Combattre l’absurde [3] : la fabrique des désirs et la création comme outil

Nous ne changerons pas le monde en une nuit – ni même seulement l’industrie de l’art. Le changement social est rarement un processus brutal, (même si certaines de ses manifestations peuvent l’être) : c’est une lente architecture dont les plans se tracent d’abord dans les esprits avant d’animer les corps.

Mais nous sommes toujours en mouvement. Notre « puissance d’agir » – le fameux conatus de Spinoza – nous projette vers l’avant. Il se traduit sous la forme d’une faim perpétuelle – de confort, de connaissances, de joie, etc. et c’est cette même faim qui nous pousse à la création artistique : celle-ci devient dès lors une manière de satisfaire nos désirs, quels qu’ils soient. En dramaturgie, on parlerait de motivation ou d’enjeu. Et comme le souligne Frédéric Lordon, notamment dans son livre Capitalisme, désir et servitude, on ne change pas les choses simplement en le décrétant, ou parce qu’on estime qu’il est plus juste, intéressant, utile de faire telle ou telle chose : c’est en modifiant les structures qui suscitent les désirs qu’on change lesdits désirs.

Prenons un exemple : j’ai très envie d’avoir un nouvel iPhone. J’ai vu une publicité qui m’en a convaincu. C’est un bel appareil, il est aussi le symbole d’une certaine réussite, d’un statut social. Mes amis en ont un. Et puis il me connecte à tout un tas de services qui me font également envie, pour lesquels j’éprouve du désir. D’accord, j’ai lu quelque part qu’il était assemblé en Chine dans des conditions de travail suspectes. Mais cette information n’a pas vraiment de valeur : elle ne suscite aucun désir en moi, et n’affaiblit pas mes autres désirs de posséder cet appareil. Je vais donc tout mettre en œuvre pour satisfaire ce désir – bien que ce sentiment m’ait largement été soufflé depuis l’extérieur et qu’il ne résulte pas de mon « libre-arbitre », si tant est que ce dernier existe. Je suis l’esclave de mes désirs et je peux difficilement aller contre.

Modifier nos désirs est peut-être ce qu’il y a de plus difficile – parce qu’y renoncer revient consentir à un sacrifice sous la forme d’une privation de confort, et que c’est très pénible. Pour que l’économie fonctionne et que ses agents soient heureux, il faut que tous les désirs s’alignent. Et c’est pour cela que le capitalisme cherche à aligner les conatus de ses agents – vous, moi, tout le monde : un salarié convaincu que les intérêts de son patron sont les mêmes que les siens, et qui tire même de la fierté à le satisfaire, est un travailleur dont on n’a pas à s’inquiéter. Une fois ses désirs colonisés, il ne résiste plus. Il devient un agent obéissant.

Nos désirs ont été colonisés par l’économie : nous avons été convaincus – parfois par la manière forte, mais surtout à travers la dissémination du grand récit fondateur de l’économie moderne distillé dans tous les pans de notre vie quotidienne – que les intérêts du marché étaient aussi les nôtres. Nous nous en sommes nous-mêmes persuadés, à grand renfort de communication d’entreprise, d’émulation managériale, de publicité, de coaching – de peur de perdre quelque quelque aussi. Les artistes ne font pas exception à la règle : ils ne gravitent pas hors de la société, ils en font pleinement partie. Dès lors nous devons réfléchir à ce que ces désirs induits par l’industrie – célébrité, richesse, influence, pouvoir de séduction, etc – disent de notre relation à notre propre création, et possiblement de quelle manière ils l’influencent.

Une manière de nous réapproprier notre création et de lui rendre du sens consisterait donc à cesser d’aligner nos désirs sur ceux de l’industrie. Celle-ci tend à vouloir favoriser les bénéfices individuels des œuvres – rétribution, statut social, récompense symbolique, etc – et à dévaloriser les bénéfices collectifs – partage, diffusion libre, lectures publiques, message politique, création de lien social, contribution à la vie de la cité, pédagogie, etc. Plus facile à dire qu’à faire, car l’industrie s’assure qu’à travers ses contrats, sa législation, ses structures, ses modes de diffusion, les désirs induits de ses créateurs et créatrices – sous-entendu les siens, puisqu’elle est parvenue à les modifier seront contentés. Il s’agira dès lors de chercher à modifier les structures qui génèrent ces désirs, de les empêcher de nuire. Il existe des moyens, par la loi notamment, mais aussi par le militantisme et l’éducation. Et puis on peut aussi essayer de se passer de ces structures, et d’en créer de nouvelles.

La force qui nous pousse à créer est aujourd’hui presque tout entière mise au service de l’individu – et des sociétés à qui l’individu en question cède ses droits, notamment patrimoniaux. Colonisés jusque dans nos désirs, nous reléguons au second plan les services que pourraient rendre au collectif ce formidable outil de lien : nous les cantonnons au mieux au rang d’externalités positives – conséquences imprévues mais bienvenues.

