Lovecraft, mon amour

 

Je devais avoir quatorze ans et ce jour-là, j’étais intrigué par les couvertures étranges — illustrées par l’excellent Druillet — qui s’étalaient face à moi, dans l’espace librairie du supermarché où ma mère m’avait laissé vagabonder pendant qu’elle faisait les courses. C’est étonnant, ce qui se passe quand on flâne au milieu des livres. On entend des voix vous héler en silence.

Croyez-moi ou non mais ce jour-là, plus que jamais auparavant, j’ai senti l’appel d’un livre.

Il me parlait, se manifestait à moi en usant d’une voix propre, m’invectivait presque, m’ordonnant de le prendre sans trembler, de le déposer dans le caddie et de le passer à la caisse. Même si l’illustration donnait au bouquin des airs terribles, il était relativement petit. Pas de quoi avoir peur, non? J’ai suivi le conseil du livre: je l’ai pris sans trembler. Je crois n’avoir même pas lu le quatrième de couverture en entier lorsque je demandai à ma mère si elle consentait à me l’offrir. Son « oui » donna naissance à une grande histoire d’amour, littérairement parlant la plus grande de toute ma vie.

howard-phillip-lovecraftCe livre, c’était Les Montagnes Hallucinées de Howard Phillips Lovecraft, aux éditions J’ai Lu SF.

Comme  beaucoup de ceux qui le connaissent, je suis entré dans l’univers d’Howard Phillips Lovecraft (HPL pour les intimes) assez jeune, et de manière totale. J’en avais vaguement entendu parlé, notamment pour avoir joué à Alone In The Dark sur PC, et je connaissais vaguement son univers, de loin, comme on connait la religion mystérieuse d’une peuplade lointaine pour en avoir entraperçu des bribes à la télé, dans un reportage. Lire Lovecraft une première fois a été comme mettre le doigt dans un engrenage. D’abord, j’ai voulu en lire plus: j’ai emprunté les quelques ouvrages que possédait la bibliothèque de mon établissement scolaire, puis j’ai emprunté les intégrales de chez Bouquins à la médiathèque. J’ai voulu tout lire. Je l’ai fait. Puis j’ai voulu tout relire, encore et encore. Je l’ai fait aussi, jusqu’à un hypothétique épuisement qui n’est jamais arrivé. Car lire, c’est aussi relire.

Enfin, dans la dernière phase de mon obsession, j’ai voulu tout posséder. Alors j’ai commencé une collection, initiant avec Lovecraft mes futures manies de bibliomane. Au début, j’ai collectionné les livres de poche. Ensuite, les grands formats quand je pouvais en trouver. J’ai pris ensuite le parti de retrouver les petits Denoel, de la collection Présence du Futur. J’en ai collecté pas mal, sur les étals des bouquinistes et sur Internet aussi.  Et puis j’ai voulu en avoir plus.

Retrouver des éditions originales de Lovecraft est une chose compliquée: d’abord, les prix se sont envolés et il devient très difficile de trouver des choses abordables. Ensuite, si l’on exclue les premières publications sous format « livre » chez Arkham House et Bart (dont je possède aussi quelques exemplaires maintenant), Lovecraft n’a été publié de son vivant que dans des publications mensuelles au format magazine. Ces pulps, magazines populaires imprimés sur du papier bon marché d’où ils tirent leur nom, ont — en plus d’être devenus rares et chers — la désagréable propriété de vieillir très mal. Avec le temps, le papier se dessèche. Il devient cassant, fragile, s’émiette à chaque manipulation, ce qui rend son transport difficile et sa conservation délicate.

Astounding Stories, mars 1936

 

Un jour, j’ai craqué. Réalisant presque un fantasme, j’ai acheté à un collectionneur américain qui souhaitait s’en séparer un exemplaire d’Astounding Stories, l’un des pulps dans lesquels Lovecraft a publié ses nombreuses histoires. Ce n’était pas n’importe quel numéro. C’était celui de mars 1936, dans lequel se trouvait l’une des 3 parties publiées des Montagnes Hallucinées. 

Ce magazine est devenu le clou de ma collection. Quelque chose que je regarde de loin, sur ma bibliothèque, prisonnier de son emballage protecteur dont je ne le sors presque jamais. Le papier s’effrite à chaque page tournée, si bien que chaque consultation détruit le livre un peu plus, rendant inéluctable sa disparition. C’est un sentiment d’impuissance terrible, et ce sentiment m’attriste: chaque fois que j’ouvre le livre, je le fais mourir un peu plus.

Pourtant, c’est un tel plaisir de se replonger dans l’univers de la science-fiction des années 30. Les illustrations, exceptionnelles et nombreuses, jalonnent les récits fantastiques de jeunes auteurs comme Lovecraft, Robert Howard, C.L. Moore, Jack Williamson, John W. Campbell, Stanley Weinbaum, Donald Wandrei… qui plus tard devinrent des écrivains de référence.

3

2a

2

 

Puis, dans le dernier tiers du magazine, s’ouvre enfin le récit des Montagnes Hallucinées. L’exemplaire en ma possession est la seconde partie du récit, découpé sur trois mois de parution. Mais je ne résiste pas au plaisir de vous citer les premières lignes du texte original.

Je suis obligé d’intervenir parce que les hommes de science ont refusé de suivre mes avis sans en connaître les motifs. C’est tout à fait contre mon gré que j’expose mes raisons de combattre le projet d’invasion de l’Antarctique — vaste chasse aux fossiles avec forages sur une grande échelle et fusion de l’ancienne calotte glaciaire — et je suis d’autant plus réticent que ma mise en garde risque d’être vaine. Devant des faits tels que je dois les révéler, l’incrédulité est inévitable ; pourtant, si je supprimais ce que me semblera inconcevable et extravagant, il ne resterait plus rien.

Pour notre plus grand plaisir, les Montagnes Hallucinées est le texte le plus richement illustré du pulp. 

At the Moutains of Madness, HP Lovecraft

6
Le vol des étranges créatures rejoignant leur cité
Sans doute la première représentation des "Anciens"
Sans doute la première représentation des « Anciens »

Une superbe planche pleine page

 

Des merveilles vouées à disparaître… mais n’est-ce pas, selon l’auteur lui-même, la véritable finalité de toute chose?

