Page blanche

Le crâne de Jarvis était une poêle chauffée à blanc dans laquelle crépitaient les voix de la nuit.

La tête enfoncée dans l’oreiller, paupières levées comme un rideau de fer coincé, l’écrivain fixait le plafond depuis des heures. Le sommeil le boudait, horrifié à l’idée de partager un lit avec lui.

Il avait beau hurler aux rumeurs de se taire, celles-ci persistaient à tempêter dans ses oreilles comme s’il avait mangé internet. Une chanteuse folk aux cils interminables murmurait en boucle la première phrase d’un couplet, les visages clignotaient devant ses yeux en un kaléidoscope infernal, et la liste de ses aspirations et de ses échecs défilait sur deux colonnes à la une. Ces insomnies lui gâchaient la vie. Passé un certain stade de privation, il deviendrait incapable de faire la différence entre rêve et éveil. Peut-être cauchemardait-il déjà.

Il obligea ses foules oniriques à reculer et écrivit en capitales les lettres du mot STOP sur la toile noire de ses pensées. Un vent de paix souffla sur son agitation et l’espace d’un instant, le silence se fit. L’écrivain garda le noir en lui, dents et poings serrés. Il savait pourtant ses efforts inutiles. Tôt ou tard, l’entracte prendrait fin. Il redeviendrait alors l’unique et impuissant spectateur qui, assis au fond d’une salle déserte, assisterait au concert dément d’un orchestre de sourds.

La pesanteur le plaqua contre le matelas. Dans la minute qui précédait l’endormissement, le corps gagnait en densité et s’enfonçait sous les draps comme un sous-marin en plongée. Les voix réapparurent à la périphérie de son champ d’attention. S’il voulait sombrer, il devrait les prendre de vitesse. Il referma ses portes intérieures et pria pour que les vestiges de la journée ne l’envahissent pas trop vite.

Un accord de guitare folk brilla loin dans sa tête et alluma la mèche d’un feu d’artifice muet. Il voulut l’oublier, mais avant qu’il puisse contenir l’hémorragie, une avalanche de pensées balaya ses efforts. Les voix hurlèrent de nouveau. Il soupira, les yeux à vif. Il ne dormirait pas ce soir.

Jarvis s’arracha à la position horizontale pour s’asseoir au bord du lit double et jeta un œil las au téléphone portable. À force d’en user, l’appareil avait fini par devenir une véritable extension qui, telle une prothèse, l’aidait à ne pas perdre le fil des gesticulations du monde. Parfois, il le soupçonnait d’avoir enfoncé ses racines un peu trop loin : son esprit, à l’instar de sa cave dans laquelle il ne pouvait plus rien stocker, n’avait jamais été plus encombré.

Il enfila ses pantoufles, débrancha l’engin de son cordon d’alimentation et vérifia qu’il ne s’était rien passé en son absence. La lumière crue de l’écran l’obligea à plisser les yeux. Dans sa tête comme dans son portable, le monde criait sans fin et, aujourd’hui plus qu’hier, son métier consistait à hurler au milieu de la mêlée.

L’écrivain reposa le judas numérique sur une pile de livres qui prenait la poussière depuis des mois. Il faisait froid. Il enfila une robe de chambre. Dans la cuisine, il se servit un verre d’eau de Seltz et ouvrit la fenêtre du salon. Un vent glacial le frappa au visage. La ville dormait, elle.

Une colère sourde monta en lui. Il savait que s’il hurlait de toutes ses forces, il lâcherait la bride à ses hantises pour les laisser fuir sur le dos des brises, là, entre les immeubles mégalithiques. Il retrouverait alors un peu de sérénité.

Un courant d’air s’engouffra sous son tee-shirt et lui tira un frisson. Jarvis referma la fenêtre, s’écroula dans le canapé et essaya de bâiller, en vain. Comme s’ils se refusaient à lui, les bâillements restaient cachés dans sa gorge. C’était à s’en arracher les cheveux.

De guerre lasse, il alluma la télévision.

À cette heure — plus vraiment tardive mais pas encore matinale —, les chaînes ne diffusaient que pour combler le gouffre entre le dernier programme de la soirée et le premier de la matinée. Il fit défiler les canaux sur l’écran plat — un appareil de toute beauté que ses maigres revenus ne lui auraient jamais permis d’acquérir, mais que, comme tous les pauvres, il s’était offert à crédit — jusqu’à ce que l’écœurement fasse monter en lui la nausée.

Hormis les bulletins météo répétés à l’envi comme un disque rayé, les programmes du soir consistaient en un maelstrom de contenus vides de sens, dont l’éventail allait du documentaire animalier vintage à des ribambelles iniques de publicités érotiques pour callgirls automatiques, en passant par des téléfilms pornographiques éculés sur lesquels il jeta un œil distrait. Trop fatigué pour bander, il se maudit d’avoir jeté le numéro de cette fille dont il se rappelait davantage la poitrine que le visage. Le sexe vainquait quelquefois ses insomnies, sans pour autant être une panacée.

Il zappa jusqu’à ce que sa main s’engourdisse au contact de la télécommande. À ce stade, la fatigue était telle que l’effort même de s’endormir lui paraissait insurmontable.

Une voix nasillarde résonna à ses oreilles. Il releva les paupières. Un homme, aux traits davantage tirés par la chirurgie que par l’épuisement, le regardait droit dans les yeux.

Vous ne changerez pas de chaîne tant que vous n’aurez pas jeté un œil là-dessus, dit-il, un index accusateur pointé sur la caméra.

Jarvis se redressa. L’émission paraissait avoir été enregistrée vingt ans plus tôt tant l’image était de mauvaise qualité et bourdonnait de parasites. Habillé d’un costume sombre rehaussé d’une cravate à pois blancs, le vendeur semblait s’adresser directement à l’écrivain à travers l’espace-temps.

Vous n’avez jamais vu un truc pareil, vous n’allez pas en croire vos yeux. Et le mieux dans cette histoire, c’est que cet article n’est disponible que chez nous. C’est une exclusivité, mon vieux.

