Syndrome du top 100: la tentation du supermarché

Nous sommes à l’âge des tops. L’industrie du livre l’a bien compris et se gargarise de classements depuis des dizaines d’années. Mais le phénomène, jusque là cantonné aux pages Culture des grands hebdos et aux zones d’actualité des librairies industrielles, se répand. Le basculement vers le numérique, outre les multiples avantages dont je  me fais chaque jour le supporter, n’est pas exempt de défauts bien sûr. Et l’un d’entre eux est que le marché de l’ebook est en train de généraliser une pratique qui veut qu’on n’achète uniquement ce qui se vend déjà. 


UNE ÉDITORIALISATION INEXISTANTE

Vous entrez dans une librairie, que voyez-vous? Des livres bien sûr, ordonnés par thèmes sur des tables correspondantes. Sur ces tables, les nouveautés bien entendu, mais aussi certains titres de fond que le libraire a cru bon de ressortir des rayonnages en raison d’un actualité, ou d’une occurrence quelconque, ou simplement parce qu’il a lu ce livre et qu’il l’a aimé, et qu’il a envie que vous l’aimiez aussi. C’est tout à son honneur. C’est à cela que ressemble une librairie.

Vous entrez à la Fnac, au Virgin, chez Cultura, des enseignes résolument tournées vers des pratiques plus commerciales et pour lesquelles le livre est un produit d’appel vers les autres produits du magasin (le livre conditionne souvent un passage en magasin, à la Fnac par exemple, et générera peut-être un autre achat plus important). Que voyez-vous? La première chose que vous voyez, ce sont les tops. De grands murs couverts de livres présentés non plus à l’horizontale, mais à la verticale. Ils indiquent les meilleures ventes. Ici, 20% des titres représentent 80% du chiffre d’affaire: c’est énorme. La place belle est donc faite aux nouveautés. Derrière, les tables subsistent néanmoins. Les libraires (je sais le travail difficile qu’ils font pour l’avoir fait moi-même pendant plusieurs années) tentent tant bien que mal de faire vivre leur rayon, luttant contre les nouveautés galopantes qui mangent la place de leur table et tentant de faire ressortir quelques “coups de coeur”, titres de fond méritant une place ad aeternam sur un coin d’étagère. Quelquefois, les coups de coeur sont mutualisés: on se les refile de magasin en magasin. D’autres fois, ils sont comptés et intégrés dans vos variables de paie, car les enseignes ont compris que cela fait vendre davantage. C’est comme ça. 

Vous surfez sur une librairie numérique. Que voyez-vous? La réponse est simple: rien. Aujourd’hui, une librairie numérique concrétise le stade d’évolution final d’une librairie “industrielle”, à savoir un système basé sur les tops (les murs, zones d’actualité) sans aucune éditorialisation (les tables). 


UN LABYRINTHE DE RÉFÉRENCES

Il y a deux manières de trouver un livre en librairie numérique aujourd’hui: en connaître l’exacte référence (ma longue expérience en librairie m’a cependant démontré que la principale plus-value d’un libraire, c’est de savoir cela à la place de son client) ou qu’il fasse partie des nouveautés/top 100.

Vous avez déjà essayé de trouver quelque chose dans une librairie numérique? C’est presque mission impossible. Si vous tapez un titre approximatif, ou le nom de l’auteur avec une faute d’orthographe sur l’iBookstore, une recherche vide vous est renvoyée. D’ailleurs, le champ “recherche” est la plupart du temps cantonné à la portion congrue sur l’écran. On préférera toujours vous renvoyer sur l’une des “sélections du moment”, qui ne comportent en réalité que des nouveautés vaguement classées par thème quand on a de la chance, et surtout les tops 100. Ces fameux classements désormais dictent le succès d’un ouvrage. Ils crèvent l’écran, on ne voit qu’eux. Comment, en l’absence de système de recherche valable, trouver quelque chose qu’on cherchait, voire mieux, qu’on ne cherchait pas?

Le principe de découverte aléatoire est absent de la plupart des librairies numériques. Voilà ce qui fait qu’aujourd’hui, l’expérience d’entrer dans une petite librairie demeure incomparable: vous entrez avec la volonté d’acheter un livre, vous repartez avec trois… et quelquefois, même pas avec celui que vous cherchiez. Comment le libraire réussit-il cet exploit? Il connait ses livres. Il connait son catalogue. Il saura vous conseiller. Libraire, c’est un métier.

LIBRAIRE: UN MÉTIER EN PERDITION

Malheureusement, ces libraires que j’adore n’ont rien compris. Ils pointent du doigt la responsabilité du numérique, qui selon eux détruirait leur métier, ferait fuir les clients et réduirait le livre à un banal objet de consommation. 

