Nuit debout : ça va où ?

Bien sûr, je profite d’un passage éclair à Paris pour faire un saut sur la place de la République. Ça fait presque deux semaines que les Parisiens (au moins certains d’entre eux) occupent l’esplanade pour protester contre la future loi Travail. Mais les revendications qu’on peut entendre ça et là en déambulant entre les installations, les stands et les groupes de paroles improvisés débordent désormais largement de ce cadre. Les points communs entre la Nuit debout et le mouvement Occupy Wall Street ou celui des Indignados à Madrid ne se comptent plus tant il parait évident que ces différents mouvements procèdent d’une même énergie, d’une même logique, et partagent sans doute le même destin. Mais peut-être pas tout à fait.

Première impression après ma visite : une certaine déception. Le constat amer de ne plus pouvoir m’enthousiasmer spontanément pour un mouvement de foule, pas parce que je ne crois plus aux revendications exprimées (je ne me cache pas sur ce blog d’être un idéaliste — dans le sens le plus positif du terme — et de tendre vers l’extrême-gauche de l’échiquier politique) mais parce que j’ai eu l’occasion ces dernières années de voir tous ces mouvements prendre leur essor et se ramasser les uns après les autres. Je ne crois plus à la simple énergie du rassemblement. Le rassemblement est une condition, mais cette condition ne génère pas l’action. Pourquoi déçu ? C’est assez simple : je ne vois pas où est la convergence des luttes pourtant hissée en étendard. Nous sommes dimanche, il fait beau et chaud, la plupart des gens ne travaillent pas : pourtant, la population de la place de la République est composée d’une immense majorité de gens de ma génération et de la suivante (disons entre 18 et 35 ans). Où sont les ouvriers ? Où sont les syndicats ? Où sont les professeurs ? Où sont surtout les salariés du privé ? J’imagine qu’ils sont restés chez eux. Ils ne se sentent pas concernés, pire, ils savent que la Nuit debout ne leur apportera aucun salut. Mais on reviendra là-dessus.

Alors oui, c’est sympa. L’ambiance est là, palpable. Il y a des guitares, des djembés (brrrr), on fume et on picole des bières bon marché, on s’assoit par terre pour refaire le monde, il y a un vieux rocker tout seul derrière sa guitare qui fait de son mieux pour ne pas glisser de ses vieilles santiags, des stands de merguez, des vendeurs de tee-shirts, des kilomètres de dreadlocks et au milieu de tout ce fatras un peu foutraque qui suscite autant la sympathie que la pitié, il y a différents stands : une petite université populaire où les intervenants dissertent sur différents sujets par plages de vingt minutes, et puis la BiblioDebout, lancée à l’initiative du collectif SavoirsCom1, où chacun peut apporter des livres et repartir avec d’autres. Et puis il y a aussi les stands des commissions, où chacun peut se porter volontaire pour différentes missions d’organisation et de réflexion. Il y a aussi les espaces militants : un espace dédié aux artistes, un autre aux luttes féministes et LGBT, un autre encore dédié à l’antispécisme et au véganisme. À noter aussi, la Quadrature du Net propose aux visiteurs une initiation à la sécurité informatique. Et puis il y a l’AG, la grande assemblée générale qui réunissait tant de personnes ce soir que je n’ai rien pu entendre de ce qui se disait (c’est d’ailleurs un reproche général, il y a tellement de monde que rien n’est plus véritablement accessible — ou alors je deviens sourd).

Mais voilà, entre le fait que les personnes présentes ne représentent qu’une portion assez limitée de la population (je m’attendais à voir d’autres luttes se greffer, et notamment, ce qui est capital pour le succès d’un tel mouvement à mon sens, les salariés du privé et l’éducation nationale) et le côté bordel festif où on cause un peu dans le vide face à dix personnes (parce que celles derrière n’entendent rien de toute façon), j’ai un peu eu l’impression de visiter un musée de la révolution, ou plutôt un parc d’attractions. RévolutionLand ! Venez faire l’expérience du frisson du grand Soir. Découvrez la nouvelle Commune de Paris en odorama ! Sans rire. J’ai eu l’impression d’être face à un panorama. Je n’en fais pas secret, je ne crois pas aux AG. Plus un mouvement s’enferme dans des assemblées générales interminables, plus un mouvement a de chances de capoter à mon sens. C’est l’effet réunion en entreprises. J’ai lu quelque part que ce qui se passe sur la place de la République est une récréation tolérée par le pouvoir. C’est cruel, mais il y a peut-être un peu de vrai. En l’état, le mouvement me paraît parfaitement inoffensif — au sens premier du terme, c’est à dire qu’il n’est pas (encore ?) offensif. Ça cause, et ça a le mérite de libérer la parole bien sûr, mais ça gesticule beaucoup, ça pose pas mal, on se donne des postures, on répond aux interviews curieuses des différentes télévisions (beaucoup de belges et de suisses, il m’a semblé), mais j’ai eu l’impression d’une sorte d’énergie en pause, comme si on attendait que le vent se lève pour partir au large. Le jour où les CRS sonneront la fin de la récréation, je ne suis pas certain qu’ils rencontreront beaucoup de résistance. Mais j’espère me tromper. Parce que l’enjeu, comme me disait l’un des initiateurs de la BiblioDebout, c’est bel et bien l’occupation de l’espace public. Et cette occupation est mise à mal chaque matin par les forces de l’ordre qui nettoient tout. Mieux encore, incapable de contenir des débordements, l’organisation de Nuit Debout a fait appel à la police dans la nuit de samedi à dimanche pour canaliser les mauvaises énergies. Quelle révolte appelle la police à la rescousse ? Peut-être un nouveau genre de révolte, mais rien qui soit commun avec celles du passé. Et l’un dans l’autre, ce n’est peut-être pas un mal. Qui sait.