La nuit pullulait d’émissions de vente à distance, peut-être pas aussi rétro ni aussi irritante que celle-ci, mais toute bâtie sur le même principe : un article d’exception, un présentateur agaçant, une jolie fille pour le mettre en valeur, un prix défiant toute concurrence et le numéro d’un standard téléphonique défilant dans un bandeau au bas de l’écran. On pouvait tout acheter, de l’appareil de musculation au collier de perles en passant par le produit d’entretien pour carrosserie et le barbecue sans gras. Dans la pratique, la plupart de ces articles soi-disant exceptionnels étaient trouvables sur le Net, et pour moins cher. Pourtant, un charme désuet se dégageait de ces programmes anachroniques. Passée une certaine heure, à part quelques insomniaques et une armée de psychotiques, plus personne de sensé ne regardait la télévision : c’était le créneau pendant lequel les programmeurs s’amusaient à déterrer les morts.

Cet article ne sera en vente que pendant une heure, poursuivit le présentateur. Vous n’aurez pas de seconde chance.

Amusé par la notion d’urgence de ce type sans doute décédé depuis longtemps, Jarvis replia les jambes et se recroquevilla sur l’accoudoir pour se laisser bercer par les boniments du camelot.

Quelque chose le gêna sous sa cuisse. Il plongea la main dans la poche de son peignoir et en tira son portable, qu’il était pourtant persuadé d’avoir laissé dans la chambre. La preuve qu’au zénith des grandes crises, son comportement confinait au somnambulisme.

Vous ne le regretterez pas, dit le vendeur.

Le téléphone en missel au creux des paumes, Jarvis ferma les yeux et réussit à bâiller. Tandis que son expiration emportait avec elle les monstres et les démons, les voix se turent et l’écrivain s’endormit.

 

La sonnette de l’entrée lui vrilla les tympans.

En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, Jarvis se retrouva debout dans ses chaussons, la tête en vrac et les cheveux en désordre. Sa main gauche serrait le téléphone portable comme après une séance d’électrochocs.

Il leva les yeux, hagard. La télévision restée allumée diffusait les premiers programmes de la matinée. L’irritation le gagna. Pour une fois qu’il avait réussi à trouver le sommeil, un abruti sonnait à la porte aux aurores. La cloche résonna encore.

Jarvis ouvrit. Un livreur en costume rouge et jaune le dévisagea avec un grand sourire.

— Un paquet pour vous.

— Il doit y avoir une erreur. Je n’ai rien commandé.

— Vraiment ?

Jarvis inspecta l’étiquette. La date était celle du lendemain. Inquiet, il vérifia le calendrier de son téléphone portable. Le colis avait raison. Il avait dormi plus de vingt-quatre heures.

— J’ai pourtant votre nom et votre adresse, expliqua le livreur. Et tout est payé.

Jarvis haussa les épaules et accepta le carton. C’était une boîte rectangulaire et plutôt lourde d’une quarantaine de centimètres de côté, sur laquelle une étiquette mentionnait ses coordonnées. Peut-être les épreuves corrigées d’un éditeur que sa mémoire avait passées à la trappe. Un détail le chiffonna pourtant : l’adresse avait été tapée à la machine à écrire.

— Signez ici.

L’employé lui tendit une tablette tactile sur laquelle l’écrivain apposa sa signature d’un coup de stylet. Cela faisait un bail qu’on ne lui avait pas demandé de dédicace : son poignet était rouillé.

— De qui ça vient ?

L’homme consulta son registre.

— Je n’ai rien.

Sur ces mots, le livreur s’engouffra dans la cage d’escalier.

Jarvis déposa le paquet sur la table basse du salon. La boîte pesait cinq bons kilos. Il découpa le scotch à l’aide d’un ouvre-lettre et arracha la moitié du carton dans la manœuvre. Une cascade de flocons en polystyrène se répandit sur le sol. Le contenu du colis était solidement emballé dans une deuxième gangue de papier bulle dont l’opacité ne laissait rien deviner. L’écrivain extirpa la momie de son sarcophage. Une enveloppe brune glissa hors du carton. Elle contenait un bon de commande polycopié surgi du fond des âges sur lequel son nom avait été tapé en lettres grasses. Une carte de visite avait été agrafée à la facture.

« Miroslav Potkine, vente à domicile », lut-il à haute voix.

L’écrivain repensa à l’émission de l’avant-veille devant laquelle il s’était endormi et consulta l’historique de son téléphone portable. Un appel avait bel et bien été passé sur un standard téléphonique dont le numéro ne lui disait rien.

Jarvis secoua la tête. Si son inconscient passait des commandes pendant ses insomnies, il n’avait pas fini d’inviter son banquier à dîner. Le document stipulait que tous les articles pouvaient être retournés sous un délai de huit jours à l’adresse indiquée, contre remboursement.

Il pinça les lèvres. Passée la surprise première, la situation était amusante. Il n’avait plus reçu de paquet-surprise depuis la poussée de son premier duvet d’adolescent. À la question « comment le père Noël fait-il pour se surprendre ? », Jarvis apportait une réponse : insomniaque, il commandait des cadeaux dont il ne gardait aucun souvenir.

L’écrivain disséqua les couches de plastique et finit par exhumer le mystérieux présent qu’il s’était fait à lui-même. Il s’agissait une machine à écrire. Stupéfait, il caressa la barre d’espace brillante et trouva une certaine consolation dans son embarras : son inconscient, s’il l’avait trahi, n’en était pas moins constant dans ses passions.

Malgré la faim qui le tenaillait, l’auteur soupesa l’engin massif et le retourna comme une tortue pour en examiner la mécanique.

