à payer 7,99$ pour un livre quelques années auparavant sont les mêmes qui aujourd’hui dépensent 0,99$ dans un ebook, ou s’ils s’agit de nouveaux lecteurs. Mais selon toute probabilité, les lecteurs d’hier étant par extension les lecteurs d’aujourd’hui, il est possible que l’offre alléchante des autopubliés, des pureplayers et des discounters type Amazon ait créé des dommages irréversibles: celui de déplacer l’échelle de valeur, et donc de prix, pour un travail presque identique (un livre coûte 0,99 au lieu de 10, par exemple). 

Le travail en lui-même ne change pas: l’édition d’un livre est toujours, si l’on retire la phase impression/distribution, quelque chose qui doit être fait consciencieusement, tant du point de vue de l’auteur que de l’éditeur. La valeur n’en a pas été modifiée, mais son prix, si. Qui est prêt à payer 10$ un ebook aujourd’hui? Pas grand-monde. Mais quand on y pense deux secondes, c’est le prix d’un livre de poche. Et les livres de poche, contrairement aux livres numériques, se vendent et se vendent bien. Considérablement, même. Aurions-nous loupé quelque chose?

Imaginons un instant que les lecteurs numériques n’existent pas: ils ne sont que des lecteurs papier convertis au numérique. Selon toute logique, c’est plus que probable: mes amis qui ne lisaient pas avant ne lisent pas plus aujourd’hui sur leur tablette ou leur téléphone. Ils jouent un peu plus, éventuellement, ou lisent davantage les sites d’information, mais ils ne lisent toujours pas de livres. Les lecteurs, eux, lisent. Mais leur échelle de valeur a été modifiée. 

Dans le second article, on évoque le 0,99 comme un “anchor price” (un prix de référence). L’auteur, bien entendu, reconnait que le 0,99 permet aux auteurs inconnus de vendre davantage d’ebooks. Mais ce qui était vrai hier ne le sera peut-être plus demain, avec la croissance exponentielle de l’autopublication et donc un marché de plus en plus engorgé ( comment faire la différence entre dix millions de livres à 0,99 non éditorialisés par les librairies numériques, car trop nombreux pour être tous lus ? ). Et le travail de l’auteur, malgré des ventes en hausse, peut de moins en moins être rémunéré convenablement. De fait, avec un système comme celui-ci, il devient impossible pour la quasi-totalité des auteurs à 0,99$ de vivre de leur activité.

Enfin, un argument de taille. Un argument psychologique. Quelque chose auquel je ne voulais pas croire, mais qui semble-t-il s’avère fondé au fur à et à mesure des enquêtes d’opinion: si un livre dont le prix est élevé n’est pas forcément perçu par les acheteurs potentiels comme un ouvrage de qualité, un livre au prix trop bas est presque toujours perçu comme un ouvrage de moindre qualité

En somme, en espérant ouvrir le marché, peut-être nous le sommes-nous définitivement fermé… 

Et vous, quel est votre avis sur l’ebook à 0,99$ ?

Sur-connexion, burn-out numérique, réseaux sociaux envahissants: la mythologie nostalgique et absurde du Moi originel

À l’heure où les fonctions sociales du livre se développent de manière exponentielle, le numérique nous permet de partager nos annotations, nos passages préférés et nos appréciations autour de nous, au sein d’un cercle numérique. Ce cercle, constitué d’amis, connaissances et contacts, est voué à reprendre l’information, à la disperser et à vous la renvoyer sous la forme d’interactions. En définitive, les clubs de lecture se numériseront sans doute plus vite que les livres eux-mêmes, et c’est une bonne chose tant le partage de la lecture se prête particulièrement bien au numérique et à la dispersion sur les réseaux sociaux. 

Lecture sociale ou lecture asociale?

