On ne peut pas défendre les bibliothèques et s’opposer au partage de fichiers

Je suis tombé il y a quelques jours sur cet article de Rick Falkvinge sur TorrentFreak, et je l’ai trouvé tellement intéressant que j’ai décidé de vous en proposer une traduction. J’ajouterai quelques commentaires de ma part en guise de conclusion.

Source : Rick Falkvinge, You Can’t Defend Public Libraries and Oppose File-Sharing, via TorrentFreak (Creative Commons BY-NC 3.0)


Rick Falkvinge est un contributeur régulier à TorrentFreak : il y partage ses opinions toutes les semaines. Il est le fondateur du Parti Pirate suédois (le premier du genre), un amateur de bon whisky et de motos. Son blog falkvinge.net est consacré à la politique de l’information.


Le propos des bibliothèques publiques est le même que celui du partage de fichiers. On ne peut pas défendre l’un en s’opposant à l’autre.

Les bibliothèques publiques apparurent au milieu du XIXe siècle. À l’époque, les éditeurs entrèrent dans une rage folle : ils avaient milité pour que le prêt de livres soit déclaré illégal, arguant que lire un livre sans rien payer s’apparentait à « du vol ». En conséquence de quoi ils considéraient les bibliothèques de l’époque comme des nids de criminalité et de grand-banditisme (ces bibliothèques se décrivaient comme « à abonnement », si bien qu’on leur reprochait donc d’en tirer des profits).

Contrairement aux instances politiques d’aujourd’hui, le Parlement anglais de l’époque manifesta son désaccord avec le lobby de l’édition (l’équivalent de l’actuelle industrie du copyright) : ils voyaient au contraire la valeur économique intrinsèque qu’il y avait à ce que leur peuple soit plus instruit et plus cultivé. En 1850, ils firent donc voter un texte légalisant les bibliothèques publiques gratuites, afin que de tels établissements (où les gens pourraient bénéficier sans frais d’un accès à la culture et à la connaissance) puissent être construits partout en Grande-Bretagne.

En d’autres termes, ils instaurèrent une exception explicite au monopole du copyright au nom de l’accès à la culture et au savoir, au bénéfice du grand public. Dans la plupart des législations relatives au copyright, il est aujourd’hui explicitement stipulé que les ayants-droit n’ont pas le droit de s’opposer à ce que leurs ouvrages soient exposés, lus et prêtés dans les bibliothèques — l’héritage de cet éclair de sagacité en 1850.

En quoi cela diffère-t-il donc du partage de fichiers ? En quoi est-ce différent du fait de copier ses propres morceaux de savoir et de culture à partir de sources extérieures ? Est-ce d’ailleurs vraiment différent ?

Eh bien oui, c’est différent… en terme d’efficacité. Là où les bibliothèques disposent d’ouvrages en exemplaires limités et peuvent donc n’instruire qu’un citoyen à la fois, le partage de fichiers a le potentiel d’éduquer des millions de gens à la fois sans aucun effort supplémentaire.

D’ailleurs, les bibliothèques et le partage de fichiers ne diffèrent en rien quand il s’agit de la rétribution des titulaires de droits. On entend ça et là que les auteurs recevraient un dédommagement quand leurs livres sont empruntés en bibliothèque… mais cette affirmation n’est pas exacte. Dans la plupart des pays européens, les auteurs reçoivent effectivement un maigre subside calculé en fonction des statistiques des bibliothèques, mais il n’existe aucune compensation directement liée à un emprunt précis à la bibliothèque. La différence est capitale. L’« argent des bibliothèques » est davantage une indemnité culturelle unilatérale basée sur les statistiques des bibliothèques. Il est faux de dire que les auteurs reçoivent de l’argent quand leurs livres sont empruntés à la bibliothèque. C’est vrai dans certains cas, mais c’est la plupart du temps une coïncidence. Quand Harry Potter est emprunté en suédois dans une bibliothèque suédoise, J.K. Rowling ne touche pas un seul centime. Le traducteur, en revanche, oui : mais il s’agit d’une indemnité destinée à promouvoir la disponibilité des œuvres dans les langues locales, pas d’une compensation vouée à rétribuer l’auteur. Le lien de causalité entre un emprunt précis et sa compensation peut être assez trivialement réfuté par l’exemple.