Je me souviens de la polémique malheureuse qui avait il y a quelque temps conduit Frederic Beigbeder à houspiller le livre numérique, publiant dans son dernier livre un éditorial pamphlétaire contre les ebooks, machines à tuer le livre selon son auteur.  J’étais alors entré dans une petite librairie pour l’acheter, car on ne critique bien que ce que l’on connait bien, non? La libraire m’a regardé avec des étoiles dans les yeux lorsque je suis arrivé à sa caisse. “Il a raison, Beigbeder, le livre numérique va nous tuer. Il faut acheter ce livre et le partager autour de vous”. Je n’ai pas osé dire que moi-même, je faisais du livre numérique. Que j’en étais un acteur et que cela ne m’empêchait pas de venir acheter des livres en papier et en librairie. Je n’ai pas osé dire que ce qui tuait son commerce, ce n’était pas moi mais Amazon. Que l’ennemi n’était pas le bon, et qu’elle s’était placée du mauvais côté. Je n’ai pas osé, de peur qu’elle ne comprenne pas. J’ai eu tort. Les libraires sont des personnes sensées et intelligentes. Peut-être trop d’ailleurs pour cette industrie.


COMMENT RENDRE LES CHOSES MEILLEURS QU’ELLES NE LE SONT?

En rétablissant l’autorité intellectuelle du libraire et en la transposant au numérique. Libraires, votre métier n’est pas mort: il va évoluer, comme ces antiquaires qui aujourd’hui font 90% de leur chiffre d’affaire sur Ebay. Les lecteurs ont besoin de votre expertise, de vos conseils, de vos lumières pour éclairer les librairies numériques qui en manquent cruellement.

Aujourd’hui, les librairies numériques sont pour la plupart d’entre elles de simples agrégateurs, vomissant du contenu à la nouveauté et ne se préoccupant pas du reste, comptant sur un algorithme de recherche pour vous expulser votre requête. Mais pourquoi s’étonner du manque de succès des livres numériques en France (à peine 2% du marché aujourd’hui) quand on ne trouve jamais rien d’intéressant à lire? Pourtant les livres existent, mais ils ne sont pas mis en valeur.

Les libraires doivent s’investir dans le numérique. C’est une question vitale pour eux, et pour la qualité de la production littéraire. Un éditeur, quand il ne pense pas littérature, pense chiffres: c’est son métier. Il doit faire vivre son industrie et la nourrir, comme un agriculteur. Mais quand la culture du top 100 conduit l’éditeur à constater que ce qui se vend, c’est ce qu’il produit de pire, cela ne l’incite pas à produire autre chose. On comprend très bien ce principe en agriculture, pourquoi ne pas l’appliquer… à la culture, tout simplement?

Aujourd’hui, l’éditorialisation est laissée aux seuls lecteurs, par le truchement de petites étoiles et de critiques quelquefois écrites par les auteurs et éditeurs eux-mêmes. Ce n’est pas une mauvaise chose en soi, mais cela ne doit pas forcément devenir la règle. Mais je comprends les libraires en ligne. Pourquoi se forcer à faire quelque chose qu’ils n’ont ni le temps, ni l’envie de faire (éditorialiser) … alors que les lecteurs le font par eux-mêmes, et gratuitement? 

J’ai le même problème dans mon supermarché. Il n’y a jamais de paniers à l’entrée, il faut faire le tour du magasin jusqu’aux caisses pour en trouver des piles entières, là où les précédents clients les ont laissés. Pourquoi s’ennuyer à aller les replacer à l’entrée, puisque les clients viennent les chercher aux-mêmes? Logique d’économie de temps, d’énergie, bref de rentabilité au détriment du service.

LE TOP 100, UN GAGE DE QUALITÉ ? (OU L’ESPRIT TF1)

Évidemment, certains ayatollahs du bon goût n’auront de cesse de me rétorquer que si les gens l’achètent, c’est qu’il y a une raison. Que je ne suis pas le garant de ce qui est bon (ou pas) à acheter, et que 50 Shades of Grey, malgré une critique unanimement consternante des “bobos bien-pensants de Saint-Germain des Prés”, mérite son statut de numéro un des ventes. Parce qu’au moins, pendant qu’ils le lisent… les gens lisent! Et c’est en soi une bonne chose. 

D’une part, les gens lisent ce qu’ils trouvent. Et comme ils ne trouvent rien, ils achètent ce qui se vend déjà. C’est un serpent qui se mord la queue. Le supermarché en est l’exemple flagrant, avec ses têtes de gondole et ses mises en avant. 