“ Dans un cosmos éternel et indifférent dont l’univers galactique, le système solaire, la Terre, la vie organique et la race humaine ne forment qu’un incident transitoire et négligeable, il ne peut exister de choses telles que valeur, but, signification ou même intérêt, si ce n’est selon une acceptation locale et toute relative. Ce qui revient à dire que rien n’a de valeur, de but, de signification ou de raison d’être à moins d’être considéré en rapport avec l’assemblage fortuit d’expériences, de croyances et d’habitudes qui constituent l’héritage local de chaque observateur. ”

 

H.P. Lovecraft, Heritage or Modernism: Common sense in Art Forms, été 1935

Trad: Philippe Gindre, Eds Robert Laffont  

On peut trouver les Montagnes Hallucinées en livre de poche, mais aussi dans une nouvelle traduction de David Camus aux éditions Mnémos. Les intégrales Lovecraft (3 volumes), dont est notamment tirée la dernière citation, sont disponibles chez Robert Laffont dans la collection Bouquins. Elles sont une véritable mine pour tout lovecraftien qui se respecte. Mais nous aurons l’occasion d’y revenir.

Comment lire de manière efficace? (dans les années 80)

 

S’il est un genre de livres que je chéris particulièrement, c’est bien celui des manuels d’efficacité professionnelle des années 70-80. Par chance, l’un d’entre eux traîne dans notre bibliothèque, et c’est une source inépuisable de… beaucoup de choses: de rires d’abord (les illustrations sont absolument géniales et donnent l’impression de faire un voyage dans le temps) mais aussi de conseils — un peu surannés certes — qui ont su garder leur pertinence malgré les années écoulées.

smanaÀ n’en pas douter, le monde de l’entreprise a subi de nombreuses mutations et, à l’heure de l’open space, du travail en réseau et de l’ultra-capitalisme, il y a quelque chose d’un peu triste et de cruellement naïf à parcourir les pages  du Livre du Self-Management, écrit par John Mulligan et paru aux éditions Marshall en 1988, en Angleterre (paru deux ans plus tard chez Hachette). L’entreprise à papa a vécu et les méthodes de travail ont radicalement été bouleversées. En parcourant ces pages, on se dit qu’on n’aurait plus le temps d’appliquer tout cela, de prendre du temps pour être efficace. Néanmoins on peut se souvenir de cette époque où l’ultra-libéralisme commençait à battre son plein et ouvrait le champ à de joyeuses possibilités pleines de profits avec une certaine nostalgie.

L’ouvrage en lui-même aborde de nombreux sujets — et nous reviendrons dessus plusieurs fois, je n’en doute pas. En attendant, quoi de plus opportun que de commencer par le chapitre traitant de la « Lecture efficace ».

La lecture est une activité complexe qui consiste à reconnaître et à décoder les mots, puis à en extraire la signification. Le fait de lire implique de comprendre le texte, de savoir le rapprocher de ce que l’on connaît déjà, et de sélectionner les informations qui seront ensuite stockées dans la mémoire.

Ainsi commence le chapitre sur la lecture, ce qui constitue une introduction pour le moins pratique et assez loin des visions poétiques de la lecture. Vous êtes ici pour apprendre à lire efficacement, pas pour flâner au bureau en lisant le dernier Barbara Cartland. Alors réajustez-moi cette cravate, rentrez-moi cette chemise dans le pantalon et élaguez-moi cette moustache, Lambert!

smana-1

Le premier conseil donné par l’auteur consiste à sélectionner ses lectures : nous sommes submergés de lectures au quotidien et nous devons d’abord faire l’effort de procéder à un tri dans la masse de documents qui nous submerge quotidiennement. Soyez impitoyables dans vos choix, nous recommande-t-on.

Si vous avez plusieurs bacs à courrier, vous classerez plus facilement les documents à lire. ces bacs seront étiquetés « Urgent », « À voir », « Pas urgent », « Faire circuler », « Sans intérêt ».

On peut tout à fait faire le rapprochement avec les quantités d’emails qui arrivent chaque jour dans nos multiples boîtes à lettres virtuelles et pour laquelle une charte de bonne conduite a d’ailleurs été rédigée (vous devriez la suivre). L’auteur Neil Gaiman lui-même, dans son discours aux étudiants de la promotion 2012 de la University of the Arts à Philadelphie, raconte notamment qu’il a compris les désagréments du succès le jour où il s’est rendu compte que son métier consistait dorénavant à répondre à ses emails à plein temps (!).

Pourquoi lire? Vous devez vous poser une question très importante : « Pourquoi est-ce que je veux lire tel ou tel document? » La plupart des gens ne se posent pas cette question et par conséquent, lisent sans aucune efficacité. Vous mémoriserez plus facilement des informations que vous êtes prêt à recevoir. »

Pour lire de façon plus efficace, l’auteur recommande de savoir précisément ce que l’on attend de sa lecture: ainsi la mémorisation s’effectue de façon optimale. Les mots-clefs devront être prononcés à haute voix à mesure qu’ils seront lus, et tout cela dans un seul but: à terme, lire plus rapidement. Combien sommes-nous à avoir soupiré devant la hauteur de notre pile de livres à lire?

Exercez-vous sur des courts romans. La 1ère semaine, apprenez à lire des groupes de mots plutôt que des mots isolés. La 2ème semaine, guidez votre oeil en parcourant les lignes avec un crayon. À la fin d’une ligne, positionnez le crayon au début de la ligne suivante. En 3ème semaine, doublez la cadence chaque jour. Vous vous apercevrez que vous mettez de moins en moins de temps à décoder les mots. En 4ème semaine, astreignez-vous à plusieurs lignes à la fois, puis une page en quelques secondes. L’important est de savoir trouver les mots-clefs.

Pas exactement l’idée que l’on se fait d’une lecture détendante et reposante, c’est certain. N’oubliez pas, nous sommes dans l’efficacité. Le but est de lire plus vite et donc davantage, tout en ne perdant pas le sens. A ce titre, la technique dite du survol, qui consiste à lire les pages en diagonale, apparaît tout à fait opportune.

smana-2

Un survol vous permettra de décider si l’information contenue dans un document vous intéresse ou non. […] N’oubliez pas un principe très important: ce n’est pas parce que quelque chose est écrit qu’il faut absolument que vous le lisiez.

Tony Buzan, un autre spécialiste de la lecture rapide, décompose le décryptage d’un document en quatre étapes.

