Définissez le mot “IMPORTANT”

 

Quand tu cherches un sujet pour un texte — ou plutôt quand le sujet te cherche, car ce n’est jamais vraiment toi qui choisis de quoi tu vas parler dans ton prochain bouquin, ton prochain article ou ta prochaine nouvelle — un riche éventail de possibilités se déploie. Il y a les sujets importants, et puis il y a ceux qui t’intéressent. Ces deux-là ne sont pas forcément compatibles, d’ailleurs, mais qui s’en soucie ?

Mille fois on t’a demandé ce que tu allais faire de ta vie. Ça a commencé par l’école, c’était une blague à l’époque, une question qu’on te posait sans réellement prendre la réponse au sérieux. Du coup, quand tu répondais que tu voulais devenir égyptologue, cuisinier ou pompier, on te jetait ce regard qu’on lance aux chatons. Les adultes dodelinaient et souriaient, bienveillants. Au collège, la conseillère d’orientation t’a remis sur le droit chemin : elle t’a expliqué à quel point tes rêves n’étaient que des rêves, et que les rêves ne sont pas là pour se réaliser, sans quoi où irait le monde ? Au lycée, ça s’est gâté. Il a fallu choisir pour de vrai et même si à dix-huit ans, tu te sentais à peine assez adulte pour voter, il a fallu choisir un chemin. Une voie que tu as plus ou moins assumée jusque là, parce qu’il faut assumer ses choix dans la vie, c’est pas ce qu’on dit ? Il y a les rêves, et puis il y a les choses importantes.

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Bêtement, à écrire des histoires, on finit par se poser des questions. L’une d’elles m’a heurté l’autre jour, alors que je traversais la cour de l’immeuble pour rejoindre mon appartement. C’est ce genre d’évidence qui te saisit aux tripes, et ça mord tellement que tu te dis qu’il n’y a pas moyen que tu aies tort, parce que ce serait vraiment trop mal foutu sinon.

Quand tu cherches à vivre de ton écriture, tu te dis d’une part que tu es un sacré bon à rien de rêveur et que tu n’as rien compris à la vie. Parce que quand tous tes anciens camarades de classe postent leurs photos de vacances sur Facebook, tu n’as rien d’autre à opposer à leurs images paradisiaques du bout du monde que des clichés de la grisaille urbaine, et parce qu’aussi certains d’entre eux gagnent autant en un mois que tu gagneras en six, tu te dis que finalement, tu aurais peut-être dû les faire, ces études de droit ou de commerce. Et puis finalement, tu t’es lancé. Tu as cherché des sujets sur lesquels t’exprimer. Et puis comme l’ébéniste va au musée des Arts Déco pour voir ce que les copains du passé ont déjà fait, tu jettes un oeil à la littérature qui t’a précédé. Avec un peu de chance, ça t’inspirera, à défaut de te faire manger.

Il y a des sujets qui reviennent souvent dans la littérature. L’amour, par exemple, c’est un sujet qui revient sans cesse et qui porte l’intrigue de la quasi-totalité des classiques et des modernes, quelque chose d’intemporel et de chaud qui t’emporte loin et qui te fait sentir brûlant et calme à la fois. L’amour, c’est un sujet fort. Tu le retrouves partout. Il y a son pendant, la haine, qui a nourri aussi beaucoup de romans et fait couler beaucoup d’encre rouge, mais les histoires de haine sont souvent là pour te parler d’amour en négatif. Les belles histoires se nourrissent de sentiment positifs, presque chevaleresques : amour, partage, courage, abnégation, honneur, fidélité (à l’être aimé, à la nation, à une idée), égalité, volonté de poursuivre ses rêves, exploration, nouveaux défis, sauver quelque chose ou quelqu’un, se venger d’un affront, il y en a des tonnes, il suffit de piocher dans ta bibliothèque et de lire les quatrièmes de couverture. Ça devrait te donner des idées. Si les écrivains s’intéressent à ces sujets, c’est bien qu’ils doivent être importants, non ?