D’autre part, j’ai eu cette discussion avec une professeur de collège. Comme moi, elle avait longtemps pensé que si on lisait, c’était déjà une bonne chose. Harry Potter avait redonné le goût de la lecture à tout une génération, par exemple. Sauf que J.K. Rowling avait écrit d’excellents livres, contrairement à beaucoup de ceux qui ont suivi la marche. C’est cela qui a donné envie de lire. Et comme moi, cette professeur a déchanté en voyant le syndrome du top 100 se répandre: ce n’est pas parce que les gens lisent de la “merde” (en cela entendez un livre ni fait ni à faire, insipide et mou, bourré de clichés et empêchant toute réflexion critique) qu’ils deviennent plus intelligents. En fait, c’est même le contraire qui se produit.

Libraires, agrégateurs, éditeurs doivent ensemble trouver un moyen de ne pas faire péricliter toute l’industrie du livre en reproduisant les erreurs de leurs collègues du disque.

Notamment en introduisant dans leurs processus des meilleures méta-données mais cela, c’est une autre histoire que je développerai plus tard. 

LES ÉDITEURS NE SONT PAS VOS PUNCHING-BALLS!

Certains poncifs ont la vie dure.

Et le petit monde fermé du numérique n’échappe pas à la règle qui veut que tout corps replié sur lui-même finit par dégager une odeur de moisi. C’est étrange pourtant: de la part d’une communauté intrinsèquement ouverte sur le monde, car reliée nativement au net, on pourrait s’attendre à autre chose.

Récemment, des initiatives poussent un peu partout autour du concept même de création numérique. Ces initiatives visent à fédérer les créateurs et éditeurs numériques, non pas sous la forme d’une communauté tournée vers l’extérieur à visée didactique, mais comme un bastion. Celui de l’opprimé, du délaissé.

Et à un moment, les imbécilités, ça commence à bien faire.

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La Storyfication : quoi de neuf dans ta tête ?

Ces micro-posts narratifs sont en réalité des exercices que vous pouvez (devriez, même) pratiquer au quotidien. Certains font du jogging, d’autres de la musculation. Certains font de la danse, et certains autres pratiquent la peinture à l’huile.
Ces exercices un peu particuliers sont des exercices de storyfication. Ils s’adressent à votre tête, et en particulier à ce qu’il y a à l’intérieur (normalement): votre imagination, et votre aptitude à vous créer des histoires. Par ailleurs, amis fabricants d’histoires, ces casse-têtes mentaux sont également de très bons pourvoyeurs d’inspiration.
Les douze premières sont tirées de mon ancien blog. Je tâcherai de mettre à jour la liste si d’aventure d’autres me passent par la tête.

 

#1 : SE CRÉÉR UNE ANECDOTE

Pour notre première #storyfication, nous allons imaginer quelque chose de simple. Quelque chose de facilement accessible, et de facilement réalisable, d’accord? Pensez à une anecdote. Mais attention: quelque chose qui ne vous soit encore jamaisarrivé, qui ne nous arrivera probablement jamais. La fois où vous êtes monté en haut de la pyramide de Khéops. La fois où vous vous êtes retrouvés dans la cage d’un tigre au cirque. Vous voyez? Imaginez chaque détail, récréez mentalement l’anecdote jusqu’en entretenir l’illusion qu’elle vous est peut-être arrivée. Puis racontez-la à quelqu’un. N’omettez aucun détail. Soyezcriant de vérité. Avec le temps, vous serez de plus en plus à l’aise avec cette anecdote et elle deviendra réelle, tant pour vous que pour nous. Car qui peut dire la différence entre la vérité etun “mensonge » très bien raconté?

 

#2 : RESSENTIR UN MORCEAU DE MUSIQUE

Nous possédons (presque) tous des appareilsMP3 que nous écoutons dans la rue, dans les transports en commun, etc. La musique que nous écoutons est souvent un simple fond sonore. Une illustration passive, davantage là pour masquer l’ennui. Pour le #Storyfication d’aujourd’hui, je vais vous demander de choisir un morceau et de l’écouter. Je veux dire de VRAIMENT l’écouter. Car il va falloir que vous RESSENTIEZ la musique. Qu’elle vous traverse, vous émeuve, vous transporte. Vous devez avoir la sensation d’être le chanteur, la chanteuse. Que ses émotions sont aussi les vôtres… Tristesse, mélancolie, joie, bonheur intense, colère, etc… Vivez simplement les 3 minutes de ce morceau comme si vous hurliez à la face du monde ce message, cette émotion. À la fin du morceau, respirez un bon coup. Ce genre d’expérience peut même tirer des larmes, ou donner envie de tuer. Ne cédez pas! (haha) Félicitations. En suivant cet exercice de #Storyfication, vous venez d’incarner… un personnage. Quelqu’un qui n’était pas vous. Être quelqu’un, c’est aussi (souvent) ressentir les émotions de l’autre. L’empathie est une forme d’incarnation physique.

