Nouvelle : Le Corps du Rêve

Le Corps du Rêve est une nouvelle initialement parue dans le recueil La Clef d’Argent, Contrés du Rêve aux éditions Mnémos. Autant dire que je suis très fier de figurer au sommaire de cette anthologie lovecraftienne aux côtés d’une ribambelle d’autrices et d’auteurs de talent : David Calvo, Morgane Caussarieu, Fabien Clavel, Raphaël Granier de Cassagnac, Sylvie Miller & Philippe Ward, Alex Nikolavitch, Laurent Poujois, Timothée Rey, Vincent Tassy & Randolph Carter…

Présentation de l’éditeur : 

Voici onze clés oniriques, onze histoires enchantées, magiques, fantastique, horrifiques qui vous permettront d’explorer encore plus loin, encore plus profondément les fabuleuses et dangereuses Contrées du Rêve.

Descendez les soixante-dix marches qui mènent à la caverne de la flamme, vénérez comme il se doit les deux prêtres barbus Nasht et Kaman-Thah et alors, vous entrerez dans l’un des univers de fantasy les plus originaux et les plus mystérieux de la littérature, révélé à l’origine par H. P. Lovecraft et exploré par l’alter-ego de l’écrivain, Randolph Carter dont nous publions pour la première fois les fragments de son carnet de voyage onirique.

Les auteurs, confirmés comme jeunes pousses, rendent hommage à l’extraordinaire découverte de Lovecraft en arpentant les Contrées du Rêve pour nous en rapporter onze textes qui vous conduiront avec délice auprès des merveilles et des démons de ces territoires oniriques.

 Je vous invite dès maintenant à vous procurer d’urgence ce volume auprès de votre libraire préféré. En attendant, voici mon texte (dans son intégralité et en CC BY-SA) qui, j’espère, vous donnera envie de découvrir les autres.

Vous pouvez également télécharger ce texte en .epub ou en .mobi.

 À Helga, Hildegard, Helmut, Holdine, Hedwig et Heidrun

La guerre contre le Rêve souffrait parfois des moments de répit. Ces moments étaient pour les enfants dédiés aux réparations, au ravitaillement et parfois — de plus en plus rarement — à l’étude ou au jeu. Si autrefois les trêves duraient toute une saison, elles étaient désormais si courtes que les habitants de la maison avaient à peine le temps d’accomplir l’indispensable.

Nepher semblait ne pas avoir dormi depuis plus d’un siècle, mais en sa qualité d’aînée, elle devait faire preuve de volonté, d’endurance et d’optimisme. Surtout pour les petits. Les petits avaient besoin d’un modèle, et elle ne concevait pas de les livrer à l’inquiétude ou de les abandonner à leur chagrin. Ils surmonteraient cette épreuve ensemble, tous les six, plus que jamais décidés à en découdre avec le Rêve malgré les cernes et l’estomac creux. De bons petits soldats.

L’automne s’était abattu sur le Bois enchanté : ses bosquets, d’ordinaire infestés de Zoogs l’été, se piquetaient de cuivre et de mordoré, et offraient aux créatures un moins bon camouflage qu’à la saison chaude. Sahu et Akh crurent entendre des feuilles bruisser sur le chemin du retour, mais il pouvait tout aussi bien s’agir d’écureuils noirs ou de teraphons cornus déterrant des racines. Les Zoogs n’aimaient pas s’éloigner de leurs cercles de pierre, et ils évitaient les enfants comme la peste depuis que le Rêve leur avait déclaré la guerre. La peur de la contamination, sans doute.

— Il faut davantage de champignons, dit Akh.

En tant qu’unique garçon de la famille, Akh prenait ses tâches très à cœur. Papa l’avait élevé dans le culte de l’homme tout-puissant, il avait voulu qu’il soit le rocher sur lequel la rivière se brise, et même s’il ne serait jamais le combattant qu’avait été son demi-frère Harald, il voulait être pris au sérieux. Ses sœurs moquaient son obstination. Car ici, dans le Rêve, il n’était qu’un enfant de neuf ans, et il serait pour toujours un enfant de neuf ans, comme dans les contes. Le Monde de l’Éveil avait dévoré la plupart de ses souvenirs. Sa vie d’avant aurait bien pu n’avoir été qu’un mauvais rêve.