  1. Survol: couverture, quatrième, rabats, table des matière, puis titres des chapitres et des sous-chapitres (censés résumer l’essence d’un document), illustrations et images. Si à l’issue de cette étape, vous ne ressentez pas le besoin de poursuivre votre investigation, alors vous pouvez laisser tomber. Abandonner une lecture fait partie des droits imprescriptibles du lecteur, comme vous le savez peut-être. 
  2. Aperçu: lisez l’introduction et la conclusion. En général, toutes les informations importantes, les questions essentielles et les principaux arguments y sont déjà écrits. Lisez le début et la fin de chaque chapitre, sur le même principe. Cherchez les mots-clefs.
  3. Première lecture: lisez les parties du livre que vous n’avez pas lues. Sautez les pages difficiles ou ennuyeuses. Surlignez, annotez.
  4. Relecture: au besoin, maintenant que le texte est balisé, vous pouvez relire les passages importants. C’est une étape de consolidation.

N’oubliez jamais que c’est vous et vous seul qui décidez de ce qui est important à lire et ce qui vaut la peine d’être retenu. La lecture efficace n’est ni un test d’endurance, ni une affaire de pure volonté, mais un savoir-faire forgé par l’exercice.

Maintenant enrichi des paroles de sagesse du grand sensei Mulligan, vous voilà prêts à affronter le monde impitoyable de l’entreprise. Passez donc à la compta avant de retourner dans votre bureau : tous ces efforts ont bien mérité une augmentation.

On peut encore trouver d’occasion le Livre du Self-Management de John Mulligan sur certaines  librairies en ligne. La dernière édition semble dater de 2002, mais en étant un peu opiniâtre, je suis certain que vous trouverez des éditions plus anciennes (et donc beaucoup plus intéressantes).

amazonfnacdecitre-logo

L’Édition sans éditeur : fatalité ou opportunité ?

edition-sans-editeurIl y a des livres qui changent la vie, et L’Édition sans Éditeurs d’André Schiffrin en fait partie.

Paru en 1999 aux (excellentes) éditions La Fabrique, L’Édition sans Éditeurs raconte l’histoire — et surtout la transformation — de l’industrie du livre dans la deuxième moitié du XXème siècle, à travers les yeux d’un éditeur, témoin privilégié s’il en est.

André Schiffrin a travaillé toute sa vie dans l’édition, suivant les traces de son père qui participa à la création de Pantheon Books et de la Collection de la Pléiade, et intégra Gallimard en 1936 pour l’y développer. Fuyant la France en 1941 pour d’évidentes raisons, la famille Schiffrin s’exile d’abord à Marseille, puis à Casablanca où André Gide les héberge, avant d’arriver à New-York. Le père fonde alors Pantheon Books, une maison destinée à faire connaître au public américain les grands classiques de la littérature européenne. Malgré la portée limitée de ses publications au début, Pantheon finit néanmoins par réussir des coups de maître, en publiant notamment Le Docteur Jivago (Nobel pour Pasternak en 1958) et Le Guépard de Lampedusa. Après la mort de son père, André Schiffrin reprend le flambeau et travaille à l’essor de Pantheon Books, après avoir travaillé un temps pour la New American Library. Finalement, à force de succès littéraires, l’argent commence à rentrer. Et les ennuis commencent alors.

“On peut dire sans crainte que l’édition mondiale a davantage changé au cours des dix dernières années que pendant le siècle qui a précédé. Ces changements sont particulièrement frappants dans les pays anglosaxons qui apparaissent comme des modèles de ce qui risque de se produire ailleurs dans les prochaines années. Jusqu’à une époque récente, l’édition était fondamentalement une activité artisanale, souvent familiale, qui se satisfaisait de modestes profits provenant d’un travail qui était encore en liaison avec la vie intellectuelle du pays. Ces dernières années, les maisons d’édition ont été rachetées les unes après les autres par de grands groupes internationaux.”

Pantheon Books, désormais bénéficiaire, se fait racheter par Random House. Puis Random House est vendu à un conglomérat, New House (aujourd’hui, New House appartient à Bertelsmann). André Schiffrin raconte sa descente aux enfers: comment, après leur avoir donné l’assurance que rien ne changerait, la ligne éditoriale s’est brusquement tordue, incitant à produire toujours plus de succès commerciaux, négociant des avances sur recettes délirantes avec des célébrités (se soldant souvent par des échecs financiers), et finalement transformant la société familiale en un monstre à produire des best-sellers.

”[…] les propriétaires de maisons d’édition ont toujours cherché à expliquer leurs virages en invoquant le marché: ce n’est pas aux élites d’imposer leurs valeurs à l’ensemble des lecteurs, c’est au public de choisir ce qu’il veut — et si ce qu’il veut est de plus en plus minable et vulgaire, tant pis. […] Toute la question est de savoir choisir les livres qui vont faire un maximum d’argent, et non plus ceux qui correspondent à la mission traditionnelle de l’éditeur.”

André Shiffrin décrit les dérives d’un système basé sur l’aspect financier au détriment de l’éditorial: avec des actionnaires exigeant des rendements délirants et des bénéfices toujours en progression la qualité ne peut plus suivre. Le rendement est la priorité.

“Les nouveaux propriétaires des maisons absorbées par les conglomérats exigent que la rentabilité de l’édition de livres soit identique à celle de leurs autres branches d’activité, journaux, télévision, cinéma, etc. […] Les nouveaux taux de profit escomptés se situent donc dans une zone comprise entre 12 et 15%, soit trois ou quatre fois plus que le niveau traditionnel de l’édition.”

Evidemment, c’est un combat perdu d’avance. Et lorsque lassés, les groupes se séparent des branches qu’elles ont eux-mêmes dévastées, les conséquences sont irréparables. Quant à ceux qui réussissent leurs objectifs? Quelquefois, les résultats sont pires.

“Toutes les maisons, inutile de le préciser, ne peuvent réaliser de tels objectifs. Comme nous l’avons vu, certains grands groupes sont bien moins rentables qu’il y a cinq ans, lorsqu’ils menaient une politique traditionnelle et diversifiée. Mais il suffit qu’une société réussisse pour que les autres se voient enjoindre d’augmenter leur effort. Si quelque part on atteint les 15% par an, on exigera des autres qu’ils y parviennent, et l’infortuné qui court en tête devra passer à 16%.”

