Comment se débarrasser efficacement de ses enfants : Edward Gorey et son abécédaire des gamins trucidés

Les parents le savent : rien de mieux pour apprendre l’alphabet à sa progéniture qu’un abécédaire. Mais The Gashlycrumb Tinies d’Edward Gorey (1925-2000) n’est pas nécessairement à mettre entre les mains les plus innocentes : au mieux se révèlera-t-il être un bon plaisir cathartique pour les pères et les mères à bout de nerf.

Traduit en français par les excellentes éditions du Tripode sous le titre « Les Enfants fichus », il est un bon révélateur des obsessions de son auteur, qui confessait volontiers :

En y réfléchissant, j’ai assassiné des enfants dans mes livres pendant des années.

L’ouvrage se présente donc sous la forme d’un abécédaire qui, s’il n’était pas si macabre, respirerait bon la légèreté et la poésie. Il ressemble en réalité davantage à un mode d’emploi de l’homicide infantile, ou pire, à une succession d’idées peut-être pas toutes à essayer.

Prenez par exemple Desmond, que ses parents ont eu la bonne idée d’emmener aux sports d’hiver. Si la neige laisse des traces, celles-ci sont vite effacées. Dans ce cas, pourquoi se priver d’une petite pichenette…

 « D pour Desmond, qu’on a jeté d’un traîneau »

Tous les enfants ou presque adorent les trains : ces charmants bambins leur voueraient presque un culte. Une bonne raison de s’approcher des rails, pour mieux les contempler.

 « V pour Victor, écrabouillé sous un train »

Les accidents ménagers tuent chaque année des centaines d’enfants. Si l’on ne répètera jamais assez aux parents de faire attention à l’endroit où ils rangent leurs produits dangereux, il peut arriver dans certains cas que l’étourderie soit volontaire.

 « J pour James, qui a bu de la lessive par erreur »

Parfois, il n’y a même pas besoin de pousser le destin : certains bambins sont suffisamment idiots pour s’occuper seuls de leur sort.

 « G pour George, étouffé sous un tapis »

 « E pour Ernest, qui s’est étouffé avec une pêche »

Mais à titre personnel, Neville restera mon préféré (je me reconnais bien en lui).

 « N pour Neville, qui mourut d’ennui »

On peut retrouver tous ces petits « enfants émiettés », et bien d’autres, dans le livre The Gashlycrumb Tinies d’Edward Gorey, disponible en anglais chez Harcourt Brace et en français aux éditions du Tripode. Il va sans dire que l’éditeur et l’auteur ne pourraient être tenus responsables des idées qui naîtraient de cette sulfureuse lecture.

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Photos d’illustration : Page42 (CC BY-SA)

Comment la ville conserve les cicatrices de son histoire : Berlin et l’architecture négative

Berlin est une ville à la temporalité floue, à cheval entre passé et présent. Car si la capitale allemande est l’une des plus créatives et dynamiques d’Europe, c’est aussi – et peut-être surtout – une métropole hantée de mauvais souvenirs. Des deux guerres mondiales en passant par le Rideau de fer, la chute de l’Union soviétique et la réunification, une bonne partie de l’histoire du XXe siècle s’y sera nouée.

J’ai eu la chance d’habiter Berlin pendant six ans. C’est une ville qui laisse sa trace dans l’esprit de ceux qui la découvrent. Une chose y frappe immédiatement le visiteur : l’omniprésence des chantiers. Berlin est une ville qui cicatrise depuis des décennies, en balance permanente entre destruction et reconstruction. Et si les terrains vagues cèdent peu à peu la place à des projets immobiliers ambitieux, entérinant son inévitable gentrification, on y ressent toujours l’omniprésence du passé, bien trop lourd et précieux pour être oblitéré. À Berlin la préservation de la mémoire est un fardeau autant qu’un sacerdoce, et on peut le comprendre : berceau du nazisme, étendard du communisme, on a connu héritage plus léger.

Quand une ville a traversé tant de tempêtes se pose donc fatalement la question du souvenir : comment commémorer sans tomber dans la flagellation ? Comment se souvenir tout en continuant d’avancer ? Les historiens ont leurs méthodes, les politiques en ont d’autres – et les architectes ne sont pas en reste.

