Les librairies signent un pacte avec le diable

On sait mon attachement pour les librairies. En tant qu’ancien libraire, je porte un regard à la fois admiratif et inquiet sur la profession. Pour l’admiration, il y a la manière dont ces professionnels se battent pour sauvegarder un métier et la manière dont ils résistent à une uniformisation ambiante. Mais l’admiration se transforme en inquiétude quand je vois des libraires se tirer des balles dans le pied, voire comme le disait Actualitté à propos de Darty, carrément des obus… même si Darty n’est pas à proprement un libraire historique.

Quand la librairie se tourne vers Amazon pour vendre des livres

C’est un comble: les librairies se tournent vers des prestataires extérieurs pour vendre des livres numériques. Il y a bien sûr Darty, qui après avoir ouvert une boutique de livres numériques en ligne, annonce qu’elle vendra le Kindle, se privant par la même de l’occasion de vendre ces livres lui-même, puisque comme nous le savons tous, le Kindle en tant qu’appareil est un écosystème fermé qui ne permet pas d’acheter ses livres à l’extérieur du store consacré.

Bien sûr, on peut acheter un fichier mobi ou KF8 chez d’autres libraires en ligne, Immatériel le propose par exemple… Mais il faut faire l’effort de réaliser l’achat sur son ordinateur, à l’extérieur donc… Et il faut dire qu’Amazon, comme Apple, soigne son interface pour la rendre la plus facile possible. L’achat “interne” est favorisé, et il n’y a guère que les clients avertis, voire militants, qui iront ensuite acheter des ebooks ailleurs que sur le store propriétaire. L’achat en 1-Click est diabolique pour cela.

Virgin a ouvert la marche en vendant, en plus de la gamme Booken, le Kindle dans ses murs, misant sur le trafic en magasin que générerait cette disponibilité. Je ne sais pas si cette fréquentation a été au rendez-vous. Pour ma part, la dernière fois que je suis allé au Virgin, je suis juste allé voir le stand Kindle pour constater sa présence, et je n’ai pas été faire un tour ailleurs. On peut imaginer que les gens qui veulent acheter un Kindle réagiront de la même manière, stand-caisse-dehors.

Une stratégie désastreuse à long terme?

Car quand bien même cette présence en magasin accroitrait la fréquentation, c’est ensuite que les choses se gâtent. Le client, intéressé par le numérique, est désormais un client perdu pour le libraire, qui a vendu le pistolet avec lequel il allait se faire abattre. Chose étrange que ce comportement marketing, qui marque bien le manque de stratégie à long terme des entreprises concernées. En l’état, c’est condamner leurs propres librairies en ligne au profit d’un concurrent direct, qui doit se frotter les mains. Cela ressemble davantage à une capitulation qu’à une alliance.

La Fnac seule (peut-être aussi France Loisirs, avec son Oyo relié à Chapitre.com) a peut-être su tirer son épingle du jeu: son alliance avec Kobo a clairement débloqué la situation qu’avait créé cette aberration technologique qu’était le FnacBook (une sorte de minitel portable créé par Sagem, si je ne me trompe), et qui était une insulte même à l’idée de lecture numérique. Seul réel avantage: la 3G offerte, qui a disparu avec l’arrivée de Kobo. Mais ce que les clients ont perdu en connectivité, ils l’ont gagné en ergonomie et qualité.

L’annonce hier de l’arrêt de la vente de musique en ligne par la Fnac a néanmoins de quoi susciter des interrogations. Le site de la Fnac est, on peut se le dire entre nous, une horreur de navigation, d’interface et de classement. C’est un maelstrom numérique cyclopéen qui n’est ni fait, ni à refaire. Alors avant de prétendre avoir une stratégie à long terme, peut-être faudrait-il simplement sortir la librairie du site originel. Créer une entité externe et indépendante, à l’ergonomie revue, plus rapide et mieux connectée serait une bonne idée. La Fnac, avec sa force de frappe, pourrait si elle le voulait créer une véritable exception française dans le paysage numérique mondial… si elle s’en donnait les moyens.

