Une épée, un bouclier, et marcher droit devant

 

Ça n’a échappé à personne : l’automne est arrivé et avec lui, ses paniers remplis de feuilles mortes et de lassitude. Les semaines passent et malgré les nuits qui s’allongent et les jours qui rétrécissent comme une peau de chagrin, je continue de m’installer devant l’ordinateur, d’allumer la lampe et de taper des lettres les unes à la suite des autres. Quand elles sont bien lunées, elles forment des phrases, des paragraphes, des chapitres même, jusqu’à s’imbriquer en une histoire complète. Ça, c’est quand ça se passe bien. Le reste du temps, je continue d’écrire, persuadé que je ne suis bon à rien et que je ferais mieux de consacrer mon temps à autre chose. Continuer la lecture de « Une épée, un bouclier, et marcher droit devant »

Faut-il laisser mourir les librairies ?

 

Depuis plusieurs semaines, Facebook et Twitter se font l’écho de nombreux appels à l’aide, et pas n’importe lesquels : ceux de librairies.

J’ai tout d’abord entendu parler de l’appel aux dons de la librairie-presse de Caussade (auquel je n’ai pas résisté — je suis un indécrottable optimiste — et j’ai donc participé à la mesure de mes moyens). Ensuite, au détour d’un tweet, j’ai découvert qu’une autre librairie mobilisait clients et internautes pour trouver une issue favorable à une situation économique défavorable : la librairie Arthaud, à Grenoble.

D’abord, retirons toute équivoque. S’il fallait qualifier la relation que j’entretiens avec les librairies, je dirais que je suis un amoureux transi. J’ai moi-même été libraire pendant six ans avant de m’envoler vers des horizons plumiers. Je pourrais passer ma vie dans une librairie, y monter une tente et y habiter à l’année (lorsque j’avais appris à l’époque que Shakespeare&Co à Paris proposait à certains étudiants d’habiter dans ses murs, j’avais été sérieusement tenté). Lorsque je voyage à l’étranger, mon premier réflexe n’est pas de trouver le site touristique légendaire mais de regarder à droite à gauche pour dénicher une librairie et y fureter en quête de l’esprit de la ville. Mes souvenirs sont des livres, pas des Tours Eiffel en plastique ou des boules à neige. Je ne vais pas non plus en faire une tartine, vous aurez saisi l’idée.

Quand une librairie est menacée, vous comprendrez donc que mon sang ne fait qu’un tour. Pourtant, l’amour que je voue aux librairies est quelquefois un amour déçu, ou en tout cas à sens unique.

 

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Man in the Bookshop - Yazuu (CC BY)

 

C’était en 2011. Frédéric Beigbeder sortait son « Premier bilan après l’apocalypse » — un livre entièrement à charge contre le numérique qui vantait le cercle vertueux de l’économie du papier, la bonne odeur de l’encre sèche ET la menace à l’encontre des librairies physiques — et en bon lecteur, soucieux d’entendre les avis divergents, je m’étais décidé à me procurer l’ouvrage pour m’enquérir de la voie du détracteur public numéro un. Je me rends donc chez mon librairie de l’époque, un petit magasin du Marais parisien pour lequel l’étiquette « librairie indépendante » parait avoir été créée. Le Beigbedisme y figure en bonne place, au milieu des éboulis de la rentrée littéraire. Je m’en saisis et l’apporte à la caisse. Ma libraire, une femme aimable et généralement de bonne composition, m’accueille d’un oeil bienveillant.

— Il a raison, Beigbeder, dit-elle.  C’est important que des gens comme lui parlent des librairies et du mal que le numérique va nous faire.

À cet instant, j’ai réalisé avec stupeur que d’une part, je n’avais jamais dit à ma libraire que je travaillais dans le numérique justement (et donc selon elle, à sa perte), et d’autre part que je n’étais absolument pas d’accord avec elle. Pas de ce genre de désaccord qui vire à la dispute, mais une mésentente profonde qui ne peut mener qu’à la tristesse de savoir que quelqu’un va droit dans le mur.

