Mort annoncée des liseuses: les tablettes rigolent

Derniers chiffres en date après les annonces de l’entreprise eInk un peu plus tôt dans l’année: Isuppli annonce une baisse de 36% des ventes de liseuses à écran statique (liseuses) en 2012, soit 14,9 M d’unités), par rapport à l’année 2011 où s’étaient écoulés 23,2 millions d’unités.

Kindle cover - SimplyBike (Flickr) - CC-BY-NC-ND 2.0

Une chute prévisible

Pas tant que ce soit étonnant! D’un côté, un marché américain où la lecture numérique cartonne (notamment grâce à Amazon) et où les liseuses se sont vendues comme des petits pains. Normal donc qu’au bout d’un moment, ces ventes stagnent puis régressent, le taux d’équipement ayant atteint un palier. Maintenant, le public lorgne du côté des tablettes.

De l’autre, un marché européen où la liseuse n’a jamais vraiment décollé, si ce n’est du côté des afficionados de la lecture sous toutes ses formes et pour lesquels la lecture pourrait même s’effectuer sur une planche ou un caillou. En France (pour la partie qui nous concerne), la lecture numérique ne pèse toujours guère plus d’1% du marché global, malgré les efforts des distributeurs, des éditeurs, des créateurs de contenu et des fabricants de matériel. Nos chiffres ne sont qu’une goutte d’eau dans l’océan de la lecture numérique. 

La France n’aime pas le livre numérique, c’est un fait. Les français ont toujours considéré avec un mélange de crainte et de mépris ces petits appareils qui n’étaient pas vraiment des livres, et pas vraiment des machines non plus… puisqu’elles avaient vocation à abriter une âme, celle des ouvrages de la bibliothèque numérique, chimère moderne et éphémère (pour le moment).

Et puis il y avait la vague hypocrisie des constructeurs, qui annoncent toujours plus de fonctionnalités sur leurs liseuses: d’abord des fonctionnalités de connexion web, puisque des capacités sociales de partage, puis du tactile, puis du retro-éclairage… La seule raison pour laquelle nous n’avons pas encore eu droit aux tablettes couleur, c’est la rentabilité: liseuses trop chères à fabriquer pour un résultat peu satisfaisant au regard des écrans. 

Un suicide en bonne et due forme

Alors depuis six mois, on assiste au revirement spectaculaire des ayatollas des liseuses qui soudain, avec l’avènement de la Kindle Fire HD, de la Kobo Arc ou encore de l’iPad Mini, découvrent avec stupeur (et réticence sans doute) que ça ne fait plus si mal que ça aux yeux de lire sur un écran rétroéclairé. Oui, car l’argument ne tient plus depuis que les fabricants de tablettes éclairent eux aussi leurs écrans. 

En fait, les lecteurs n’ont pas enterré leur tablette: ce sont les constructeurs qui s’en sont chargé, en proposant des liseuses de plus en plus difficiles à distinguer des tablettes. Et forcément, quand on imite, on finit par devoir se comparer. Et à ce jeu-là, la victoire est sans appel: les tablettes, plus proches des usages généralistes que les utilisateurs souhaitent faire de leur matériel, gagnent à tous les coups. Au grand dam de ceux qui souhaitaient JUSTE lire… 

Je ne m’en fais pas, eINK se recyclera: panneaux routiers, affiches publicitaires, tableaux d’école, les applications sont multiples et surtout, utiles.

Mais qu’on ne vienne pas nous faire croire que ce n’était pas prévisible. Ce qui arrive aujourd’hui est l’évidence même, et la plupart des constructeurs ont sans doute toujours voulu aller ce sens. 

En Inde, le livre numérique n’est pas une priorité et pourtant…

C’est un article chez Actualitté qui est sans doute passé inaperçu. 

Avec un taux d’alphabétisation plafonnant à 63%, l’Inde n’est pas ce que l’on peut appeler un pays en forte demande d’ebooks. En fait, c’est même plutôt le contraire.

La faute à qui, à quoi? Probablement aux tablettes trop chères, aux liseuses pas assez implantées, à Amazon qui n’est arrivé que récemment (on peut imaginer que le Kindle, comme partout ailleurs, dopera les ventes au final, comme une vilaine rengaine, comme un empire en marche) et à une frange de la population qui n’a cure de l’émergence d’un marché dont elle est par essence coupée, numérique ou papier. Forcément, les maisons d’édition locales sont davantage occupées à promouvoir la lecture sous toutes ses formes, à se battre pour simplement faire lire, qu’à faire percer un marché “de riches” où l’acte même de lire coûte déjà plusieurs centaines d’euros. Néanmoins, l’arrivée de liseuses ultra low-cost pourrait, selon l’article, faire la différence. 