Donner la priorité aux implications collectives de la création suppose de réécrire complètement le logiciel, à commencer par le nôtre. Réaliser à quel point nous sommes conditionnés dans nos désirs par l’industrie est un premier pas : comprendre l’étendue des manipulations que nous subissons est un processus effrayant, mais salutaire. Et c’est à mon sens la condition nécessaire pour retrouver notre place dans la communauté et lui redonner du sens.

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Illustration : Charles Deluvio, via Unsplash

Combattre l’absurde [2] : pourquoi faut-il continuer de créer (autrement) ?

J’évoquais dans un précédent texte le sentiment d’absurdité qu’éprouvent beaucoup d’artistes à publier leurs œuvres dans une relative indifférence – c’est à dire sans devenir des bestsellers, recueillir les éloges de leurs pairs ou accéder à une certaine renommée. Le vertige causé par cet absurde conduit certain·e·s à abandonner, faute d’écho. Pourtant nous devons composer avec ce vertige, car il est – et sera encore longtemps – le lot d’une écrasante majorité d’entre nous. Ce sentiment d’échec est naturel, pourtant nous l’éprouvons pour de mauvaises raisons : car nos rêves de succès nous ont été soufflés par une industrie qui, à l’instar de la Française des Jeux, capitalise justement sur notre perception de l’échec et notre volonté de le dépasser. Après tout, « 100% des gagnants ont tenté leur chance ». Or il me semble qu’avec ces idées contaminantes nous passons à côté d’une opportunité – et même d’un basculement de société. Mais avant de l’évoquer, nous devons d’abord nous poser une question : qu’est-ce qui nous pousse à créer et à publier nos œuvres ?

Six grandes raisons-tiroirs nous poussent à mon sens à creuser en nous-mêmes, à en extraire de la matière première et à la transformer en œuvre. Celles-ci ne s’excluent pas, bien au contraire : elles se cumulent souvent.

  1. la passion artistique / le plaisir : je ne connais aucun artiste qui ne soit pas passionné par son travail, qu’il s’agisse de peindre, de raconter des histoires, de jouer de la musique ou de filmer un dialogue. C’est la raison première, la plus évidente, celle que nous partageons toutes et tous, ou presque. Elle nous pousse à créer et à publier pour ajouter notre voix – par essence singulière et donc unique – à cette symphonie de la création humaine. Et nous y prenons pour la plupart un grand plaisir, du moins lorsque cette pratique est effectuée dans de bonnes conditions.
  2. l’ambition du statut : si l’artiste raté est l’un des statuts les plus dévalorisés de nos sociétés, celui d’artiste à succès est l’un des plus convoités. Cette position sociale de « célébrité » flatte non seulement l’ego (l’adulation d’un public est sans doute l’un des fantasmes les plus partagés), mais elle ouvre aussi de nombreuses portes closes au commun des mortels et donne accès à des opportunités. Elle est aussi une passerelle vers la troisième raison, qui est…
  3. le désir d’écho : nous sommes des créatures sociales, et nous nous construisons dans les dialogues que nous initions et dans le regard de l’autre. Quand nos créations se heurtent au silence et à l’indifférence, nous nous sentons blessés – nous n’avons pas réussi à susciter une réaction, et donc à exister par et pour. Nous recherchons la validation dans toutes nos actions ou presque, mais la création artistique est sans doute celle qui s’en nourrit le plus.
  4. la postérité : par extension au désir d’écho, il est facile de comprendre qu’en tant que créature mortelle, nous cherchions à étendre notre existence au-delà de ses limites naturelles. Certaines construisent des ponts et des gratte-ciels, certains enseignent leurs connaissances aux générations suivantes, d’autres peignent des tableaux et écrivent des romans. C’est une manière de lutter contre l’inévitable.
  5. la recherche du confort matériel : artiste est un travail où l’on a d’immenses chances de gagner très peu d’argent. Mais lorsque le succès frappe à la porte, alors les sommes peuvent vite s’envoler. À noter qu’on peut avoir l’ambition de gagner de l’argent sans accéder au statut de célébrité, notamment grâce à l’usage de pseudonymes.
  6. le soin : l’art est parfois utilisé en tant que thérapie et peut contribuer à la guérison des personnes souffrantes. À travers lui, nous exorcisons et réparons.

Ces six objectifs, cumulables à l’envi, matérialisent à mon sens les raisons qui nous poussent à « fabriquer de l’art » à partir de nous-mêmes et des autres. Mais ces six raisons font naturellement de l’ombre à une septième, qui m’apparaît pourtant comme la plus importante : il s’agit de créer du lien – et donc du sens. La raison pour laquelle cet objectif demeure dans l’ombre des six premiers est simple : elle impose à l’artiste de basculer le centre de son processus créatif et de ne plus en être l’alpha et l’omega. Les six raisons sont toutes tournées vers « l’intérêt personnel » de l’artiste (je place des guillemets car il est difficile de parler « d’intérêts » dans un gagne-pain si précaire, ou même dans le cas du soin), là où la septième, dirigée vers l’autre, tend vers la communauté.