Illuminations lors du 25ème anniversaire de la chute du Mur, en 2014

Dans Berlin - Matter of Memory (anglais), Fredrik Torisson explore les manières dont la ville déploie ses cicatrices : architecte suédois basé à Berlin, il a étudié les ruines et les monuments, les ambassades désertes et les palais abandonnés, pour en tirer un brillant panorama de l’architecture « négative » de la capitale. Car selon Torisson, Berlin est une ville qui se souvient non pas à travers les monuments qu’elle construit, mais à travers les espaces qu’elle laisse inoccupés. Berlin organise le vide là où d’autres capitales érigeraient des statues.

Ainsi, au sujet du Mur de Berlin :

La question de [sa] préservation se révéla secondaire par rapport au désir de réunification, et les voix qui allaient demander à la ville d’en conserver des segments ne se firent entendre que très tardivement, au début des euphoriques années 90.

[…] Le Mur de Berlin n’est plus qu’un fantôme : la volonté réfléchie de reconstruire la ville, de la Potsdamer Platz jusqu’à la Bernauer Strasse, et le souhait de reboucher les inélégantes cicatrices de la ville, ont abouti à sa destruction presque complète. Et puisque le Mur avait été bâti sur le tracé d’une ville préexistante, qui a depuis été reconstruite, il peut parfois être compliqué de redessiner son parcours sur une carte aujourd’hui. […] mais de nombreuses traces du Rideau de Fer peuvent encore être admirées, notamment à quelque distance du centre-ville.

Ainsi, à Berlin, de larges bandes de terrain sont laissées vides là où passait le Mur : ce ne sont ni des jardins, ni des parkings, mais plus souvent de vastes bandes de pelouse ou de terre, agrémentées parfois d’œuvres d’art. Rien n’indique vraiment que le Mur s’y dressait, sinon des plaques discrètes ou les indications des guides touristiques que feuillettent les rares visiteurs. À les parcourir en en sachant l’histoire, on éprouve une sorte de vertige, comme si l’on marchait soi-même dans le rêve d’un autre.

Partie sud du Mémorial du mur réaménagée en 2011 (photo : Jean-Pierre Dalbéra, CC-BY)

Les espaces vides laissés par l’ancienne « zone de la mort » ont fait davantage pour l’intégration de la ville réunifiée que n’importe lequel de ses grands projets comme la Potsdamer Platz ou Spreebogen. Aujourd’hui ce sont ces vides qui caractérisent Berlin et constituent l’un de ses intérêts principaux. On pourrait même dire que Berlin se définit culturellement par ses vacuités. L’architecte Rem Koolhaas, déjà fasciné par les vides à l’époque où le Mur s’élevait toujours, avait écrit ces mots célèbres : « là où rien n’existe encore, tout est possible ».

[…] Pour certains, l’espace laissé vide après la destruction du Mur est une cicatrice qui devrait s’effacer au plus vite : tant que la cicatrice demeure visible, la scission de l’Allemagne et les inégalités résultantes restent contemporaines. Ces souvenirs ne peuvent pas intégrer les livres d’histoire en tant que « passé » tant que le vide n’aura pas été comblé. Tant que la blessure est ouverte, le passé continuera à contaminer le présent.

[…] L’architecte Daniel Libeskind compare les vides physiques aux vides psychologiques dans l’imaginaire collectif : ils sont les signes d’une société brisée et représentent aussi la relation entre l’Allemagne et ses Juifs, détruite après l’Holocauste. Il pense que les vides, mêmes comblés par de nouveaux bâtiments, demeureraient au moins mentalement.

[…] Les vides donnent à Berlin un caractère spatial très particulier et créent des opportunités uniques en matière d’organisation de l’espace public. Les vides sont des zones libres d’être occupées ou non de différentes manières tant qu’elles le sont de façon temporaire. Ils sont un sous-produit du Mur ; peut-être le seul positif. Si l’on décide que ces vides sont des reliques, ils ne sont plus un simple espace inoccupé : ils deviennent des espaces dignes d’être conservés dans le patrimoine.