En attendant, l’alternative de la librairie native Kobo pourrait, à long terme, faire de l’ombre à leur magasin partenaire. J’ignore comment se répartissent les bénéfices de cette collaboration. Ce qui est certain, c’est que lorsque vous achetez un livre depuis votre tablette Kobo, c’est à Kobo que vous l’achetez. Pas à la Fnac. De toute façon, il était bien entendu hors de question pour la Fnac de s’allier avec Amazon… du moins, pas tout de suite… Mais la qualité des tablettes et liseuses Kobo, couplée à l’expertise des libraires, pourrait faire la différence si la volonté de l’indépendance culturelle et économique est clairement affichée.

Que penser de la stratégie des autres libraires?

Comment croire qu’une librairie puisse imaginer qu’Amazon est la solution à ses problèmes? Le titre de l’article n’est pas innocent et rappelle le mythe de Faust: à un problème qui semble insoluble, on applique une solution temporaire en espérant qu’elle soit exempte de conséquences. Mais dans l’impitoyable monde du business de la vente de livres, et plus spécialement de contenus en ligne, je doute qu’Amazon fasse des cadeaux à ses partenaires. À termes, le diable se changera en grand méchant loup, qui dévorera les enfants crus et sans remords.

Et voilà maintenant qu’à Milan, la librairie indépendante Hoepli se met à vendre le Kindle (voir l’article sur Actualitté). Après 140 ans de liberté, l’établissement se lie donc au géant américain avec cet espoir fou qui anime tous les libraires qui tombent dans ce piège: ne pas rester à la traîne, ne pas tomber du wagon et prendre le train du numérique, à n’importe quel prix. Je doute que cette stratégie s’avère payante à terme. En réalité, les librairies qui tombent dans ce piège creusent, selon moi, leur propre tombe.

Pourtant, des alternatives existent.

De très bonnes liseuses et tablettes existent, et devinez quoi: certaines ne sont liées à aucun autre magasin. Je pense à Bookeen, bien sûr, aux allemands de Trekstor, et il y en a d’autres… Ces liseuses peuvent être vendues sans crainte de voir partir les clients dans des écosystèmes fermés (même si l’on peut lire son livre acheté à l’extérieur sur son Kobo ou son iPad, je considère néanmoins ces systèmes comme semi-fermés dans la mesure où ils encouragent l’achat sur leur propre plateforme).

Couplées à des bornes de téléchargement DANS les librairies, peut-être liées directement à un stock numérique appartenant au libraire en question, ces tablettes sont peut-être la clef de l’indépendance numérique pour les librairies. Des initiatives isolées existent déjà, ça et là. Ces ventes permettraient de réaliser des marges honorables sans se couper de la clientèle numérique.

Et par la même occasion, ces initiatives — même imparfaites — sont un premier pas en direction d’un numérique intéressant pour les libraires, qui devront impérativement s’adapter pour ne pas sombrer dans l’oubli.

iPad Mini vs Kindle Fire: un match idéologique

Ça y est, le duel est lancé: qui d’Amazon ou d’Apple remportera le marché des tablettes ultra portables? Ces appareils sont nés d’un équilibre instable: suffisamment grands pour vous permettre de visualiser un film correctement mais suffisamment petits pour être transportés aisément et discrètement, ils s’inscrivent dans une logique de consommation portable et perpétuelle telle que la conçoivent et la souhaitent les deux géants américains.

D’ailleurs, Amazon a déjà gagné la bataille… selon Amazon. Jetez un œil à la publicité comparative qui oppose le Kindle Fire à l’iPad Mini.

Bon, d’accord, l’écran du Kindle Fire est HD, son Wifi est plus performant et le son est en stéréo. Il est aussi moins cher que l’iPad Mini et dispose d’un espace de stockage plus grand. Alors, le match est plié? Pas tout à fait.

Un écosystème revendiqué verrouillé pour l’un

Premier argument en faveur d’Apple: l’iPad, et l’écosystème qui le gère, a au moins la décence de nous faire croire qu’il peut nous servir à autre chose qu’à consommer sur l’AppStore. Qu’il peut être un outil pour les créatifs et les professionnels (ce billet est intégralement tapé sur mon iPad), qu’il a des ressources qui ne se restreignent pas à la bête consommation de livres, de musique et de vidéo, même si bien entendu tout cela est prévu et encouragé, ne serait-ce que par l’achat d’applications.