Dans cette optique, l’œuvre et l’artiste doivent redevenir de simples outils au service d’un but plus grand, qui redonne ainsi du sens au travail. L’enjeu n’est plus le plaisir, la validation, la sauvegarde, le confort ou la pérennité de l’ego, mais la cimentation du lien social, sans hiérarchie de statut – l’artiste se place au même niveau que la vendeuse de légumes sur le marché, l’éboueur, le cordonnier ou la programmeuse informatique, dans le sens où il contribue par son action à maintenir la cohésion d’une société de plus en plus vouée à l’entropie et à la fragmentation, ainsi que le néo-capitalisme l’a souhaité. L’artiste ne se place plus au-dessus ou en dehors : il prend part à la vie de la communauté – en lisant devant les enfants de l’école, en jouant au concert de la fête du village, en animant des ateliers, en distrayant des personnages âgées, etc.

Même si elles permettent souvent aux artistes précaires de mieux vivre de leur travail, quand il ne s’agit pas d’en vivre tout court, on considère traditionnellement – à tort – ces activités comme annexes au travail de création. Elles sont vécues comme un mal nécessaire – ce même mal qui nous coupe du processus créatif et nous « impose » de sortir de nous-mêmes. Il me semble pourtant qu’il ne faudrait plus les considérer comme accessoires, mais comme essentielles : ces « ligatures » où fusionnent art et société devraient être considérées par les artistes comme le but ultime à atteindre. En somme, la création artistique se placerait au même niveau d’importance – et de services rendus (et payables en retour) – que la fabrication de fromages ou le ramassage des ordures. Elle devient une manière non seulement de trouver sa place dans la communauté – qu’il s’agisse d’une famille, d’un village ou d’un réseau sur internet –, d’y insuffler du sens et de la cohésion, de combattre l’entropie en cimentant les liens et en en créant de nouveaux, mais aussi de trouver une forme de légitimité où l’absurde et le syndrome de l’imposteur n’ont plus leur place. Le pire, c’est qu’il n’y a pas grand-chose à faire pour y parvenir : il suffit de changer de focale et de basculer de point de vue – tôt ou tard, les engrenages s’enclencheront. Et il sera très intéressant d’observer si nos œuvres se modifient lorsque nous les destinons à donner du sens et de la cohésion à une communauté – nous pourrions nous intéresser d’un peu plus près à ce qui se passe aussi du côté du street art, où l’art sert parfois un propos politique. Ce propos politique – dénoncer, rendre compte, prévenir – apparaît à mon sens comme une autre manière de faire lien.

On m’opposera que je passe sous silence les réalités sociales les plus élémentaires, qui au quotidien s’imposent naturellement aux travailleurs et aux travailleuses de l’art et les empêchent de s’extraire d’eux-mêmes et de leur lutte pour la survie. Mais prenons un instant, avant de penser « comment », pour nous demander « pourquoi ». En considérant la création artistique non plus comme un moyen pour soi mais pour l’ensemble de la communauté, en la traitant comme un outil, une action, un mouvement, et non plus comme un patrimoine, une tâche à accomplir ou le fruit de cette action per se, nous pourrions par mégarde donner naissance à de nouvelles formes de liens et de solidarités.

C’est le pire qu’on pourrait nous souhaiter.


Lisez la suite de ce billet dans un troisième volet intitulé : La fabrique du désir et la création comme outil

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Illustration de couverture : Astrid Westvang (CC BY-NC-ND)

Combattre l’absurde : face à l’abondance et au silence, créer malgré tout

Face à la croissance exponentielle des œuvres disséminées sur le net et à la difficulté proportionnellement grandissante de susciter et de conserver l’attention de leur public, de plus en plus d’artistes souffrent d’un vertige : celui de l’absurde. À quoi bon continuer d’écrire, de filmer, de composer si c’est pour ne rencontrer que l’indifférence, parfois même le silence ? Confrontés au découragement né de l’absurde, nous interrogeons alors notre propre utilité. Pourquoi continuer ? Cette question nous renvoie à notre ego, et pas seulement au narcissisme supposé du créateur ou de la créatrice. Car à travers les romans, les vidéos, les musiques que nous publions sur le web, ce sont autant d’images de nous-mêmes que nous projetons dans l’espoir d’un écho, d’une voix amie. Or, nous sommes de plus en plus nombreux à crier dans l’attente d’une réponse. Et force est de constater que l’avènement de cette « société œuvrière » risque de rendre cette réponse de plus en plus rare – jusqu’à devenir improbable.

Pour autant, il y aura toujours des succès. Blockbusters, bestsellers… tous ces phares dans la nuit, qui continueront d’être surmédiatisés, renforceront notre sentiment d’impuissance. Plus nous voyons les autres « réussir », plus nous consolidons notre sensation de « perdre » : si eux y arrivent, c’est donc que c’est possible. La culpabilité s’en mêle alors. Peut-être que l’on n’est pas assez talentueux, assez doué ? Peut-être qu’on ne travaille pas assez, ou pas de la bonne manière ? Peut-être qu’il faudrait faire ci sur Facebook ou ça sur Twitter, peut-être qu’il faudrait séduire le public autrement, commencer à le considérer comme une clientèle ? La « concurrence est rude », dès lors il faudrait « se battre ». Seuls les plus forts s’en sortiront…