Selon Schiffrin, la course à la rentabilité est comparable à la malédiction de Sysiphe qui, poussant son rocher en haut de la montagne, se voit chaque matin contraint de l’y pousser de nouveau.

Un peu plus loin, il revient sur l’appétit sans limite des actionnaires.

“On peut imaginer une situation où, dans un avenir pas très lointain, il faudra payer cher pour obtenir des données jusque-là gratuites. Comme le communisme, qui a péri de la limitation de l’accès à l’information, nous pouvons voir apparaître un système où la carte de crédit remplacera la carte du Parti pour obtenir ce qui doit être accessible à tous, et gratuitement.”

Toute ressemblance avec des événements ayant existés ne serait, bien sûr, que purement fortuites.

De l’eau a coulé sous les ponts depuis 1999, et la crise financière est passée par là. Néanmoins la lecture de ce livre éclaire sous un jour neuf des pratiques qui semblent à chacun évidentes aujourd’hui, mais dont nous nous émouvons peu, sans doute à tort.

475L’Édition sans Éditeurs est l’histoire d’un chemin de croix, celui de l’édition et de son rapport à la rentabilité : à titre plus personnel, il s’agit d’une des lectures qui m’ont donné envie de faire ce métier. Je ne peux donc que la conseiller à tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin à ce monde quelquefois opaque et mystérieux qu’est l’édition, d’autant que le livre est lui-même publié chez l’une de mes maisons d’édition préférées, La Fabrique, dont vous pouvez découvrir ici le catalogue.

 

Vous pouvez trouver ce livre sur les sites suivants :

amazonfnacdecitre-logo

Lecture en streaming: faut-il céder au chant des sirènes?

Une industrie nouvelle cherche des modèles, et celle du livre numérique ne fait pas exception. Après le succès relatif des services de streaming musical — Deezer et Spotify en tête — il parait donc normal que l’édition s’intéresse de près au système.

Une industrie nouvelle cherche des modèles, et celle du livre numérique ne fait pas exception. Après le succès relatif des services de streaming musical — Deezer et Spotify en tête — il parait donc normal que l’édition s’intéresse de près au système.

 

Petit rappel: le streaming, c’est quoi?

 

Le principe du streaming est simple, qu’il s’agisse d’un film, d’un morceau de musique, d’un livre ou de n’importe quel autre contenu média.  Plutôt que de consulter ce dit-fichier « offline » (déconnecté du web, le fichier étant présent matériellement sur votre disque dur ou la mémoire de votre appareil de consultation) vous le consultez « online » (une connexion est nécessaire, et même obligatoire pour consulter votre fichier). 

Dans la pratique, qu’est-ce que ça change ? Pas grand-chose si vous disposez d’une connexion permanente, effective et efficace en terme de débit. En revanche, si vous  n’êtes pas connecté, pas moyen d’accéder à votre bibliothèque (dans les transports aériens, par exemple, ou dans le train, ou au fond d’un cratère de volcan, où le réseau est en général faible).

Dans le modèle du streaming, le fichier source ne transite pas d’un disque dur à l’autre: présent sur un serveur, il est « distribué » à l’utilisateur final via le réseau.

Mais il y a une petite nuance: là où dans le modèle traditionnel, l’achat d’un film, d’un album ou d’un livre permet de posséder quelque chose (en fonction des revendeurs, car certains comme Amazon et Apple ne vous concèdent en réalité qu’une licence de consultation à vie d’une oeuvre, et non sa propriété), vous ne possédez plus rien dans le streaming.

Le streaming est une fenêtre ouverte. Tant qu’elle est ouverte, vous pouvez regarder à travers. Mais dès que vous arrêtez votre abonnement, vous n’avez plus accès aux contenus que vous avez consultés auparavant. La fenêtre se ferme. Alors vous vous retournez, et constatez que votre bibliothèque est vide. Deux modèles, deux philosophies, deux rapports à la propriété, à la possession ou non d’une oeuvre. Mais ce rapport compliqué n’est pas le sujet de cet article, bien qu’il puisse en lui-même faire l’objet d’une longue analyse.

Le streaming a été porté à la connaissance du grand public par deux phénomènes distincts et pourtant liés.

D’une part, la plateforme Megaupload qui, de son vivant, proposait aux amateurs de séries américaines du monde entier de regarder online les épisodes de leurs shows préférés, en tout impunité. L’enjeu était, avec la surveillance accrue des autorités de management de droits d’auteur, de contourner le problème du téléchargement, facile trackable, en offrant de regarder un contenu en ligne, sans téléchargement donc. Et même si Megaupload n’existe plus en tant que tel, remplacé par son petit frère Mega, plus opaque, d’autres sites ont repris le flambeau et continuent de proposer des offres de streaming illégales.

Le streaming illégal a, de facto, donné naissance au phénomène du streaming légal.

En partant du principe que pour se délester la conscience et se faciliter la vie, des utilisateurs seraient prêts à payer pour accéder à un catalogue légal, facile d’accès et en ligne, les offres de streaming légales ont commencé à se développer. Ainsi sont nés le français Deezer et le suédois Spotify pour la musique (parmi les plus connus, car il en existe d’autres à l’influence médiatique inférieure et à la santé financière moins réjouissante), mais aussi Netflix pour la vidéo à la location. A lui seul, ce trio de tête génère l’essentiel des revenus du streaming mondial.

 

Un point historique: l’industrie du disque et le streaming

 

Quand on cherche des comparaisons pour le livre numérique, on va chercher du côté de l’industrie musicale, ce qui n’est pas forcément une modèle idée dans la mesure où la consommation de livre et la consommation de musique sont deux processus très différents, mais faute de grives…

De 2002 à 2009, le marché mondial de la musique a chuté de 55% au global. En 2012, le marché de la musique pesait en France 590 millions d’€, après avoir frôlé en 2005 le milliard et demi.

On aurait pu croire la chute inéluctable, mais ce chiffre a fini par se stabiliser. Depuis deux ans, les indicateurs ne bougent plus, stabilisés. Qui a sauvé l’industrie du disque? A en croire certains, iTunes et ses ventes d’albums à la hausse. Pour d’autres, le streaming et les plateformes de diffusion à abonnement. Dans tous les cas, la musique a su, pour l’instant, endiguer la chute. Pour combien de temps?