Mais il y a des raisons d’espérer que la Nuit debout déborde du cadre du parc d’attractions pour parisiens en manque de sensations fortes. Vous savez quoi ? Je crois beaucoup en la dissémination des idées, et je crois que Nuit debout est une formidable occasion d’ensemencer les esprits aux quatre coins du pays. Et c’est peut-être là le seul et véritable enjeu du mouvement : la diffusion des idées qu’il véhicule par le biais d’internet. Pour moi, ce qui se passe sur la place relève du folklore. En revanche, ce qui se passe sur les ondes de la Radio Debout l’est beaucoup moins. De la même manière, ce qui se dit sur les réseaux sociaux est capital. Autrefois, les manifestations et les grèves n’affectaient qu’une zone géographique proche. Désormais, les idées peuvent se répandre comme une trainée de poudre et aller contaminer des esprits dubitatifs, voire carrément perplexes. Je suis étonné que les interventions lors des assemblées générales ne soient pas filmées et mises en ligne sur Youtube, que leur contenu ne soit pas intégralement retranscrit sur un blog également. Parce que c’est là qu’il faut peser, c’est là qu’il faut mettre tout son poids. Le grand soir s’éloigne à mesure que les années passent : tout le monde a peur de perdre son boulot, les salariés les premiers, tout le monde préfère rester chez soi plutôt que de risquer de se faire gazer par des forces de police passablement soupe-au-lait… Il faut faire avec, c’est comme ça. Mais internet est encore là pour nous encanailler le cerveau… Et selon moi, les organisateurs devraient jeter toutes leurs forces dans la bataille du net : c’est là qu’ils trouveront un écho retentissant et un impact notable sur les gens qui ont une véritable carte à jouer. Une fois plantée dans un cerveau, une idée est impossible à déraciner. Et c’est exactement le genre de choses qui peut provoquer la révolution moderne : ça ne se passera peut-être pas en deux ou trois soirs, mais sur une ou deux générations. Les choses changeront parce que les gens eux-mêmes changeront, parce qu’ils auront eu accès à des idées nouvelles.

Alors longue vie à Nuit debout, mais pitié, oublions le folklore hipster de la révolution fun et soyons sérieux deux secondes : nous avons tous une responsabilité dans la réussite ou l’échec hypothétique de cette lutte. Et cette responsabilité implique une propagation aussi massive que possible des idées qui nous tiennent à cœur.

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5 réflexions sur « Nuit debout : ça va où ? »

  1. Bonjour, sans le savoir, probablement, vous avez pris le sociologue le plus subtil et intéressant de France - et peut-être de bien plus. Luc Boltanski, en bas à droite de la dixième photo. Pas certain que ça suffise non plus à aller plus vite qu’une ‘révolution sur deux ou trois générations’, ceci dit. Mais j’ai trouvé ça drôle.
    J’ai bien aimé votre texte aussi. (J’ai peur que vous n’ayez raison).
    Bien cordialement,
    VT

  2. A noter que, outre la face visible de ce mouvement qui est les AG à Paris, y’a pas mal de gens derrière qui essaye de structurer un peu tout ça ^^…
    Je t’invite à y participer, je pense que ça pourrait pas mal nous aider 🙂

    En plus du site y’a un wiki, un kaban, une chat room… les choses se font petit à petit, difficilement, mais y’a quand même peut être quelque chose à faire 🙂

  3. Neil je m’étais fait la même réaction. Content d’être pas seul (j’avais peur d’être subitement devenu un vieux réac’ mais apparemment on peut avoir de l’esprit critique tout en étant de gauche).

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