Mais nous aurions tort de penser tout cela. Le sentiment d’échec de l’artiste n’existe que parce que l’économie le lui a implanté, pour son propre bénéfice. Car même si elles le savent de plus en plus improbable, fluctuant, mystérieux et imprévisible, les industries culturelles et les silos à contenus des géants du net ont besoin d’alimenter le mythe du bestseller, du tube et du blockbuster. Notre sentiment d’échec a une fonction : huiler leurs engrenages. Ce système culturel et industriel a besoin de notre frustration. C’est grâce à elle que nous continuons de proposer, et de lui de disposer. C’est grâce à elle que nous acceptons des contrats injustes, des cadences infernales et des rémunérations symboliques – ou pire, pas de rémunération du tout : dans cette mécanique, l’exposition – au sens de la validation qu’elle sous-entend – devient rémunération. Plus il est difficile de gravir les échelons, plus les efforts demandés paraissent justifiés, et plus le rapport de force est inégal. Et paradoxalement, plus nous sommes maltraité·e·s par ce système, plus nous le légitimons. Car pour beaucoup d’entre nous, mieux vaut encore une mince chance de succès que la certitude de « l’échec ».

Les artistes qui accèdent aux hautes sphères de la médiatisation et du succès sont peu nombreux. Mais leur simple existence contribue à alimenter l’ogre affamé de reconnaissance qui gronde en nous. Dans L’Homme révolté, Albert Camus disait que « tout le malheur des hommes vient de l’espérance ». L’absurde naît aujourd’hui du fossé qui se creuse entre les rêves nés de ces spectacles de gloire et l’implacable réalité des chiffres : plus nous serons nombreux à créer, moins il y aura de place et d’attention disponible pour mettre en lumière le fruit de nos créations. Le temps n’est pas une ressource extensible.

Faut-il pour autant ranger pinceaux, cordes et claviers ? Le simple fait que nous nous posions la question en ces termes – « puisque personne ne m’écoute, ne me lit, ne me regarde, à quoi bon continuer ? » – met le doigt sur la raison première pour laquelle bon nombre d’entre nous créons : pour exister au travers du regard de l’autre. Face à cet impératif, le besoin intrinsèque de la création s’efface soudain. Même si nous prétendons fabriquer de l’art « parce que nous en avons besoin », « par impératif personnel », on se confronte très vite au fait que créer pour créer n’est ni réjouissant, ni valorisant. Créer une œuvre artistique est un formidable espoir de dialogue déguisé en monologue. Et notre point de départ.

Face à ce sombre constat, certains d’entre nous sont tentés de se transformer en entrepreneurs de leur propre œuvre, en by-passant les structures conventionnelles – éditeurs, labels, producteurs. C’est un bon début, et une piste pour l’avenir, mais comme partout ailleurs les prédateurs rôdent : il serait par exemple inutile – et futile – de sauter la case « éditeurs » pour se jeter dans les bras d’Amazon et de son programme d’autoédition, qui n’est rien d’autre que la manifestation sous une autre forme – plus souple – du même système économique et industriel, toujours basé sur le sentiment d’échec, la frustration et la mise en concurrence des artistes. La sensation de « perdre » sera toujours au rendez-vous, peut-être plus qu’ailleurs. Et ces plateformes qui nous offrent une épaule compatissante aujourd’hui seront celles qui nous enterreront demain – ou pire, se serviront de notre travail à d’autres fins.

Un peu de science-fiction maintenant. Car si l’économie continue d’exciter nos sentiments d’échec et d’impuissance, nous pourrions voir naître un futur où nos frustrations nous amèneraient à nous satisfaire d’un public non-humain : une part significative de nos romans, de nos vidéos, de nos musiques seraient alors majoritairement lues par des intelligences artificielles. Grâce à eux, ces programmes enrichiraient leurs algorithmes en décortiquant le vocabulaire, les sonorités, le rythme, analyseraient les réactions des personnages, se fonderaient sur leur observation pour améliorer leur propre « quotient d’humanité », etc. Nos œuvres deviendraient la nourriture spirituelle des IA. Transformées en données exploitables, nos romans aideraient les robots à répondre au téléphone, conseiller un client ou écrire à leur tour leurs propres romans. Nous continuerions de publier par réflexe, parce que « tous les gagnants ont tenté leur chance », mais nous autoriserions, d’une case cochée sur un formulaire, les machines à utiliser nos œuvres comme carburant. Pire, nous en serions satisfaits. Enfin nous serions lus, vus, entendus. Enfin nos œuvres trouveraient ici un semblant de reconnaissance – d’utilité.

Ce futur est un possible, mais ce n’est pas pour autant qu’il est souhaitable.

Nous ne pouvons pas contraindre l’humanité à moins créer. Comment le ferions-nous d’ailleurs, en coupant des mains au hasard ? Au mérite, au talent ? Ou au nombre de likes ? Le problème n’est pas à chercher de ce côté. Nous ne reviendrons pas en arrière. Et si nous ne faisons rien pour y remédier, ce sentiment d’isolement ne fera que s’amplifier. Il s’amplifiera parce que nos repères, nos aspirations, nos critères d’évaluation demeureront désespérément les mêmes. Nous continuerons de vivre notre manque de visibilité comme un « échec ».