Sahu lui montra fièrement son panier, rempli de champignons phosphorescents plus gros que sa tête. Leurs bulbes brillaient encore d’un éclat blême des mois après la cueillette et serviraient à éclairer les niveaux inférieurs de la maison, sous terre. Nepher était une grande Rêveuse, presque un Maître en vérité, et elle avait pour chacun recréé des chambres dignes de ce nom où les petits se cachaient quand la bataille faisait rage. Les champignons leur permettaient de lire dans la pénombre des sous-sols et il suffisait de les recouvrir d’un simple morceau d’étoffe pour atténuer leur éclat quand on voulait se reposer.

— C’est lourd, je ne peux pas en porter plus.

— Nous n’aurons pas le temps de revenir, le soleil descend déjà.

— Est-ce que nous en aurons assez ?

— Il faudra bien.

— Je peux encore en ramasser.

— Et où est-ce que tu les mettras, dans tes poches ? Arrête de faire l’idiote, il faut rentrer. Nepher dit qu’il ne faut pas traîner la nuit dans le Bois enchanté. Des goules rôdent, en ce moment.

— Je n’ai jamais vu de goule.

— Il paraît qu’elles sont affreuses. Ce sont comme des hommes à tête de chien, et elles mangent des cadavres.

La fillette tira la langue en une moue de dégoût et Akh lui arracha le panier des mains. C’était un garçon, il pourrait bien en porter deux. Puis il ordonna à sa sœur d’arracher deux gros champignons qui poussaient sous un buisson. Elle les ramènerait en les portant sous ses bras.

— En route.

Quel bel été ils avaient eu. La guerre ne leur avait jamais parue si lointaine, mais avec les premiers frimas elle était revenue comme elle revenait toujours, et le garçon de souhaiter que rien n’arrive plus jamais, comme si « rien » était la meilleure chose qui puisse exister de ce côté du monde.

Ils rattrapèrent la route en faisant un détour pour éviter la grande dalle de pierre encastrée dans l’humus et de laquelle même les Zoogs avaient peur. Sertie d’un immense anneau rouillé, la dalle se trouvait déjà au cœur de la forêt à la naissance du Rêve, avant même que le premier Rêveur n’y pose un pied. Les mages de Celephaïs disaient qu’elle empêchait certains secrets de remonter à la surface, qu’elle contraignait à l’oubli des choses auxquelles cette strate des Contrées souhaitait ne plus jamais penser. Et même si elle était bien trop lourde pour qu’ils la soulèvent, même à six, mieux valait se tenir à distance. Ce qui dort sous la terre ne doit pas être réveillé.

***

Ils coururent jusqu’à la maison et arrivèrent, à bout de souffle, au moment où le soleil touchait la ligne d’horizon. Nepher, très à cheval sur les horaires et la sécurité des petits, les gronderait sans doute pour ce retard. Construite à l’orée du Bois enchanté, la maison disparaissait déjà dans l’ombre des vénérables troncs aux ramures clairsemées, et à travers la fenêtre de la cuisine leur parvenait l’éclat tremblotant de la lampe à essence que Sahu avait échangée contre un bol de soupe de courge et chambre pour la nuit à un marchand égaré sur le chemin d’Ulthar. Cette lampe divertissait beaucoup Ba et Ma, les deux plus petites, qui jouaient à poursuivre les ombres mouvantes qui s’en échappaient, grimpaient aux tentures et disparaissaient sous les meubles. Il leur arrivait parfois d’en retrouver une plusieurs jours après, prise dans une toile d’araignée ou coincée entre les pages d’un livre, toujours vivante.

— Vous avez mis le temps ! La nuit est presque là. C’est tout ce que vous avez trouvé ? dit Nepher, désignant d’un doigt blanc les paniers remplis à ras bord de champignons luminescents.

— On a fait ce qu’on a pu, fit Akh.

Nepher jouait très bien le rôle de la chef, le plus souvent pour s’amuser aux dépends de son frère.

— Il faudra bien que ça suffise, dit-elle.