D’aucuns prétendaient que la véritable bascule entre monde ancien et moderne avait eu lieu le jour où l’on avait cessé de comprendre comment fonctionnaient les objets du quotidien. Jarvis visualisait assez bien la manière dont une charrue creusait des sillons dans la terre, comment une presse imprimait les journaux avec ses caractères en fonte ou comment une machine à vapeur — ou un moteur à explosion — mettait ses pistons en branle pour entraîner un axe. Mais il était incapable d’expliquer par quel miracle son réfrigérateur, sa télévision LCD, son four à micro-ondes ou son ordinateur parvenaient à mener à bien leur mission. C’était hors de tout entendement.

À regarder les tiges de métal se croiser sous le clavier en un entrelacs de nœuds argentés, Jarvis se sut en terrain familier. La complexité de cette horlogerie n’était en rien comparable à celle de son smartphone, mais une intelligence humaine s’en dégageait : cette merveille, assemblée pièce après pièce avec méticulosité, était clairement le fruit d’une collaboration étroite entre l’être humain et le génie qui quelquefois l’habite.

Jarvis déposa la machine sur son bureau. D’un geste délicat, il souleva le capot, dévoilant un ruban encreur flambant neuf. Ravi de cette attention commerciale, il referma la trappe, attrapa une feuille vierge dans le bac de l’imprimante puis tira le levier pour faire basculer le chariot. Le papier s’enclencha dans les guides à la perfection, à croire que l’appareil — une antiquité pourtant — sortait juste de l’usine.

Il s’enfonça dans le fauteuil et actionna le retour. Il avait vu ce geste mille fois dans les films. C’était comme s’il l’avait fait toute sa vie.

Un frisson d’excitation parcourut ses mains tremblantes.

Il posa ses doigts sur le clavier comme le pianiste avant le concert de sa vie et appuya sur une touche. La barre à caractère bondit de son logement et s’écrasa contre le papier. Elle y imprima une marque nette avec un claquement distinctif, à mille lieues du chuchotement discret de son clavier informatique. Il écrivit un mot, puis une phrase entière au rythme de cette envoûtante mélodie.

— Pas mal. Vraiment pas mal.

Son estomac gargouilla. Décidé à ignorer les sautes d’humeur de son système digestif, l’auteur déposa une pile de feuilles à sa gauche et plaça ses doigts sur les touches tel un cowboy prêt à dégainer, les phrases comme des oiseaux tourbillonnant dans sa tête.

Son champ de vision s’étrécit à la largeur de la feuille vierge.

Ses doigts commencèrent à danser sur le clavier.

Lorsque Jarvis retrouva ses esprits deux heures plus tard, son estomac criait toujours famine. Une pile de feuilles encrées reposait, encore fumante, près de sa main droite.

L’écrivain parcourut le texte en diagonale. Arrivé à la troisième page, il suffoqua.

Il relut attentivement le premier paragraphe, puis le second, et ainsi de suite jusqu’au point final, à la vingt-quatrième page.

Il reposa le tapuscrit, estomaqué.

Il s’agissait sans conteste de son meilleur travail depuis… toujours.

 

Jarvis lut et relut le fruit de son travail jusqu’à l’écœurement. L’écrivain n’en croyait pas ses yeux : cette histoire valait une publication dans le New Yorker. Pareil bijou méritait écrin à la mesure de sa splendeur. Il songea à téléphoner directement à Stockholm pour faire annuler le prix Nobel cette année : le gagnant dans la catégorie “Littérature” était tout désigné.

Lorsque la nuit tomba, il tenait toujours dans ses mains tremblantes la pile de feuillets chiffonnés. Il se demanda d’où pouvait bien sourdre cette douleur en dessous de sa poitrine et réalisa qu’il n’avait toujours pas mangé. Il déposa son chef-d’œuvre pour enfourner une banane en quatrième vitesse.

Il avait beau multiplier les relectures, le constat était le même : aucune correction nécessaire. De fait, le moindre changement aurait été un sacrilège, un bouleversement littéraire, un acte de barbarie même. Cette nouvelle incarnait la perfection.

Et c’était bien ce qui chagrinait Jarvis.

Car à moins d’avoir été touché par la Muse de l’inspiration qui, comme on enfile une paire de gants, aurait écrit à travers ses mains, jamais l’auteur n’aurait été capable de produire un pareil texte.

Son truc, c’était plutôt les polars vendus pour une misère dans les kiosques à journaux, les pulps régurgités à la chaîne pour le compte d’éditeurs peu regardants, les romans de science-fiction rédigés sous couvert d’anonymat. La grande Littérature — celle qui s’écrit avec une majuscule —, il ne l’avait jamais effleurée, ni même approchée. Cette histoire, aussi bonne soit-elle, n’aurait donc jamais dû exister.

À la faveur du clair de lune qui dardait ses rayons blafards sur le bureau, Jarvis jeta un regard anxieux à la machine à écrire. Cet engin était hanté par l’esprit d’un géant de la littérature qui poursuivait son œuvre par possession, il ne pouvait en être autrement.

Il imaginait déjà les titres : « La dernière nouvelle d’Hemingway, un oui-ja littéraire livré post mortem ». Il devait en avoir le cœur net.

La gorge serrée, il s’installa face à la mécanique comme un prêtre à l’office, glissa une feuille de papier sous le cylindre et chassa de ses pensées tous les fantômes pour n’y laisser qu’une toile vide. Les doigts posés sur les touches, il attendit.

Un mot lui passa par la tête, puis un second, sans connexion apparente. Il les inscrivit sans réfléchir.

Bientôt, une phrase naquit du néant.

Sans prendre le temps de la relire, il dévida la bobine de ses fulgurances et rédigea les cinq premiers paragraphes en apnée. Ses doigts virevoltèrent sur les touches en petits rats de l’opéra, sans s’emmêler les pinceaux, dans un spectacle aussi ahurissant que bruyant. Un voisin frappa contre le mur, mais Jarvis n’y prêta aucune attention.

Alors que l’auteur s’apprêtait à attaquer la conclusion, la tige qui supportait la lettre E se bloqua à mi-course. Un nuage d’irritation assombrit son visage. Dans un geste délicat, il ramena la barre dans son logement et poursuivit sa rédaction.