Ce n’est donc pas la manière qu’il faut changer : c’est le but. Masochistes, nous persistons à qualifier d’échec tout ce qui ne satisfait pas aux critères de réussite de la mécanique industrielle. Mais continuer de rechercher les succès commerciaux dans ces conditions revient à aller dès maintenant nourrir les machines : nos œuvres ne seront à juste titre considérées que comme de la pâtée à algorithmes. Autant les effacer, les jeter au feu.

Nous avons besoin de nous libérer du système de pensée industriel. Nous avons besoin de notre propre définition de l’accomplissement artistique.

Car si l’art est une voix – la vôtre, la mienne –, celle-ci est suffisamment singulière pour exister d’elle-même : elle n’a aucun intérêt à être mise en concurrence avec celle des autres, ou à se soumettre aux diktats du succès commercial. Nos œuvres sont des quêtes de dialogue, et c’est ce dialogue avec l’autre qu’il faut aller rechercher – c’est là qu’il y a du sens. Et c’est à travers la reconquête du sens que nous ferons notre deuil du fantasme du monologue face à une foule fervente.

Comment redonner du sens à ce que nous créons ? Déjà, en cessant de chercher à entrer en concurrence au sein d’une mécanique qui nous dévore tous et toutes de la même manière. Il serait illusoire, et voué à l’échec, de chercher à tirer son épingle d’un jeu de plus en plus difficile à gagner. Les seules qui profiteront de nos sentiments d’impuissance et d’échec sont les industries qui organisent la partie, et qui elles la remportent toujours.

Il faut construire un autre jeu. Avec d’autres règles.

Ce jeu cesserait de nous transformer en machines en quête de réussite, de succès, de ventes, de validation. Il sublimerait même ce qui nous différencie intrinsèquement des machines. Il mettrait sur la touche les notions de concurrence, de productivité, de pertinence commerciale, et mettrait en lumière toute la complexité de notre propre humanité. Notre art doit faire le lien entre les individus qui composent nos communautés, petites ou grandes. C’est en créant du sens dans les communautés que nous retrouverons le sens de ce que nous faisons : comment avons-nous pu être aveuglés à ce point par les impératifs industriels pour oublier cela ? C’est le sens de ce que nous faisons qui rend l’existence plus ou moins supportable ; c’est elle qui « valide » notre existence. Et c’est dans ce dialogue d’humain à humain – excluant ou non la machine, nous devrons en décider – que je vois germer les prémices d’une réponse à nos gouffres d’absurde.

L’industrie veut que nous devenions des machines à créer. Nous ne serons jamais assez nombreux à tomber pour satisfaire ses appétits. Réfléchissons aux feux qui brûlent en nous, et en quoi ils nous rapprochent de nos voisins. Cherchons à capturer ces feux dans un temps qui échapperait à la chronologie des réseaux sociaux, des silos, des technologies asservissantes. Aucun humain ne peut les nourrir longtemps : il faut voir ces vidéastes tomber les uns après les autres, confrontés à l’absurde et à leurs propres limites, ces autrices abandonner en désespoir de cause, ces musiciens délaisser leurs instruments parce qu’ils ont perdu de vue le sens de ce qu’ils faisaient… Ce système de sélection par le sentiment d’échec est destructeur : il mène à la copie sans imagination, à l’épuisement des ressources imaginaires, et à celui des artistes. Le burn-out créatif n’est pas une fatalité, ou plutôt il l’est seulement si nous acceptons de jouer selon leurs règles.

Créons pour cinq, pour dix, pour cinquante ou pour deux cents. Créons pour notre village, pour notre rue, notre quartier. Créons pour les gens que nous aimons. Transformons la hiérarchie pyramidale de la création artistique en rhizomes. Interconnectons nos imaginaires à échelle locale – que ce local soit géographique ou virtuel. Nos rêves nous induisent en erreur parce qu’ils n’ont jamais été les nôtres : ils nous ont été imposés par la force. Nous avons été contaminés.

Et ne jamais oublier que la création artistique n’est que l’une des inconnues de cette équation du sens. Ce problème est global, et entre en interconnexion avec toutes les autres luttes d’émancipation. Le combat contre la précarité – celle des moyens et celle du sens – n’a jamais été autant d’actualité. Créer, c’est résister au flux – et non pas aspirer à le rejoindre. Voilà l’erreur cruciale que nous avons commise. L’art ne pousse pas hors-sol : il est le produit de la société qui le nourrit.


Dans l’article suivant, j’analyse les raisons qui nous poussent à créer et je reviens en détail sur le basculement de perspective à mon sens nécessaire pour insuffler à nouveau du sens dans la création.

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Nos histoires changent-elles le monde ?