Dénature-t-on la nature même de la “lecture sociale” en la déconnectant de la rencontre physique? C’est peu probable. En définitive, on ne fait que la renforcer. Quant à la nature “asociale” de la lecture, elle demeure préservée puisque personne ne vous oblige à partager quoi que ce soit de vos lectures numériques. Moi-même, je le fais peu. Mais on ne peut pas nier que ces pratiques plus ou moins nouvelles transforment notre manière de lire. Plus largement, elles transforment notre manière d’être. De la même manière que le fonctionnement de Facebook incite à scénariser sa propre vie, en utilisant ellipses, images et focus, la lecture sociale est une manière de scénariser sa propre pensée. 

D’une part, partager ses lectures est quelquefois vu comme une volonté de démonstration: autant on parle rarement du dernier Harlequin lu, autant on va plus facilement s’étendre sur le fait qu’on a ouvert un ouvrage de Derrida ou de Foucault. C’est humain. 

D’autre part, on cherche toujours à se définir à travers les citations, les annotations, que l’on partage avec les autres sur la toile. Une jolie phrase sur l’amour définit un peu mieux notre caractère romantique, tandis que l’extrait d’un pamphlet anarchiste est moins une volonté d’enrichir le monde que de démontrer qu’on les approuve.

En bref, la lecture est à la fois une définition et une construction du soi. Avec l’arrivée du numérique, cette construction devient publique et son processus devient narration du soi par soi. 

Le syndrome de la grand-mère à moustache 

Arrivé à ce stade, les discussions commencent. Les partisans du “c’était mieux avant” débarquent pour expliquer leur point de vue, souvent négatif, et les tenants du “voir vers l’avant quoi qu’il arrive” se déchirent sur les voies possibles en oubliant de répondre aux autres. De toute façon, les discussions entre les deux parties sont inaudibles. Elles ne reposent pas sur les mêmes bases, et emploient un langage différent. Pas d’espoir à attendre de ce côté. 

Sauf que depuis quelques mois, s’entend un son de cloche assez largement répandu: le numérique détruit les relations sociales. Le numérique détache l’humain de ses racines. Le numérique distord les relations entre individus. Et encore plus récemment, le numérique modifie la structure même du cerveau de nos enfants. S’y ajoutent quelques poncifs à la Rousseau sur la relation de l’homme à la nature, et des menaces de destruction du lien social si l’on n’arrête pas cette numérisation à outrance. 

C’est une discussion récemment partagée avec Marc Jahjah, l’homme qui se cache derrière l’excellent site d’information et de réflexion SoBookOnline, qui m’a fait prendre conscience que le changement qui était en train de s’opérer était mal compris. 

Le changement — qui est bel et bien là — est dépeint systématiquement de façon négative par les commentateurs. Il n’est pas compris, ou en tout cas il n’y a pas de volonté de le comprendre: il est combattu de manière systématique. 

Des changements, mais toujours dépeints négativement

Bien sûr, un enfant utilisant uniquement une tablette à la place d’un livre va développer un sens de l’interaction et une réactivité plus importante qu’un enfant qui lit exclusivement sur un support papier. C’est une évidence: le changement existe. Il est si rapide qu’il est difficile de l’analyser. Il est donc commodément dépeint comme intrusif et non naturel. Pourtant, est-ce une mauvaise chose? Intrinsèquement, ce n’est pas prouvé. Et il y a à mon sens peu de chances que cela soit prouvé un jour. 

Pourquoi? Parce notre époque n’a jamais autant lu qu’aujourd’hui (pas toujours de bonnes choses, mais cela pourra faire l’objet d’un autre billet sur le “bon goût littéraire”). 

Parce que notre époque possède un savoir supérieur à celui possédé par toutes les autres époques additionnées, et que ce savoir est à disposition partout, tout le temps, et pour (presque) tout le monde. 