Quelques mots plus loin, la lettre A se bloqua à son tour. L’écrivain, en rage, serra les dents. Il ne lui restait plus qu’un paragraphe à coucher, deux peut-être, pour terminer l’histoire.

Il abaissa la barre avec précaution et poursuivit sa frappe d’une manière un peu moins brute. Mais malgré son tact, la machine se bloqua encore deux phrases plus loin.

Excédé, Jarvis résista à l’envie de jeter la machine à écrire par la fenêtre. Cet engin canalisait peut-être son talent, mais c’était une vraie camelote. Avant de perdre le fil, il arracha la feuille du charriot et s’empara d’un stylo à bille. Son humeur virait à la fièvre.

La dernière phrase dansa devant ses yeux avant de se perdre dans le flou. Qu’avait-il voulu écrire, déjà ?

Il ferma les yeux pour rattraper son souvenir qui s’enfuyait à toutes jambes, mais la construction qu’il avait élaborée s’était déjà carapatée.

Il devait terminer.

L’écrivain mordilla le capuchon et frappa la pointe de l’instrument sur le papier dans l’espoir d’en faire jaillir une étincelle de génie. En vain. L’inspiration s’était tarie.

Jarvis bondit de sa chaise et se précipita sur son téléphone. Il consulta l’historique, retrouva le numéro du standard et lança un nouvel appel.

Au bout de quelques secondes, la tonalité résonna dans le haut-parleur, suivie d’une musique d’attente.

Nos lignes sont actuellement en dérangement, dit la voix familière, quoique métallique, de Miroslav Potkine. En cas d’urgence, merci de laisser un message sur notre répondeur automatique…

Jarvis entendit un claquement, suivi du grésillement d’une bande que l’on enclenche. L’anachronisme semblait être la signature du service. Une note aigüe l’arracha à ses pensées.

— Oui, je… j’ai commandé une machine à écrire et elle ne fonctionne plus. C’est très urgent. Merci de me rappeler.

Jarvis dicta ses coordonnées complètes, les répéta par sécurité et raccrocha, bouffi d’angoisse. La machine était la clef de sa postérité littéraire. Il ne pouvait pas laisser passer une chance pareille.

Conformément à ses craintes, l’écrivain ne parvint pas à trouver le sommeil. Il s’échoua devant la télévision, où il chercha sans succès l’émission de Potkine. Le show ne devait être diffusé que certaines nuits de la semaine et entrait dans la catégorie des « programmes nocturnes » dont les hebdomadaires ne faisaient jamais le détail.

Cerné par ses démons, il regarda l’écran s’agiter jusqu’à ce que ses yeux lui fassent mal et que le soleil se lève.

Le téléphone ne sonna pas de toute la nuit.

Vers dix heures, alors qu’il essayait de bricoler les tiges métalliques de la machine, on frappa à la porte. Il ouvrit en robe de chambre.

— Un paquet, dit le même livreur que la veille.

Jarvis s’agrippa au second colis comme un naufragé à une bouée de sauvetage. Son gabarit était nettement différent du précédent : outre son poids plume, il était plat comme une planche. Il claqua la porte au nez du visiteur et déballa l’envoi, anxieux.

Le paquet contenait un carton vide à monter soi-même, quelques feuilles de papier bulle et une carte signée de la main de Potkine.

« En vous priant de nous excuser pour la gêne occasionnée, nous vous remercions d’emballer méticuleusement votre produit défectueux et de l’adresser à notre service après-vente dans les plus brefs délais, par voie postale. »

Dans un monde idéal où le commerce n’aurait eu pour ambition que de satisfaire ses clients, Jarvis aurait aimé qu’on lui adresse une machine neuve ou, si le pouvoir résidait dans cet exemplaire, qu’on lui envoie un technicien. Mais il ne pouvait que louer la réactivité du service — un gage de sérieux s’il en était — et décida de se soumettre aux instructions.

Peu après midi, Jarvis, son paquet sous le bras, confia le précieux instrument de sa légende à la guichetière du bureau de poste.

— En express, précisa l’écrivain.

— Le port est déjà compris, dit la postière. Il sera remis en fin d’après-midi.

Rasséréné par tant d’efficacité, Jarvis regagna son appartement. Une telle rapidité laissait présager qu’il disposerait à nouveau de sa merveilleuse machine avant même qu’elle ne lui manque.

Il s’absorba dans la lecture de magazines populaires jusqu’à l’heure du dîner, profita de la soirée pour se rendre au cinéma — la première fois depuis des mois — et rentra se coucher de bonne heure, épuisé par sa nuit blanche.

Convaincu qu’à la première heure demain, le livreur sonnerait à sa porte avec une machine réparée, il se coucha serein après avoir laissé monstres, chimères et Némésis sur le trottoir.

Le sommeil ne tarda pas à cueillir ce fruit mûr et à le précipiter dans une nuit sans rêve.

 

Une semaine s’écoula avant que Jarvis ne se décide à mettre son inquiétude sur autre chose que sur le compte de son anxiété naturelle.

Cela faisait six jours qu’il n’avait plus dormi, occupé qu’il était à guetter les allées et venues des facteurs, livreurs et conducteurs de camionnettes, à relever toutes les heures les messages de ses multiples répondeurs téléphoniques.

Le service après-vente n’avait pas donné signe de vie depuis l’envoi de la machine. Les réparateurs avaient forcément rencontré un problème, peut-être même n’avaient-ils jamais reçu le paquet.

La situation aurait été moins insupportable s’il était parvenu à coucher ses angoisses sur le papier, mais ses tentatives s’étaient toutes soldées par des catastrophes littéraires. Comme Adam ayant goûté au fruit de l’Arbre de la Connaissance, Jarvis n’imaginait plus de carrière possible sans sa machine. D’exaspération, il avait jeté ses stylos par la fenêtre et avait hésité à réserver le même sort à son ordinateur. Il retint son geste au dernier moment, pour se venger sur ses ongles réduits à l’état de charpie sanguinolente.