Ces derniers mois, on entend à nouveau parler d’utopies – à savoir d’histoires dépeignant un futur enviable et apaisé ; où le progrès technologique n’écrase pas les individus en renforçant le pouvoir des puissants, mais où il les libère et les incite à poursuivre le meilleur. Ainsi, certain·e·s auteur•e•s pensent qu’il faut mieux raconter le monde que l’on souhaite voir advenir plutôt que de raconter celui qu’il faut craindre – on pense à Alain Damasio, qui œuvre beaucoup en ce sens à travers son travail mais aussi dans ses prises de position politiques, à l’Archipel des devenirs, mais aussi à la fiction collaborative Bright Mirror (en contrepoint à la série Black Mirror, qui narre des futurs détestables), et dans une certaine mesure à certains collectifs anglophones, mais aussi francophones, comme celui réuni autour de l’ouvrage Au bal des actifs : demain le travail.

Pour moi c’est une excellente nouvelle. En luttant contre la sinistrose et le déclinisme par l’utopie, on admet que la fiction a un pouvoir de modification du réel, et je crois beaucoup au pouvoir transformatif de la fiction. Je suis convaincu que les histoires ont la capacité, par l’expérience que nous accumulons dans la peau d’autres personnages, de nous rendre meilleurs. La fiction a un réel pouvoir de torsion du réel. Cela semble d’ailleurs acquis pour nombre de commentateurs, qui estiment positives, nécessaires et bienvenues de telles initiatives : oui, les histoires qu’on nous raconte changent notre perception du monde, elles l’influencent. Ça a toujours été le cas et ça le sera tant qu’il y aura des histoires.

En revanche j’aimerais comprendre pourquoi cette capacité transformative ne fonctionnerait qu’à sens unique. Entendez : sitôt que l’on soulève les éléments problématiques d’une fiction – qu’il s’agisse de racisme, d’homophobie, de sexisme, de la valorisation de comportements abusifs, d’appropriation culturelle, etc – on assiste à une levée de boucliers : « ne touchez pas à nos histoires », « liberté de création », « les artistes font ce qu’ils veulent ». J’entends bien. Mais si l’on admet que la fiction puisse rendre les gens meilleurs en leur suggérant des modèles imaginaires positifs, alors il faut admettre aussi qu’elle puisse les appauvrir – ou pire, leur souffler des comportements ou des idées qui puissent nuire à autrui ou à eux-mêmes.

Dénoncer ce phénomène suscite souvent des réactions épidermiques : ainsi est-on vite taxé de vouloir le retour de la censure et de souhaiter ériger une dictature de la bien-pensance. Alors je le rappelle : il n’est pas question d’interdire quoi que ce soit – la loi s’en charge toute seule et celle-ci est très claire. Il s’agit de comprendre et de mesurer l’ampleur du pouvoir transformatif de la fiction – et par extension de notre responsabilité en tant qu’auteur·e·s : manipuler les territoires imaginaires des personnes qui nous lisent, qui écoutent ou visionnent nos œuvres, n’est pas un acte anodin. Et s’il est capital de le garder à l’esprit lorsqu’on s’adresse aux enfants ou aux adolescents, il est tout aussi important d’y penser quand on raconte pour les adultes – nous gardons intacte notre capacité d’apprendre jusqu’à la mort.

Ça ne veut pas dire qu’il faille pour autant  bannir les personnages sexistes, homophobes et racistes de notre répertoire fictionnel. Je dirais même, au contraire : c’est dans notre manière de traiter ce racisme, ce sexisme, cette homophobie, que réside la clef de cette équation, et c’est notre propre tolérance à ces phénomènes qu’il faut questionner – notre propre indulgence, qu’elle soit consciente ou non. Si la fiction change le monde, alors les auteur•e•s ne sont pas ces saltimbanques inconscients et puérils qu’on nous présente parfois : ils et elles ont un pouvoir immense entre les mains.

Dès lors, la question qui se pose à celles et ceux qui créent des histoires pourrait se résumer ainsi : quel monde est-ce que je souhaite construire ? quels comportements est-ce que je souhaite valoriser ? Ça peut sembler pénible, « gâcher la fête », mais la fiction obéit elle aussi à un agenda politique.

Que nous le voulions ou pas, tout est politique.

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Photo d’illustration : Unfathomed Beauty, par Elijah Hiett – via Unsplash

En finir avec l’école pour s’instruire autrement : la philosophie d’Ivan Illich

Ivan Illich est la bête noire de l’Éducation nationale. Né à Vienne en 1926 et mort en 2002, il est l’un des penseurs les plus iconoclastes du 20ème siècle, et sans aucun doute l’un des plus modernes. Spécialiste de l’école, mais aussi de l’environnement, son travail inspire aujourd’hui bon nombre d’enseignants qui, face aux difficultés rencontrées dans l’exercice de leur métier, tentent l’aventure des pédagogies alternatives (Montessori, Freinet, apprentissage par l’expérience, Steiner-Waldorf, etc…). Et les parents ne sont pas en reste, avec un appétit grandissant du public pour de tels sujets – le succès en librairie de Céline Alvarez avec son ouvrage Les lois naturelles de l’enfant en témoignait encore récemment.