L’intérieur du livre est abondamment illustré de photos en noir et blanc

Sur le même modèle, Torisson évoque l’ancien quartier général de la Gestapo, rasé en 1945, resté très longtemps à l’état de friche abandonnée, devenu parking, puis piste d’entraînement automobile, finalement racheté par la ville et sur lequel a été construit il y a quelques années le musée du Troisième Reich – le bien nommé Topographie de la Terreur : à côté du musée, tout le terrain a été recouvert de grosses pierres, comme pour le rendre stérile, inapte à accueillir la vie. Ce trou immense au milieu des immeubles renforce encore le malaise que le visiteur ressent à marcher sur ces cendres encore brûlantes. Un autre exemple d’architecture négative, où le vide prend toute son importance.

Topographie des Terrors, tous droits réservés ©

S’intéressant à bien d’autres facettes de la ville au moins aussi fascinantes que celle-ci, Berlin - Matter of Memory de Fredrik Torisson est un petit traité d’architecture du souvenir comme je n’en avais jamais lu, passionnant de bout en bout, et dont je conseillerais la lecture à celles et ceux qui souhaiteraient visiter la capitale allemande hors des sentiers battus et rebattus par le Routard ou le Lonely Planet.

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Photo de couverture : Nancy Kamergorodsky,
« Berlin Wall at East Side Gallery », via Flickr (CC By-SA)

Comment fabriquer ses propres livres grâce à la reliure japonaise ?

Kojiro Ikegami est un maître-relieur. Né au Japon en 1908 dans un petit village près de Togane, il se plonge très tôt dans l’art de fabriquer des livres. Car si son père n’était pas lui-même relieur, il était un lettré, un grand admirateur des classiques chinois, aussi la maison était-elle remplie de livres. Et quand son père écrivait, remplissant à la main des dizaines et des dizaines de feuillets, il reliait lui-même ces feuillets en cahier, puis les cousait ensemble selon le savoir-faire traditionnel de son pays.

Kojiro Ikegami a très vite aidé son père, jusqu’à developper un appétit insatiable pour la reliure et une envie d’en apprendre davantage. Il devint apprenti, et des dizaines d’années plus tard un maître reconnu par toute la profession… au point que le gouvernement japonais lui demanda après la Seconde guerre mondiale de restaurer certains ouvrages précieux considérés comme des trésors nationaux. Son fils et son petit-fils ayant maintenant repris le flambeau de l’entreprise familiale, Kojiro Ikegami ressentit bientôt l’envie et le besoin de consigner son savoir dans un recueil.

Publié au Japon en 1979, puis traduit et adapté pour la première fois en anglais en 1986, Japanese bookbinding, Intructions from a Master Craftsman est devenu un classique et une référence du genre, au point d’en être aujourd’hui à sa quinzième réédition. Il faut dire qu’il existe peu de ressources écrites sur le sujet, la plupart des savoirs se transmettant directement de maître à apprenti.

« Les artisans, dans leur grande majorité, veulent transmettre leur art et leurs compétences aux générations futures. Mais la reliure manuelle peut être un travail difficile, et certains relieurs répugnent à instruire d’autres personnes ou à révéler leurs techniques. Je ne suis pas de cette école. En écrivant ce livre, je partage mes techniques et ma connaissance de la reliure japonaise dans l’espoir que cela incitera le lecteur à s’y essayer de ses propres mains. »

C’est donc ce à quoi nous allons nous atteler.

Village Temple, Unzen, Japan. 1935 (Musée national du Danemark, domaine public)

Constituez tout d’abord votre cahier, à partir de vos feuillets imprimés et pliés. Une fois vos feuilles et vos couvertures placées, tassez, puis placez le cahier sur une surface plane. Il s’agit maintenant de déterminer l’emplacement des quatre trous.

À l’aide d’un clou planté au bout d’une baguette, tracez une ligne droite à environ un centimètre du dos du cahier : cela vous aidera à placer vos trous de façon rectiligne. Traditionnellement, la reliure japonaise « classique » (yotsume toji) comporte quatre trous. Il existe également une variante dite de style coréen, qui en comporte cinq.

Maintenant, il va falloir calculer l’espace entre les trous. En règle général, les quatre trous sont placés à égale distance les uns des autres – une question d’harmonie mais aussi de solidité. Vous devez donc déterminer cinq « espaces » : les trois intérieurs (entre les trous) et les deux extérieurs (entre le dernier trou et les bords supérieur et inférieur du cahier).