Chez Amazon, on fait face à l’essence même de l’esprit de supermarché dont je faisais la description dans un précédent billet. La tablette n’est là que comme support à l’achat, voire comme incitation. Car sans le store Amazon, la tablette n’a plus aucun intérêt. Elle est vide de sens. Elle n’existe que par son contenu potentiel, qui passe forcément par la case porte-monnaie.

Apple, prison confortable

Et cela, Apple l’a bien compris: une prison où l’on est installé confortablement est une prison dans laquelle on veut rester. Et même si je suis légèrement parti pris dans cette affaire (je ne suis pas —plus— un fan boy, mais j’utilise l’iPad pour travailler) j’aime à croire que j’utilise mes appareils pour autre chose que bêtement acheter et avaler du contenu culturel.

J’ai personnellement un deuxième argument (tout à fait personnel, et en cela sans doute désagréable à entendre) en faveur de l’iPad: il est certes de meilleure facture technique, mais cela entre peu en ligne de compte. En fait, il est surtout PLUS CHER. Et c’est clairement un argument en sa faveur. Je m’explique.

Des produits pour les riches achetés par des pauvres

Jamais de toute ma vie je n’ai vu de télévision à écran plat plus grande et plus sophistiquée que, d’une part, chez des amis considérés comme riches, bien sûr (ils ont les moyens, ils se les donnent pour s’offrir le meilleur), et d’autre part, chez des amis considérés comme pauvres (au chômage, intermittents, etc).

Pourquoi les “pauvres” achètent des grosses télés? Parce qu’ils n’en ont pas les moyens, et qu’on vit dans un monde qui joue sur la frustration permanente entre ce que l’on ne possède pas et ce que l’on pourrait faire en possédant. Il existe alors des solutions de crédits certes usurières, mais permettant à une certaine catégorie de personnes d’accéder à l’achat d’appareils qu’ils ne pourraient pas se payer autrement.

Un prix élevé est synonyme, dans notre écosystème consumériste, d’une qualité élevée et surtout d’un standing: en achetant un appareil Apple, on achète sa carte de membre du club. Plus qu’un objet, il est un signe de caste. Une caste qu’en période de crise, il est doucement agréable d’arborer les symboles extérieurs.

Un jeu masochiste auquel nous jouons tous

En d’autres termes, plus c’est cher, plus grande est (l’illusion de) la qualité, plus grande est la frustration, plus les files d’attente seront longues. Ces fameuses files d’attente, justement, où nous ramènent-elles? À des temps où la pénurie était la règle, et le serrage de ceinture quotidien.

Pas forcément agréable de comparer, mais Apple en joue dans sa communication, en instaurant notamment des ruptures de stock rapides. L’Allemagne de l’Est? Non. Cupertino.

Comment les media-queries vont révolutionner l’ebook design

Peut-être en avez-vous déjà entendu parler: c’est une discussion qui anime le web depuis quelque temps, et notamment les designers et typographes, autour d’un concept au nom barbare mais tellement prometteur, le responsive design.

LE RESPONSIVE DESIGN, C’EST QUOI?

Lorsque vous naviguez sur Internet, vous rencontrez deux types de sites: ceux pour lesquels l’affichage s’adapte à votre écran et les autres. Lorsque par exemple, vous utilisez votre smartphone pour surfer et qu’un site vous propose (ou vous oblige) à utiliser la version mobile, nous sommes en plein dans le sujet. Chez d’autres, qui n’ont pas pris en compte cette question pourtant cruciale de la navigation mobile, vous êtes obligés de zoomer, de slider, bref, de composer avec une navigation poussive qui n’est pas optimisée pour cet usage.

ET LE LIVRE NUMÉRIQUE LÀ-DEDANS?

Comme vous le savez peut-être, le livre numérique utilise le format de fichier .EPUB. Ce fichier est en réalité une sorte de site web encapsulé dans un fichier .ZIP (on résume) et qui incorpore donc feuillets .HTML et feuilles de style CSS. Le .EPUB répond donc aux mêmes normes, et aux mêmes contraintes, qu’un site web standard lorsqu’il est question de l’afficher sur des écrans aux tailles, ratios et résolutions différentes. La multiplication des supports de lecture va donc contraindre (mais est-ce vraiment une contrainte lorsqu’on voit tout ce que cela apportera au lecteur?) les ebook-designers à penser leur livres sur au moins deux plans différents: l’écran type iPad, Galaxy Tab, Kindle Fire, Kobo Arc, etc, et l’écran mobile d’un smartphone, par exemple l’iPhone ou le Samsung Galaxy S3.