Selon les derniers chiffres du Syndicat national de l’édition phonographique, les ventes numériques affichent une croissance insolente de 13% cette année, représentant dorénavant 125 millions d’€ par an. Soit 25% du marché global de la musique. Pas étonnant que Microsoft et Twitter s’intéressent de près à ce marché qui, après avoir connu bien des déboires, semble retrouver un essor profitable. On ne parle plus que de musique en ligne maintenant.

Mais qu’en disent les artistes? Pas grand-chose pour le moment.

Les chiffres de répartition sont en effet affligeants.

Quand Jean-Paul Bazin, de la Spedidam, parle au Nouvel Observateur des chiffres réels de cette économie naissante, on ne peut s’empêcher de frissonner:

« Les chiffres sont affolants : lorsqu’un titre de Johnny Halliday est téléchargé sur iTunes, il ne touche que 0,04 euro, et lorsqu’il est écouté sur Deezer, la rémunération tombe à 0,0001 euro. Et, dans le même temps, les choristes, le guitariste, le pianiste, le bassiste, le batteur… de Johnny ne touchent strictement rien. Zéro multiplié par un milliard d’écoutes, ça fait toujours zéro ! »

Difficile dans ces conditions de parler de modèle économique. car si les maisons de disques semblent profiter, au même titre que les distributeurs, de la manne financière générée par le streaming, les artistes semblent demeurer les parents pauvres de la chaîne.

Dans un article de Numerama de juin 2012, on apprend que « pour qu’un artiste touche 200€ sur une chanson vendue 0,99€ sur l’iTunes Store, il faut que celle-ci soit achetée 20 000 fois par les internautes ».

Pour le streaming, un ratio est opéré: il s’agit de rapporter, sur une assiette globale, le nombre d’écoutes ou de consultation d’une oeuvre au total des gains générés par la publicité ou par les abonnements. Ce qui n’est pas toujours très gros. Pour Deezer, on mesure qu’en moyenne, un titre écouté rapporte 0,005$ à son auteur. Plus le nombre d’écoutes est conséquent, plus l’artiste touche d’argent: c’est mathématique.

Un label indépendant, toujours selon Numerama, a calculé que pour 800.000 écoutes d’un titre, 4277$ de chiffre d’affaire avaient été générés. Autant dire rien du tout.

Dans un autre article de Numerama, Guillaume Champeau nous raconte la triste histoire de Sebasto, ce chanteur de basse-cour qui après avoir fait un tube monumental, « Fais la poule », vendu 108.000 singles, 116.000 compils et 17.000 téléchargements, s’est retrouvé — par un savant imbroglio contractuel où la maison de disques, grâce aux avances sur recettes, et les agents se sont bien gavés — à recevoir un chèque de royalties de 477€. 

Oui, l’industrie s’est relevée, pour un temps. Mais les acteurs du streaming ont une santé précaire. Deezer et Spotify, malgré leurs levées de fonds, ne sont toujours pas rentables.

Quant aux artistes, ils n’y ont toujours pas trouvé leur compte.

En Suède, le streaming pèse désormais pour 57% des revenus musicaux.

 

Pour la lecture, le modèle YouBoox

Dans ce contexte, il n’était donc pas étonnant qu’avec l’essor progressif de lecture numérique, des entrepreneurs s’intéressent au streaming de livres rapidement.

C’est désormais chose faite avec Youboox, qui propose globalement la même chose que Spotify: pour un abonnement de 9,99€ par mois, vous avez accès à un abonnement premium permettant de lire des livres via l’application de lecture, sur votre iPad par exemple. Bien entendu, tout comme ses petits cousins, Youboox permet de lire gratuitement: mais vous devrez « supporter » des bandeaux publicitaires durant votre consultation.

Youboox, tout comme ses homologues, présente son financement ainsi:

revenus publicitaires + revenus liés aux abonnements = revenu total (T)

Les éditeurs présents sur la plateforme Youboox se partagent la moitié de cette assiette globale, soit   (T)/2 = (t ) — l’autre moitié revenant à Youboox.

Une fois cette assiette éditeurs délimitée, il faut décompter le nombre de pages lues chez l’un et chez l’autre. Car ce que l’éditeur touche revient à faire une règle de trois très basique: il s’agit du ratio entre le nombre de pages lues au total dans le catalogue de l’éditeur, rapporté au nombre total de pages lues le mois en question sur Youboox.

Ce que l’éditeur touche, au final, est la proportion de ce qui a été lu de son catalogue par rapport à ce qui a été lu dans le catalogue global.

pages lues catalogue éditeur / pages lues Youboox = %

De ce pourcentage, on déduit donc le montant à se répartir par rapport à l’assiette (t).

Selon les propres estimations de Youboox, le service aurait atteint 75.000 personne à février 2013, ne précisant pas s’il s’agit du nombre de téléchargements de l’application ou du nombre d’utilisateurs réellement actifs sur le système. Youboox revendique 5,5 millions de pages vues. Un objectif de 300.000 utilisateurs d’ici à décembre 2013 est évoqué.

 

Est-il judicieux de copier le modèle du streaming musical et de l’adapter au principe, très différent, de la lecture? Pas si sûr.

D’une part, difficile de croire avec les chiffres du disque désormais bien connus que le livre suivra la même voie: la musique étant par essence une activité que l’on peut faire en tache de fond, contrairement à la lecture, les usagers sont forcément moins nombreux et plus difficiles à toucher. Les recettes faibles de l’industrie musicale apparaitront pharaoniques comparées à celles générées par un service de lecture tel que Youboox, par définition moins fédérateur d’un point de vue global. Moins de gens achètent des livres qu’il n’écoutent de la musique, c’est une évidence.

Et même si l’on prend les meilleurs estimations de taux de transformation (en moyenne, pour 10 utilisateurs d’un service de streaming, 1 souscrit à l’abonnement premium), 75.000 utilisateurs, cela ne fait que 7500 utilisateurs premium (dans le meilleur des cas, car on en est sans doute loin). 7500 abonnement premium à 9,99€, le tout divisé par deux, ça fait 35.000 euros d’assiette à se partager entre tous les éditeurs présents sur la plateforme.