Je suis convaincu en effet qu’en refusant le numérique, les librairies vont droit à leur perte. Et je ne parle pas souvent d’Amazon, concurrent trop souvent (et trop facilement) montré du doigt, accusé de dumping par les uns, de concurrence déloyale par les autres, et qui cristallise les émotions négatives des haters qui mélangent « vente à distance de livres physiques » et « livre numérique ». J’en parlais l’autre jour sur Twitter : Amazon, en définitive, n’a que le tort de proposer un service irréprochable, efficace et pas cher. Oui, il y a un grave problème fiscal qu’il faut résoudre, avec son implantation au Luxembourg qui permet à l’entreprise, grâce à « l’optimisation fiscale », de ne pas payer ce qu’elle devrait pourtant. Oui, il y a un problème de traitement des salariés, payés une misère pour du travail intensif. Oui, cette entreprise américaine menace le commerce français. Mais elle n’est pas la seule — loin de là — à entrer dans ces trois cas de figure.

Des entreprises qui bafouent les droits des salariés et qui menacent l’économie franco-française, nous pouvons en citer des tonnes : leurs marques remplissent les centres commerciaux et les supermarchés sans que beaucoup d’entre nous trouvent à y redire. Mais lorsqu’il s’agit des librairies, le problème devient sensible car il touche à l’exception culturelle et à la peur que sa perte ou sa dilution engendre.

 

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Stationnement payant — Sophie & cie (CC-BY)

 

La peur est une mauvaise conseillère : de fait, elle est la pire conseillère possible. Amazon a cristallisé les peurs d’une profession tout entière. Sa menace a remplacé celle de la Fnac — pourtant ancienne Némésis des libraires et en difficulté elle aussi — dans les coeurs assombris. Mais Amazon n’a pas mis le couteau sous la gorge des clients pour les faire venir sur son site. Amazon n’a pas menacé de piller les villages, d’écorcher femmes et enfants et de tuer des chatons. Amazon s’est contenté de fournir un service ultra-compétitif en phase avec les besoins et les attentes de ses clients. Et ça fonctionne. c’est en cela que je dis que les libraires, s’ils étaient cohérents, ne devraient pas s’en prendre à Amazon mais à leurs propres clients qui leur préfèrent la facilité et le prix au détriment du service de qualité. Cela raconte beaucoup à propos de notre besoin de consommation.

Comparons ce qui est comparable, puisqu’en termes de livre on parle souvent d’amour. Quand un époux est infidèle et qu’il dépense son salaire en boissons enivrantes, on ne blâme pas les femmes et l’industrie vinicole (sauf peut-être aux États-Unis) : on blâme la faiblesse de l’homme.  C’est en cela que les libraires devraient, au lieu de se répandre en atermoiements lugubres et en sanglots automnaux, se poser la bonne question. Et il y en a une qui me vient à l’esprit.

Qu’avons-nous mal fait ?  Ou plutôt que ne faisons-nous plus de la bonne façon ? 

Faites un sondage parmi votre entourage. Combien commandent sur Amazon ? Beaucoup. Combien se sont rendus dans une librairie indépendante récemment ? Peu. Pourquoi ? Les réponses qui reviennent le plus souvent :

  • on ne trouve rien / pas assez de choix,
  • trop loin, pas de librairie dans le coin, j’habite dans le désert, etc
  • délais de commande trop longs par rapport à Amazon (oui, on compare toujours avec Amazon, j’ai même déjà entendu des libraires défaitistes qui conseillaient à leurs clients de commander sur Amazon, véridique),
  • les libraires nous font peur, nous nous sentons jugés, ils ne sont pas aimables, nous prennent de haut, on n’a pas envie d’aller les voir,
  • etc

Vous entendrez souvent des témoignages au sujet du dernier point. Les libraires, il ne faut pas se voiler la face, ont mauvaise réputation. J’avoue moi-même m’être gentiment moqué de clients qui confondaient un livre avec un autre, qui me semblaient perdus ou qui me demandaient si le dernier Marc Levy était aussi bien que les précédents.  J’avais tort. J’avais mille fois tort, et je m’en rends tellement compte aujourd’hui. Ces clients font l’effort de se déplacer, de ne pas commander en ligne, et méritent toute la gratitude de la profession plutôt que de se voir épinglés sur les Murs des cons que sont certains groupes Facebook comme celui des Perles de la Librairie. Drôle, oui. Mais symptomatique aussi. La plupart des libraires nourrissent une sorte d’amour/haine pour leurs clients. Ils sont les témoins privilégiés (ou pas) des évolutions du livre, en première ligne dans la bataille. Et ils sont en train de perdre la guerre. Pourquoi ? Ils considèrent leur existence comme un dû, une évidence. Mais leurs propres clients se détournent. Ils leur plantent un couteau dans le dos. Ce sont les mêmes clients qui achetaient autrefois dans vos rayons qui font leurs emplettes en ligne. Qu’avez-vous raté ?