Parce que contrairement à ce que diront les amoureux nostalgiques d’un passé idyllique où l’Homme et la Nature ne faisaient qu’un, nous avons dépassé notre condition d’être naturel pour entrer dans une condition d’être fabriqué, pour le meilleur le plus souvent, notamment en ce qui concerne les sciences formelles, la médecine, etc.  

Vous avez déjà passé une semaine seul en pleine forêt? La nature n’est pas cette image d’Epinal où des sociétés virginales se plongent dans la contemplation des reflets du soleil dans l’eau. La nature est hostile, dangereuse. Elle ne se laisse pas faire, et c’est tant mieux. La vie dans la nature n’est pas un cadeau: elle se mérite à chaque instant. Elle est un combat perpétuel pour la survie, loin de ce qu’on voudrait nous faire croire, ou de ce que l’on aimerait croire. 

Nous sommes des créatures sociales, et ça ne s’arrangera pas

Le changement de nos pratiques nous éloigne forcément de ce que nous tenions pour acquis. Le numérique a mérité son qualificatif de “révolution”. Mais ce n’est pas un mal. Dépassant le stade primal de révolution, il devient évolution. C’est un processus lent et incertain. 

Parce que le Moi authentique n’existe pas: il est un leurre, utilisés par ceux qui refusent certains changements par peur. Notre époque a créé certains des pires dangers pour notre humanité, mais elle a aussi créé quelque chose d’unique: la possibilité de lier les choses et les hommes les uns aux autres. 

Nous nous construisons par interaction. Nous n’existons pas en tant que nous-mêmes, mais uniquement face aux autres. Les autres et leur regard définissent ce que nous sommes. Aussi comment protester contre ce qui nous permet d’affiner davantage notre construction? La lecture partagée contribue à cet élan. Elle est une preuve que l’homme change, que notre rapport au temps change aussi, et que l’ennui si nostalgiquement évoqué par certains n’a peut-être plus le même rôle à jouer aujourd’hui qu’hier.

Peut-être parce que que nous n’avons plus le temps de nous ennuyer davantage. 

Le mot du jour: « skeuomorphisme »

Voici un mot qui m’a heurté cette semaine — pas seulement les yeux — et que j’avais envie de partager avec vous. Remerciez l’ami Geoffrey Dorne qui l’a évoqué sur son blog il y a peu de temps. 

Le skeuomorphisme est un terme qui nous concerne tous en tant que créateurs de livres numériques. Selon mon autre ami, ce bon vieux Wikipédia, il est tiré du grec skeuo, qui désigne un équipement militaire mais dont le sens peut aussi se rapporter à celui de décoration, d’ornementation, et de la racine morph, la forme. 

Le skeuomorphisme définit donc un “élément de design dont la forme n’est pas directement liée à la fonction, mais qui reproduit de manière ornementale un élément qui était nécessaire dans l’objet d’origine”.

En ce qui nous concerne, il s’agit évidemment des “pages” que l’on tourne sur iPad, par exemple. On pourrait aussi parler de la forme du signet ou des post-it d’annotations. Ce sont des artifices décoratifs, destinés à nous rappeler que bien que la lecture s’effectue sur un écran, nous tenons encore un livre entre nos mains. On pourrait également ranger sous cette catégorie la page cornée lorsqu’on souhaite arrêter sa lecture sur certaines liseuses, ou l’apparition d’un ruban en guise de marque-page. 

iBooks a récemment, avec la sortie de sa version 3.0.1, donné un grand coup de pied dans la fourmilière du skeuomorphisme en proposant aux utilisateurs de scroller verticalement dans le contenu d’un livre, supprimant par là-même le concept de page. Sommes-nous prêts à laisser derrière nous l’héritage de centaines années de lecture pour nous enfoncer un peu plus dans une pratique post-papier de cette pratique? Visiblement, Apple le pense. 

D’ailleurs, en parlant de ça: est-ce quelqu’un a remarqué la présence de ces deux “réglettes” sur le clavier iOS iPad, sur les touches F et J ? S’il s’agissait d’utiliser un iPad en tant que non-voyant, je comprendrais… mais encore faudrait-il que les touches soient en relief! 