Prenez donc la hauteur totale de votre cahier, retirez-lui deux centimètres et divisez le reste par trois. Vous obtiendrez la mesure des espaces intérieurs. Les espaces extérieurs, eux, correspondent aux deux centimètres que vous avez soustraits au début (un centimètre en haut et un centimètre en bas). À l’aide d’une pointe et d’une règle, marquez l’emplacement des trous. Maintenant, il va falloir percer.

Mon conseil pour percer de façon efficace : placez le cahier bien tassé et aligné sur une planche de bois, et maintenez-le solidement en place : utilisez par exemple un objet très lourd (des poids d’haltères peuvent faire l’affaire) ou des pinces de dessin. On fait cela pour éviter que le cahier bouge et se décale pendant le perçage.

Une fois que le livre est bien maintenu en place sur la planche de bois, munissez-vous d’un marteau et d’un gros clou. Placez le clou sur l’emplacement du trou et donnez un bon coup bien droit pour transpercer tout le papier d’un seul coup – n’ayez pas peur d’aller cogner dans le bois. Répétez pour les trois autres trous. Et voilà. Votre livre est prêt à coudre.

En reliure, on se sert généralement de fil de lin – très solide et pratique à utiliser. Vous en avez probablement déjà chez vous : votre traditionnelle ficelle de cuisine est le plus souvent une ficelle de lin. Mais il en existe de différentes épaisseurs et couleurs, c’est à vous de choisir avec laquelle vous ornerez votre livre. On les trouve très facilement en mercerie – pour mes travaux personnels, j’utilise la marque Fil au Chinois.

Ne prenez pas ce choix à la légère : en reliure japonaise, le fil fait partie intégrante de la décoration du livre, car il n’est pas caché. Il est aussi la marque de la personnalité du relieur.

Muni de votre plus belle aiguille, vous pouvez maintenant coudre votre livre en suivant ces instructions.

Terminez la couture par un nœud solide, puis coupez le surplus de longueur à la longueur de votre convenance.

La tradition veut que l’on cache ce petit reste en le poussant à l’aide de l’aiguille entre les pages, mais on peut aussi imaginer le laisser apparent pour des raisons esthétiques. Maintenant, votre premier livre est prêt. Vous pouvez passer à l’exemplaire suivant.

Japanese bookbinding, Instructions from a Master Craftsman de Kojiro Ikegami recèle bien d’autres secrets : c’est un manuel idéal pour débuter, mais aussi pour apprendre des variantes plus complexes pour qui s’intéresse réellement à l’art de relier les livres. L’ouvrage se veut une sorte de mémoire de l’art, de compendium. Il s’intéresse donc de près à la tradition et à sa sauvegarde, mais peut parfois rebuter par son aspect strict et formel (mais c’est aussi pour cela qu’on aime la culture traditionnelle japonaise). Il demeure cependant une formidable source d’inspiration pour les personnes qui souhaiteraient adapter et moderniser cet art ancestral, et un point de repère pour les puristes pour qui dévier du savoir-faire ancestral n’est simplement pas concevable.

De là où je me tiens, les deux points de vue se valent.

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Il faut plaindre les milliardaires : « La charité des pauvres à l’égard des riches », par Martin Page

Qu’est-ce que vous feriez si vous étiez riche à millions ? Oh, bien sûr, vous vous amuseriez un temps. Mais bien vite l’ennui vous rattraperait, n’en doutez pas, et avec lui l’inexorable dégringolade : peur, dépression, sentiment de vacuité… Non, vraiment, soyez rassuré : vous êtes bien mieux pauvre.

La charité des pauvres à l’égard des riches de Martin Page est un pamphlet qui ne dit pas son nom. Déguisé en satire qui rit jaune, en recueil d’aphorismes légers, soutenu par les illustrations aériennes et colorées de Quentin Faucompré, c’est un livre qui ne révèle pas son intention de prime abord : ne vous fiez pas à ce papier épais qui froufroute sous les doigts, ces pages mordent. Et elles ont des dents acérées.

Partant du principe que les pauvres constituent l’écrasante majorité de la population mondiale et que les riches sont si peu nombreux, l’auteur ironise en imaginant que la soumission des premiers aux seconds ne peut être que le fruit d’un complot silencieux : si les pauvres se laissent écraser, c’est qu’ils y trouvent forcément un avantage, puisque la force du nombre est de leur côté.

Et Martin Page d’égrener les incommensurables avantages qu’il y a à rester pauvre.