 

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Empty shelves — Ilan Ejzykowicz (CC-BY)

 

On ne protège rien par la peur, surtout à l’heure d’Internet. J’ai bondi lorsque j’ai vu que la librairie Arthaud — qui cherche donc à se renflouer — proposait un débat autour de l’avenir du livre avec Jean-Baptiste Malet, auteur d’une enquête à charge contre Amazon intitulée En Amazonie, infiltré dans le meilleur des mondes (un ouvrage qui d’ailleurs a dû se trouver en bonne place sur les étals). En proposant un tel débat, Arthaud se positionne : l’avenir du livre se fait non pas dans une direction positive, mais dans un contexte de lutte contre une invasion. C’est une position protectionniste, qui ne se remet pas en question, qui ne se demande pas ce qu’elle pourrait apporter de mieux, de plus, de différent.

Pourtant, comme dirait Jean-Pierre Pernaut, nos libraires ont du talent, et ils ont aussi des idées. Je pense pour ma part que les librairies ne pourront pas combattre le feu par le feu : la loi du prix unique empêche toute concurrence tarifaire avec un géant tel qu’Amazon, le combat est perdu d’avance et il vaut mieux ne pas perdre d’énergie dans cette bataille. La puissance de frappe du géant américain est telle que la seule possibilité de remporter cet affrontement consisterait à faire interdire Amazon en France. Cela n’arrivera pas.

La bataille est celle du lieu physique — pour le livre numérique comme pour la vente par correspondance. Il s’agit de prendre pied dans la réalités et de proposer des alternatives. Oui, certains clients viendront toujours acheter des livres en librairie, car ils sont engagés politiquement dans la sauvegarde des commerces de proximité… mais ils seront de moins en moins nombreux. La question à se poser est d’une part, doit-on vouloir sauvegarder les librairies et si oui (ce que je pense), qu’allons-nous en faire ?

D’abord, des lieux de vie et de rencontres. Des endroits où trouver des auteurs,  des conseils, des livres qu’on ne trouve pas ailleurs, des ateliers créatifs, en bref des lieux de vie et d’action là où les librairies sont considérées, à tort, comme des lieux poussiéreux et empesés. Je ne dis pas que les librairies ont vocation à devenir des bibliothèques ou des bars. De nombreux commerces échoueront dans la transition et baisseront le rideau. Mais pour ceux qui resteront, il s’agira de revoir le concept de A à Z. Des expériences existent, aux États-Unis notamment où certains libraires deviennent quasiment des centres culturels. c’est un nouveau métier, oui. Mais l’histoire regorge de métiers qui ont dû évoluer, non ? L’évolution est inévitable : l’empêcher reviendrait à essayer de bloquer la marée avec des châteaux de sable. Et amis libraires, ce ne sont pas les entreprises américaines qui en sont la cause : ce sont vos clients. En amour comme en commerce, il ne sert à rien, à long terme, de convaincre : les idées changent et les mentalités aussi. Il faut donner envie. Plaire. Séduire. Et surtout, ne pas avoir peur. Si les clients boudent, ce n’est pas parce qu’ils y sont contraints mais parce qu’ils y trouvent intérêt. A vous — à nous — de trouver un intérêt supérieur, plus centré sur l’humain et moins sur la compétition. Donnez-nous envie de venir chez vous. Pensez vos librairies comme des foyers. C’est le moment de faire preuve d’humilité, d’oublier les boucs-émissaires et de se concentrer sur l’avenir.

 

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Kindle and Book — Jamjar (CC-BY)

 

Car le livre numérique est une opportunité aussi : pas une corvée. Pensez à tous ces livres que vous n’avez pas à stocker, pour lesquels vous n’avez pas à avancer de trésorerie, pour lesquels il n’y a jamais de retours et qui sont toujours disponibles à l’achat, immédiatement. Je ne dis pas que le numérique remplacera le papier, au contraire : il le complémentera et grignotera petit à petit des parts de marché. Pourquoi dès lors freiner un changement dont vous pourriez être les premiers à tirer parti ? Embrassez le numérique plutôt que de le combattre. Continuez à vendre du papier, car nous plaçons nos sentiments dans les objets physiques et rien ne pourra jamais l’empêcher, et cela donnera sans doute naissance à de plus beaux tirages, en moins grande quantité sans doute, mais pour le bien de toute l’industrie. Accueillez chaque client avec la joie de celui qui est reconnaissant. Et souhaitez la bienvenue à l’avenir, sans quoi vous pourriez être oubliés.