Si l’on rajoute à ces 35.000 euros générés par les abonnements les revenus de la publicité, forcément faibles puisque c’est un service jeune et que la publicité y est probablement peu chère, voire quelquefois gratuite pour inciter les annonceurs à venir sur la plateforme, cela ne fait pas lourd à se partager. Et considérant l’équation de base (plus il y a de pages disponibles dans le catalogue global, moins vous touchez, mathématiquement, à moins d’être titulaire d’un best-seller qui raflera 80% de l’assiette globale), il parait difficile de croire le modèle rentable dans l’immédiat.

Difficile de comprendre dans ce cas pourquoi de grands éditeurs comme Dupuis se laissent embrigader dans l’affaire… Peut-être pour tester le service, ou essayer de nouveaux modèles. Mais lorsque les relevés de consultation arriveront, ils tomberont sans doute de haut. L’affaire Harmonia Mundi a fait du bruit, et certains éditeurs pourraient à leur tour être tentés de retirer leurs titres du catalogue.

Contacté à ce sujet, Frédéric Weil des éditions Mnémos nous a livré son témoignage. Il a, comme beaucoup d’éditeurs et d’auteurs, été approché par Youboox pour être présent sur la plateforme. Et même si, dans un premier temps, « le modèle pouvait paraître intéressant », l’éditeur a vite déchanté.

« La publicité telle qu’elle est présentée dans Youboox est intrusive, et ne permet pas une immersion suffisante dans la lecture. D’un point de vue personnel, je m’oppose à toute forme de publicité dans un livre. La télévision a cédé, le cinéma a cédé, et on sait ce qui se passe lorsqu’on cède à la publicité: la création est livrée en pâture aux publicitaires, qui l’influencent, » nous dit Frédéric Weil. « C’est une question d’éthique: je ne veux pas que le livre soit touché par ce phénomène. Car une fois la mécanique lancée, il est difficile de revenir en arrière. »

Difficile de le contredire à ce sujet : la publicité est suffisamment intrusive dans l’application pour rendre toute lecture très difficile.

Quant au confort de lecture, il n’est décidément pas au rendez-vous: la liseuse PDF est de mauvaise qualité, ne permet pas d’agrandir les caractères et contraint à scroller quand on veut lire le bas de la page en mode zoomé freemium… à cause du bandeau publicitaire. Une erreur de base pour tout designer d’interface qui se respecte. Des services tels que Überflip ou Issuu offrent des liseuses PDF de bien meilleures qualités, et l’on en vient à se demander pourquoi les lecteurs sont si maltraités, même pour du gratuit.

Evidemment, on pourrait proposer une lecture au format .EPUB. Mais le problème du comptage des pages se poserait alors! Car un epub est fluide et sa pagination fluctuante. Difficile de mettre sa confiance dans un algorithme de comptage des pages lorsqu’on est éditeur, dans ce cas. Le business modèle deviendrait alors « opaque », s’il ne l’est pas déjà.

Car les éditeurs devraient pouvoir savoir combien se vend le bandeau publicitaire qui trône au-dessus de leur ouvrage. Ils devraient également avoir accès à une meilleure répartition des bénéfices, puisque là où Apple ponctionne « seulement » 30%, Youboox récupère 50% de l’assiette des bénéfices, ce qui paraît énorme.

Enfin, un dernier petit problème est soulevé: quid de l’exploitation streaming d’un point de vue contractuel?  

Je ne pense pas que les contrats qui lient les auteurs à leur maison d’édition prennent en compte les revenus du streaming. En tout cas, les nôtres ne le font pas encore, » nous explique Frédéric.

Difficile d’imaginer en effet des contrats adaptés à ce nouveau modèle, et la répartition qu’il conviendrait d’allouer aux auteurs.

Et dans tous les cas, 10% de pas beaucoup, c’est toujours pas beaucoup. Et les auteurs risquent encore une fois de rester sur le carreau…

Si c’est gratuit, c’est que vous êtes le produit, dit l’adage. Affaire à suivre, donc.

———————————————————————————

A lire aussi: le témoignage de Jean-François Gayrard (Numeriklivres) sur le retrait des livres Numeriklivres de l’applicationYouboox. 



 

Le livre enrichi n’est pas mort ! Et il n’a pas dit son dernier mot

Dès lors qu’on parle de « livre enrichi », les passions se déchaînent, les têtes s’échauffent et les mots dépassent quelquefois la pensée.

Le livre enrichi tel qu’il est aujourd’hui imaginé n’est ni plus ni moins que du web, qui lui-même a succédé aux premières applications interactives et hypertextuelles sur CD-ROM. Parler de livre augmenté, c’est donc un truc marketing pour vendre ce qui jusque-là était diffusé gratuitement en ligne. À l’écriture graphique, on ajoute quelques add-ons des autres écritures, mais on n’invente pas une nouvelle écriture. Tirer plus loin le livre ce serait le pousser vers les jeux vidéo, le faire basculer dans un autre art.

Pas plus qu’au livre enrichi, je ne crois au livre interactif, à la lecture non linéaire.

Thierry Crouzet, Le Livre enrichi est une impasse marketing

Partisans et détracteurs de l’enrichi se sont opposés l’espace d’une petite heure hier sur Twitter, dans une ambiance détendue mais néanmoins révélatrice du malaise ambiant. J’en profite donc pour mettre les choses au clair au sujet de ce mythe qu’est le livre enrichi, et de ce qu’il est censé véhiculer.

Pour commencer, j’ai l’impression qu’un malentendu strictement lexical existe. Petite explication.

Capture d’écran 2013-03-25 à 17.00.44

 

Le « livre enrichi »: peut-être une appellation erronée?

Pour parler d’un concept, il faut des mots pour le définir, lui donner des limites: les américains ont choisi le terme d‘enhanced ebooks pour désigner ce que nous appelons « livre enrichi ».

Deux choses: d’abord, on remarquera que le enhanced se réfère en anglais à l’ebook (la publication numérique donc), alors que  l’enrichi s’accole au livre (de manière indifférente).

Chez les anglophones, on augmente donc l’ebook, pas le livre en général. Et c’est une grande différence, surtout dans un pays comme la France où l’on sacralise le livre dans ce qu’il a de plus noble. Le livre, en soi, ne peut fondamentalement être « amélioré », puisque le livre est un concept vague qui englobe la bande-dessinée, le recueil de recettes de cuisine, la grande littérature en passant par toutes sortes de subtilités jusqu’au codex, l’incunable ou le volumen.