Les pauvres forment la masse qui anime la roue du monde. Dans les usines, les bureaux, les champs, les hôpitaux, ils fabriquent, exécutent, nettoient, servent. La plupart du temps leur labeur est difficile, et souvent ennuyeux. Que récoltent-ils en échange ? De l’admiration ? Non. De l’argent ? Pas davantage.

Leur hégémonie leur permettrait d’obtenir l’égalité en un clin d’œil. Ils disposent d’un beau catalogue d’actions possibles : grèves, manifestations, révoltes, révolutions. Pourquoi ne font-ils pas advenir une société plus juste ?

La réponse est simple : c’est parce qu’ils sont sages. Ils savent qu’ils ont tout à perdre avec l’argent. Leur pauvreté leur offre une chose infiniment précieuse : la discrétion. Personne ne fait attention à eux, personne ne se soucie d’eux, ils vivent donc libres.

Et puis il y a un grand confort psychologique à se trouver du côté de la norme.

Ainsi les pauvres formeraient communauté, là où les riches ne se complairaient dans leur condition qu’au prix d’une solitude impossible à supporter, et toujours sous la lumière des projecteurs. Au fil des pages se dégage de la prose de Martin Page une certaine tristesse qui confine à la compassion.

La richesse est une psychose. Aucun animal n’accumule plus que ce qu’il pourra manger. C’est ainsi que les pauvres regardent les riches : comme des êtres monstrueux, abîmés et fous. La charité des pauvres à leur égard consiste aussi à ne pas juger l’aberration de leur nature.

Car voilà la clef de l’ouvrage : le riche est un pauvre hère, une créature à plaindre. Ses millions lui ôtent sa seule chance de connaître un jour le bonheur. À l’instar de certaines philosophies orientales, mais aussi d’autres, plus proches de nous, comme les ordres Franciscains ou Dominicains, il s’agit de voir la pauvreté non pas comme un fardeau ou une malédiction, mais comme un but ultime à atteindre.

Les pauvres savent qu’ils ne seront jamais riches. Les riches croient qu’ils seront un jour heureux.

De temps en temps, les pauvres rappellent qu’ils règnent et que le monde est entre leurs mains. Ils se soulèvent et font des révolutions.

Les conséquences ne sont jamais très importantes. C’est du spectacle. Le but est de pousser les riches à perfectionner leur évolution et à ne pas s’endormir sur leurs fragiles acquis. Ainsi ceux-ci vont se munir de nouvelles milices et de moyens de contrôle plus efficaces et plus subtil pour renforcer leur pouvoir.

Les pauvres savent que les plus privilégiés n’ont pas les épaules pour supporter ce qu’eux-mêmes endurent. C’est faire preuve d’une infinie délicatesse que de leur épargner les hivers sans chauffage et l’absence de vacances, les culs-de-sac professionnels et le manque de reconnaissance.

Les pauvres ont la force morale et les capacités de résistance nécessaires pour mener leur vie. Les riches sont fragiles. Ils doivent être protégés et cajolés.

La charité des pauvres à l’égard des riches est un cri d’hilarité, un sanglot rieur, un dernier étranglement : rien n’y est évidemment à prendre au premier degré. Mais c’est aussi un appel à la prise de conscience, qui fait écho à certains monologues de Tyler Durden dans le Fight Club de Chuck Palahniuk :

“Remember this. The people you’re trying to step on, we’re everyone you depend on. We’re the people who do your laundry and cook your food and serve your dinner. We make your bed. We guard you while you’re asleep. We drive the ambulances. We direct your call. We are cooks and taxi drivers and we know everything about you. We process your insurance claims and credit card charges. We control every part of your life.

Souvenez-vous de ça. Ces gens que vous essayez de piétiner, c’est de nous dont vous dépendez. Nous sommes ceux qui lavent vos vêtements, cuisinent votre nourriture et vous servent votre dîner. Nous faisons votre lit. Nous montons la garde quand vous dormez. Nous conduisons les ambulances. Nous passons vos appels. Nous sommes les cuisiniers et les chauffeurs de taxi et nous savons tout de vous. Nous traitons vos demandes d’assurance et vos frais bancaires. Nous contrôlons tous les aspects de votre vie.