Pourtant, quand tu lis les journaux ou quand tu bois ton café dégueulasse en salle de pause, les sujets importants ne sont pas les mêmes. On parle argent, pas mal. On déglingue le collègue parce qu’il a fait une crasse à quelqu’un, souvent parce qu’il avait envie d’une promotion et du coup, ça boucle avec le pognon. A la télé, on te parle beauté, éternelle jeunesse, abdos d’acier, musique qui crache pour dire pas grand-chose. On te parle banque, assurance vie, on te vend ta future nouvelle bagnole parce que « les grands rêveurs ont une voiture à leur mesure ». On te dit aussi à quel point c’est cool d’avoir mille amis sur Facebook, dix-mille amis même, et puis autant sur Twitter parce que quand ça like pas, il faut que ça followe. Y avait une chanson qui disait quand j’étais ado « I’m a quarterback, I’m popular » mais maintenant il suffit plus de courir pendant le match, faut courir tout le temps. Avec ton nouveau téléphone qui te reconnait quand tu lui craches dedans, tout ira mieux, tu verras. Faut que ça bouge, le train avance et tu ne veux pas le rater. Combien de fois tu as entendu des gens te répéter ça, que le train partirait peut-être sans toi ? C’étaient des gens qui avaient l’air fatigués. Ils avaient la peau grise et leurs valises pour le train étaient déjà prêtes, juste là, sous leurs yeux.

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J’ai une question. Si tous ces sujets sont véritablement importants, comment se fait-il qu’aucun romancier n’en fasse jamais le coeur de son histoire ? Bien sûr, il y a plein de romans sur l’argent, la popularité, la carrière et le consumérisme, mais ce n’est jamais pour t’expliquer à quel point c’est cool de gagner plein d’argent, ou pour te dire que c’est bien de passer ta vie à ramer derrière tes collègues, à supporter leurs blagues grasses pour le compte d’un patron qui ne connait pas ton nom et qui n’est même pas content de t’avoir.  Je ne connais aucune histoire qui raconte pourquoi la popularité sur Facebook est importante, pourquoi derrière Twitter se cache le véritable sens de la vie. Je n’ai jamais lu un livre sur un type qui trouve la plénitude dans l’achat d’une nouvelle voiture.

Pourtant, ce ne sont pas des sujets censés être importants ? Je comprends pas. Si c’était si bien, si important, si vital, les artistes devraient en parler, non ? C’est un peu leur boulot, de te parler des trucs vraiment importants dans la vie. Pourtant, tu te rends compte, y a jamais eu un chanteur pour vanter les mérites des conseillers d’orientation, pas un peintre pour mettre en lumière la plénitude que tu ressens quand tu remplis ton caddie, pas même un pauvre petit écrivain pour t’expliquer qu’il a réussi sa vie en devenant trader, et ne me dis pas Bret Easton Ellis parce que ça se finit avec une hache en travers de la tronche.

Alors c’est quoi, quelque chose d’important ? T’as pas la réponse, dis, allez sois sympa, tu sais pas ?

Parce que là, moi, je suis perdu.

Crédits photo : bandeau par Tax Credits,
portrait de classe par Charlie Vinz,
billets par Douglas 8888

Avoir été un enfant dans les années 80

 

Pour la prochaine nouvelle qui sortira vendredi, intitulée Aurélia sous la terre, j’ai pris quelques heures sur mon temps d’écriture pour me replonger dans le souvenir des jouets de mon enfance. Je voulais non pas créer un catalogue exhaustif et en faire la démonstration dans le texte, mais simplement m’immerger à nouveau dans cet état d’esprit très particulier qui me faisait chaque année attendre Noël et mes anniversaires avec une grande impatience. L’histoire est en effet centrée sur une histoire de jouets et je voulais me réapproprier certaines émotions particulières. Continuer la lecture de « Avoir été un enfant dans les années 80 »

#5 | Le Grand-Hozirus

 

Le vendredi, c’est jour de sortie pour le Projet Bradbury ! Cette semaine, je vous propose un texte absolument barré où j’ai laissé libre cours à mes instincts Palahniukiens et fantaisistes. Pourtant, si cette nouvelle se déroule dans un contexte extraordinaire, elle n’en est pas moins un texte où le fantastique et l’imaginaire ne font aucune apparition. Il s’agit simplement de situations extraordinaires vécues par des gens terriblement ordinaires.