Soyons clairs sur un point: de la même manière que je vois pas comment on peut améliorer « le bois », je ne vois pas comment on peut améliorer « le livre ». Le livre est une constante: l’ebook en est une variation.

Donc petit aparté linguistique: il semblerait un peu plus cohérent de parler d’ebook enrichi, plutôt que de livre enrichi…

Car d’autre part, en anglais, « enhanced » a deux sens: il peut signifier « amélioré », mais aussi « augmenté »…  là où « enrichi » a peut-être une connotation qualitative trop marquée. Ajouter une préface, une explication de texte, des notes, c’est déjà du « enhanced »… et nous le faisons depuis des années, sans avoir attendu le numérique.

Fin de l’intermède traduction. Peut-être la mésentente sur le mot, plutôt que sur le fond, peut expliquer quelques réticences.

Car l’ebook enrichi ne prétend pas améliorer Shakespeare ou rendre la pensée de Nietzsche plus puissante. Ces auteurs s’auto-suffisent, ainsi que beaucoup d’autres.

Mais doit-on pour autant voir dans le livre un continent protégé et immuable? Je ne le pense pas. 

Capture d’écran 2013-03-25 à 17.01.06

 

Le mythe de l’ebook enrichi déclinant

Tous les deux jours, un article paraît sur la toile pour promettre la mort de l’ebook enrichi, un concept tué dans l’oeuf et voué à l’oubli. « Sacré parmi les sacrés, le livre se suffit à lui-même et n’a pas besoin de toutes ces fanfreluches pour exister. » Quoi? Insérer une vidéo au milieu de La Légende des Siècles? Mais vous n’y pensez pas!

Alors oui: Victor Hugo n’a pas besoin d’un lolcat pour faire briller sa puissance évocatrice.

En revanche, j’invoque le manque d’imagination. Car si Corneille avait pu utiliser de la vidéo lors des représentations du Cid… qui nous donne la certitude qu’il ne l’aurait pas fait? 

Réduire l’ebook enrichi (je déteste ce mot, et j’espère qu’il disparaîtra rapidement au profit de celui, plus généraliste, d’ebook tout simplement) à mettre une vidéo entre deux chapitres, insérer un grincement de porte en fond sonore et faire joujou avec un bonhomme qui fait coucou montre de façon assez évidente combien peu de gens se sont véritablement rendu compte du potentiel de ce que, par commodité, nous appelons l’ebook enrichi.

Non, l’ebook enrichi, ce n’est pas ça. Ce n’est pas que ça. Et le penser, c’est encore une fois faire preuve d’un flagrant défaut d’imagination, d’une certaine méconnaissance technique ou d’un mépris aggravé… voire des trois en même temps.

Il est un sport français: celui de se fermer des portes que l’on n’a même pas encore pris la peine d’essayer d’ouvrir proprement.  Alors par commodité, on invoque la mort de l’ebook enrichi, là où les expérimentations en sont encore à leurs débuts et qu’à part quelques exceptions notables, rien ne sort encore vraiment du lot.

Mais imaginez un instant qu’au motif de n’en avoir pas vendu tout de suite des centaines de milliers, Gutenberg ait décidé de mettre sa presse dans une benne à ordures de Mayence. Imaginez que Nokia se soit contenté d’essayer vaguement le concept de téléphone portable avant de décréter, 6 mois plus tard, que c’était un échec et qu’il fallait arrêter la production. Ou que seulement parce qu’on ne pouvait pas faire grand-chose de plus qu’une simple opération arithmétique avec un ordinateur au début, IBM ait jeté l’éponge et se soit contenté de faire des calculatrices.

Une technologie, quelle qu’elle soit, demande un temps d’adaptation, de sondage, de tests. L’ebook homothétique est encore pour 90% de la population mondiale une révolution technologique sans précédent et on voudrait nous faire croire que l’ebook enrichi est à l’agonie. Ha! Mais personne n’a encore vu 10% de ce que l’ebook nous réserve dans les prochaines années !

Capture d’écran 2013-03-25 à 17.00.31

Il est d’ailleurs curieux de voir que les détracteurs de l’enrichi sont souvent, par ailleurs, actifs dans le domaine de l’ebook, et crient au scandale quand Frédéric Beigbeder lance diatribe sur diatribe contre les publications numériques. Mesdames et messieurs, il ne s’agit pas de reporter le mépris sur un autre secteur, et dire que l’ebook enrichi est moins « noble » que l’ebook homothétique. On marcherait sur la tête!

Si l’on ne demande pas à tous les ebooks d’être enrichis, on peut légitimement avancer l’idée que certains ebooks méritent de l’être… puisque conçus ainsi dès le départ. Il y a de la place pour toutes les créations.

 

La palette des enrichissements

Oui, l’enrichi est simplement un autre mot pour décrire… un vaste océan de possibilités.

Capture d’écran 2013-03-25 à 17.01.22

Qu’on y réfléchisse: en soi, une image cliquable, c’est déjà de l’enrichi. Une note de bas de page reliée par une balise de lien, c’est déjà de l’enrichi… dans le sens où malgré tous nos efforts, il ne sert à rien — sur la version papier de l’ouvrage — d’appuyer sur le numéro de la note pour aller automatiquement à la page correspondante. Le lien — l’hyperlink — est en soi une forme d’enrichissement… et tout le monde concède que l’hyperlink est une avancée notable en matière de publication numérique. Mais l’enrichi n’est bien entendu pas cantonné aux simples liens.

Je ne vais pas refaire le topo de l’enrichi: tout le monde le connait.

  • multimédia natif, via les balises HTML5 <audio> et <video>
  • read-aloud, synchronisation text-to-speech
  • animations CSS3
  • implémentation du Javascript, dont les possibilités sont presque infinies en terme d’interactivité: multiversioning, langues, mini-jeux, drag n’drop, géolocalisation, contextualisation, personnalisation du contenu, etc
  • mémorisation via cookies ou localstorage (HTML5)

Et ce n’est qu’un début, puisqu’ici nous ne faisons qu’utiliser le support « livre » pour lui ajouter quelque chose. Les choses deviendront beaucoup plus intéressantes lorsqu’il s’agira de publier des oeuvres pensées pour le numérique.