EN PRATIQUE ON FAIT QUOI?

L’usage des media-queries est en réalité assez simple dans sa partie technique. Il s’agit d’une balise directement ajouté dans le fichier .HTML et pouvant être reliée directement à une feuille de styles (CSS) alternative, qui ne sera appelée qu’en cas de détection d’un écran de telle résolution ou répondant à tel critère.

Voilà comment le code à intégrer dans votre balise <head>se présente, par exemple:

<link rel="stylesheet" media="screen and (max-width: 700px)" href="../Styles/mobile.css" type="text/css" />

Dans ce cas, si la résolution de l’écran est inférieure 700 px de large, la page appellera automatiquement la feuille de styles “mobile.css” et l’appliquera au contenu de votre EPUB. Magique, hein?

Les principales fonctions supportées par cet outil (et toujours écrites entre parenthèses) sont:

  • Width (largeur de la zone d’affichage)
  • Height (hauteur de la zone d’affichage)
  • Device-width (largeur du périphérique d’affichage)
  • Device-height (hauteur du périphérique d’affichage)
  • Orientation (avec pour valeur portrait et landscape, TRÈS utile pour les artisans de l’EPUB que nous sommes)
  • Aspect-ratio (16/9, 2/35,4/3, etc)
  • Color (le périphérique d’affichage supporte ou non la couleur)
  • Et enfin resolution (la résolution de votre écran)

La majorité de ces critères sont utilisables avec les préfixes min- et -max. Pour color, on peut laisser le champ vide: par défaut, il détectera si le périphérique affiche ou non la couleur et renverra la valeur correspondante.

Après, c’est à vous de faire votre sauce. Vous pouvez même combiner des propriétés, grâce à la syntaxe “and”. Vous pouvez également utiliser les opérateurs logiques “not” et “only”. Pour utiliser le “or” (ou), il suffit d’égrener les propriétés à la suite séparées d’une virgule. Dans ce cas, si une des options est considérée comme correcte, elle sera prise en compte.

Par exemple:

<link rel="stylesheet" media="screen, handheld and (max-width: 900px)" href="../Styles/mobile.css" type="text/css" />

On pourra aussi directement intégrer la media-querie à une balise <style> dans le <head>, grâce à l’usage de la balise <media>.

Exemple:

<style>
@media handeld and (max-width: 700px) {
  .header {
    display:none
  }

  p {
    font-size: 1.5em;
    }
}
</style>

DU BOULOT EN PERSPECTIVE POUR LES DESIGNERS

Les créateurs de sites web ne sont donc pas les seuls concernés: tous les faiseurs de livres numériques devraient rapidement intégrer dans leur logique de fabrication l’usage des media-queries. Car elle est induite des usages mêmes des lecteurs, qui lisent sur leur iPad à la maison et poursuivent la lecture sur un smartphone dans les transports en commun, avant de poursuivre sur l’écran de leur ordinateur au boulot (oui, ce n’est pas bien mais c’est un exemple fictionnel, souvenez-vous).

Pour garantir un confort maximal à tous les lecteurs, nous devrons banaliser cet usage. Le défi principal n’est ici absolument pas technique, mais artistique: il s’agit pour les designers de penser des mises en page aussi belles en version mobile que sur un grand écran, d’affiner la lisibilité et de permettre une expérience au moins égale sur chaque support.

Voilà donc un défi que, à n’en pas douter, se feront un plaisir de relever quelques designers de ma connaissance. 😉

Apple et Amazon règnent sur votre bibliothèque

Rappel des faits

Deux “affaires” (ce mot est tellement galvaudé que j’hésite à l’utiliser, mais passons) ont secoué le petit landerneau de l’édition ces derniers jours: d’abord, les mésaventures de Lynn Jordet Nygaard, privée de sa bibliothèque Amazon pour d’obscures et passablement fallacieuses raisons (lire l’article sur Actualitté) et ensuite, la décision arbitraire d’Apple de réhausser les prix de son AppStore (voir l’article sur 01.net) sans en avertir au préalable les éditeurs de contenus, à savoir vous, moi, tout le monde.