Akh leva les yeux au ciel et traîna ses pieds endoloris par une journée de marche jusqu’à la table où l’attendait une assiette tiède. Seneb, Ma et Ba avaient déjà mangé et jouaient à la poupée dans la salle de bal. Depuis la cuisine, on entendait monter les prémisses d’une dispute.

***

Nepher, Sahu et Akh dînèrent en quatrième vitesse — en guise de discussion, le ronflement de leurs lèvres aspirant le potage sur les cuillères en bois qui ponctuait le silence. Ils avaient encore du pain sur la planche avant que l’obscurité ne les engloutisse.

Quand ils eurent terminé, ils jetèrent leurs assiettes par la fenêtre comme ils le faisaient toujours : la nuit, de petits animaux du Rêve venaient manger les restes. Et si, comme souvent, les bols disparaissaient, Nepher n’aurait qu’à en rêver d’autres.

Ils allèrent au jardin. Nepher avait bien travaillé. Tout autour du potager et jusqu’à la maison se dressait une immense barrière de ronces de plus de trois mètres de haut. Cette muraille végétale empêcherait au moins une partie du Rêve de passer lors de la prochaine bataille.

— Demain, nous condamnerons aussi les fenêtres du rez-de-chaussée. Par précaution…

— Comment ont-ils réussi à franchir les sceaux pnakotiques la dernière fois ?

— Il faut croire que le Rêve s’adapte. C’est aussi ce qui fait que le Rêve est le Rêve : il est fait d’une matière malléable.

Nepher enfouit son visage dans ses paumes. Même si elle ne lui était pas absolument nécessaire, l’obscurité l’aidait à se concentrer. Quelques instants plus tard, un rempart de briques et de mortier creva la pelouse devant la porte d’entrée. Seneb ronchonna : elle s’occupait si bien du jardin qu’elle détestait le voir saccagé par sa sœur à la première occasion.

— Ils pourraient être plus nombreux cette fois, dit Nepher.

Du pied, Akh tapa dans une pierre qui frappa l’aile droite du bâtiment. Cette maison faisait la fierté de Nepher, qui avait passé de longs mois à la rêver pièce après pièce. Son architecture reprenait certains codes du Monde de l’Éveil : ses nombreux pignons, les encorbellements des croisées, les balcons et la terrasse au quatrième et dernier étage auquel on n’accédait que par un escalier si grand qu’en général, si on avait oublié quelque chose en haut, on ne remontait pas. Mais par d’autres, elle empruntait au Rêve avec ses piliers en onyx d’Inquanok, ses portes creusées de bas-reliefs qu’elle avait fait venir de Celéphaïs, et ces deux statues de chats achetées à Ulthar peu après leur emménagement définitif dans le Rêve et qui leur avaient valu la sympathie des félins de la forêt. Ces sentinelles de pierre gardaient le perron désormais. Mais elles ne les aideraient pas à remporter la bataille à venir.

— Comment tu peux être sûre que la trêve est finie ? Nous avons eu un si bel été, soupira Akh.

Nepher, du haut de ses douze ans, plongea son regard dans celui des étoiles qui dardaient sur eux leur œil mauvais — on ne peut rien attendre de bon des étoiles — et désigna du doigt un point rouge clignotant.

— Polaris, dit-elle, c’est elle qui décide. Regardez-la : l’étoile a remis ses habits de rubis. C’est une question de jours, peut-être d’heures.

Ils hochèrent la tête et regagnèrent la maison au son du vent qui s’engouffrait entre les grands arbres du Bois enchanté. Le Rêve jouait parfois de la nature comme d’un instrument de musique.