Que peut faire un auteur — qui en plus publie en numérique, sale bête — pour les librairies ? J’ai mon idée. Je suis un amoureux des librairies qui a peur de voir ses endroits préférés disparaître par défaitisme et entêtement. Alors je veux contribuer à ma modeste échelle, pas en comblant des trous de trésorerie pour toujours (à terme, autant jeter son argent dans un trou noir si ce n’est pas pour opérer une profonde mutation structurelle) mais en agissant de manière active.

Si un libraire est intéressé, je suis prêt à venir faire des lectures du Projet Bradbury devant vos clients. Je ne demanderai aucune rémunération : mieux, je reverserai tous les bénéfices des ventes potentielles (sous la forme de cartes de téléchargement, par exemple) au magasin en question, ma part y compris. J’estime mon temps précieux, mais je pense aussi qu’il faut savoir montrer l’exemple. C’est une idée parmi tant d’autres. Je suis ouvert aux suggestions.

Sans réflexion globale sur les librairies et sur la forme que nous leur connaissons aujourd’hui, celles-ci sont condamnées à disparaître. Ce n’est pas une prophétie. Juste un constat amer.

#7 | Celsius 233

Hector est un fonctionnaire zélé au service d’un état totalitaire et intrusif : son travail consiste à écouter les conversations des citoyens, à les placer sous surveillance vidéo, à les suivre dans la rue jusqu’à ce qu’ils fassent un faux pas — volontaire ou inconscient — et tombent sous le coup de la loi. Hector aime beaucoup son travail. Il y excelle même. Mais un jour, la machine répressive se retourne contre lui.

Celsius 233 est disponible à la vente chez Amazon, Smashwords, iBookstore et Kobo au prix de 0,99€.

#6 | Aurélia sous la terre

 

Vendredi, c’est jour de sortie pour le Projet Bradbury. Et puisque je ne suis toujours pas mort en chemin, je suis fier de vous présenter le sixième texte correspondant à la semaine 6/52, intitulée Aurélia sous la terre.

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En voici le pitch :

C’est une après-midi comme beaucoup d’autres qui débute pour Victor et Simon. Les champs s’étendent à perte de vue, il n’y a plus qu’à courir plus vite que le vent et à oublier qu’on grandira un jour. Mais une découverte impromptue va changer tous leurs plans. Sous la terre se cachent des secrets : quelquefois, il suffit de prendre le temps de se pencher pour les déterrer. 

Vous vous souvenez quand, il y a quinze jours, je vous ai parlé d’un rêve que j’avais fait et dont j’allais me servir pour écrire une nouvelle ? Voilà, vous y êtes. Il s’agit de ce texte. La mission a été remplie, mais elle n’a pas été de tout repos.

Je ne suis pas forcément du parti de construire des histoires à partir de rêves. Bien souvent, les songes et les cauchemars sont de fausses bonnes idées. Mais après avoir vécu en songe cette histoire en songe, je fus convaincu que je tenais quelque chose d’intéressant. Mon rêve avait des personnages, un début, un milieu et une fin. Je n’avais jamais rêvé aussi précisément et de façon aussi construite. De fait, l’histoire existait déjà et je n’avais plus qu’à l’écrire.

De par la nature onirique de ce récit, j’espère que vous en excuserez la construction : j’ai voulu rester fidèle au matériau de base. Dans mon rêve, la fin était brutale et le temps se contractait mystérieusement. Vous allez me dire, comme dans tous les rêves. Oui, comme dans tous les rêves.

Dans cette nouvelle, il y a le sentiment de la perte irrémédiable de l’enfance, bien sûr, mais il y a aussi la terrible sensation que ce qu’on a enfoui dans le coffre de nos souvenirs devient de plus en plus inaccessible… jusqu’à finir par disparaître complètement. Nous expérimentons tous cette sensation et je crois qu’écrire nos souvenirs, même déguisés en histoires, est une bonne manière de les figer pour l’éternité, même s’il s’agit de les enfermer dans une boîte et de les enterrer pour toujours.