 

#3 : SUIVRE QUELQU’UN DANS LA RUE

Une méthode très simple pour se sentir investi d’une mission qui vous est extérieure, et qui ne coûte pas grand chose. Certes, elle demande de la discrétion. Surtout si vous ne voulez pas être pris pour un stalker et vous retrouver au poste. L’idée, c’est de choisir quelqu’un dans la rue: quelqu’un qui vous inspire, que vous aimeriez mieux connaître. Pour cela, il n’y a pas trente méthodes: vous pouvez l’accoster et aller luiparler si vous êtes courageux ou… vous vous décidez à le suivre! Allons, nous en avons tous eu envie un jour. Cela nous est, à tous, passé par la tête. C’est le moment de jouer! Vous n’êtes pas obligé de dévier de votre trajet habituel. Il suffit de prendre la personne devant vous et de faire semblant de la suivre… c’est aussi simple. Un temps, sentez cette excitation. Cette sensation d’illégalité qui vous étreint. Vous ne faites rien de mal, vraiment. Vous êtes juste curieux. En jouant ainsi au détective privé, vous allez apprendre à observer. À vous faire discret en public. À regarder sans être vu. La sensation produite? Un mélange de gêne et de pouvoir absolu. Parfait, donc, pour une bonne storyfication. Suivre quelqu’un vous met en position de supériorité par rapport à un inconnu. Vous savez, lui non. Une menace plane sur lui. Vous êtes le maître du jeu. À vous de jouer, maintenant!

 

#4 : S’IMAGINER ÊTRE LE DERNIER HUMAIN SUR TERRE

Cet exercice nécessite un isolement absolu. Évidemment, puisqu’il s’agit de s’imaginer être le dernier humain sur Terre. Pour cela, c’est très simple. Il suffit de s’isoler dans une pièce de votre maison, de votre appartement (c’est plus difficile au travail) ou au milieu de la forêt. Attention! Pas de bruits parasites! Vous devez pouvoir entendre une mouche voler (les mouches sont autorisées dans cet exercice, mais les humains non). Maintenant, respirez un bon coup. Entendez le silence autour de vous s’installer, se répandre. C’est un peu angoissant, non? Maintenant, figurez-vous une planète complètement vidée de ses habitants. Les villes sont désertes, comme abandonnées. Les campagnes s’étendent à perte de vue, les voitures sont échouées sur la route dans des carcasses de baleines. Vides. Il n’y a plus personne… Alors? Quel effet ça fait? D’abord relaxant, on arrive pourtant très rapidement à un effet de vertige désagréable. On a envie de se cacher. La menace qui a fauché l’humanité ne doit pas être loin. Elle vous guette. Vous attend. Je vous conseille de revenir à l’humanité assez vite après cet exercice. Allez boire un verre!

 

#5 : ÊTRE LA VICTIME D’UNE IMMENSE CONSPIRATION

L’avantage de cet exercice est qu’il peut se pratiquer à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, et en n’importe quel endroit: il s’agit uniquement d’un bouton à activer dans votre cerveau. Une sorte d’état mental. L’inconvénient, c’est qu’il peut vite vous faire virer à la folie furieuse. Mais qu’est-ce que la perspective de finir sa vie à l’asile lorsqu’on a l’occasion de rigoler un bon coup, n’est-ce pas? Pour cet exercice, peuplez tout votre univers habituel (plus c’est habituel, mieux c’est) deconspirateurs. Ces gens qui vous regardent dans la rue: ils vous surveillent. Ces collègues qui vous sourient: ils savent quelque chose. Ce patron qui veut vous voir dans son bureau: il en veut à votre vie. La personne qui partage votre vie: un agent infiltré. Cette machine à cafétruffée de caméras reliées à un bureau des services secrets, ou même à la mafia. Une seule solution: fuirpour leur échapper. Mais ils sont partout! Achevez l’expérience autour d’un pain au chocolat moelleux acheté à cette si gentille boulangère. Mais ne vient-elle pas de passer un coup de fil ? La boulangère vient de vous vendre à l’ennemi. Courez!

 

#6 : DEVENIR LE LEADER D’UN ÉTAT IMAGINAIRE

Aujourd’hui, mort de Kim Jong-Il oblige et pour coller à l’actualité, nous allons faire une spéciale “dictateurs » dans Storyfication. Je vous propose un exercice très simple pour devenir l’espace d’un jour votre propre tyran sanguinaire. Fun, hein? Allons-y. Munissez-vous d’une feuille de papier et d’un stylo. Tout ce que vous avez à faire, c’est de vous imaginer au lendemain d’un coup d’état réussi qui vous a porté sur le trône. Vous êtes désormais le maître incontesté de ce pays, vous avez vaincu la barbarie de votre prédécesseur: il est temps d’instaurer votre propre barbarie à vous! Grattez-vous la tête un instant et couchez sur le papier vos trois premières lois. Elles peuvent être sérieuses, arbitraires ou totalement absurdes, peu importe. Elles seront les premières à être appliquées. Un peu comme des Commandements. Soyons clairs: vous aurez tout le temps de vous occuper du social et de l’éducation plus tard. Laissez ces choses à vos ministres et… soyez créatifs! Il s’agit de changer le monde.