Le principe des bibliothèques et celui du partage de fichiers ne diffèrent en rien. La raison d’être des bibliothèques était — est — de rendre la culture et le savoir disponibles auprès du plus grand nombre possible, aussi efficacement que possible, et tout cela gratuitement. Simplement parce que le bénéfice d’une population éduquée et cultivée est supérieur à celui d’une population analphabète et ignare. En quoi pourrait-il en être autrement concernant le partage de fichiers ?

On constate donc que les bibliothèques publiques et le partage de fichiers diffèrent en terme d’échelle et d’efficience. Ils diffèrent plutôt beaucoup, d’ailleurs. Mais c’est une différence quantitative, pas qualitative. J’entends parfois des gens défendre le monopole des titulaires de droits en disant que le partage de fichiers rend les bibliothèques trop efficaces, et que cela ne peut donc pas être autorisé. Je ne peux rien faire d’autre que secouer la tête en entendant ça. Car ce doit être une première dans le débat public : est-ce que ces gens sont vraiment en train de dire que les services publics tels que les bibliothèques devraient être moins efficaces, et que l’argent public utilisé pour leur fonctionnement devrait être moins rentable ?

Non. Cela n’a aucun sens et ils méritent de l’entendre, d’entendre l’absolue stupidité de leur propre rhétorique. On ne peut pas défendre d’un côté les bibliothèques et s’opposer au partage de fichiers de l’autre. Ce sont les deux faces d’une même pièce. L’une est simplement immensément plus efficace.
Dans un article des années 1850 apparu dans mon flux d’informations et que j’ai lu en février 2009, j’ai noté qu’un éditeur de d’époque avait prétendu, pour le citer, « qu’on ne pouvait pas décemment autoriser les gens à lire gratuitement. Si cette loi est votée, aucun auteur ne touchera plus jamais le moindre centime pour ses livres. On n’écrira d’ailleurs plus jamais aucun livre si cette loi passe. » J’ai malheureusement égaré la source de cette citation ; si quelqu’un la reconnaît, j’adorerais mentionner la source.

Effectivement, aucun livre n’a plus jamais été écrit depuis 1850. Et aucun film, aucun morceau de musique n’a plus jamais été créé depuis qu’Internet et le partage de fichiers à grande échelle ont débarqué aux alentours de 1999. Soit ça, soit ces arguments sont complètement fantasques et il n’y a que des avantages à bâtir cette plus grande bibliothèque jamais construite.

L’histoire se répète, tout comme ceux qui essayent de défendre les privilèges obsolètes de ces pseudo-guildes, même plusieurs siècles plus tard. Nous avons construit la plus formidable des bibliothèques publiques. L’humanité entière peut accéder à la culture et au savoir collectifs de toute l’humanité, 24 heures sur 24 et 7 jours par semaine, et chacun peut contribuer à ce pot commun. Tous les outils sont là, toute l’infrastructure opérationnelle, toutes les formations déjà dispensées. Pas besoin de dépenser un seul denier public. Il suffit seulement de supprimer l’interdiction de l’utiliser.

Pourquoi autoriser une industrie de dessins animés à nous bloquer la route ?


Le propos de Falkvinge est simple : pour lui, le bénéfice d’une humanité instruite et cultivée est supérieur à la préservation d’une industrie jugée toute-puissante. La tentation manichéenne est forte, mais montrer la contradiction qu’il y a à défendre le droit d’accès à la culture pour tous tout en s’opposant au partage de fichiers dans un but non-commercial est plutôt malin. Le problème pourrait se résumer à : quel préjudice pour quel effet ? On peut effectivement invoquer la différence d’échelle, mais si on commence à placer le doigt dans cet engrenage, il faut alors définir des limites : à partir de quelle échelle de partage de la culture et du savoir considère-t-on que celui-ci porte un préjudice à l’industrie ? En quoi un préjudice à l’industrie est-il plus important qu’un préjudice à l’humanité ? (c’est une vraie question qui se pose, et à laquelle nos politiciens répondent la plupart du temps en prenant le partis des industriels, réputés vecteurs d’emplois)

Bref, ce sont deux visions résolument opposées dans lesquelles il ne peut exister de demi-mesures. Soit on se place du côté de l’industrie — et il faut l’assumer — soit on se place dans une approche globale d’instruction et d’édification générales. Dans un cas comme dans l’autre, il y a des conséquences. Choisir le partage à tout prix, c’est s’exposer à d’immenses changements de paradigme, c’est évident, et ce n’est en aucun cas le choix de la facilité. Chacun est donc mis face à ses responsabilités, à ses doutes et à ses paradoxes.

En l’état, et ça n’engage que moi, je pense néanmoins que Falkvinge a raison.