Alors que dit Illich à propos de l’école ? Eh bien, pour résumer, qu’il faudrait qu’elle disparaisse. Ou plutôt qu’elle se transforme de façon si radicale que l’on ne pourrait plus la reconnaître. Car, toujours selon Illich, celle-ci n’est qu’une machine à broyer les personnalités, un engrenage administratif où les jeunes êtres humains sont fondus dans un moule pour tous identique et qui au final ne fait qu’empirer les problèmes qu’elle est censée résoudre.

une salle de classe dans une école américaine

Il ne faut pas confondre école et éducation

Dans son livre Une société sans école (1971), Illich considère que notre première erreur en tant que société est d’accepter le monopole de l’école sur l’éducation et de lui confier tout entière la responsabilité de l’instruction de notre progéniture.

Dans le monde entier, l’école nuit à l’éducation, parce qu’on la considère comme seule capable de s’en charger. Et beaucoup en viennent à croire que ses nombreux échecs prouvent que l’éducation demeure une tâche coûteuse, d’une complexité incompréhensible, que c’est une alchimie mystérieuse – la recherche, pourquoi pas, de la pierre philosophale !

La seconde erreur, c’est celle de penser que l’école résout les problèmes d’inégalité sociale – on constate d’ailleurs aujourd’hui qu’elle ne fait que les reproduire, voire les aggrave par des effets de ghettoïsation.

Le but qu’il faut poursuivre, qui est réalisable, c’est d’assurer à tous des possibilités éducatives égales. Confondre cet objectif et la scolarité obligatoire, c’est confondre le salut et l’Église. L’école est devenue la religion mondiale d’un prolétariat modernisé et elle offre ses vaines promesses de salut aux pauvres de l’ère technologique. L’État-Nation a adopté cette religion, enrôlant tous les citoyens et les forçant à participer à ses programmes gradués d’enseignement sanctionnés par des diplômes.

Car le passage par l’école conditionne aujourd’hui toute l’existence : il n’est pas de salut en dehors d’elle. Pour postuler à une offre d’emploi, il faut la plupart du temps répondre à certains critères de formation, notamment universitaire. Tout cela contribue à former un « passé scolaire » qui ne nous quitte plus jamais – et dans lequel certains d’entre nous peuvent se sentir enfermés.

Il faudrait interdire ces renseignements que l’on demande sur un passé scolaire (au même titre que toute information sur une appartenance politique, religieuses, sur les origines familiales, sur les habitudes sexuelles ou la race…). Mettre fin à la discrimination fondée sur la scolarité doit, certes, s’inscrire dans la législation, mais des lois ne suffiront pas à faire disparaître les préjugés à l’encontre de ceux qui ne sont pas allés à l’école. Elles pourront tout au moins y contribuer.

Sans compter qu’à une époque où les moyens de se former en dehors du cadre scolaire pullulent grâce à internet – il suffit de voir le nombre de gens qui partagent leur savoir à travers des mooks, ou même tout simplement sur des blogs ou via YouTube –, il conviendrait de revoir certains privilèges :

Constatons également qu’en entretenant aux yeux du public l’illusion de la nécessité d’une longue et coûteuse formation bien des corps de métier trouvent là une forme de protection ; cela est vrai de l’enseignant comme du typographe ou du pharmacien.

école : un étudiant reçoit son diplôme d'université

La construction du « mythe » de l’enfance

Au fond, l’école telle que nous la connaissons aujourd’hui est une construction récente : auparavant, les parents se chargeaient eux-mêmes de l’instruction de leurs enfants et leur transmettaient savoir et savoir-faire, à commencer par leur propre métier. On considérait les jeunes personnes aptes à endosser des responsabilités beaucoup plus tôt qu’aujourd’hui – d’ailleurs le concept « d’enfance » est lui-même une idée récente.

Vêtements d’enfant, jeux d’enfant, protection légale de l’enfant, voilà des choses que ne concevaient autrefois ni les pauvres ni les riches. Ces idées commencèrent d’apparaître avec le développement de la bourgeoisie. Garçons et filles du tiers état et de la noblesse s’habillaient tous de la même façon que leurs parents, jouaient aux mêmes jeux, et les fils, comme leurs pères, être décapités ou pendus haut et court ! La bourgeoisie découvrit « l’enfance » et tout allait changer. Seules quelques églises continuèrent de respecter un temps la dignité et la maturité des enfants. Jusqu’au deuxième concile du Vatican (1965), on continuait d’enseigner qu’un chrétien accède au discernement moral et à la liberté dès l’âge de sept ans. […]

Jusqu’à la fin du XIXème siècle, les « enfants » de la bourgeoisie étaient formés à la maison, grâce à des précepteurs, ou confiés à des écoles privées. Avec l’avènement de la société industrielle, il devint possible de mettre un nouveau produit à la portée de tous, et les « enfants » commencèrent à sortir des chaînes du système scolaire !

Bien sûr, personne n’a envie de revoir des enfants descendre dans les mines de charbon. Pourtant il suffit de faire quelques milliers de kilomètres pour en rencontrer, en Afrique par exemple, où des enfants travaillent encore dans des mines de métaux rares.

Illich considère que contraindre artificiellement l’enfant à une posture « infantilisée » est une erreur. Ainsi ce « droit à l’enfance » (qui serait pourtant bien nécessaire dans certains pays) nous serait chez nous imposé par notre société pour maintenir les enfants dans une posture de faiblesse et exercer sur eux une autorité qui ne saurait être discutée – ainsi l’adulte dispose du destin de l’enfant comme il l’entend, qu’il soit son parent ou son professeur.