 

#7 : ÊTRE UN EXTRATERRESTRE EN VISITE

La storyfication d’aujourd’hui nous emmène dans les espaces infinis du cosmos et nous invite au safari intergalactique. En effet, aujourd’hui, vous allez être un extraterrestre en visite. Imaginez le tableau: votre vaisseau vient de s’écraser au fond d’un terrain vague, vous avez quelques heures pour apprécier la Terre et ses délices avant de repartir dans votre monde. Votre monde qui, bien sûr, n’a RIEN à voir avec cette petite planète bleue. Quel exotisme! Quelle nouveauté! Pour cet exercice, il va vous falloirtout regarder d’un oeil nouveau. Faire comme si vous découvriez chaque détail d’un décor, chaque comportement humain, chaque animal. Tout doit être inédit pour vous. Et même cecostume d’humain que votre chef vous a obligé à enfiler: quelle drôle de chose! Ces cinq doigts à la place de votre tentacule, c’est vraiment répugnant. Mais le tourisme a ses règles, et il ne faut pas perturber les indigènes. Restez discret, observez dans l’ombre, et profitez bien de vos vacances avec ce safari terrien: dans quelques heures, vous repartirez sur Gamma 145. Et il faudra retourner au boulot!

 

#8 : JOUER SA VIE AUX DÉS

Cet exercice est librement inspiré du livre « L’homme-dé”, brillant roman de Luke Rhinehart dans lequel le héros, psychiatre de son état, trouve une manière plutôt singulière de prendre toutes ses décisions. Le livre est disponible chez toutes les bonnes crèmeries aux éditions de l’Olivier. Pour cet exercice, nous allons avoir besoin d’un accessoire: un dé à 6 faces tout bête. Le mieux est de le garder sur vous toute la journée, et de le sortir régulièrement. Comment cet exercice fonctionne? C’est simple. Vous allez jouer vos décisions au dé plutôt que de faire appel à votre intellect ou à vos sentiments. Entre prendre un thé et un café à la pause? Jetez un dé. Pair, c’est café. Impair, c’est thé. Vous voulez jouer plus gros? Pas de problème. Votre collègue a un souci sentimental? Si vous faites un chiffre pair: vous serez compatissant. Un chiffre impair: vous n’en aurez rien à faire. Ce n’est pas encore assez? Vous commencez à y prendre goût, à ce que je vois. D’accord. Imaginez six types de personnalités: par exemple calme, colérique, compatissant, ouvert, idiot et rabat-joie. Assignez un chiffre du dé à chaque personnalité, puis faites jouer le sort. Pendant la prochaine heure, comportez-vous selon le dé. Lorsque l’heure est écoulée, relancez-le… et c’est reparti! Cela peut durer jusqu’à la fin de la journée, à moins que quelqu’un vous colle une claque, évidemment.

 

#9 : IMAGINER D’AUTRES POSSIBLES

La Storyfication d’aujourd’hui nous emmène sur les traces du scénariste de base: il s’agit, à partir d’une situation de base, d’imaginer la suite de l’histoire. Il y a bien entendu des milliers de possibilités, et toutes sont aussi valables les unes que les autres… Mais pas quand on raconte des histoires! En effet, le principe est d’imaginer quelque chose de nouveau, de surprenant et qui ait du sensMoins facile. Imaginez: VOUS. On ne peut pas faire plus simple, comme trame de départ. Vous devez faire certaines choses dans la journée: décoller du lit, prendre le métro, aller au travail, manger, etc. Ce sont des « points-pivots » de la journée. Des passages obligés. Mais pas si vous en décidez autrement: aujourd’hui, vous allezchanger l’histoire et devenir scénariste. Faites quelque chose d’imprévu. Brisez la routine. Prenez un thé au lieu d’un café. Perdez-vous sur la route, juste l’espace de 10 mn. Mettez un tee-shirt plutôt qu’une chemise, et observez. Allez vous plaindre. Faites un compliment à quelqu’un. Sortez de vos sentiers battus. Expérimentez quelque chose que vous n’auriez jamais fait sinon… juste pour le plaisir de le voir accompli. Tel le héros face à un choix, vous pouvez changer —légèrement — votre propre histoire.