Lorsque l’idée d’attendre un jour de plus lui tira des sanglots, Jarvis se décida à décrocher son téléphone pour supplier les techniciens.

Les tonalités se succédèrent en une litanie maligne, et chaque note supplémentaire grignota le château de sable de sa patience comme les vagues à la marée montante.

Un répondeur automatique se mit en route. La voix d’un robot grésilla dans l’écouteur :

« Le numéro que vous avez demandé n’est plus attribué. Le numéro que vous avez demandé n’est plus attribué. Le numéro que vous avez demandé n’est plus attribué. »

Estomaqué, Jarvis recomposa le numéro. Cette fois-ci, la tonalité ne prit même pas la peine d’écorcher sa patience : l’écrivain tomba tout de suite sur le répondeur.

— Ha, les salauds !

Hors de lui, il courut à son bureau sur lequel reposait la pile des papiers à traiter : factures, relevés bancaires, derniers appels avant poursuites judiciaires, tout était réuni ici. Il rechercha le bon de livraison de la machine à écrire. Au bas de la feuille, l’adresse postale de l’émission figurait en petits caractères italiques. Les studios se situaient à plus d’une heure de train, dans un quartier à l’abandon où il n’avait pas mis les pieds depuis des siècles, ce qui en soi n’était pas un exploit dans la mesure où même le pâté de maisons voisin n’avait pas reçu l’honneur de sa visite depuis des mois.

Mu par l’énergie du manque de sommeil — ou peut-être de la démence précoce —, l’auteur enfila un pardessus élégant qui atténuerait son air de clochard et fonça tête baissée vers les escaliers.

 

Lorsque Jarvis repassa la porte de l’appartement quatre heures plus tard, son entrain comme ses espoirs de gloire littéraire s’étaient envolés.

L’adresse désignait un terrain vague jonché de détritus, pris en étau entre deux immeubles abandonnés au cœur d’une banlieue morne. Il avait été roulé. Tout était bidon.

L’écrivain pleura à chaudes larmes sur le sofa, sans savoir s’il regrettait le temps gaspillé, le talent perdu ou simplement s’il subissait l’extrême exhaustion qui tiraillait ses nerfs depuis des jours et l’empêchait de dormir.

Il l’avait lu dans un roman à succès : “on ne peut pas mourir d’insomnie”. Son auteur n’avait sans doute jamais été accablé par des troubles du sommeil.

Jarvis essaya de bâiller pour attirer la torpeur, mais ses démons hurlaient trop fort. Ses oreilles sifflaient comme une cocotte-minute proche de l’explosion.

Il s’arracha au canapé, serra les poings et donna un grand coup de tête dans le mur du salon.

 

Une fois remis — tant de ses émotions que de l’énorme contusion qui déformait son front —, Jarvis lança la traque.

Armé d’un stock de junk food suffisant pour tenir un siège d’une semaine, l’écrivain s’installa dans le canapé et alluma la télévision.

Il n’était plus sûr du numéro de la chaîne sur laquelle il avait vu l’émission : des centaines de fréquences de ce genre diffusaient leurs programmes ineptes sur le câble. Mais Jarvis, décidé à la retrouver coûte que coûte, se comporterait en soldat. Son épée serait une télécommande pourvue de piles neuves.

La lune se leva à travers les rideaux et avec elle la soif inébranlable de justice de l’écrivain. Il remettrait la main sur sa machine, quelles que soient les conséquences.

Jarvis supporta les premières heures de veille audiovisuelle avec dignité. Même s’il fallait résister à la tentation de rester plus de dix secondes sur un même canal, sa main lui causait une souffrance acceptable. Elle poursuivait son travail de zapping comme une bonne ouvrière. La monotonie de la tâche tira même un bâillement impromptu à Jarvis, qui s’en réjouit. Chacune de ces manifestations intempestives prouvait que sa capacité de dormir n’était pas morte à tout jamais.

La première crampe le frappa sur les coups d’une heure trente. Il passa le relais à son autre main tandis que la blessée se reposait sur une civière de coussins. Les programmes officiels avaient pris fin pour laisser place aux bouche-trous de la nuit. À compter de cet instant, il skiait en hors-piste : le sentier n’était plus balisé. Il devrait redoubler de vigilance.

L’auteur enfourna une poignée de chips et continua d’appuyer frénétiquement sur les boutons « + » et « - » de la télécommande.

Les vertiges le frappèrent vers trois heures quinze.

Sa tête tourna comme une toupie devant une émission où une ancienne star de la pop vantait les mérites d’une crème censée faire passer l’envie aux femmes de recourir au bistouri.

La nausée reflua dans son estomac. Il devait poursuivre.

Sans faillir, il changea de canal pour atterrir au milieu d’un salon reconstitué en studio dans lequel un présentateur à l’air idiot venait de répandre un bol de cornflakes sur le tapis.

Avec l’Aspire-tout, finis les problèmes de ménage. Cet aspirateur deviendra votre meilleur ami !

Les voix des mannequins se mélangeaient maintenant à celles de ses monstres intimes et aux craquements des chips sous ses mâchoires. L’écrivain se retenait de ruer vers la télévision pour fracasser l’écran d’un coup de genou.

Les programmes de la nuit étaient d’une stupidité confondante : pas moins de quarante-cinq canaux proposaient au même moment les mêmes articles stupides à acheter par téléphone, usant et abusant des témoignages truqués et des micros-trottoirs surjoués.

Il en était à son quatrième bâillement. Le sommeil frappait à sa porte et s’il le boudait trop longtemps, il risquait de le faire fuir. Il serait incapable de résister à une nouvelle nuit d’insomnie.

Il vérifia l’heure sur l’écran de son téléphone portable. Quatre heures passées.