***

Nepher, qui ne s’appelait alors pas encore Nepher, était tombée sur le Rêve par hasard. Dans le coin d’un songe assez commun, elle avait entrevu cette mystérieuse volée de marches qui s’enfonçaient dans le sol de son rêve. L’escalier n’existait qu’à la périphérie de son champ de vision, comme à cheval entre deux mondes, et ce ne fut qu’au prix d’une volonté de fer qu’elle parvint à s’y engager. Soixante-dix marches plus bas, elle était entrée dans la caverne de la flamme, et ses prêtres barbus, par malice ou pitié, lui avaient montré les sept cents autres marches qui la séparaient des Terres du Sommeil profond et des Bois enchantés. Dès lors elle n’avait eu de cesse de convaincre ses sœurs et son frère de la rejoindre là-bas quand les lumières s’éteignaient dans le bunker. Et elle y était parvenue : pendant que les bombes rasaient la ville, les enfants exploraient dans le silence de leur sommeil des cités de marbre baignées d’un éternel crépuscule doré, découvraient leurs beautés et leurs secrets indicibles, rencontraient leurs habitants, mais aussi tous les autres, car les peuples des Contrées du Rêve étaient bien plus étonnants que ceux de l’Éveil. Ils y avaient puisé du courage pour affronter le réel. Quand leurs enveloppes terrestres moururent, ils arpentaient pieds nus les plages d’Hlanith, ville portuaire située à l’embouchure de la rivière Oukranos sur les bords de la mer Cérénarienne. Ils n’éprouvèrent aucun regret : ils ne laissaient derrière eux que des promesses de souffrance.

Auprès des prêtres d’Hypnos, Nepher avait appris à tordre le Rêve pour le soumettre à sa volonté. Plutôt que d’errer dans les ruelles d’Ulthar à disputer leur nourriture aux chats errants, elle avait décidé de bâtir une belle maison pour elle, son frère et ses quatre sœurs. Ils y avaient depuis vécu de longues éternités d’allégresse, mais le Rêve s’était rebellé et voulait les engloutir désormais. Il attaquait régulièrement la maison, sous différentes formes : d’abord la pluie de pierres noires — une forme d’avertissement —, puis l’invasion de grenouilles sans tête, et ensuite le chant entêtant des Mnaj, créatures à tête de marteau et au long corps blanc dont les vocalises nocturnes pousseraient au désespoir le plus joyeux des hommes. Maintenant, le Rêve en voulait à la maison. Il voulait la détruire. Le Rêve n’avait rien contre les enfants, il voulait juste la fin de la maison. Mais Nepher ne laisserait pas le Rêve détruire cette part d’elle. Elle y avait mis toute son énergie, et aussi le peu de souvenirs qu’il lui restait du Monde de l’Éveil, à commencer par les portraits à demi effacés de Papa et de Maman.

***

Le jour suivant les trouva sur le pied de guerre. Mais le Rêve n’était pas encore décidé à venir frapper à leur porte. Le soleil d’automne brilla sans éclat sur le jardin, mais la douceur autorisait encore les petites à s’amuser dehors en chandail. À l’ombre de la muraille de ronces, Seneb, Ma et Ba jouèrent tout l’après-midi à découper des silhouettes dans de gros sacs de toile.

— J’ai fait des épouvantails pour effrayer le Rêve, dit fièrement Ma en en tendant à Akh une longue guirlande.

Le garçon sortit l’échelle de la remise et accrocha les épouvantails de Ma au faîte de la muraille de ronces. Il garderait pour lui ses sarcasmes et son inquiétude. De son côté Sahu s’était mise en tête de dessiner la maison sous tous les angles, comme si elle voulait en garder une trace avant la bataille. Les précédents affrontements avaient causé des dégâts irrémédiables, obligeant Nepher à user de son intelligence architecturale pour combler les vides et réparer la pierre blessée. Celle-ci, en véritable chef de guerre, passait en revue les fortifications depuis le lever du soleil, consolidant ici, déplaçant là. Akh préférait profiter des derniers rayons du soleil. Il n’en verrait peut-être plus avant longtemps.

La journée s’acheva sur le désagréable sentiment d’avoir dû remettre au lendemain quelque chose qui devait être fait le jour même. La maisonnée était calme, la nuit le fut aussi. De fait, une semaine tout entière passa sans que rien ni personne ne vienne les déranger, si bien qu’Akh finit par se demander si sa sœur n’avait pas simplement déliré. L’aînée affichait une mine résolue. Pour elle, la trêve était bel et bien terminée. Elle avait pris fin le jour où la diabolique Polaris s’était mise à clignoter dans le ciel, tel le fanal d’une armée ennemie. Les poings serrés, elle restait concentrée, prête à bondir au moindre mouvement.

Car le Rêve retenait sa respiration.

***

Le neuvième jour sonna le début des hostilités : sur les coups de huit heures, la terre trembla sous le jardin, longtemps et profondément, comme si une immense créature ou un dieu oublié s’ébrouait dans son sommeil.