J’ai bien pensé que cela déclenchait la séparation du clavier en deux parties (essayez de “déchirer” votre clavier, vous verrez de quoi je parle) mais elle peut être effectuée avec n’importe quelle touche. 

Alors? Le skeuomorphisme aurait-il encore frappé?

Les librairies signent un pacte avec le diable

On sait mon attachement pour les librairies. En tant qu’ancien libraire, je porte un regard à la fois admiratif et inquiet sur la profession. Pour l’admiration, il y a la manière dont ces professionnels se battent pour sauvegarder un métier et la manière dont ils résistent à une uniformisation ambiante. Mais l’admiration se transforme en inquiétude quand je vois des libraires se tirer des balles dans le pied, voire comme le disait Actualitté à propos de Darty, carrément des obus… même si Darty n’est pas à proprement un libraire historique.

Quand la librairie se tourne vers Amazon pour vendre des livres

C’est un comble: les librairies se tournent vers des prestataires extérieurs pour vendre des livres numériques. Il y a bien sûr Darty, qui après avoir ouvert une boutique de livres numériques en ligne, annonce qu’elle vendra le Kindle, se privant par la même de l’occasion de vendre ces livres lui-même, puisque comme nous le savons tous, le Kindle en tant qu’appareil est un écosystème fermé qui ne permet pas d’acheter ses livres à l’extérieur du store consacré.

Bien sûr, on peut acheter un fichier mobi ou KF8 chez d’autres libraires en ligne, Immatériel le propose par exemple… Mais il faut faire l’effort de réaliser l’achat sur son ordinateur, à l’extérieur donc… Et il faut dire qu’Amazon, comme Apple, soigne son interface pour la rendre la plus facile possible. L’achat “interne” est favorisé, et il n’y a guère que les clients avertis, voire militants, qui iront ensuite acheter des ebooks ailleurs que sur le store propriétaire. L’achat en 1-Click est diabolique pour cela.

Virgin a ouvert la marche en vendant, en plus de la gamme Booken, le Kindle dans ses murs, misant sur le trafic en magasin que générerait cette disponibilité. Je ne sais pas si cette fréquentation a été au rendez-vous. Pour ma part, la dernière fois que je suis allé au Virgin, je suis juste allé voir le stand Kindle pour constater sa présence, et je n’ai pas été faire un tour ailleurs. On peut imaginer que les gens qui veulent acheter un Kindle réagiront de la même manière, stand-caisse-dehors.

Une stratégie désastreuse à long terme?

Car quand bien même cette présence en magasin accroitrait la fréquentation, c’est ensuite que les choses se gâtent. Le client, intéressé par le numérique, est désormais un client perdu pour le libraire, qui a vendu le pistolet avec lequel il allait se faire abattre. Chose étrange que ce comportement marketing, qui marque bien le manque de stratégie à long terme des entreprises concernées. En l’état, c’est condamner leurs propres librairies en ligne au profit d’un concurrent direct, qui doit se frotter les mains. Cela ressemble davantage à une capitulation qu’à une alliance.

La Fnac seule (peut-être aussi France Loisirs, avec son Oyo relié à Chapitre.com) a peut-être su tirer son épingle du jeu: son alliance avec Kobo a clairement débloqué la situation qu’avait créé cette aberration technologique qu’était le FnacBook (une sorte de minitel portable créé par Sagem, si je ne me trompe), et qui était une insulte même à l’idée de lecture numérique. Seul réel avantage: la 3G offerte, qui a disparu avec l’arrivée de Kobo. Mais ce que les clients ont perdu en connectivité, ils l’ont gagné en ergonomie et qualité.