Et Martin Page de rappeler, dans la conclusion :

Celui qui donne sera toujours le maître de celui qui reçoit. Les riches sont en dette éternelle à l’égard des pauvres. Pour cette raison, ils leur sont soumis.

Ils devraient leur être soumis.

Non content d’être un livre brûlant de rage et d’énergie, La charité des pauvres à l’égard des riches est aussi un très bel ouvrage :  couché sur du papier de belle qualité issu de forêts éco-responsables, sur des machines qui selon les propres mots de l’éditeur sont « respectueuses de l’environnement », il est relié à la japonaise ; c’est-à-dire percé de quatre poinçons et cousu de grosse ficelle en reliure extérieure. Il s’agit de la reliure traditionnelle la plus courante au Japon, appelée yotsume toji (les relieurs japonais la désignent sous le nom de « style chinois », alors que les reliures à cinq trous sont de « style coréen »).

Il est également imprimé en risographie, un procédé qui mélange la sérigraphie et la photocopie et qui permet de belles impressions aux couleurs très douces, pour un rendu aléatoire et différent à chaque tirage. Chaque exemplaire est donc unique – une belle manière de célébrer le wabi-sabi, ce concept esthétique japonais issu du zen qui reconnaît la beauté dans l’imperfection.

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Retourner à l’état sauvage : trois livres jeunesse pour faire exploser les carcans et célébrer la liberté

Pour oublier le gris de nos villes et de nos cœurs, peut-être faut-il l’espace d’un espace tourner le dos à la civilisation et se réapproprier ce qui en nous rugit, court et mord ?

Aujourd’hui plus qu’à n’importe quelle époque, la nature exerce un pouvoir d’attraction fascinant. La faute sans doute à nos quotidiens hyper-connectés qui ne nous laissent le temps de rien, ou qui du moins nous en donnent l’impression. La nature n’est pourtant pas toujours tendre. Elle peut même être cruelle parfois.

Pourtant, le désir de connexion à la terre nous étreint tous à un moment ou à un autre de notre vie, comme si cette part animale n’avait jamais complètement disparu, comme si nous ne parvenions pas à remplir le costume que nous imposent nos bonnes manières et nos arrangements sociaux. Comme si au fond nous étions incapable de faire semblant. Cette étincelle de sauvagerie, nous la chérissons secrètement comme nous gardons enfoui au plus profond l’enfant que nous avons été.

Dans Monsieur Tigre se déchaîne (Mister Tiger goes wild dans sa version originale), Peter Brown dépeint le quotidien de Monsieur Tigre, un fauve qui n’a plus de fauve que le nom puisqu’il a complètement occulté sa sauvagerie intérieure au profit d’une civilité qui n’aurait rien à envier à nos sociétés les plus strictes.

Habillés en costumes et en robes strictes, les animaux de la ville « jouent aux humains » : ils sont tous très sérieux et n’éprouvent que du mépris pour leur nature bestiale, qu’ils ont réussi à dompter.

Mais cette existence ennuie beaucoup Monsieur Tigre, qui n’aspire qu’à une chose : retrouver un peu de gaieté et de légèreté. Mais comment faire ? C’est alors qu’il a une idée. Une idée toute simple.

De là, tout s’enchaîne. Monsieur Tigre a mis le doigt dans l’engrenage de la sauvagerie : il ne veut plus obéir, n’écoute plus les conseils de ses amis, se comporte comme le fauve qu’il est… et en retire beaucoup de plaisir.

Mais bientôt, sa maison commence à lui manquer. Et ses amis aussi. Monsieur Tigre devra donc chercher une voie médiane et, qui sait, peut-être convaincre les autres animaux de ne pas renoncer totalement à leur part bestiale ? Monsieur Tigre se déchaîne est une lecture éclairante, qui ravira les petits mais aussi (surtout ?) les grands.

J’admire beaucoup le travail de Peter Brown, récompensé à de nombreuses reprises et dans le monde entier. J’éprouve d’ailleurs en général beaucoup de plaisir à lire des albums et des romans jeunesse. Je ne considère d’ailleurs pas qu’il faille marquer une frontière entre littérature jeunesse et littérature « vieillesse » : si je trouve un livre suffisamment intéressant pour le mettre entre les mains de mes enfants, alors je ne vois aucune raison valable de ne pas le lire et l’apprécier moi-même. Au fond, quand on dit d’un livre qu’il est « pour les enfants », on ne précise pas l’âge de l’enfant en question : pour ma part, je suis un enfant de 36 ans.