— C’est juste un coup de semonce, dit Nepher.

Sur instruction de sa grande sœur, Seneb entraîna Ma et Ba dans les plus bas niveaux de la maison, sous les salons aux champignons, là où il n’y a que le noir et où on entend à peine ce qui se passe en surface. Mais pas au dernier niveau, surtout pas : le tout-dernier sous-sol renfermait, comme tous les derniers sous-sols, des choses enfouies qu’il valait mieux oublier. Nepher interdisait aux petites d’aller jouer trop bas dans les strates du Rêve, mais il s’agissait d’un cas de force majeure et elles n’étaient pas de suffisamment bonnes Rêveuses pour affronter les puissances qui venaient à leur rencontre.

Une fois les petites mises à l’abri, Nepher, Sahu et Akh se retrouvèrent sur le perron pour fourbir leurs armes.

— Vous entendez ? dit Sahu en levant le nez.

Dans le ciel d’automne, une longue note grave s’étirait à l’infini et vibrionnait de façon désagréable à leurs oreilles. Le jardin était calme, mais il ne s’agissait en aucun cas d’un motif de réjouissance : en lisière du Bois enchanté, dissimulés dans l’ombre des arbres, des dizaines de Zoogs observaient la maison, immobiles. Ils savaient ce qui arrivait, ou plutôt ils en avaient l’intuition, car ils connaissaient le Rêve dans leurs viscères. Les créatures auraient préféré plonger tête la première sous la trappe dans la forêt plutôt que de s’approcher de la maison à ce moment précis.

— C’est mauvais signe, dit Akh.

— Les chats ne viendront pas cette fois, ajouta Sahu, perdue dans ses pensées.

— Restez concentrés, dit Nepher. J’ai besoin de vous concentrés.

L’aînée plongea son visage dans le creux de ses mains tandis que son frère et sa sœur serraient des bâtons sculptés de sigles et de hiéroglyphes dans leurs poings minuscules. En eux-mêmes, ces morceaux de bois ne leur seraient d’aucune utilité, mais ils étaient des attaches, comme des pense-bêtes auxquels se raccrocher pour ne pas sombrer trop profondément dans le Rêve et y perdre pied.

— Le voilà ! cria Nepher.

La lisière du Bois enchanté se gondola comme un miroir concave ; plutôt que de s’infuser dans toutes les Contrées, le Rêve se concentrait en un point situé à mi-chemin entre la forêt et la maison, aussi l’espace et le temps autour de lui enflèrent tel un ballon de baudruche. La note grave elle aussi gagna en intensité à mesure que le Rêve grignotait du terrain sur la propriété.

Nepher, le visage dans ses mains, planta ses ongles dans son front et crispa les mâchoires. La muraille d’épines qu’elle avait faite pousser autour de la maison paraissait une protection bien menue face à l’onde de choc, mais elle avait confiance. Elle l’avait déjà tant de fois fait, elle pouvait bien le refaire, au moins aujourd’hui.

Face au rempart, le Rêve gronda, poussa, rugit. Mais Nepher tint bon, et les épines grandirent, et les branches s’épaissirent, et les petits l’aidèrent comme ils pouvaient, de toutes leurs forces, mais le Rêve attaquait sans relâche, et toujours plus fort.

Un grand cri rauque tira Sahu et Akh de leur effarement : réunis en une formidable nuée, tous les oiseaux du Bois enchanté venaient de s’envoler. Par leur nombre, ils obscurcirent le soleil un court instant avant de disparaître en direction d’Ulthar. Les chats seraient contents.

— Tu t’en sors ? demanda Akh.

Mais Nepher ne répondit pas. Les pieds fichés dans la pelouse, la fillette paraissait peser dix fois son poids. Elle expulsa un cri. L’instant d’après, le Rêve recula et l’espace reprit sa contenance habituelle.

— On a réussi ! s’exclama Sahu.

Nepher baissa ses mains. Son visage était strié de lunes rouges et couvert de sueur. Mais il n’était pas encore temps de se réjouir.

— Regardez.