Avec le recul des corrections et des multiples relectures, il y a aussi peut-être dans cette nouvelle un peu de cet adolescent coeur d’artichaut que j’ai été, notamment au collège où je m’amourachais d’un regard, d’une couleur de cheveux, d’un sourire. J’étais de ce genre de garçon à tomber amoureux quatre fois par semaine. Quand je pense à cette période, je pense donc aussi à ces histoires fantasmées avec ces jeunes filles qui n’ont jamais été autre chose que des chimères dans ma tête, et qui ont forcément nourri mon imaginaire à un moment ou à un autre. Pas étonnant donc que le personnage de mon rêve… heu… je vais vous laisser découvrir.

Je n’avais donc jamais raconté un rêve aussi précisément : Aurélia sous la terre a été pour moi l’occasion, en tant qu’auteur, de me contredire et de me servir d’une divagation onirique pour narrer une histoire. Y a-t-il un lien entre mon Aurélia et celle de Gérard de Nerval ? J’aime à le penser. Car peut-être vit-elle à travers les siècles et les songes des écrivains, et qu’elle hante ceux qui veulent l’écouter. Les rêves ne nous appartiennent peut-être pas tant que cela.

La couverture est encore une fois signée Roxane Lecomte, qui chaque semaine rivalise de créativité et d’ingéniosité pour illustrer la nouvelle. Un grand merci à elle !

Aurélia sous la terre est disponible à la vente chez AmazonSmashwords, iBookstore et Kobo (bientôt) au prix de 0,99€.

Vous pouvez aussi (surtout) vous abonner à l’intégralité des nouvelles du Projet Bradbury. Vous aurez ainsi accès à toutes les textes écrits et à venir, à des nouvelles bonus et à quelque surprises que je réserve aux abonnés. Bien sûr, c’est aussi une occasion de soutenir l’initiative et de soutenir et d’encourager le jeune écrivain que je suis.

Je vous souhaite une excellente lecture !

Définissez le mot “IMPORTANT”

 

Quand tu cherches un sujet pour un texte — ou plutôt quand le sujet te cherche, car ce n’est jamais vraiment toi qui choisis de quoi tu vas parler dans ton prochain bouquin, ton prochain article ou ta prochaine nouvelle — un riche éventail de possibilités se déploie. Il y a les sujets importants, et puis il y a ceux qui t’intéressent. Ces deux-là ne sont pas forcément compatibles, d’ailleurs, mais qui s’en soucie ?

Mille fois on t’a demandé ce que tu allais faire de ta vie. Ça a commencé par l’école, c’était une blague à l’époque, une question qu’on te posait sans réellement prendre la réponse au sérieux. Du coup, quand tu répondais que tu voulais devenir égyptologue, cuisinier ou pompier, on te jetait ce regard qu’on lance aux chatons. Les adultes dodelinaient et souriaient, bienveillants. Au collège, la conseillère d’orientation t’a remis sur le droit chemin : elle t’a expliqué à quel point tes rêves n’étaient que des rêves, et que les rêves ne sont pas là pour se réaliser, sans quoi où irait le monde ? Au lycée, ça s’est gâté. Il a fallu choisir pour de vrai et même si à dix-huit ans, tu te sentais à peine assez adulte pour voter, il a fallu choisir un chemin. Une voie que tu as plus ou moins assumée jusque là, parce qu’il faut assumer ses choix dans la vie, c’est pas ce qu’on dit ? Il y a les rêves, et puis il y a les choses importantes.

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Bêtement, à écrire des histoires, on finit par se poser des questions. L’une d’elles m’a heurté l’autre jour, alors que je traversais la cour de l’immeuble pour rejoindre mon appartement. C’est ce genre d’évidence qui te saisit aux tripes, et ça mord tellement que tu te dis qu’il n’y a pas moyen que tu aies tort, parce que ce serait vraiment trop mal foutu sinon.

Quand tu cherches à vivre de ton écriture, tu te dis d’une part que tu es un sacré bon à rien de rêveur et que tu n’as rien compris à la vie. Parce que quand tous tes anciens camarades de classe postent leurs photos de vacances sur Facebook, tu n’as rien d’autre à opposer à leurs images paradisiaques du bout du monde que des clichés de la grisaille urbaine, et parce qu’aussi certains d’entre eux gagnent autant en un mois que tu gagneras en six, tu te dis que finalement, tu aurais peut-être dû les faire, ces études de droit ou de commerce. Et puis finalement, tu t’es lancé. Tu as cherché des sujets sur lesquels t’exprimer. Et puis comme l’ébéniste va au musée des Arts Déco pour voir ce que les copains du passé ont déjà fait, tu jettes un oeil à la littérature qui t’a précédé. Avec un peu de chance, ça t’inspirera, à défaut de te faire manger.