Mais Peter Brown n’est pas qu’un illustrateur talentueux : il est aussi un romancier. En témoigne Robot sauvage, un court roman magnifiquement illustré qui reprend les thèmes chers à son auteur puisqu’il est là aussi question de la part qu’occupe la nature en nous, mais cette fois dans l’autre sens. Le héros est un robot nommé Roz, seul rescapé du naufrage d’une cargo qui transportait tout une cargaison d’androïdes dans son genre. Roz débarque sur une île déserte. Enfin, déserte, pas tant que ça, puisqu’elle est peuplée d’une myriade d’animaux sauvages.

Après des débuts chaotiques, Roz s’adapte à son milieu. La nature perce sa carapace de métal, elle investit ses rouages et ses circuits par porosité. Le vent la traverse, le bruit des feuilles la séduit… Et si les animaux se montrent d’abord méfiants, ils finissent par l’accepter pour la drôle de bête qu’elle est : Roz parvient à se faire des amis, et même à trouver la part de sauvagerie en elle.

En ce sens, Robot Sauvage tend vers la philosophie shintoïste qui veut que même les objets dits « inanimés », les rochers, cours d’eau et même les robots, puissent être dotés d’un esprit et d’une âme.

Les nuages filaient dans le ciel.

Les araignées tissaient des toiles élaborées.

Les baies attiraient des bouches affamées.

Les renards traquaient les lièvres.

Des champignons poussaient parmi les feuilles en décomposition.

Les tortues se jetaient dans les mares avec des bruits d’éclaboussures.

La mousse recouvrait les racines des arbres.

Les vautours se penchaient sur les carcasses.

Les vagues de l’océan martelaient la côte.

Les têtards devenaient des grenouilles et les chenilles des papillons.

Un robot sous camouflage observait tout ça.

Robot Sauvage est une histoire très touchante, racontée dans un style simple et brut qui retranscrit à merveille les pensées du robot, tout en parvenant à y insuffler la chair et l’âme dont Roz semble en apparence être dépourvue. Mais la nature est flexible : elle s’adapte. Et elle est capable d’accepter en son sein tous ceux qui le souhaitent.

Quant au troisième livre de cette sélection, il est tout simplement d’une beauté à couper le souffle, et je le considère comme l’un des joyaux de notre bibliothèque : Sauvage de Emily Hughes (Wild en version originale) est une de ces merveilles dont les images, à l’instar du Max et les maximonstres de Maurice Sendak (qui aurait pu figurer lui aussi dans cette sélection), restent gravées au dos de nos rétines et hantent nos imaginaires longtemps après avoir refermé le livre.

L’héroïne de cette histoire est une petite fille sans nom : là où elle vit, dans une forêt profonde, elle n’en a pas besoin. Les animaux, qui l’ont recueillie alors qu’elle n’était qu’un bébé, se sont occupés de son éducation.

Jamais lestée par nos oripeaux sociaux, la petite fille s’est donc construite avec et dans la nature, et non pas contre elle. Et elle y vit très heureuse. Mais cela ne pouvait pas durer. Un jour, des chasseurs finissent par tomber sur elle. Émus par son sort, ils décident de la ramener dans leur monde pour la civiliser. Contre son gré, bien sûr.

Elle qui a appris à parler avec les ours et les corbeaux ne comprend rien à ce nouveau monde, à ces nouveaux carcans auxquels on voudrait qu’elle s’adapte. Les hommes insistent, mais elle résiste…

… et finit par s’enfuir.

D’une certaine manière, Sauvage raconte cette dichotomie qui nous habite tous et toutes : comment, en tant que créatures naturelles (faut-il encore le rappeler, nous sommes des animaux – évolués, certes, mais des animaux tout de même), avons-nous pu perdre pied à ce point, jusqu’à oublier d’où nous venions ?

Nous ne sommes pas en dehors de la nature, même si nous nous en excluons de fait : quoi que nous en pensions, nous en faisons partie. Nous n’avons pas le choix.

Et il serait temps d’apprendre à nous en souvenir… sans quoi nous risquerions d’oublier comment mordre, courir et rugir. Ce serait dommage, non ?

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