S’il n’y avait pas d’âge spécifique et défini par la loi, ni de système scolaire obligatoire, « l’enfance » n’aurait plus cours. […] Si la société parvenait à mûrir, à dépasser sa propre enfance, il lui faudrait devenir vivable pour les jeunes. On ne saurait conserver plus longtemps cette séparation tranchée entre une société adulte qui se prétend humaine et un milieu scolaire qui tourne la réalité en dérision.

Une petite fille se cache les yeux

La scolarité, indispensable ou seulement obligatoire ?

Selon Illich, l’école ne fait que perpétuer des illusions toxiques, à commencer par celle de son caractère irremplaçable.

L’école est une institution fondée sur l’axiome que l’éducation est le résultat d’un enseignement. […] Où avons-nous donc appris la plus grande part de ce que nous savons ? En dehors de l’école. Le plus souvent les élèves font leur éducation sans l’aide de leur maître, parfois malgré lui. […] C’est sorti de l’école, ou en dehors, que tout le monde apprend à vivre, apprend à parler, à penser, à aimer, à sentir, à jouer, à jurer, à se débrouiller, à travailler. […]

La moitié des êtres humains n’entrent jamais dans une école. Ils n’ont aucun contact avec des enseignants ; ils ne jouissent pas du privilège de devenir des cancres. Pourtant ils apprennent fort bien le message que transmet l’école : qu’ils doivent avoir des établissements scolaires et qu’il faut qu’il y en ait de plus en plus. Le percepteur leur fait verser de l’argent pour qu’on en construise, le démagogue leur vante les bienfaits qu’ils ont à en attendre ; les voilà instruits de leur propre infériorité, ou bien leurs enfants s’en chargent une fois qu’ils en ont absorbé le poison. Ainsi on vole aux pauvres leur respect d’eux-mêmes en les convertissant à une foi qui ne leur promet le salut que par l’école. […] Bref, les écoles créent des emplois pour les enseignants, sans que l’on tienne jamais compte de ce qu’ils transmettent à leurs élèves.

Accusée par Illich de n’être qu’une bulle, une enclave obligatoire destinée à tordre la réalité du monde ou à dispenser un enseignement inutile, l’école est ainsi un levier formidable pour une société qui veut contraindre ses enfants à l’obéissance, en leur inculquant dès le départ des idéaux de discipline, de ponctualité, d’assiduité et d’apprentissage par cœur.

En classe, les élèves sont tenus à l’écart de la réalité quotidienne de la culture occidentale. Ils vivent dans un milieu beaucoup plus primitif, magique, et d’un sérieux mortel. L’école ne saurait créer une telle enclave, où les règles de la vie ordinaire n’ont plus cours, si elle n’avait pas le pouvoir d’incarcérer les jeunes plusieurs années de suite sur son territoire sacré. Cette obligation de la présence change la salle de classe en une sorte de matrice magique […].

Libres de s’éduquer sans être jugés

Au fond, Illich plaide pour une éducation sur le long terme, et non plus cristallisée sur les premières années de la vie, où les individus sont malléables et influençables. D’ailleurs qui n’a jamais eu l’impression d’avoir commis un jour une erreur d’orientation ? Évoquant des temps plus anciens où l’on restait parfois apprenti toute sa vie, Illich explique :

L’éducation ne cherchait pas à empiéter sur le temps de travail ou de loisir. Tout éducation était une activité diversifiée, qui durait toute une vie et n’était pas soumise à un plan d’ensemble.

L’éducation est l’affaire de toute une vie – et l’école n’est qu’une étape possible de cette démarche, sans qu’elle en détienne pour autant l’exclusivité. Comment améliorer les choses ? Sans doute, dans un premier temps, en faisant davantage confiance aux enfants, en les écoutant pour les laisser nous dire ce dont ils ont besoin ; et non pas le contraire. Prendre le temps aussi de s’instruire, tout au long de l’existence, et briser les schémas sociétaux qui cassent les vocations tardives. Faire confiance aux enfants, mais aux parents aussi – les relations parents/professeurs sont trop souvent conflictuelles pour des raisons qui n’ont rien à voir avec le bien-être de l’enfant, mais avec la position et l’autorité. Revoir plus généralement la relation de l’adulte à l’enfant. Enfin tenir l’école pour ce qu’elle est, non pas pour ce qu’elle devrait être ou pour le symbole qu’elle représente. Prendre nos décisions en conséquence, avec clarté d’esprit, et trouver nos propres solutions – nos propres arrangements.

Et Illich de trancher :

Sans aucun doute, l’éducation a tout à gagner de la déscolarisation de la société, même si cette exigence paraît à bien des enseignants une trahison face à la lutte contre les ténèbres de l’ignorance. Mais la lumière s’est éteinte depuis bien longtemps dans les écoles.

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On peut trouver l’essai d’Ivan Illich Une société sans école en format poche aux éditions Points (Seuil), mais également au sein des Œuvres complètes éditées chez Fayard (deux tomes). Mais ne venez pas vous plaindre après lecture d’avoir eu le cerveau retourné.

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