Je trouve néanmoins l’ironie formidable. 

Amazing bookstore in Calcutta (CC-BY-NC-ND 2.0) - Carl Parkes (Flickr: FriskoDude)

J’ignore — en proportion — la quantité globale d’ebooks que nous lisons sur nos tablettes qui sont produits et réalisés en Inde. Mais c’est énorme. C’est une véritable industrie que les maisons de fabrication américaines et européennes utilisent telle une manne tombée du ciel. Soyez assurés, les ebooks indiens (et chinois) sont à peu près partout. Il ne se passe pas une semaine sans que je reçoive (en spam dans ma boîte mail) une publicité me vantant les services d’une nouvelle entreprise de numérisation, à des prix défiant toute concurrence. 

L’Inde est une usine, ce n’est pas nouveau: avec la Chine, elle est l’usine du monde. De la même manière que nos éditeurs “traditionnels” font imprimer leurs livres en Espagne, en Roumanie, en Pologne, en République Tchèque ou en Guyane (c’est moins cher, forcément), on délègue la fabrication des ebooks en Inde et en Chine. Pourquoi s’en priver? Pas de frais de transports, tout se fait à distance: la transaction se paie en octets. Alors oui, en tant que studio de création à l’heure du Made in France, la concurrence est rude: comment faire comprendre la différence entre notre travail et celui d’une usine à ebooks en Asie? Surtout quand le rapport de différence en terme de prix est de 1 pour 10… Heureusement pour Walrus, nous possédons quelque chose que les usines à ebooks n’ont pas le temps de cultiver: de l’imagination et des solutions innovantes. 

C’est juste que tout ça est très ironique. 

Et j’imagine que les ouvriers de Foxconn doivent à peu près ressentir la même ironie au moment où ils emballent les iPhone 5 qui nous attendront au pied du sapin.

Chirpify: les réseaux sociaux suscitent de nouveaux comportements d’achat

Je suis tombé sur ce nouveau service un peu par hasard, comme tout le monde, grâce à un tweet qui se balade, rebondit jusqu’à vous et interpelle le chaland. Mais cette fois-ci, ce n’était pas un hasard: c’était une stratégie commerciale.

Chirpify: was ist das?

Chirpify est un service né d’une alliance: comme toutes les idées excellentes, il est le mélange de deux idées très bonnes, à savoir d’un côté Paypal (une solution de paiement facile et à vocation universelle) et de l’autre côté les réseaux sociaux à tendance virale, type Instagram et Twitter.

Mettez ces deux-là dans un shaker, remuez: c’est Chirpify qui en sortira! Chirpify est un service qui permet, grâce au simple ajout d’un hashtag dans un commentaire, d’acheter un bien ou un service. C’est rapide, sans douleur et surtout parfaitement intégré aux nouvelles pratiques de zapping culturel. En cela, il est probable que Chirpify — ou l’un de ses dérivés futurs — puisse connaître un bel avenir.

Voir ici la présentation de Chirpify en vidéo: http://vimeo.com/51356204

Une idée pour les auteurs?

David Wolman, auteur chez le magazine Wired, a justement craqué pour ce service il y a quelques jours, proposant l’achat de son dernier livre via le service Chirpify.

Pari réussi: le buzz est créé et les ventes — certainement aussi motivées par la dimension inhérente au test technique et la nouveauté — ont certainement été au rendez-vous. Comme le dit Wolman “imaginez que Twitter devienne une librairie”. Et il n’a pas tort de l’envisager.

Aujourd’hui, nous avons la capacité d’attention d’un chaton face à une baballe: nous zappons d’un sujet à l’autre très rapidement, incapables de nous arrêter sur l’un ou l’autre, naviguant d’un article à l’article, réagissant, rebondissant et commentant. Justement, c’est bien là qu’est l’intérêt: en déplaçant l’achat directement DANS la promotion, en fusionnant les deux (diffusion + distribution), on peut faire d’une pierre deux coups.

Dans un monde pas si futur que ça, on fera la promotion d’un livre, d’un disque, d’un service en même temps qu’on l’achètera. EN MÊME TEMPS! Encore une manière d’en gagner, du temps, et de rationnaliser nos actes.

Et ce n’est qu’un début: j’y vois aussi beaucoup d’avenir dans le domaine du fundrising caritatif et humanitaire.

Spotify, un modèle pour les livres? (ou la dictature du coût zéro)

On ne parle plus que de streaming. À croire que c’est la mode. 