 

#10 : DEVENIR INVISIBLE

L’exercice de fiction du jour demande un peu d’imagination, certes, mais il requiert aussi que vous sortiez de chez vous pour aller vous mêler à une foule. Un grand magasin peut très bien faire l’affaire, ainsi qu’un monument historique où les touristes seront légion. L’idée est d’imaginer que vous possédez une sorte de switch: un interrupteur qui, bien callé au fond de votre poche, permet à tout moment de devenir invisible. Comme Frodon avec son anneau, vous allez pouvoir décider à tout moment de disparaître de la circulation. Le but?Observer discrètement ce qui se passe autour de vous. Évoluer au milieu de la foule incognito. Prendre des vacances de l’humanité aussi, faire abstraction du regard de l’autre. Faites bien attention de ne toucher personne, on risquerait de vous percer à jour. Et évitez de faire cela un jour de grand soleil, ou bien votre ombre ne manquera pas de vous trahir. Lorsque vous aurez pris un bon bain de foule, n’oubliez pas de redevenir visible: cela pourrait provoquer des situations étranges sinon, notamment avec vos collègues, vos amis et votre famille. Et si par hasard, lorsque vous êtes invisible, quelqu’un croise votre regard, n’y faites pas attention: cette personne regardait probablement quelque chose derrière vous.

 

#11 : FAIRE SA VALISE AVANT DE PARTIR

 C’est quelque chose que l’on voit très souvent dans les films: le personnage principal, excédé par la situation, par la tristesse ou quelquefois gagné par une euphorie grisante, fait ses bagages en quelques minutes seulement et part pour toujours. Dans cette action résident deux principes: d’une part, le motif de départ, celui qui pousse à partir, et qui doit être suffisamment puissant pour donner l’envie au personnage de s’en aller. D’autre part, l’urgence dans la sélection: le départ est imminent, souvent lié à un danger ou à un besoin très violent. On doit donc être rapide, efficace… et n’emporter avec soi que l’essentiel. Expérimentons donc cette sensation. Pour cela, il vous faut un sac, ou une valise. Ensuite, allez devant votre placard, votre bibliothèque, bref, les lieux dans lesquels sont stockées les choses que vous aimez. Enclenchez votre montre ou votre minuteur de téléphone portable. Vous avez 5 minutes pour prendre l’essentiel de votre vie. Go! Imaginez bien qu’il s’agit de la dernière fois: tout ce que vous laisserez derrière vous sera perdu à jamais. Ressentez l’urgence, la panique du départ. Soyez convaincu que la fin d’un cycle est arrivée, et qu’il faut tout quitter… Cet exercice est une bonne manière de trouver ce qui, parmi toutes nos possessions, compte réellement à nos yeux. Ce qui est important.

 

#12 : FAIRE DU TOURISME AUDIO

L’exercice de fiction du jour nécessite un accessoire: une radio… mais pas n’importe laquelle. Bien entendu, vous pouvez utiliser le vieux poste grand ondes du grand-père qui traîne au fond du garage… mais ce n’est pas pratique. Le mieux est encore de se brancher sur internet, soit via votre ordinateur, soit sur votre smartphone via une application radio. L’idée est de voyager sans quitter son chez-soi, et uniquement par l’intermédiaire du son. C’est un voyage mental, bien sûr, et donc imaginaire, mais il va revêtir une forme bien réelle… Maintenant que vous avez accès aux radios internationales, choisissez une station à l’autre bout du monde. Si vous ne comprenez pas la langue, c’est encore mieux. Poussez le bouton du volume, et laissez-vous envahir. Cette langue qui vous berce (ou qui vousheurte) est l’essence même du pays que vous visitez par la pensée. Imaginez maintenant que vous êtes DANS ce pays, que vous y habitez. Quoi de plus normal, puisque vous êtes en train d’écouter sa radio? Visualisez le monde extérieur, inventez-le via cette voix, cette musique, cette culture qui vous est inconnue. Voyez les maisons, les routes, les administrations… et les gens qui, eux aussi, écoutent la même radio que vous. En construisant un monde via un autre sens que la vue (l’audition est le meilleur des sens fictionnels), on exerce sa capacité à bâtir des univers, et onmuscle son imagination!

Crédits photo: http://www.flickr.com/photos/joestump/ (CC)

Comment Facebook et Twitter t’ont transformé en scénariste de ta propre vie

Il y a encore quelques centaines d’années, les histoires étaient une chasse gardée. Originellement racontées par les vieux, les chamans et quelques illuminés dans les temps les plus anciens, essentiellement dévolues à la transmission du savoir et de l’expérience, les histoires ont progressivement déplacé leur champ d’action: les dramaturges s’en sont emparés. La notion de divertissement est apparue, depuis la mythologie jusqu’à la chanson de geste, en passant par les légendes, pour finir par aboutir au roman moderne à la Flaubert / Beigbeder (même combat).

