Mission impossible: écrire à partir d’un rêve

 

C’est un truc qui arrive de temps à autres quand on lit beaucoup avant d’aller se coucher : on fait des rêves bizarres et quelquefois même, quand on parvient à s’en souvenir, on se prend à espérer qu’on pourrait en tirer quelque chose pour une prochaine histoire. Des tas d’auteurs plus ou moins célèbres se sont servis de leurs rêves comme d’un terreau créatif, des surréalistes jusqu’à H.P. Lovecraft, qui trouvait la plupart de ses idées de nouvelles horrifiques dans ses songes absolument tordus. Pourtant, j’ai pu constater que c’est assez compliqué à réaliser en pratique.

Je m’explique.

La dernière fois que j’ai cru avoir une idée géniale pendant un rêve remonte à quelques années. Comprenez, je dors toujours avec un carnet et un stylo sur ma table de nuit de peur de rater quelque chose qui ressemblerait de près ou de loin à une fulgurance créative. Une nuit, un rire me tire de mes rêves… et quand je dis un rire, je parle de mon propre rire. Je me souviens très clairement m’être réveillé en larmes sur les coups de quatre heures, hilare d’avoir entendu la meilleure histoire drôle jamais écrite. Ni une ni deux, j’allume la lampe et je me jette sur mon carnet pour y gribouiller quelques mots. Malgré le brouillard du sommeil qui m’étreint encore et m’empêche de bouger les doigts aussi prestement que je le souhaiterais, je parviens à coucher mon idée sur le papier, referme le carnet, éteins la lumière et me rendors du sommeil du juste, convaincu d’avoir pour le lendemain la matière à une histoire incroyable.

En me réveillant au petit matin, je me souviens de l’aventure de la nuit et rouvre le carnet à la recherche de la dite histoire drôle. Je tourne les feuilles jusqu’à la dernière page, fébrile, et me prépare mentalement à replonger dans l’hilarité, à m’en tenir les côtes, à m’esclaffer si fort qu’à coup sûr j’en réveillerai ma compagne.

J’avais écrit « chaise ».

chair-sky

Cette mésaventure nous apprend deux choses.

D’une part, l’humour est subjectif et ce qui fait rire le toi qui se réveille entre deux cycles de sommeil n’est pas forcément voué à déclencher les poilades du monde entier, ni même à tirer un vague sourire au toi du lendemain matin.

D’autre part, utiliser ses rêves pour écrire, c’est compliqué, délicat et ça demande un peu de jugeote si on ne veut pas que l’histoire soit complètement bancale.

J’ai souvent utilisé des bribes de rêves dans mes histoires — j’ai la chance de faire des rêves assez tordus et dont je me souviens presque chaque nuit — mais il ne m’est jamais arrivé de reprendre la trame complète d’un songe pour la coucher sur une feuille. La plupart du temps, c’est un personnage qui me marque, une manière de se déplacer, un paysage, un objet incongru ou une situation cocasse. Ainsi, la description de la Porte des Enfers dans l’épisode 4 de ma série Jésus contre Hitler est un copier/coller d’un rêve que j’avais fait des années plus tôt et dont je n’avais jamais su quoi faire. La même nuit, j’avais rêvé d’une arme terrifiante à basse d’infrasons qui liquéfiait n’importe quel être vivant de l’intérieur, une vision horrible dont je me souviens encore et que je n’ai jamais réussi à recaser où que ce soit. Mais peut-être que le Projet Bradbury sera l’occasion de le faire.

Tout ça pour dire qu’en général, les rêves s’accommodent très mal des canons de la dramaturgie. Je ne sais pas si vous avez remarqué mais dans les rêves, le type qui a écrit le scénario a l’air perpétuellement bourré. On dirait qu’il rédige les différentes scènes sous l’effet de puissantes substances hallucinogènes, sans se préoccuper de la cohérence (« et si je les faisais se déplacer d’un bout du monde à l’autre en vélo »),  de la temporalité (« mais si, je vous jure que j’ai déjà vu des mômes grandir de vingt centimètres en deux heures ») ou même des acteurs (« tiens, ce personnage est joué par une femme mais je suis sûr que si je le transforme en homme à la scène suivante, personne ne verra la différence»). Du coup, il est peu probable qu’un rêve remporte un jour la Palme d’Or du Scénario. Et ne venez pas me parler d’Inception, ce rêve de beauf vaguement stylisé où les scénaristes n’ont rien trouvé de mieux que de personnaliser l’inconscient du rêveur par des types en costard et lunettes noires équipés de sulfateuses.

skeleton

Je dis en général parce que la nuit dernière, j’ai fait un rêve dément. Scénarisé du début à la fin, le truc incroyable. Il y avait un début, un milieu et une fin, des personnages cohérents, un but compréhensible, pas de trucs trop bizarres pour ne pas être crédibles et surtout, un thème vraiment sympa. J’ai donc fait un test : j’ai écrit le premier jet d’une nouvelle en ne me servant QUE de mon rêve. 40.000 signes de pur songe, 100% original, auxquels je n’ai rajouté aucun élément extérieur. Bien sûr, je me réserve le droit lors des corrections de modifier quelques éléments mineurs, histoire de fluidifier. Je me suis rendu compte à la rédaction que certains rebondissements étaient un peu plus étranges que ce qu’ils m’avaient paru être en écrivant la description du rêve dans mon carnet.