Deux affaires, donc, deux événements apparemment sans aucun rapport l’un avec l’autre, mais qui en réalité ne disent qu’une seule et unique chose (sans doute la seule pour laquelle les deux géants de l’entertainment arriveront jamais à se mettre d’accord): en choisissant d’utiliser notre écosystème, vous nous laissez tout pouvoir.

Monarchie absolue

Et quand on dit tout pouvoir, on entend véritablement tous les pouvoirs: y compris ceux qui ne nous viendraient pas à l’esprit, ceux qui nous sembleraient aberrants, arbitraires, confiscatoires ou même injustes. Oui, Apple se donne le droit de refuser une application ou un livre si celui-ci mentionne un concurrent, ou si le contenu lui déplaît. Apple se donne le droit d’augmenter les prix de produits que la firme ne fait que distribuer. Amazon peut effacer votre bibliothèque numérique sans préavis, vous privant d’années d’achats parfaitement légaux. Amazon ne permet pas de léguer votre bibliothèque à quelqu’un en cas de décès. Amazon a choisi d’utiliser un format propriétaire pour ses livres, par ailleurs illisibles sur d’autres machines. Les exemples s’accumulent. 

Face à l’illusion de la propriété

Malgré l’illusion de propriété que ces écosystèmes induisent, il est un fait que l’on ne saurait ignorer dorénavant: en ces murs, vous n’êtes que le locataire. Le propriétaire, lui, conserve tous les droits, y compris celui de vous expulser. Contractuellement (vous savez, ce long bloc écrit en tout petit quand on s’inscrit sur l’un ou l’autre de ces services et qu’on fait défiler jusqu’en bas, sans lire, pour le signer), lorsque vous achetez un livre numérique, vous n’en achetez en réalité que la licence d’utilisation. Et les licences, ça se révoque.

Il n’est pas question de nier que la démocratisation de la lecture numérique est effectivement passée par Amazon et par Apple. Nous leur devons quelque chose, c’est certain. Mais la liberté ne se négocie pas au profit du confort, elle ne le devrait jamais.

Il est peut-être temps de passer au stade supérieur: annuler la dette, et même réclamer des comptes. Un écosystème voué à vous enfermer, vous lire, vous contrôler, n’est pas viable. Surtout pour ses prisonniers.

Syndrome du top 100: la tentation du supermarché

Nous sommes à l’âge des tops. L’industrie du livre l’a bien compris et se gargarise de classements depuis des dizaines d’années. Mais le phénomène, jusque là cantonné aux pages Culture des grands hebdos et aux zones d’actualité des librairies industrielles, se répand. Le basculement vers le numérique, outre les multiples avantages dont je  me fais chaque jour le supporter, n’est pas exempt de défauts bien sûr. Et l’un d’entre eux est que le marché de l’ebook est en train de généraliser une pratique qui veut qu’on n’achète uniquement ce qui se vend déjà. 


UNE ÉDITORIALISATION INEXISTANTE

Vous entrez dans une librairie, que voyez-vous? Des livres bien sûr, ordonnés par thèmes sur des tables correspondantes. Sur ces tables, les nouveautés bien entendu, mais aussi certains titres de fond que le libraire a cru bon de ressortir des rayonnages en raison d’un actualité, ou d’une occurrence quelconque, ou simplement parce qu’il a lu ce livre et qu’il l’a aimé, et qu’il a envie que vous l’aimiez aussi. C’est tout à son honneur. C’est à cela que ressemble une librairie.

Vous entrez à la Fnac, au Virgin, chez Cultura, des enseignes résolument tournées vers des pratiques plus commerciales et pour lesquelles le livre est un produit d’appel vers les autres produits du magasin (le livre conditionne souvent un passage en magasin, à la Fnac par exemple, et générera peut-être un autre achat plus important). Que voyez-vous? La première chose que vous voyez, ce sont les tops. De grands murs couverts de livres présentés non plus à l’horizontale, mais à la verticale. Ils indiquent les meilleures ventes. Ici, 20% des titres représentent 80% du chiffre d’affaire: c’est énorme. La place belle est donc faite aux nouveautés. Derrière, les tables subsistent néanmoins. Les libraires (je sais le travail difficile qu’ils font pour l’avoir fait moi-même pendant plusieurs années) tentent tant bien que mal de faire vivre leur rayon, luttant contre les nouveautés galopantes qui mangent la place de leur table et tentant de faire ressortir quelques “coups de coeur”, titres de fond méritant une place ad aeternam sur un coin d’étagère. Quelquefois, les coups de coeur sont mutualisés: on se les refile de magasin en magasin. D’autres fois, ils sont comptés et intégrés dans vos variables de paie, car les enseignes ont compris que cela fait vendre davantage. C’est comme ça. 