Alors que Jarvis allait jeter l’éponge, le rictus désagréable de Miroslav Potkine assombrit l’écran. Il s’agissait bien de son bonhomme, assis dans le même studio aux couleurs défraîchies, comme dans un programme des années 70. L’homme fixait la caméra d’un regard amusé. Un nouveau numéro de téléphone défilait sous l’écran.

Nous sommes au regret de vous annoncer que, pour la première fois de l’histoire de l’émission, nous ne serons pas en mesure d’assurer le service après-vente sur certains de nos articles, dit Potkine, des étoiles au coin des yeux. Je pense notamment à nos merveilleuses machines à écrire, dont un lot a malheureusement été vendu par erreur. Notre fournisseur n’étant pas en mesure de réparer les pièces incriminées, nos acheteurs recevront donc une compensation à hauteur de leur achat. Et maintenant, place à nos nouveautés…

Ivre de colère, Jarvis se précipita sur la télévision et la secoua de toutes ses forces.

— Je ne veux pas de compensation, hurla-t-il, je veux ma machine !

L’écrivain tira son téléphone de sa robe de chambre et composa le nouveau numéro, tout en jetant un œil aux gesticulations commerçantes de Potkine. Le camelot proposait d’acquérir — pour la modique somme de quarante-six dollars et en exclusivité ce soir — une sorte de masse gélatineuse rosâtre et tremblotante coulée au fond d’un saladier.

Le Mange-Tout mange absolument tout, dit Potkine sans quitter la caméra des yeux.

Le vendeur sourit, plaqua ses cheveux en arrière et saisit sur une assiette posée face à lui une frite huileuse qu’il plongea dans le blob.

Aussitôt, la dégoutante gélatine goba le morceau de pomme de terre sous le regard atterré de Jarvis. À l’autre bout du fil, un enregistrement s’enclencha.

En raison d’un trop grand nombre d’appels, votre communication ne peut aboutir. Merci de laisser un message sur notre répondeur automatique. Bip.

Excédé, Jarvis fit éclater sa colère :

— Je veux ma machine, tempêta-t-il dans le combiné. Je la veux ici à la première heure, fonctionnelle ou pas, en un morceau ou pas, mais je veux la récupérer ! J’ai payé pour cet engin !

Pendant ce temps, Miroslav Potkine montrait à la caméra le bout de ses doigts sanglants.

À ne pas laisser à la portée des enfants, dit-il avec un clin d’œil aussi répugnant que sa gelée couleur chair.

C’en était trop : l’écrivain laissa échapper son portable et se précipita vers les toilettes pour y rendre son dîner.

Lorsqu’il revint, la télévision n’affichait plus qu’un carton d’interruption des programmes.

Il grava le numéro de la chaîne sur un coin de la table à la pointe d’un couteau et s’en voulut d’avoir jeté tous ses stylos.

Sans prendre la peine d’éteindre l’appareil, Jarvis se traîna jusqu’à son lit et confia ses larmes d’épuisement à sa taie d’oreiller.

 

Passé un certain degré de privation de sommeil, la réalité devient une variable comme une autre.

Éreinté par une nuit où sa mélatonine avait mené bataille contre ses fantômes, Jarvis traîna des pieds jusqu’à l’entrée dans un état de semi-conscience et ouvrit la porte.

Posé sur le paillasson, un carton aux couleurs de l’émission l’attendait sagement.

Une décharge d’excitation lui décolla les paupières : ignorant le reste du courrier qu’il laissa gésir sur le palier, l’écrivain se précipita sur le paquet et referma la porte.

Sa première déception fut pour le poids de l’envoi, bien inférieur à celui de sa machine adorée. Le bruit que le paquet fit lorsqu’il le secoua lui offrit la seconde.

Il s’empara d’une paire de ciseaux et trancha le colis dans la longueur.

Une feuille de papier pliée en quatre reposait sur un lit de stylos de différentes formes et couleurs. Il devait y en avoir des centaines.

« En compensation pour votre perte, nous vous remercions de bien vouloir accepter ce modeste gage de notre sincérité. Nous espérons que votre créativité n’en aura pas été trop affectée.

Sincèrement,

Miroslav Potkine. »

Le sang de Jarvis ne fit qu’un tour.

Après avoir constaté que l’étiquette mentionnait une nouvelle adresse, il referma la boîte, enfila un pantalon et se rua hors de chez lui, stylos sous le bras, avec la hargne de celui pour qui la vengeance devient non plus une simple pulsion, mais une urgence vitale. Qui que soit ce Miroslav Potkine, il lui ferait passer l’envie de se moquer : s’il le trouvait, il lui ferait avaler ses fichus stylos un par un.

Sans grande surprise, l’adresse indiquée sur le carton se révéla être aussi fausse que la première. Le croisement de la sixième rue et de la trente-quatrième avenue donnait sur une barre d’immeubles dont une partie, pour ne pas dire l’intégralité, était abandonnée aux squatteurs et aux clochards depuis des lustres.

Jarvis trépigna. S’il avait été courageux, il se serait engouffré sous le porche et aurait interrogé les vagabonds et autres déchets humains chiés des entrailles de la ville jusqu’à ce que l’un d’entre eux, par honnêteté ou par trouille, lui avoue quelque chose.

Mais l’écrivain, comme tous ceux de son espèce, était un couard, aussi se contenta-t-il de regarder la misère de loin et d’imaginer son implacable vengeance.

Alors qu’il revenait sur ses pas, un véhicule éveilla ses soupçons. Il s’agissait d’un gigantesque camion dont la remorque bâchée aurait pu contenir un petit appartement. L’engin n’avait rien d’étrange en soi, mais l’idée de le garer ici lui parut incongrue. Il n’y avait rien dans les environs, pas une entreprise, pas une habitation salubre, pas un quai de stockage. C’était comme si le conducteur, en voulant traverser le quartier, s’était vaporisé.

Un instinct dramatique le titilla. Ce camion n’était peut-être pas étranger à l’histoire dont il était l’infortuné héros.