L’annonce hier de l’arrêt de la vente de musique en ligne par la Fnac a néanmoins de quoi susciter des interrogations. Le site de la Fnac est, on peut se le dire entre nous, une horreur de navigation, d’interface et de classement. C’est un maelstrom numérique cyclopéen qui n’est ni fait, ni à refaire. Alors avant de prétendre avoir une stratégie à long terme, peut-être faudrait-il simplement sortir la librairie du site originel. Créer une entité externe et indépendante, à l’ergonomie revue, plus rapide et mieux connectée serait une bonne idée. La Fnac, avec sa force de frappe, pourrait si elle le voulait créer une véritable exception française dans le paysage numérique mondial… si elle s’en donnait les moyens.

En attendant, l’alternative de la librairie native Kobo pourrait, à long terme, faire de l’ombre à leur magasin partenaire. J’ignore comment se répartissent les bénéfices de cette collaboration. Ce qui est certain, c’est que lorsque vous achetez un livre depuis votre tablette Kobo, c’est à Kobo que vous l’achetez. Pas à la Fnac. De toute façon, il était bien entendu hors de question pour la Fnac de s’allier avec Amazon… du moins, pas tout de suite… Mais la qualité des tablettes et liseuses Kobo, couplée à l’expertise des libraires, pourrait faire la différence si la volonté de l’indépendance culturelle et économique est clairement affichée.

Que penser de la stratégie des autres libraires?

Comment croire qu’une librairie puisse imaginer qu’Amazon est la solution à ses problèmes? Le titre de l’article n’est pas innocent et rappelle le mythe de Faust: à un problème qui semble insoluble, on applique une solution temporaire en espérant qu’elle soit exempte de conséquences. Mais dans l’impitoyable monde du business de la vente de livres, et plus spécialement de contenus en ligne, je doute qu’Amazon fasse des cadeaux à ses partenaires. À termes, le diable se changera en grand méchant loup, qui dévorera les enfants crus et sans remords.

Et voilà maintenant qu’à Milan, la librairie indépendante Hoepli se met à vendre le Kindle (voir l’article sur Actualitté). Après 140 ans de liberté, l’établissement se lie donc au géant américain avec cet espoir fou qui anime tous les libraires qui tombent dans ce piège: ne pas rester à la traîne, ne pas tomber du wagon et prendre le train du numérique, à n’importe quel prix. Je doute que cette stratégie s’avère payante à terme. En réalité, les librairies qui tombent dans ce piège creusent, selon moi, leur propre tombe.

Pourtant, des alternatives existent.

De très bonnes liseuses et tablettes existent, et devinez quoi: certaines ne sont liées à aucun autre magasin. Je pense à Bookeen, bien sûr, aux allemands de Trekstor, et il y en a d’autres… Ces liseuses peuvent être vendues sans crainte de voir partir les clients dans des écosystèmes fermés (même si l’on peut lire son livre acheté à l’extérieur sur son Kobo ou son iPad, je considère néanmoins ces systèmes comme semi-fermés dans la mesure où ils encouragent l’achat sur leur propre plateforme).

Couplées à des bornes de téléchargement DANS les librairies, peut-être liées directement à un stock numérique appartenant au libraire en question, ces tablettes sont peut-être la clef de l’indépendance numérique pour les librairies. Des initiatives isolées existent déjà, ça et là. Ces ventes permettraient de réaliser des marges honorables sans se couper de la clientèle numérique.

Et par la même occasion, ces initiatives — même imparfaites — sont un premier pas en direction d’un numérique intéressant pour les libraires, qui devront impérativement s’adapter pour ne pas sombrer dans l’oubli.

iPad Mini vs Kindle Fire: un match idéologique

Ça y est, le duel est lancé: qui d’Amazon ou d’Apple remportera le marché des tablettes ultra portables? Ces appareils sont nés d’un équilibre instable: suffisamment grands pour vous permettre de visualiser un film correctement mais suffisamment petits pour être transportés aisément et discrètement, ils s’inscrivent dans une logique de consommation portable et perpétuelle telle que la conçoivent et la souhaitent les deux géants américains.