Vous surfez sur une librairie numérique. Que voyez-vous? La réponse est simple: rien. Aujourd’hui, une librairie numérique concrétise le stade d’évolution final d’une librairie “industrielle”, à savoir un système basé sur les tops (les murs, zones d’actualité) sans aucune éditorialisation (les tables). 


UN LABYRINTHE DE RÉFÉRENCES

Il y a deux manières de trouver un livre en librairie numérique aujourd’hui: en connaître l’exacte référence (ma longue expérience en librairie m’a cependant démontré que la principale plus-value d’un libraire, c’est de savoir cela à la place de son client) ou qu’il fasse partie des nouveautés/top 100.

Vous avez déjà essayé de trouver quelque chose dans une librairie numérique? C’est presque mission impossible. Si vous tapez un titre approximatif, ou le nom de l’auteur avec une faute d’orthographe sur l’iBookstore, une recherche vide vous est renvoyée. D’ailleurs, le champ “recherche” est la plupart du temps cantonné à la portion congrue sur l’écran. On préférera toujours vous renvoyer sur l’une des “sélections du moment”, qui ne comportent en réalité que des nouveautés vaguement classées par thème quand on a de la chance, et surtout les tops 100. Ces fameux classements désormais dictent le succès d’un ouvrage. Ils crèvent l’écran, on ne voit qu’eux. Comment, en l’absence de système de recherche valable, trouver quelque chose qu’on cherchait, voire mieux, qu’on ne cherchait pas?

Le principe de découverte aléatoire est absent de la plupart des librairies numériques. Voilà ce qui fait qu’aujourd’hui, l’expérience d’entrer dans une petite librairie demeure incomparable: vous entrez avec la volonté d’acheter un livre, vous repartez avec trois… et quelquefois, même pas avec celui que vous cherchiez. Comment le libraire réussit-il cet exploit? Il connait ses livres. Il connait son catalogue. Il saura vous conseiller. Libraire, c’est un métier.

LIBRAIRE: UN MÉTIER EN PERDITION

Malheureusement, ces libraires que j’adore n’ont rien compris. Ils pointent du doigt la responsabilité du numérique, qui selon eux détruirait leur métier, ferait fuir les clients et réduirait le livre à un banal objet de consommation. 

Je me souviens de la polémique malheureuse qui avait il y a quelque temps conduit Frederic Beigbeder à houspiller le livre numérique, publiant dans son dernier livre un éditorial pamphlétaire contre les ebooks, machines à tuer le livre selon son auteur.  J’étais alors entré dans une petite librairie pour l’acheter, car on ne critique bien que ce que l’on connait bien, non? La libraire m’a regardé avec des étoiles dans les yeux lorsque je suis arrivé à sa caisse. “Il a raison, Beigbeder, le livre numérique va nous tuer. Il faut acheter ce livre et le partager autour de vous”. Je n’ai pas osé dire que moi-même, je faisais du livre numérique. Que j’en étais un acteur et que cela ne m’empêchait pas de venir acheter des livres en papier et en librairie. Je n’ai pas osé dire que ce qui tuait son commerce, ce n’était pas moi mais Amazon. Que l’ennemi n’était pas le bon, et qu’elle s’était placée du mauvais côté. Je n’ai pas osé, de peur qu’elle ne comprenne pas. J’ai eu tort. Les libraires sont des personnes sensées et intelligentes. Peut-être trop d’ailleurs pour cette industrie.


COMMENT RENDRE LES CHOSES MEILLEURS QU’ELLES NE LE SONT?