Car oui, j’ai tout écrit en me réveillant, de peur d’oublier un détail. Comme la narration était parfaitement huilée, je voulais pouvoir la reproduire à l’identique. Je me suis forcé à me réveiller, à écrire de manière consciente pour éviter de me retrouver avec une autre « chaise » dont je n’aurais pas su quoi faire.

J’espère que le résultat vous plaira : je pense le publier d’ici quinze jours. On verra donc à ce moment-là si je suis capable de bosser même en dormant.

Crédits photo : bandeau - Samantha Marx (Flickr CC BY 2.0),
Chair in Sky - Nicki Varkevisser (Flickr CC BY 2.0),
Squelette - Powerhouse Museum Collection (pas de copyright).

 

#3 | Le dernier invité

 

Vendredi sonne comme chaque semaine l’arrivée d’un nouveau texte. Je suis donc heureux — et un peu soulagé, je dois l’avouer — de vous présenter Le dernier invité, la troisième nouvelle du Projet Bradbury.

dernierinvite

Voici le pitch :

Les enterrements ne sont jamais une partie de plaisir et Edith ne le sait que trop bien: l’adolescente vient d’assister à celui de sa grand-mère adorée. Une fois le cercueil sorti de l’église et déposé dans sa dernière demeure, le cortège se sépare et la famille se retrouve dans la maison familiale. On dresse alors la table pour le dîner. Mais il semblerait que tous les invités ne soient pas encore arrivés.

Pourquoi soulagé ? Pour plusieurs raisons. D’abord parce que ce texte fait partie de ces récits qu’on peut qualifier de personnels. Evidemment, la mort est un sujet qui nous touche tous à un moment ou à un autre de nos vies et je pense que beaucoup de gens retrouveront dans ce récit des bribes de souvenirs désagréables. Néanmoins, ce texte est un mélange de plusieurs histoires. J’ai emprunté certains éléments de souvenirs pour les combiner à d’autres. Forcément lorsqu’il s’agit de pareils thèmes, il est difficile de ne pas faire appel à sa propre expérience.

Soulagé ensuite, parce mon planning a été complètement bouleversé par un week-end prolongé — un superbe mariage dans la région d’Aurillac, au milieu des montagnes et au bord d’un lac, longue vie aux mariés, vous étiez très beaux — et que j’ai dû forcément composer avec les trajets. Ainsi, cette nouvelle aura été respectivement écrite chez moi, puis corrigée dans un avion entre Paris et Berlin, dans un autre avion entre Paris et Aurillac, dans une roulotte (très confortable) posée sur les rives d’un lac et enfin, pendant le brunch du lendemain matin où votre serviteur a sorti son ordinateur portable pendant que les invités discutaient sur des chaises longues. Autant dire que je ne suis pas mécontent d’en être venu à bout.

On peut télécharger Le dernier invité (ainsi que les autres nouvelles du Projet Bradbury) au prix de 0,99€ chez Smashwords et Amazon pour le moment, et très prochainement chez Kobo et Apple.

Vous pouvez également souscrire à l’intégrale du Projet Bradbury en vous abonnant à un tarif préférentiel.

J’en profite pour signaler que les deux premières nouvelles sont dorénavant disponibles sur iTunes (enfin).

Transformer les promenades en sources d’inspiration

 

Un écrivain ne vit pas cloîtré chez lui, bien au contraire. Même si la tentation de la réclusion est grande, il faut se forcer à aller prendre le pouls du monde et reprendre des forces et des idées pour les prochains textes. Se ressourcer, en somme.

Lorsque je suis en phase d’écriture « intense » — un premier jet par exemple, qui ne laisse pas beaucoup de place à autre chose qu’à une écriture frénétique, ininterrompue et quasi désespérée — je m’astreins à sortir une fois dans la journée, en général aux alentours de 16h. J’aime assez cet horaire : les enfants sortent de l’école, il y a des cris joyeux, les adultes ne sont pas encore sortis du bureau et la circulation est plutôt calme, particulièrement à Berlin. Dans le jardin, on peut entendre les arbres chanter et danser lorsqu’il y a du vent (soit à peu près tout le temps) et leurs voix, croyez-moi, sont toutes différentes. Continuer la lecture de « Transformer les promenades en sources d’inspiration »

Quantité ou qualité - l’éternel dilemme de l’auteur prolifique

 

Lorsqu’il s’agit de mettre dans les deux plateaux de la balance la sacro-sainte qualité du manuscrit unique, bichonné, peaufiné pendant des années avant le premier envoi, et la quantité de l’écrivain-bûcheron qui, inlassablement, se remet à sa table de travail pour produire toujours et encore plus, Ray Bradbury n’y va pas par quatre chemins. Continuer la lecture de « Quantité ou qualité - l’éternel dilemme de l’auteur prolifique »

#2 | Onkalo

Bonjour à tous !