Jarvis marcha vers la cabine et frappa contre la vitre pour s’assurer que le véhicule était bien inoccupé. En l’absence de réponse, il contourna l’effrayante locomotive sur pneus pour s’intéresser de plus près à son immense remorque.

Il examina la bâche tendue sur l’armature et chercha la mention d’un propriétaire, en vain. Il n’y avait pas plus anonyme que ce bahut. Même la plaque d’immatriculation était délavée par des années d’errance sur les pires routes du pays.

Mu par une intuition qui lui serrait la gorge et faisait taire tous ses monstres, Jarvis actionna la poignée de la double porte arrière et laissa la lumière pénétrer dans l’inquiétante remorque.

Un nuage de poussière s’éleva vers le ciel, sans doute comme le jour où Howard Carter avait forcé l’entrée de la sépulture de Toutânkhamon.

Le bras en écharpe sur le nez, l’écrivain grimpa dans le camion et plissa les yeux. L’intérieur était plongé dans une mélasse de ténèbres.

Bientôt, sa vision s’ajusta. Ce qu’il découvrit alors lui glaça le sang.

Le studio de l’émission de télé-achat se trouvait tout entier dans le camion, du décor en carton-pâte aux projecteurs éteints en passant par le pupitre sur lequel Miroslav Potkine prenait les faux appels téléphoniques de ses clients. Les caméras, montées sur des pieds à roulettes, semblaient dater des frères Lumière, ou peu s’en fallait.

Mais si Jarvis ne parvenait plus à contenir ses frissons, c’était pour une autre raison : le plateau, si l’on s’en fiait à l’épaisse couche de poussière qui le recouvrait, avait l’air abandonné depuis des années. L’écrivain baissa les yeux et constata que ses empreintes étaient les seules à avoir marqué la poussière depuis longtemps.

Incrédule, il serpenta entre les éléments du décor, son carton de stylo toujours sous le bras, et appela :

— Hé ho ! Monsieur Potkine ? Quelqu’un ?

Un instant, Jarvis sentit monter l’ironie en lui. C’était impossible. L’un de ses lecteurs devait lui faire une vilaine plaisanterie ou pire, peut-être était-il le dindon de la farce d’une émission de caméra cachée.

Ses mâchoires tremblèrent. Il leva le carton au-dessus de sa tête et dans un geste rageur, le projeta contre une caméra. Les stylos s’éparpillèrent aux quatre coins du studio.

— Montrez-vous !

L’auteur posa le pied contre une table et la renversa.

— Je sais que vous êtes là !

Incapable de tenir la bride à sa rage plus longtemps, il se précipita contre un projecteur, l’arracha à son support et le fracassa contre le sol dans un épouvantable tohubohu de verre cassé et de métal tordu. Il martela de ses poings furieux le pupitre de Potkine avant de réduire le reste du décor et du matériel à néant.

Lorsque, hors de souffle, il constata qu’il n’y avait plus rien à détruire, Jarvis s’arrêta, pantelant. Le studio d’enregistrement était en ruines.

Un vent funeste lui glaça la nuque.

— Qu’est-ce que j’ai fait ? glapit-il.

Il recula d’un pas et faillit glisser sur un stylo. Le manque de sommeil déréglait son discernement et il s’était rendu coupable d’une terrible dégradation. Si on l’attrapait, il risquait une condamnation exorbitante, peut-être même la prison.

Le visage tiré de Potkine refit surface dans l’océan de ses monstres intimes et Jarvis repensa à l’immonde bouillie carnivore. Son geste avait été d’une inconscience folle.

Pris de terreur, l’écrivain jaillit du camion et courut comme si tous les démons de l’Enfer étaient à sa poursuite.

Avant de dépasser le coin de la rue, il jeta un œil en arrière. Les portes du hayon avaient été refermées.

 

Jarvis attendit la nuit avec anxiété et n’alluma la télévision qu’au dernier moment. Les voix en lui s’étaient tues.

Face à l’écran, l’écrivain rongea ses ongles jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien d’autre que de la chair à grignoter. L’attente était insupportable, mais la perspective du rendez-vous télévisuel l’était encore davantage. C’était plus fort que lui : en bon dramaturge, Jarvis voulait connaître la suite.

Quatre heures s’inscrivirent sur le boîtier du câble lorsque le générique de l’émission démarra.

Miroslav Potkine affichait un air grave et dévisageait la caméra. Jarvis, trop fatigué pour réfléchir avec autre chose que ses tripes, acquit la conviction que ce regard inquisiteur lui était adressé.

Le présentateur s’écarta du champ. Comme si une main étrangère avait enclenché la mise en route d’un robot, un large sourire illumina son visage.

Potkine souhaita la bienvenue aux téléspectateurs noctambules. La caméra pivota pour dévoiler le décor intact de l’émission.

Jarvis soupira de soulagement. Plus de doute désormais : ces programmes, vestiges audiovisuels d’une époque révolue, avaient été enregistrées il y a longtemps.

L’écrivain commençait à entrevoir la supercherie.

S’il avait cru que le présentateur s’adressait vraiment à ses clients après la panne de la machine, c’était uniquement parce que la défectuosité de l’appareil avait été anticipée en amont. Cette arnaque devait courir depuis des années et était sans doute menée par des petits malins postés derrière leurs ordinateurs. Un traquenard grossier dont il avait été la victime.

Tandis que Miroslav Potkine — probablement un acteur mort depuis des années — vantait les mérites d’une poupée vaudou, Jarvis marcha jusqu’à la cuisine pour éteindre d’un verre d’eau fraîche le feu qui brûlait dans sa gorge.

Il avait eu si peur.

L’écrivain se promit de laisser son imagination là où elle était et de ne plus jamais s’emporter pour de pareilles bêtises. Pour un peu, cette histoire l’aurait démoli corps et âme. Il s’en voulait d’avoir dérivé si loin dans le délire. Peut-être était-il temps d’investir dans des somnifères.

Il reposa le verre sur le rebord de l’évier. Son regard glissa alors sur la fenêtre et sur le trottoir en contrebas.