En rétablissant l’autorité intellectuelle du libraire et en la transposant au numérique. Libraires, votre métier n’est pas mort: il va évoluer, comme ces antiquaires qui aujourd’hui font 90% de leur chiffre d’affaire sur Ebay. Les lecteurs ont besoin de votre expertise, de vos conseils, de vos lumières pour éclairer les librairies numériques qui en manquent cruellement.

Aujourd’hui, les librairies numériques sont pour la plupart d’entre elles de simples agrégateurs, vomissant du contenu à la nouveauté et ne se préoccupant pas du reste, comptant sur un algorithme de recherche pour vous expulser votre requête. Mais pourquoi s’étonner du manque de succès des livres numériques en France (à peine 2% du marché aujourd’hui) quand on ne trouve jamais rien d’intéressant à lire? Pourtant les livres existent, mais ils ne sont pas mis en valeur.

Les libraires doivent s’investir dans le numérique. C’est une question vitale pour eux, et pour la qualité de la production littéraire. Un éditeur, quand il ne pense pas littérature, pense chiffres: c’est son métier. Il doit faire vivre son industrie et la nourrir, comme un agriculteur. Mais quand la culture du top 100 conduit l’éditeur à constater que ce qui se vend, c’est ce qu’il produit de pire, cela ne l’incite pas à produire autre chose. On comprend très bien ce principe en agriculture, pourquoi ne pas l’appliquer… à la culture, tout simplement?

Aujourd’hui, l’éditorialisation est laissée aux seuls lecteurs, par le truchement de petites étoiles et de critiques quelquefois écrites par les auteurs et éditeurs eux-mêmes. Ce n’est pas une mauvaise chose en soi, mais cela ne doit pas forcément devenir la règle. Mais je comprends les libraires en ligne. Pourquoi se forcer à faire quelque chose qu’ils n’ont ni le temps, ni l’envie de faire (éditorialiser) … alors que les lecteurs le font par eux-mêmes, et gratuitement? 

J’ai le même problème dans mon supermarché. Il n’y a jamais de paniers à l’entrée, il faut faire le tour du magasin jusqu’aux caisses pour en trouver des piles entières, là où les précédents clients les ont laissés. Pourquoi s’ennuyer à aller les replacer à l’entrée, puisque les clients viennent les chercher aux-mêmes? Logique d’économie de temps, d’énergie, bref de rentabilité au détriment du service.

LE TOP 100, UN GAGE DE QUALITÉ ? (OU L’ESPRIT TF1)

Évidemment, certains ayatollahs du bon goût n’auront de cesse de me rétorquer que si les gens l’achètent, c’est qu’il y a une raison. Que je ne suis pas le garant de ce qui est bon (ou pas) à acheter, et que 50 Shades of Grey, malgré une critique unanimement consternante des “bobos bien-pensants de Saint-Germain des Prés”, mérite son statut de numéro un des ventes. Parce qu’au moins, pendant qu’ils le lisent… les gens lisent! Et c’est en soi une bonne chose. 

D’une part, les gens lisent ce qu’ils trouvent. Et comme ils ne trouvent rien, ils achètent ce qui se vend déjà. C’est un serpent qui se mord la queue. Le supermarché en est l’exemple flagrant, avec ses têtes de gondole et ses mises en avant. 

D’autre part, j’ai eu cette discussion avec une professeur de collège. Comme moi, elle avait longtemps pensé que si on lisait, c’était déjà une bonne chose. Harry Potter avait redonné le goût de la lecture à tout une génération, par exemple. Sauf que J.K. Rowling avait écrit d’excellents livres, contrairement à beaucoup de ceux qui ont suivi la marche. C’est cela qui a donné envie de lire. Et comme moi, cette professeur a déchanté en voyant le syndrome du top 100 se répandre: ce n’est pas parce que les gens lisent de la “merde” (en cela entendez un livre ni fait ni à faire, insipide et mou, bourré de clichés et empêchant toute réflexion critique) qu’ils deviennent plus intelligents. En fait, c’est même le contraire qui se produit.

Libraires, agrégateurs, éditeurs doivent ensemble trouver un moyen de ne pas faire péricliter toute l’industrie du livre en reproduisant les erreurs de leurs collègues du disque.

Notamment en introduisant dans leurs processus des meilleures méta-données mais cela, c’est une autre histoire que je développerai plus tard.