D’abord, on en a parlé pour la musique. Spotify et Deezer se sont vite imposés parmi les mélomanes du net comme des moyens peu onéreux (voire carrément gratuits) de profiter d’une grande quantité de musique, si l’on accepte de subir quelques publicités. Puis est venu le temps de Netflix, et le principe du streaming adapté au cinéma et à la vidéo. Avec l’élargissement des bandes passantes et l’implantation des connexions à haut débit, c’est désormais un mode de consommation techniquement parfaitement envisageable. On attend le lancement en Europe un jour ou l’autre.

Et puis forcément, le livre s’en est mêlé. Ces derniers mois, les services proposant du streaming littéraire font florès: Oyster, 24symbols, Bookboard et en France, un petit nouveau, Youboox. On trouve un panorama de cette activité nouvelle dans un excellent article d’Actualitté dont je vous recommande la lecture, et qui m’a décidé à écrire ce post. 

Consommer sans payer, une fable moderne

On vous a servi cette utopie à toutes les sauces. En acceptant de subir un peu de publicité (quelquefois beaucoup), vous n’avez qu’à piocher dans le catalogue et écouter/lire/regarder ce qu’il vous plaira. Si vous n’acceptez pas de vous coltiner les réclames, il suffit de payer l’abonnement premium: en général, une dizaine d’euros par mois suffisent à emballer l’affaire. Le sondage évoqué dans l’article d’Actualitté démontre d’ailleurs que les acheteurs (britanniques, mais généralisons pour le bien de la démonstration) sont prêts à payer un tel abonnement à un prix situé entre 0 et 10 livres sterling, ce qui nous amènerait à un maximum de 15 euros par mois, même si 61% déclarent qu’ils ne souhaiteraient pas dépenser plus de 5£. Afin de trancher, déclarons le panier moyen d’un abonnement aux alentours de 10 euros par mois. 

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(source: Actualitté)

10 euros, soyons d’accord, c’est le prix d’un livre. Si l’on fait la moyenne globale entre le prix d’un livre papier en grand format, d’un livre de poche et d’un ebook, on devrait arriver dans cet ordre de prix.

Donc pour 10 euros par mois, on pourra lire autant de livres qu’on le souhaitera.

Pour le prix d’un seul livre, c’est bien ça? 

Okay. Voyons ça de plus près.

“Et pourquoi ça ne fonctionnerait pas avec le livre?”

C’est vrai, ça, pourquoi pas? Si ça fonctionne avec le cinéma et la musique, après tout… Oui mais voilà, le hic, c’est que ça ne fonctionne pas si bien que ça. Enfin, si… mais seulement d’un certain point de vue. Je m’explique.

Forcément, du point de vue utilisateur, c’est un succès. Je suis moi-même détenteur d’un compte Spotify qui fait ma joie quotidienne. Tout ce contenu pour le prix d’un livre, d’un CD, oui, c’est tentant.

Du point de vue du service lui-même, c’est aussi intéressant! Après tout, pour le prix d’un hébergement serveur et d’une interface confortable, on génère du trafic et des revenus à la fois publicitaires et d’abonnements. Pas mal!

Par contre, là où je suis plus sceptique, c’est du point de vue des artistes et des producteurs… parce que là, c’est carrément du délire. Outre les frais inhérents à la production des oeuvres, il faut aussi rétribuer l’artiste en droits d’auteur. L’ami Numeriklivres le décrit assez bien ici, c’est une chose plus que compliquée: pour 4.000 pages vues, un revenu de 10 euros à répartir entre tous ses auteurs. Dur! Et imaginez bien que c’est la même chose pour les musiciens, qui pestent tous les jours contre les faibles revenus rapportés par les services de streaming. 

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Se rattraper ailleurs

Oui, le streaming, ça ne rapporte pas. Trop peu cher au départ, pas assez à se répartir à l’autre bout du tuyau: c’est une équation simple. Pourtant tout le monde y va, car la nature a horreur du vide et les éditeurs de contenus ont trop peur de passer à côté de quelque chose, d’autant plus que la promotion directe générée par ces services de streaming n’est pas négligeable.

               L'interface de Spotify

Ci-dessus: l’interface de Spotify

En effet, je suis le premier à aller acheter un CD après l’avoir écouté et apprécié sur Spotify. Je trouve ça normal, et j’aime de toute façon avoir l’objet chez moi. Au moins il est à moi, et je pourrai le transmettre (dans l’absolu, passons sur les qualités de conservation temporelle des supports numériques). Et j’imagine que je ferai pareil pour les livres: si j’ai lu un livre en streaming et qu’il m’a plu, je l’offrirai probablement à Noël à quelqu’un d’autre, en version papier ou ebook quand cela sera possible à grande échelle. Bref, l’un dans l’autre, on s’y retrouve — du moins je l’imagine. 