Les oiseaux revenaient d’un seul bloc vers la maison. Ce que les enfants avaient cru être une fuite n’était en réalité qu’une prise d’élan. Ils se précipitèrent à l’intérieur tandis que les premiers volatiles s’abattaient sur les murs dans d’affreux bruits sourds.

— Vérifiez les fenêtres ! hurla Nepher.

Akh fila vers la cuisine pendant que Sahu courait au petit salon. Nepher, de son côté, se rua vers la salle de bal et ses immenses baies vitrées calfeutrées de planches la veille. Pourvu qu’elles tiennent, songea-t-elle tandis que des becs cruels frappaient la pierre dehors. Pour peu qu’elle eut fermé les yeux, elle se serait crue en pleine saison des marrons.

Bientôt Akh et Sahu la rejoignirent.

— Ça n’a pas l’air de vouloir céder dans la cuisine, fit le garçon.

— Rien n’a bougé dans le petit salon, dit Sahu.

Nepher hocha la tête, sur le qui-vive. Ils laissèrent la tempête passer. Quelques minutes plus tard, le déluge animal diminua en intensité jusqu’à cesser tout à fait. Cette attaque était de loin la plus puissante qu’ils avaient eu à essuyer depuis leur emménagement, mais cela ne voulait pas dire qu’elle était terminée.

Ils entrebâillèrent prudemment la porte et jetèrent un coup d’œil dans le jardin. La pelouse était recouverte de cadavres d’oiseaux — certains se débattaient encore avec la vie dans d’affreux spasmes d’agonie — si bien qu’on ne voyait plus le moindre brin d’herbe.

— Nous aurons du ménage à faire, dit Sahu.

— Et de quoi manger tout l’hiver, s’enthousiasma Akh, toujours pragmatique quand il s’agissait de nourriture.

Nepher esquissa un sourire. La note grave avait cessé de vibrer dans l’air et la lisière de la forêt avait regagné sa forme originelle. Ils avaient gagné encore cette fois, mais combien de temps tiendraient-il ? Un jour peut-être, le Rêve finirait par gagner et…

Un grondement brisa le fil de ses pensées. Le sol tremblait à nouveau sous la maison, mais d’une autre manière. La sensation dans leurs semelles était difficile à décrire, mais c’était comme si une taupe monstrueuse montait des tréfonds du Rêve. La précédente attaque n’était qu’une diversion. La véritable offensive avait lieu sous terre.

— Les petites ! hurla Sahu en se précipitant vers les escaliers, Akh et Nepher sur ses talons.

Ils dévalèrent les marches aussi vite que leurs petites jambes le leur permettaient, enfilant les corridors à demi-éclairés, trébuchant sur les racines qui avaient ici et là crevé les fondations de la maison pour finalement devenir des éléments de mobilier sur lesquels on posait lampes et bibelots, renversant sur leur passage chevalets et guéridons, et plus ils descendaient, plus ils se rapprochaient du dernier sous-sol, plus le grondement montait et plus le séisme gagnait en intensité.

— Au secours ! entendirent-ils plus bas, et ils accélèrent l’allure jusqu’à ce que le souffle leur manque.

Recroquevillées dans un coin de la salle des poupées et des chevaux de bois, Seneb, Ba et Ma étaient saines et sauves. Mais leurs regards épouvantés étaient braqués sur l’immense double porte fermée à clef qui barrait l’accès au niveau inférieur, le dernier, celui qui leur était interdit. Quelque chose frappa un grand coup de l’autre côté, et elles hurlèrent et sursautèrent.

— Il faut remonter ! dit Akh en prenant Ma dans ses bras.

— Impossible, dit Nepher. Maintenant qu’il n’y a plus personne là-haut pour protéger la maison, je suis certaine que le Rêve est revenu à la charge. Nous sommes pris en étau.

À force de coups portés de l’autre côté, la double porte tremblait sur ses gonds. Les charnières grinçaient, le bois craquait. Du plafond tombait de fins nuages de poussière, comme si on saupoudrait du sucre glace sur le plancher de la salle de jeu. Sous eux montaient maintenant les échos d’une véritable cacophonie musicale, comme si un orchestre sourd et désaccordé grimpait lentement vers leur retraite. Entre les notes dissonantes du Rêve qui n’avait jamais été plus puissant, des monstres glougloutaient et caquetaient, et leur terrifiante symphonie glaçait le sang même de Nepher, incapable de faire un pas.