Bref. Trêve de blablas. Je vous présente Le Grand-Hozirus, la cinquième nouvelle du Projet Bradbury. Continuer la lecture de « #5 | Le Grand-Hozirus »

Le piège sucré des réseaux sociaux… mal employés

 

Nous sommes nombreux à avoir un compte Facebook. Quelques autres ont un compte Twitter, et une proportion non négligeable de la population est équipée des deux. Les réseaux sociaux font partie de notre quotidien : nous les utilisons presque chaque jour et nous nous en servons pour rester en contact avec nos proches et nos amis, pour dénicher de nouvelles opportunités, nous amuser et nous informer. Grâce à ces services, le monde est devenu plus petit. Il s’est aussi accéléré et de nombreux articles — dont je ne vais pas me faire le perroquet — soulèvent l’addiction qu’ils peuvent susciter. Oh, si, allez, juste un peu.

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Est-ce que vous saviez cela ? Des chercheurs ont déterminé que de l’endorphine était sécrétée à chaque fois qu’une nouvelle notification apparaissait sur notre barre d’actualité. Chaque fois que nous sommes cités dans un tweet, chaque fois qu’un nouveau message apparait dans notre boîte mail, chaque fois qu’on nous poke sur Facebook, en fait chaque fois que quelque chose nous impliquant directement fait irruption sur notre smartphone ou notre ordinateur, notre cerveau délivre une décharge d’hormones. C’est en cela que nous devenons des junkies des réseaux sociaux : nos cerveaux se dopent à la surprise, à la notification, au poke.

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Bonjour. Je m’appelle Neil Jomunsi et il m’est arrivé d’être addict aux réseaux sociaux. Peut-être cela peut-il encore se reproduire, parfois.

Je suis accro par phases : lorsqu’il m’arrive — c’est de moins en moins le cas — de m’ennuyer, je suis capable de rafraîchir dix fois ma boîte de réception ou ma page Facebook, histoire de voir si quelque chose de nouveau s’est produit, si quelqu’un a pensé à moi, si j’ai des amis. Ces moments, s’ils déclenchent d’abord une certaine frénésie, dérivent rapidement vers l’apathie, puis la déprime lorsqu’il ne se passe rien. Alors c’est le gouffre.

Ce phénomène d’addiction s’est ensuite manifesté par une espèce de gêne dans mon index droit, comme un genre de cal ou d’ampoule. J’ai compris rapidement qu’il s’agissait du doigt qui soutenait mon smartphone lorsque, du pouce, je rafraîchissais le flux des nouvelles. Ça devenait absurde.

J’ai donc pris des mesures draconiennes pour éviter de sombrer dans l’addiction totale et mener à bien mon Projet quoi qu’il arrive. Je ne peux pas me payer le luxe de vérifier en temps réel — même si c’est tentant — l’impact de chaque tweet, de chaque statut Facebook, de chaque newsletter envoyée. Je n’en ai tout simplement pas le temps.

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D’abord, j’ai coupé toutes les notifications de mon téléphone portable : ne me parviennent que les SMS et les appels téléphoniques. Tout ce qui est message privé sur Facebook, citation sur Twitter, etc, ne déclenche plus de vibrations ou de popup lumineuse. Bien sûr, c’était valorisant de voir mon téléphone se mettre à danser la samba à chaque fois que je postais quelque chose sur le net. Mais lorsque la déferlante se brisait sur les rochers, alors je perdais mon temps à attendre qu’elle reprenne, comme une réplique après une secousse sismique.

Ensuite, j’ai désactivé les commentaires sur mon blog personnel. Que l’on s’entende, j’aime passionnément vos commentaires, surtout quand ils sont élogieux. Bien sûr il y a les critiques, quelquefois les insultes, mais il y a un débat qui peut — quelquefois — être intéressant.