Comme promis, le vendredi est désormais le jour de sortie des nouvelles du Projet Bradbury. Pendant 52 semaines, j’annoncerai la publication d’un nouveau texte sur cette même page. Pour l’instant, je ne m’en sors pas trop mal puisque j’ai réussi à tenir les délais malgré un emploi du temps chargé (je pars aujourd’hui pour un mariage en France où je reste tout le week-end, pas possible donc de travailler autant que je le voudrais, et je ne serai de retour à ma table de travail que mardi).

Je vous présente donc Onkalo, une nouvelle d’environ 60.000 signes située dans un lieu et une époque indistincte. En voici le résumé :

Lorsque le bateau de Nola accoste, l’archéologue sait déjà que le voyage ne sera pas de tout repos : alors qu’on pensait cette terre déserte, stérile et — à l’exception de quelques peuplades reculées — inhabitable, la fonte de la Glace a révélé les traces d’une civilisation antique qui aurait occupé ce territoire des dizaines de milliers d’années plus tôt. Accompagnée de Guil, son guide indigène, et de Moj, une Croyante dont elle se serait bien passée, Nola entame un périple qui la mènera au coeur de l’ancien territoire glacé. Ce qu’elle y découvrira changera à jamais la face du monde.

Je sais que la description est assez… glaciale, mais c’est une nouvelle assez étrange pour moi dans la mesure où je ne peux pas en dire beaucoup plus sans en dévoiler l’intrigue.

onkalo-cover

Ce texte fut aussi l’occasion d’expérimenter un nouveau style d’écriture, beaucoup plus sec, qui s’accorde bien avec le climat polaire qui y règne. Je n’ai pas cherché à modifier mon écriture pour l’adapter au texte, elle s’est adaptée d’elle-même. En fait, j’ai eu l’impression que les lieux, les personnages, l’atmosphère dictaient d’eux-mêmes une certaine manière de raconter l’histoire. Dans ce monde lointain (ou proche) les personnages économisent beaucoup leurs paroles. Leurs dialogues sont essentiellement voués à être utiles pour leurs interlocuteurs. Du coup, je vous préviens, il n’y a pas beaucoup d’humour (voire pas du tout, je crois… c’est peut-être une des rares fois où je ne fais pas une seule petite tentative dans un texte).

Vous l’aurez compris, c’est une histoire qui me tient à coeur par son aspect inédit qu’il m’a permis d’explorer. J’ai aussi aimé passer du temps avec les personnages. En revanche, un phénomène très étrange est apparu au moment de l’écriture : le premier jet est allé très vite et lorsque j’ai posé le point final, j’ai immédiatement pensé que vu l’austérité du langage, les corrections iraient assez vite. Hé bien pas du tout : les relectures et réécritures ont été un véritable calvaire. J’ai notamment dû lutter avec beaucoup de répétitions. Comme les personnages utilisent un vocabulaire volontairement simplifié, très direct, j’ai eu tendance à faire transpirer cette économie dans le reste du texte. Résultat, je me suis laissé hypnotiser par sa rigueur.

J’espère que vous passerez un excellent moment avec Onkalo. Pour ceux qui se demandent d’où vient ce nom étrange, je les invite à regarder le documentaire Into Eternity du réalisateur danois Michael Madsen. Mais attention ! ne le regardez pas avant de lire la nouvelle, sans quoi vous vous gâcheriez la surprise. En revanche, je vous suggère fortement de regarder ce très beau film après votre lecture. C’est saisissant. Et cela m’a évidemment beaucoup inspiré.

On trouve Onkalo chez les revendeurs numériques habituels, à l’exception d’Apple qui met un temps fou à valider les textes. Mais j’ai bon espoir pour les prochaines semaines. En attendant, voici les liens vers Amazon, Kobo et Smashwords. Le prix de 0,99€ n’a pas bougé et la couverture est toujours de Roxane Lecomte.

Vous êtes nombreux à vous être inscrits à la newsletter depuis vendredi dernier et je vous en remercie du fond du coeur. Ce petit mail hebdomadaire vous permet, chaque dimanche, de recevoir directement dans votre boîte de réception un digest de ce qui s’est passé pendant la semaine dans le Projet Bradbury. Vous trouvez le lien d’abonnement juste en-dessous de ce post. N’hésitez pas, ce mail n’a rien d’un spam et ne vous est envoyé qu’une seule fois par semaine.

Excellent week-end à tous !

Neil