De fait, les histoires ont toujours été considérées comme une chasse gardée. Quelque chose d’artistique, d’unique, dont l’élaboration n’était réservée qu’à une élite intellectuelle et artistique, seule capable de transcender le genre et de lui donner du souffle.

Ce qui est encore, en partie, vrai.

Mais quelque chose est en train de changer. Hé ouais. Un bouleversement sans précédent.

Tout le monde se met à raconter des histoires.

Et même les informations basiques qui ne nécessitaient pas de passer par la fiction auparavant… se fictionnalisent.

Sans le vraiment savoir, l’humanité se dirige progressivement vers le règne de la narration absolue.

***

Raconter des histoires, ce n’est pas nouveau.

Je veux dire que nous nous sommes tous retrouvés dans des soirées ennuyeuses. Le genre de soirée où on nous pose toujours les trois mêmes questions, toute la nuit: « c’est quoi, ton nom?”, « tu bois quoi? » et … « tu fais quoi dans la vie?”. Car oui, pour décrire un individu socialement, le plus simple est encore souvent de lui demander le métier qu’il exerce. En partie, c’est vrai, parce que partir direct sur la politique ou la religion est légèrement casse-gueule en soirée mondaine. Ça peut vite finir en pugilat.

Et là, le drame: est-ce que je raconte la vérité crue (et bien écoute, je travaille au McDo pour payer mes loyers, j’habite dans la chambre de bonne d’un pote, ça pue et il n’y a même pas de douche… et mes parents ont renié mon existence) ou bien… est-ce que j’en rajoute un peu? Est-ce que je joue l’omission? Est-ce que j’embellis?

Ne nous mentons pas: les trois quarts du temps, nous embellissons un peu. 

Au final, ça donne:

« Alors là, je suis sur un projet, un truc artistique vachement fou, enfin je suis en train de le monter, ouais, avec peut-être Karl Lagerfeld, il doit me répondre… »

Réponse polie de l’intéressé:

« Ha ouais, cool! »

Personne n’est dupe. Tout le monde en rajoute un peu, ou omet de livrer certains détails… parce que la vérité n’est pas belle. Pour tout dire, elle est même très ennuyeuse. Aussi pardonnerons-nous, au nom de la beauté universelle, ces quelques écarts à la vérité vraie.

Mais il ne s’agit que de storytelling de base, d’histoires quotidiennes… Auparavant, nous restions cantonnés à la discussion de comptoir, au dîner entre amis, et tout le monde s’en satisfaisait… Les histoires circulaient, plus ou moins rapidement, plus ou moins déformées, les rumeurs se créaient avant d’être oubliées… Et surtout elles n’étaient pas figées comme peut l’être un roman. Elles restaient dans l’oralité.

On va dire, comme le fait très bien le troubadour Paolo Coelho, que c’était du domaine de la légende personnelle.

Et voilà que les réseaux sociaux arrivent. Et en particulier l’ami Facebook.

 ***

Et pas scénariste de n’importe quel navet hollywoodien, non! Le film pour lequel vous postulez n’est autre que celui de votre propre vie.

Cela a commencé avec les fameux statuts que tout le monde aujourd’hui utilise volontiers. C’est même devenu une habitude pour la plupart d’entre nous: dès que quelque chose de plus ou moins intéressant nous arrive, clac! Je rédige un statut sur Facebook.

En vérité, cela donne quelquefois certaines perles:

  • « Oulala, qu’est-ce qu’il fait froid dans ce pays! » (un de mes propres statuts Facebook des derniers jours, dont je suis particulièrement fier)
  • « 30 heures d’avion, puis 5 heures de train, puis 6 heures de marche jusqu’au check-point. L’Everest, c’est beau mais c’est loin! » (ou comment placer négligemment que l’on voyage et qu’on est un aventurier)
  • Pas le moral ce soir, pas envie de parler… (pourquoi tu viens le mettre sur Facebook, si tu veux que personne ne vienne te parler?)
  • Puff Daddy est trop sympa, franchement! (ma vie avec les stars, oui, je suis un mâle alpha puissant et dominant, les vedettes m’accostent au Baron)
  • J’aime les frites (lire: “J’ai besoin de montrer que j’existe, mais je n’ai rien à dire et je vais faire passer ça pour du 2nd degré »)

Les exemples s’égrènent à l’infini, et vous comme moi, nous ne sommes pas mieux que tous ceux qui composent note liste d’amis: ces comportements, nous les avons tous ponctuellement.

Et il s’agit déjà d’une scénarisation. En racontant sa vie au quotidien, on y induit une notion de dramaturgie qui n’existait pas auparavant, puisque les statuts sont conservés, voire même archivés. On choisit des points d’accroche (comme pour écrire un scénario ou un roman) et on fait des ellipses: on ne raconte que ce que l’on pense utile.

