« Okja », une fable animiste et végétaliste

Il y a tellement de belles choses dans Okja que je ne sais même pas par quoi commencer. Film-fable de Joon-Ho Bong – réalisateur et scénariste sud-coréen, auteur entre autres de Mother, The Host et du Snowpiercer –, Okja me fait tout d’abord réaliser à quel point j’aime les histoires simples. Une histoire simple, avec des enjeux clairs, c’est une histoire qui fonctionne – une histoire qui fonctionne, c’est une histoire qui touche profondément la personne qui la reçoit, et c’est pour cette raison qu’on écrit.

Ici l’enjeu est clair : une jeune fille grandit dans les montagnes avec un super hippo-cochon génétiquement modifié par une multinationale (la référence à Monsanto est à peine masquée) ; une fois que l’animal a atteint sa taille maximale, l’entreprise décide de le récupérer l’animal pour qu’il serve de vitrine à sa campagne – destinée à faire oublier le massacre de millions de cochons génétiquement modifiés envoyés à l’abattoir pour satisfaire nos frénésies culinaires ; la jeune fille décide de ne pas laisser faire et veut sauver son cochon. Voilà, c’est tout. La jeune fille veut sauver son cochon – et elle ne s’arrêtera pas de courir, de frapper, de hurler, de pleurer, de se battre contre le monde entier – et même contre les associations de défense des animaux s’il le faut – tant qu’elle n’aura pas ramené son cochon dans les montagnes. Un enjeu clair et un adversaire suffisamment puissant (la multinationale bien sûr, mais aussi notre goût pour la viande en tant que société), voilà ce qu’il faut pour qu’une histoire fonctionne : Okja fait office de piqûre de rappel dramaturgique.

Cette fable simple n’en est pas pour autant simpliste. Okja n’est pas un film pour les enfants : on y dépeint le cynisme des multinationales, qui dissimulent leurs véritable objectifs derrière la promotion du bio, du local, et leur éthique en carton, et la cruauté des abattoirs, qui n’ont jamais autant ressemblé à des camps de concentration crépusculaires. Okja me rappelle aussi pourquoi je ne mange plus de viande depuis presque dix ans, et pourquoi nous devrions tous arrêter d’en manger – parce que le jambon ne pousse pas sur les arbres et que nous arrêterions de pouvoir nous regarder dans une glace si la visite d’un abattoir était rendue obligatoire au moins une fois dans sa vie. Notre mode de vie en tant que société génère une quantité infinie de souffrance, et les humains ne sont malheureusement pas les seuls à en subir les excès. Tout se paye. Et les vegans ont peut-être ici trouvé avec ce film l’étendard de leur message.

Enfin, il y a dans Okja quelque chose d’animiste qui ne me laisse pas de marbre : difficile de ne pas faire le lien entre ce gros cochon des montagnes et Mon voisin Totoro. La nature nous semble mystérieuse parce que nous avons oublié la place que nous y occupons. Pourtant, il suffit d’un petit pas de côté pour nous en souvenir.

Malheureusement, vous ne pourrez pas voir Okja au cinéma : financé par Netflix et privé de sortie en salles – la projection a même été sifflée au festival de Cannes –, il faudra vous contenter de votre télévision ou de votre ordinateur. Netflix aussi raisonne en multinationale et n’est pas épargné par le message de son propre film – pourquoi le serait-elle quand nous sommes tous et toutes visé.e.s ? Le film, qui n’aurait sans doute pas pu être financé dans un circuit classique, reste donc hors-circuit et financera les prochaines sorties Netflix, à défaut de contribuer au financement du reste de la création. D’aucuns diront que Netflix a bien raison, quand on voit le niveau de certaines productions françaises. Quelque chose me dit que c’est plus complexe que cela, difficile encore de mettre le doigt dessus.

Plus que jamais, se sentir à sa place est un luxe dans une société complexe comme la nôtre.

Vous aimez ce que vous trouvez sur Page42 ? À partir de 1€/mois, vous pouvez devenir mécène du site et avoir accès à des contreparties exclusives, sans compter la satisfaction de continuer à visiter ce blog en sachant que vous y êtes un peu pour quelque chose 🙂

3 pensées sur “« Okja », une fable animiste et végétaliste”

  1. Juste pour te dire que jamais beaucoup ton article (enfin pas que celui-ci hein ?) mais là ça résonne en moi. J’avais prévu de le voir aussi, je ferai ça bientôt. J’aime beaucoup la juste pique lancée à Netflix en fin d’article. Amicalement.

  2. Okja se fait même boycotter en Corée, par les multiplexes (CGV, Lotte Cinema et co.)… C’est consternant.

Les commentaires sont fermés.