Il y a des sujets qui reviennent souvent dans la littérature. L’amour, par exemple, c’est un sujet qui revient sans cesse et qui porte l’intrigue de la quasi-totalité des classiques et des modernes, quelque chose d’intemporel et de chaud qui t’emporte loin et qui te fait sentir brûlant et calme à la fois. L’amour, c’est un sujet fort. Tu le retrouves partout. Il y a son pendant, la haine, qui a nourri aussi beaucoup de romans et fait couler beaucoup d’encre rouge, mais les histoires de haine sont souvent là pour te parler d’amour en négatif. Les belles histoires se nourrissent de sentiment positifs, presque chevaleresques : amour, partage, courage, abnégation, honneur, fidélité (à l’être aimé, à la nation, à une idée), égalité, volonté de poursuivre ses rêves, exploration, nouveaux défis, sauver quelque chose ou quelqu’un, se venger d’un affront, il y en a des tonnes, il suffit de piocher dans ta bibliothèque et de lire les quatrièmes de couverture. Ça devrait te donner des idées. Si les écrivains s’intéressent à ces sujets, c’est bien qu’ils doivent être importants, non ?

Pourtant, quand tu lis les journaux ou quand tu bois ton café dégueulasse en salle de pause, les sujets importants ne sont pas les mêmes. On parle argent, pas mal. On déglingue le collègue parce qu’il a fait une crasse à quelqu’un, souvent parce qu’il avait envie d’une promotion et du coup, ça boucle avec le pognon. A la télé, on te parle beauté, éternelle jeunesse, abdos d’acier, musique qui crache pour dire pas grand-chose. On te parle banque, assurance vie, on te vend ta future nouvelle bagnole parce que « les grands rêveurs ont une voiture à leur mesure ». On te dit aussi à quel point c’est cool d’avoir mille amis sur Facebook, dix-mille amis même, et puis autant sur Twitter parce que quand ça like pas, il faut que ça followe. Y avait une chanson qui disait quand j’étais ado « I’m a quarterback, I’m popular » mais maintenant il suffit plus de courir pendant le match, faut courir tout le temps. Avec ton nouveau téléphone qui te reconnait quand tu lui craches dedans, tout ira mieux, tu verras. Faut que ça bouge, le train avance et tu ne veux pas le rater. Combien de fois tu as entendu des gens te répéter ça, que le train partirait peut-être sans toi ? C’étaient des gens qui avaient l’air fatigués. Ils avaient la peau grise et leurs valises pour le train étaient déjà prêtes, juste là, sous leurs yeux.

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J’ai une question. Si tous ces sujets sont véritablement importants, comment se fait-il qu’aucun romancier n’en fasse jamais le coeur de son histoire ? Bien sûr, il y a plein de romans sur l’argent, la popularité, la carrière et le consumérisme, mais ce n’est jamais pour t’expliquer à quel point c’est cool de gagner plein d’argent, ou pour te dire que c’est bien de passer ta vie à ramer derrière tes collègues, à supporter leurs blagues grasses pour le compte d’un patron qui ne connait pas ton nom et qui n’est même pas content de t’avoir.  Je ne connais aucune histoire qui raconte pourquoi la popularité sur Facebook est importante, pourquoi derrière Twitter se cache le véritable sens de la vie. Je n’ai jamais lu un livre sur un type qui trouve la plénitude dans l’achat d’une nouvelle voiture.

Pourtant, ce ne sont pas des sujets censés être importants ? Je comprends pas. Si c’était si bien, si important, si vital, les artistes devraient en parler, non ? C’est un peu leur boulot, de te parler des trucs vraiment importants dans la vie. Pourtant, tu te rends compte, y a jamais eu un chanteur pour vanter les mérites des conseillers d’orientation, pas un peintre pour mettre en lumière la plénitude que tu ressens quand tu remplis ton caddie, pas même un pauvre petit écrivain pour t’expliquer qu’il a réussi sa vie en devenant trader, et ne me dis pas Bret Easton Ellis parce que ça se finit avec une hache en travers de la tronche.

Alors c’est quoi, quelque chose d’important ? T’as pas la réponse, dis, allez sois sympa, tu sais pas ?

Parce que là, moi, je suis perdu.

Crédits photo : bandeau par Tax Credits,
portrait de classe par Charlie Vinz,
billets par Douglas 8888