Mais on se demandait jusqu’alors pour quelle raison l’ami Zuckerberg gardait dans ses disques durs cette masse d’information inintéressante, car très personnelle. La réponse est venue avec la Timeline.

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D’une part, la « time line » est un terme emprunté à l’audiovisuel. Cette « ligne temporelle”, sorte de frise chronologique, est utilisée par les monteurs au cinéma et à la TV. Elle s’étire du point 0 mn au point 1h30, et à sa surface s’égrènent les plans montés dans l’ordre pour composer le film.

Facebook a donc gardé toutes nos infos pour les placer sur une timeline personnelle. Une frise chronologique qui part de la “naissance » et qui va jusqu’à aujourd’hui. En cliquant sur la partie droite de l’écran, on peut donc accéder au contenu posté il y a 6 mois, 1 an, 10 ans… et remonter le cours de l’histoire.

En somme, on rembobine la cassette.

Je vous le donne en mille. Qu’est-ce qui, à part la vie:

  1. commence à un point zéro ( une naissance, une situation, un évènement à partir duquel plus rien ne sera comme avant) ?
  2. est émaillé de conflits, de combats, de rencontres, de résolutions et surtout, s’afflige d’un but à atteindre ?
  3. se termine par la résolution de tous les conflits (le héros trouve l’épée, la fille trouve un mari, etc) ?

Et ouais. C’est une histoire.

Nous sommes en train de construire l’histoire de notre vie, de la matérialiser sous une forme écrite afin de l’exposer, de la léguer même… Vision narcissique, certes, mais surtout extrêmement parlantedans une époque où tout va très vite, de laisser des traces de son passage sous une forme ou une autre. On imagine qu’à terme, la timeline se clôturera avec la mort de l’utilisateur, laissant sur le net un mausolée garni de petits témoignages, de commentaires, de statuts, de photos, de géolocalisations, etc… une biographie numérique, en sorte. Un blog parfait, en somme, sur lequel on pourra même venir se recueillir, pour se souvenir. Pour qu’on nous raconte l’histoire encore une fois.

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Il faut bien se le dire, toutes les histoires ainsi produites n’entreront pas au Panthéon des récits inoubliables. Tout bêtement parce que nous ne pouvons pas tous avoir des vies extraordinaires, et que les gens qui ont une vie vraiment trépidante n’ont pas toujours le temps de se poser sur Facebook pour la scénariser: d’autres s’en chargeront à leur place.

Mais il est assez parlant de constater que la construction des histoires, auparavant réservée à une élite, se démocratise. Elle devient familière, parce que nous regardons des films, lisons des livres, écoutons les infos (très scénarisées aussi)… Nous connaissons les codes qui régissent la dramaturgie classique sans même nous en rendre compte.

Ce n’est pas pour rien qu’est apparu le terme de personal branding, qui consiste à appliquer les codes du marketing (et donc aujourd’hui, du storytelling) aux individus. Nous nous vendons perpétuellement, et les histoires (ou tout du moins la scénarisation) sont devenues essentielles pour exister publiquement. Les histoires, intéressantes ou pas, deviennent l’affaire de tous.

Quelque part, c’est une bonne chose, non?  Sauf quand ça vire au personal branling (l’avantage du personal branling, c’est qu’à défaut d’être intéressantes, les histoires en deviennent vraiment marrantes).

 

Crédits photo: http://www.flickr.com/photos/ambuj/ (CC)

The Digital Writer’s Dead End ?

The publishing industry has encountered a lot of changes during the last two years. With the growth of digital production and the increasing number of digital readers, of course, change has to come: that’s obvious. We have to try our best to offer good alternatives, challenging ideas, fun and new concepts… keeping in mind that we don’t only work for pleasure but also for money. With this in mind, we’re of course trying, as digital producers/providers/publishers, different roads.

L’industrie du livre a subi de nombreux changements ces deux dernières années. Avec l’augmentation de la production numérique et le nombre toujours à la hausse de lecteurs en numérique, bien entendu, le changement doit se faire: c’est évident. Nous devons essayons de faire de notre mieux pour offrir de bonnes alternatives, des idées ambitieuses, des concepts nouveaux et divertissants… en gardant à l’esprit que nous ne travaillons pas seulement pour le plaisir mais aussi pour l’argent. Avec cela à en tête, et en tant que producteurs/pourvoyeurs/éditeurs, nous empruntons bien sûr des chemins différents. 

Now, after two years in the ebook industry, I see a new trend that is bothering me.

Aujourd’hui, après deux ans passés dans l’industrie du livre numérique, je vois surgir une nouvelle tendance qui m’ennuie un peu. 

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