Le camion studio était garé face à l’immeuble, moteur et phares éteints.

Un cri de terreur monta en lui en même temps que ses cheveux se dressaient sur sa tête.

Jarvis se rua au salon. La télévision montrait un Miroslav Potkine ennuyé :

Je ne peux pas faire comme si tout cela n’était jamais arrivé, je demande aux téléspectateurs de m’excuser.

Le présentateur se dirigea vers son pupitre, décrocha le combiné du téléphone à fil et composa un numéro. Au même moment, le portable de Jarvis vibra dans la poche de sa robe de chambre.

L’écrivain fébrile pêcha l’appareil. L’écran indiquait : « numéro inconnu ».

Comme une marionnette actionnée par des fils, il colla l’appareil contre sa joue. Synchronisée à l’image de l’émission de télé-achat, la voix doucereuse de Miroslav Potkine s’insinua dans son oreille.

Je comprends votre colère, Jarvis, dit Potkine en même temps dans le téléphone et dans la télévision. Nous n’aurions jamais dû vous livrer cette machine. Elle était destinée à quelqu’un d’autre, ailleurs. La posséder, c’est se déposséder soi-même… et vous n’avez pas envie de signer ce contrat-là, croyez-moi.

Hypnotisé par la voix reptilienne du présentateur, Jarvis voulut répondre quelque chose, mais ne parvint qu’à bégayer un désordre de syllabes.

Potkine fronça les sourcils et s’approcha de la caméra. Ses pupilles étaient des gouffres insondables d’éternité.

Mais que vous a-t-il pris, Jarvis, est-ce que je viens chez vous tout démolir ? C’est absurde. Peut-être le devrais-je ?

L’écrivain repensa au camion garé en bas.

— Laissez-moi tranquille, supplia-t-il, au bord de la nausée.

Ce n’est pas de moi qu’il faut avoir peur, dit Potkine. Au fait, Jarvis, avez-vous verrouillé vos portes ? Mon patron s’est ému de votre effraction. Il ne veut rien savoir. Peut-être est-il même déjà en route ?

On tambourina à la porte. L’auteur laissa tomber le téléphone par terre et se précipita pour vérifier les loquets.

— Partez ! hurla-t-il.

Pour toute réponse, un coup violent manqua de faire sortir la porte blindée de ses gonds.

Jarvis recula d’un pas, terrorisé.

— Notre service après-vente ne doit pas être sous-estimé, plaisanta Potkine dans le salon.

Le visage du présentateur regardait d’un œil vide le mur face à la télévision. Un instant, Jarvis craignit que l’affreux personnage ne traverse l’écran.

Les coups redoublèrent contre la porte. Une odeur de soufre se répandait dans l’appartement. L’inconnu de l’autre côté fit jouer la poignée. Jarvis se rua sur le bouton et l’empoigna à pleines mains. L’auteur laissa échapper un cri de douleur. Le mécanisme était brûlant, comme chauffé au fer rouge.

Dehors, le moteur du camion rugit. Un klaxon infernal retentit dans la rue. L’écrivain crut que résonnaient pour lui les trompettes de l’Apocalypse.

Au même moment, le bois de la porte se fendit comme sous l’effet d’un coup de bélier. Derrière elle, l’auteur entendit le claquement des touches de sa machine à écrire.

Jarvis, susurra Potkine. Quand comprendrez-vous que cette machine n’était pas faite pour vous ?

Alors que la porte gondolait sous les coups, le monde plongea dans un silence abyssal. La télévision diffusait les images muettes d’un Miroslav Potkine hystérique, à son tour pris d’une frénésie de destruction qui le poussait à ravager son propre décor.

Les coups eux-mêmes cessèrent de faire vibrer l’air. La poignée s’agitait sans cliqueter, tandis que le camion vomissait ses fumées d’échappement sans faire un bruit.

Jarvis voulut crier pour briser le silence qui s’était abattu sur l’univers, mais son hurlement s’éteignit dans sa gorge.

Le sol se déroba sous les pieds de l’écrivain, qui tomba à la renverse et s’écrasa sur le plancher. Une lueur incendiaire irradiait sous la porte, striée par l’ombre titanesque de la chose qui martelait le battant.

Un instinct impérieux lui ordonnait d’aller ouvrir et d’embrasser son sort une bonne fois pour toutes, mais il lui résista. Ses monstres et démons intimes lui offraient leur force.

Dévoré par l’horreur, il ferma les yeux et laissa l’absence s’emparer de lui.

 

Lorsque Jarvis se réveilla le lendemain après-midi, perclus de courbatures, il compta ses bras, ses jambes et vérifia qu’il n’avait pas été blessé.

Incrédule, il rampa jusqu’au salon. La télévision était éteinte. Il se redressa et jeta un œil à travers la fenêtre de la cuisine. Le camion s’était évaporé. Sur le bitume, seule une large trace de gomme témoignait du passage du monstre mécanique.

Sans prendre la peine d’enfiler un pantalon, Jarvis descendit les étages et sortit en robe de chambre sur le trottoir. Personne ne s’en offusquerait.

Il examina les empreintes de pneu brûlé et réprima un frisson. La machine à écrire reposait au fond d’une poubelle, à deux pas de l’endroit où il avait vu le camion cette nuit.

Il tira l’appareil du sac d’ordures et l’épousseta. Quelque chose avait changé : elle n’avait plus l’aspect rutilant et habité qu’il lui avait connu. Ce n’était plus qu’une vieille chose détraquée, à la carrosserie terne, aux touches érodées par les doigts de ses nombreux propriétaires.

Comme pris d’une urgence, il laissa la machine à écrire s’écraser au fond de la poubelle, se précipita au drugstore voisin, remonta chez lui en quatrième vitesse et s’installa devant son bureau.

Là, en sueur, il extirpa de sa poche le stylo bille qu’il venait d’acquérir, ouvrit un cahier et inscrivit un premier mot sur la page blanche.

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©