D’ailleurs, Amazon a déjà gagné la bataille… selon Amazon. Jetez un œil à la publicité comparative qui oppose le Kindle Fire à l’iPad Mini.

Bon, d’accord, l’écran du Kindle Fire est HD, son Wifi est plus performant et le son est en stéréo. Il est aussi moins cher que l’iPad Mini et dispose d’un espace de stockage plus grand. Alors, le match est plié? Pas tout à fait.

Un écosystème revendiqué verrouillé pour l’un

Premier argument en faveur d’Apple: l’iPad, et l’écosystème qui le gère, a au moins la décence de nous faire croire qu’il peut nous servir à autre chose qu’à consommer sur l’AppStore. Qu’il peut être un outil pour les créatifs et les professionnels (ce billet est intégralement tapé sur mon iPad), qu’il a des ressources qui ne se restreignent pas à la bête consommation de livres, de musique et de vidéo, même si bien entendu tout cela est prévu et encouragé, ne serait-ce que par l’achat d’applications.

Chez Amazon, on fait face à l’essence même de l’esprit de supermarché dont je faisais la description dans un précédent billet. La tablette n’est là que comme support à l’achat, voire comme incitation. Car sans le store Amazon, la tablette n’a plus aucun intérêt. Elle est vide de sens. Elle n’existe que par son contenu potentiel, qui passe forcément par la case porte-monnaie.

Apple, prison confortable

Et cela, Apple l’a bien compris: une prison où l’on est installé confortablement est une prison dans laquelle on veut rester. Et même si je suis légèrement parti pris dans cette affaire (je ne suis pas —plus— un fan boy, mais j’utilise l’iPad pour travailler) j’aime à croire que j’utilise mes appareils pour autre chose que bêtement acheter et avaler du contenu culturel.

J’ai personnellement un deuxième argument (tout à fait personnel, et en cela sans doute désagréable à entendre) en faveur de l’iPad: il est certes de meilleure facture technique, mais cela entre peu en ligne de compte. En fait, il est surtout PLUS CHER. Et c’est clairement un argument en sa faveur. Je m’explique.

Des produits pour les riches achetés par des pauvres

Jamais de toute ma vie je n’ai vu de télévision à écran plat plus grande et plus sophistiquée que, d’une part, chez des amis considérés comme riches, bien sûr (ils ont les moyens, ils se les donnent pour s’offrir le meilleur), et d’autre part, chez des amis considérés comme pauvres (au chômage, intermittents, etc).

Pourquoi les “pauvres” achètent des grosses télés? Parce qu’ils n’en ont pas les moyens, et qu’on vit dans un monde qui joue sur la frustration permanente entre ce que l’on ne possède pas et ce que l’on pourrait faire en possédant. Il existe alors des solutions de crédits certes usurières, mais permettant à une certaine catégorie de personnes d’accéder à l’achat d’appareils qu’ils ne pourraient pas se payer autrement.

Un prix élevé est synonyme, dans notre écosystème consumériste, d’une qualité élevée et surtout d’un standing: en achetant un appareil Apple, on achète sa carte de membre du club. Plus qu’un objet, il est un signe de caste. Une caste qu’en période de crise, il est doucement agréable d’arborer les symboles extérieurs.

Un jeu masochiste auquel nous jouons tous

En d’autres termes, plus c’est cher, plus grande est (l’illusion de) la qualité, plus grande est la frustration, plus les files d’attente seront longues. Ces fameuses files d’attente, justement, où nous ramènent-elles? À des temps où la pénurie était la règle, et le serrage de ceinture quotidien.

Pas forcément agréable de comparer, mais Apple en joue dans sa communication, en instaurant notamment des ruptures de stock rapides. L’Allemagne de l’Est? Non. Cupertino.