Et surtout, le streaming n’est pas une fin en soi: il est un moyen parmi d’autres, une sorte de complémentaire nécessaire qui est davantage une voie de promotion qu’une réalité économique, et qui doit s’insérer dans un écosystème global, oui, on est d’accord. À l’heure actuelle, on ne pourrait pas vivre du simple streaming et là où les musiciens font des concerts (qu’il faut bien leur payer), je vois mal Daniel Pennac faire des séances de dédicaces numériques payantes devant une foule en délire (un art différent par des moyens de diffusion différents). Bref, on ne peut pas faire que streamer. D’ailleurs, pourquoi streamer si ça n’arrange personne en particulier? Parce que…

                    

… le client est roi

Sempiternelle devise du commerçant avisé, la maxime est particulièrement bien adaptée aux comportements d’aujourd’hui. Les éditeurs qui maîtrisent mal les nouveaux flux (qui vont trop vite pour tout le monde de toute façon) sèment de petites miettes en espérant attraper les oiseaux, sans véritablement se poser la question d’une solution pérenne. Car il faudra bien trouver une solution pérenne!

La dématérialisation s’accélère, et l’on consommera de plus en plus numérique. Le livre papier finira par décroître, par effet mécanique, et on achètera de moins en moins le pendant papier pour faire plaisir à Mamie à Noël. Et quand tout sera dématérialisé… pourquoi est-ce que j’irai payer un fichier 10 euros à l’unité alors que pour le même prix, je disposerai d’un abonnement qui me permettra de profiter d’un catalogue entier? Pour en disposer hors connexion? La plupart des services de streaming proposent de disposer des fichiers hors connexion grâce à un petit supplément financier. Alors, quelle est la différence entre “posséder une fichier” et “en disposer 24/24 et 7/7 sur tous mes appareils, connecté ou pas”… La question intéressera seulement les juristes, car les clients auront tranché depuis longtemps: AUCUNE différence.

Hé ouais. Le livre n’est pas la musique, le livre n’est pas le cinéma. À vouloir tout qualifier d’industrie, on oublie les différences au profit des ressemblances. 

Oui, le client est roi. Mais le client est un enfant capricieux. Il veut la tarte aux fraises pour le prix du Carambar. Et si on commence à céder sur le prix de la tarte aux fraises, alors demain? 

Il est urgent de réfléchir à des modèles économiques pérennes autour du streaming. Une offre globale à bas prix est, à terme, la meilleure façon de creuser la tombe des artistes et de ceux qui les produisent. Remarquez, ça résoudra le problème: quand plus personne ne pourra vivre de son art, le catalogue s’amincira. 

Quand on me dit qu’il faut respecter le client, je ne peux qu’être d’accord. Cela passe par trouver un modèle économique qui satisfait et surtout qui permet de faire vivre et profiter tout le monde. 

Mais quand il s’agit de céder à un caprice (bien naturel, et je m’inclus dedans) dans le seul but de capter l’attention (syndrome du chaton et de la baballe), quand on cherche à récolter les fruits à court terme sans penser au long terme, alors on court — selon moi — à sa propre perte. 

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Les éditeurs doivent prendre en main la question du streaming, se l’approprier. Il est insupportable de voir les questions importantes être déléguées à des services tiers dont le modèle économique est à sens unique. Le streaming, c’est plus que probablement l’avenir. Et vous laisseriez jouer n’importe qui avec votre avenir? Allez, les éditeurs: on se réveille!

Et vous? Que pensez-vous d’une stratégie streaming sur le court, moyen, long terme?

Lire en numérique: savoir se concentrer et le rester

C’est un problème sur lequel on passe souvent: la question de la concentration lorsqu’il s’agit de lire un livre numérique.

La plupart du temps on élude la question, au prétexte (selon moi fallacieux) qu’il s’agit d’un «faux problème»: si le lecteur est un «authentique lecteur», il saura alors faire la part des choses, demeurer dans sa lecture sans céder à la tentation de jeter un oeil à ses SMS, à ses mails ou bien de regarder une vidéo sur YouTube. La vérité, toujours selon moi, est un peu plus nuancée.