— Nous sommes perdus, souffla-t-elle.

Dans un fracas formidable, la double porte céda à la nuée et ses battants s’ouvrirent en frappant les murs. Sur le seuil, à demi rongées par les ténèbres, se tenaient deux silhouettes humaines presque méconnaissables tant leurs visages momifiés étaient secs, leurs vêtements déchirés et leurs doigts racornis. Les cinq autres enfants hurlèrent de concert, mais Nepher ravala un hoquet. Devant elle se dressaient les souvenirs de Papa et de Maman, ces souvenirs qu’elle avait enfermés dans les tréfonds de la maison pour ne plus jamais y être confrontée. Papa ressemblait à un squelette revêtu d’un uniforme militaire, d’un long manteau noir et d’un grand képi. Maman, le visage dévoré par les vers, portait une robe déchiquetée et maculée de terre. Ses doigts étaient si usés qu’ils paraissaient avoir creusé le sol pendant des siècles.

Épouvantés, les enfants se blottirent les uns contre les autres tandis que sous l’effet du séisme la maison semblait devoir s’écrouler. Papa et Maman ouvrirent une bouche noire, comme une porte sur l’abîme, et Nepher comprit que ses parents ne voulaient pas — une nouvelle fois — leur faire du mal : eux aussi avaient peur. Ils fuyaient ce qui arrivait d’en bas. Mais pour eux comme pour la maison, il était trop tard.

Le Rêve était là.

Emportés dans un vent de tempête qui grandissait dans les entrailles du songe depuis des milliers d’années, balayant tout sur son passage, Papa et Maman disparurent au sein d’une nuée vertigineuse et indescriptible dont la cacophonie couvrit les cris d’épouvante et d’émerveillement.

***

Quand les enfants reprirent leurs esprits, ils remontèrent à la surface et découvrirent ce que le Rêve avait fait. Nepher, Akh et leurs quatre sœurs avaient beau avoir voulu le repousser, le songe n’avait pas souhaité conserver de zone en demi-teinte — quelque chose qui était le Rêve tout en ne l’étant pas tout à fait. Tout ce temps, leur maison avait simplement été tolérée.

Ce qui rappelait le Monde de l’Éveil avait été avalé par le songe, comme digéré, avant d’être recraché sous une forme légèrement modifiée ou carrément différente. Le papier peint collé aux murs avait disparu pour laisser place à une roche granuleuse et agréable au toucher, peinte de motifs curieux et de liserés floraux. Dans la cuisine, les casseroles en cuivre s’étaient volatilisées, grignotées par le Rêve, et avaient été remplacées par des plats en terre et des marmites bosselées. Les couverts en argent à la mode prussienne s’étaient changés en ustensiles rudimentaires tout de bois sculptés. Ils visitèrent la salle de bal et constatèrent que le lustre aux reflets chatoyants dont Nepher avait ramené le souvenir du monde de l’Éveil avait disparu, ainsi que les portraits de grandes dames et de grands messieurs autrefois accrochés aux murs. Un magnifique bouquet de cristal phosphorescent incrusté dans la pierre tenait désormais lieu de luminaire et éclairait la pièce d’une lumière mouvante et fantomatique.

— C’est beau, siffla Ba qui tenait sa petite sœur par la main.

Les enfants sortirent au jardin. Les oiseaux morts s’étaient envolés et les Zoogs, s’ils n’osaient pas encore franchir les limites de la propriété, faisaient une ronde curieuse autour de la nouvelle maison, qui n’était pas totalement différente de la précédente, mais pas complètement la même non plus. Nepher contempla les quatre minarets qui tenaient désormais lieu de contreforts à la bâtisse : ils étaient si hauts qu’ils semblaient devoir percer le ciel. Le Rêve avait passé ses souvenirs de l’Éveil à la moulinette. Il avait émietté leur résistance jusqu’à ce que leurs digues cèdent. Loin d’avoir détruit l’œuvre de Nepher, le Rêve n’avait en réalité voulu qu’une chose, une seule, depuis le début : l’assimiler et la faire sienne.

Et les enfants ne feraient désormais qu’un seul corps avec Lui.

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