La palette s’étoffe, comme le langage: certains mots disparaissent, d’autres apparaissent, se combinent ou tout simplement sont mis en lumière. Tout comme un peintre aura toujours besoin de nouvelles nuances de couleurs, un auteur — quel que soit le support qu’il utilise — aura toujours besoin de nouveaux mots… ou de nouvelles manières de retranscrire ses émotions.

Capture d’écran 2013-03-25 à 17.01.53

 

La substitution à l’imaginaire et l’écueil financier

Personne ne demande aux éditeurs ou aux auteurs de devenir réalisateurs de cinéma, cascadeurs, musiciens ou artistes plasticiens. Ce n’est pas parce qu’un metteur en scène utilise la vidéo dans sa pièce du Festival Off d’Avignon que la Comédie Française doit OBLIGATOIREMENT (par un effet levier dont le sens m’échapperait) inclure de la vidéo dans sa prochaine représentation du Malade imaginaire: cela ne fonctionne pas comme cela. La création utilise plusieurs vecteurs et il n’y a qu’une vérité: la pertinence.

A tout moment, le créateur de livre enrichi doit se poser la question: est-ce nécessaire?

Dois-je obligatoirement insérer cette vidéo de mon chat entre deux chapitres? Probablement pas.

Qui cela intéressera d’entendre le « cuicui » des oiseaux à cette page? Personne… sauf si c’est un livre destiné aux passionnés d’ornithologie, non? J’ai le souvenir d’un livre de ce genre qui avait plutôt bien fonctionné du temps où j’étais libraire, et qui proposait un CD pour accompagner la lecture des descriptions des différents oiseaux. Un livre enrichi? Bingo!

D’abord, donc, la pertinence.

Nous entendons souvent l’argument de la substitution à l’imaginaire. Oui, mettre en scène le personnage de votre roman préféré dans une vidéo plaque une réalité sur une image fantasmée. Mais ce n’est pas pire qu’une couverture illustrée avec ce même visage de votre héros préféré, non? Qu’un film réalisé à partir de ce livre?

Quoi qu’il en soit l’imaginaire l’emporte toujours. Il est plus fort que n’importe quelle image. Qui se souvient que dans le livre de Bram Stoker, Dracula porte une moustache? Pas grand-monde. L’imaginaire collectif préfère le voir autrement.

Capture d’écran 2013-03-25 à 17.10.56

Comme le cinéma n’a pas remplacé le théâtre, comme les disques n’ont pas remplacé les concerts et comme la vidéo n’a pas tué les radio stars, les différentes formes de création peuvent coexister.

Fabriquer une vidéo hollywoodienne coûte cher et ne sera accessible qu’à de grosses productions. Produire des histoires multimédia demandera toujours plus d’efforts — financiers et logistiques — qu’un texte nu.

Capture d’écran 2013-03-25 à 17.01.39

Mais à bien y réfléchir, avec nos ordinateurs, nos tablettes et nos liseuses… nous sommes déjà des vidéastes en puissance, des photographes amateurs, des programmeurs bidouilleurs… Personne ne vous oblige à mettre de la vidéo dans un texte. Mais si des artistes talentueux ont envie d’essayer de raconter des histoires autrement, pour toucher un public plus vaste ou simplement différent, pourquoi s’y opposer?

Ce qui va dans le sens de la création originale ne peut être que bénéfique.

Et surtout: qui vous oblige à faire de l’enrichi? Ce n’est pas OBLIGATOIRE. On s’est passé du multimédia pendant des centaines, voire des milliers d’années (quoique ce point soit discutable). Je pense que beaucoup d’entre nous feront encore l’impasse dessus dans les prochaines années, et tant mieux. Je ne tiens à ce que le paysage littéraire devienne un feu d’artifice 24/7.

Capture d’écran 2013-03-25 à 17.11.44

Mais laisser les portes ouvertes à la création et à l’innovation

Il s’agit d’être un peu malin et de penser des solutions qui iront dans le sens d’une création riche, abondante et multi-plateformes.

L’avenir — beaucoup s’accordent à le dire — est dans le transmédia: une histoire commence sur votre smartphone, se poursuit sur votre tablette, continue sur votre ordinateur et se synchronise avec votre position géographique tout en revenant dans votre liseuse, sans se copier, mais en se complétant. Grâce au HTML5 entre autres, la narration n’en est qu’aux débuts de sa mutation. Elle se fondra bientôt dans le web et l’enrichi perdra vite son qualificatif — son ostracisation — pour simplement devenir partie intégrante de la palette offerte aux créateurs d’histoires. Seront-ils écrivains, metteurs en scène, graphiste, musicien, poète? Peu importe: l’essentiel est qu’ils s’expriment sans entraves. On veut bien aller voir une exposition de Klein, mais il ne s’agirait pas de n’utiliser que du bleu pour chaque toile peinte.

Capture d’écran 2013-03-25 à 17.13.28 1

Est-ce que cela veut dire que l’alexandrin disparaîtra? Non.

Est-ce que cela veut dire que tous les livres deviendront des jeux vidéo? Non plus.

Est-ce que ça veut dire que j’aurais autant de plaisir à lire un poème de Michaux dans 50 ans? Oui. Sans aucun doute possible.

En conclusion, cela ne veut (surtout) pas dire que le texte seul est bon à mettre à la poubelle : simplement que les auteurs — les créateurs d’univers — ont gagné plusieurs cordes à leur arc avec les possibilités du numérique et de l’enrichi.  Nous attendons encore que quelqu’un nous prouve qu’on peut produire une oeuvre multi-format / multi-support / multimédia de qualité, qui soit pensée nativement pour cela et qui n’ait de sens que dans sa globalité. Mais ce n’est pas parce que cette grande oeuvre n’est pas encore été créée que tout le concept de l’enrichi est à revoir. Souvenez-vous qu’en d’autres temps, on considérait le livre de poche — de par son simple format — comme de la sous-littérature, le roman policier comme une dépravation morbide et la bande dessinée comme un passe-temps d’abrutis.

Capture d’écran 2013-03-25 à 17.30.42

Ne pensez pas « livre ».

Pensez « histoires ». Celles que nous connaissons, bien sûr, et qui se suffisent à elles-mêmes. Mais aussi celles que nous n’avons pas encore racontées. 

En toutes choses, je prône l’imagination. Il ne faut pas fermer les portes, mais les laisser ouvertes… et voir qui les passera.