Crédits photo: Thokrates on Flickr (CC BY-NC-ND 2.0)

Une solution simple: les liseuses studieuses contre les tablettes perturbatrices

Evidemment il y a une solution simple: préférer la lecture sur liseuse type eInk au détriment de celle sur tablette type iPad. La première, contrairement à la seconde, n’offre pas la possibilité de surfer sur le web (ou de manière si sommaire que cela en devient inutilisable), de regarder une vidéo ou d’écouter de la musique. C’est un appareil mono-usage qui n’autorise que l’action de lire.
En apparence, nous tenons notre solution. Mais c’est ne considérer qu’un seul aspect d’un problème plus vaste. D’une part, la plupart des acteurs s’accorde (enfin) à dire que la lecture sur tablette est à plus ou moins court terme une fatalité, et que les appareils multi-usages gagneront à la fin. Les consommateurs souhaitent des appareils hybrides, au rapport qualité/action/prix élevé. Le boom des ventes de tablettes en témoigne ces derniers mois.

D’autre part on peut aussi bien lire sur tablette, sur liseuse ou sur papier, nous ne sommes pas moins propriétaires de smartphones toujours vissés à notre poche, qui sont une source de tentation inévitable. Je lisais hier soir un livre papier, ordinateur et tablette éteints et hors de portée, mais j’entendais l’appel du smartphone qui essayait de me tirer du fleuve de lignes: et si tu regardais ce qui s’est passé sur Twitter? sur Facebook? et tes mails, tu as regardé tes mails?
Impossible de se concentrer sérieusement, puisqu’une partie de mon esprit était utilisée pour lutter contre ces mauvais penchants. J’ai tenu bon, et passé un certain temps, je me suis suffisamment enfoui dans la lecture pour oublier tout ça. Mais ce fut au prix d’une haute lutte.

Je suis un cas extrême? Peut-être. Mais vous vous êtes tous au moins une fois reconnu dans ce type de comportement, qui ne s’applique pas seulement à la lecture mais à toutes les activités hors écran.

Le syndrome du chaton et de la baballe

Nous vivons une époque de sur-stimulation: les images défilent à toute vitesse sur nos écrans, nous zappons continuellement, nous recherchons l’info, le tweet, le post, nous ambitionnons d’accumuler RT, Like et Share, nous repensons nos carrières en temps réel, changeons de métier, de passions, d’amours et d’amis comme de chaussettes. Nous avons habitué nos cerveaux à recevoir ces décharges d’adrénaline, d’endorphine plutôt, qui se déclenchent à chaque fois qu’une notification apparaît, qu’un SMS sonne, qu’un mail surgit. Notre cerveau est drogué, il recherche ces stimulations. La plupart d’entre nous n’est pas plus capable d’attention qu’un chaton face à une balle: il faut que ça bouge, si possible dans tous les sens… et quand ça s’arrête, passons à autre chose. Ce n’est pas la lecture numérique qui a induit ces comportements, plutôt la télévision et la multiplication des chaînes au départ. Mais maintenant que le problème touche la lecture, considérée par certains comme le dernier havre de paix à l’abri des phénomènes de sur-stimulation, nous sommes face à nous-mêmes, obligés de nous battre contre le monde, contre la vie.

La solution: la volonté?

Oubliez ça: la volonté n’a qu’un temps. Les anciens fumeurs sont des fumeurs en sursis, les alcooliques repentis se battent toute leur vie… et nos cerveaux sont en quête du prochain shoot d’information. Nous cédons tous, finalement. Et avec quel délice…

Alors quoi? Je ne sais pas. Depuis plusieurs jours, j’observe mon propre comportement. J’essaye de l’analyser et plus je me regarde, plus je me fais l’impression d’un drogué en repentance. Une absence de 3G et c’est le monde qui s’éloigne. Pas de wifi: scandale terrible.

La solution, c’est peut-être de conscientiser une chose, et une seule: le mouvement perpétuel est une illusion, et l’objet en transit finit toujours par s’arrêter, en tout cas sur cette Terre. La baballe finit par arrêter de rebondir, les chaînes cessent d’émettre (en tout cas d’émettre des programmes dignes d’intérêt), les radios se calment… Les utilisateurs de Twitter vont se coucher, les blogs cessent de rugir. Facebook descend derrière l’horizon. On pose le smartphone, on éteint la tablette et l’ordi pendant deux ou trois heures, et on constate le résultat ensuite.

Que s’est-il passé sur Twitter? Rien. Rien d’important. Sur Facebook? Pas plus. De la vie scénarisée, de l’info qui n’en est pas et quand bien même, quelle info mérite de nous “breaker”? Une fois tous les dix ans, peut-être, quelque chose d’important… Et encore.

La solution, c’est peut-être de conscientiser que si tout se passe effectivement sur Internet aujourd’hui, il ne s’y passe rien de si important.