Mais si les commentaires sont valorisants, leur absence est beaucoup plus difficile à gérer. En fait, elle est carrément terrible. D’un coup, on imagine parler dans le vide (ce que l’on fait aussi très certainement quelquefois). J’ai pourtant laissé les commentaires actifs sur le blog du Projet Bradbury : il s’agit d’un site aimablement hébergé par Actualitté dont je ne saurai modifier le fonctionnement.

Mais il n’y a pas que les commentaires de blog : il y a aussi les statuts Facebook, les tweets et tout le reste. L’absence de réponse met alors mes nerfs à rude épreuve, et je ne doute pas que vous êtes nombreux dans mon cas, à poster une vidéo sur Facebook en espérant qu’elle déclenche l’hilarité générale et un nombre de Like digne du Livre des Records. Je ne peux pas couper les commentaires ni les partages sur Facebook, et ils sont d’ailleurs absolument indispensables pour que le Projet Bradbury prenne de l’ampleur. J’essaye simplement d’y faire moins attention. Je ne dis pas que c’est facile. Mais juste un peu moins.

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La frustration que génèrent les réseaux sociaux est peut-être supérieure au plaisir et au bénéfice que nous pouvons en tirer, lorsque nous les utilisons mal. Je ne prétends donc pas avoir de solution : il existe autant d’expériences que d’individus. En ce qui me concerne, j’essaie d’avoir une utilisation modérée des réseaux sociaux.

J’imagine — et spécialement lorsque l’on est auteur autopublié et que l’on doit soi-même gérer tous les aspects de sa promotion — que les réseaux doivent forcément occuper une place importante dans la communication. C’est, comme on dit, un mal nécessaire. Mais je ne veux pas non plus que mon compte Twitter se transforme en répéteur professionnel, uniquement là pour asséner à coups de massue une promo sans cesse rabâchée. Il est vraiment difficile de trouver le juste milieu. Car le risque qui guette, c’est de penser que l’impact sur les réseaux sociaux est comparable à l’impact que peut susciter notre prose. Il ne faudrait pas devenir esclave de l’image que nous renvoient ces formidables outils… et finir par en oublier d’écrire.

Comme le disait Neil Gaiman :

« J’ai compris qu’il y avait un problème le jour où je suis devenu quelqu’un dont le travail était de répondre à des mails, des tweets, et qui n’écrivait que comme s’il s’agissait d’un hobby. »

Depuis, l’auteur de Neverwhere et de Coraline a fait le voeu pieux de moins se consacrer au net, et davantage à son écriture. Il y a sans doute une leçon à tirer de son expérience.

Le réseau social peut vous envahir progressif : il peut rogner petit à petit sur notre temps pour finir par le grignoter entièrement, sans que l’on s’en soit rendu compte. Il s’agit donc d’utiliser ces formidables outils non pas comme des interfaces de matraquage promotionnel ou comme des miroirs forcément déformants, mais comme une exceptionnelle passerelle entre l’auteur et son lecteur, qui peuvent désormais échanger sans autre intermédiaire.

Crédits photo : Bandeau par Images of Money,
Perroquet par LonhHornDave,
Pilules par epSos.de,
Funny Smartphone par Jacob Botter,
Like par Sean McEntee 

Faut-il avoir un plan ?

 

Dans la vie comme en écriture, il existe deux écoles. Vous remarquerez qu’il existe deux écoles au sujet d’à peu près tout et n’importe quoi d’ailleurs, et le sujet qui nous occupe n’échappe pas à la règle. Bref. Comme je disais avant d’être, comme plaisantait Desproges, grossièrement interrompu par moi-même, il existe deux écoles au sujet de l’emploi du plan dans une narration.

Faut-il bâtir un schéma narratif avant de commencer à écrire ou partir d’une situation initiale et improviser en cours de route ? Continuer la lecture de « Faut-il avoir un plan ? »