Écho (nouvelle, 2014)

Norma est aux anges : pour cette fan du célèbre Basile Finch, chaque sortie est un évènement. Se précipitant au magasin, elle met la main sur le précieux sésame vers les contrées narratives de l’auteur et rentre chez elle pour en profiter en toute sérénité. Sitôt plongée dans les histoires du maître, elle en oublierait presque que le monde existe. Mais le dernier chef-d’oeuvre de Basile Finch recèle d’autres mystères que ceux que dévoile son simple emballage.

Cette nouvelle a été écrite dans le cadre de mon « Projet Bradbury » (2013-2014), un marathon d’écriture consistant à rédiger et publier une nouvelle par semaine pendant un an. 


ÉCHO (2014)

 

Les feuilles bougeaient d’une drôle de manière.

Norma s’approcha des tilleuls qui, parfaitement alignés sur une ligne imaginaire, délimitaient le jardin. Leurs troncs, gigantesques, étaient si larges qu’il aurait fallu trois personnes pour les emprisonner dans une ronde. Les moines de l’abbaye avaient taillé leur ramure au fil des siècles. Ainsi, leurs branches formaient une voûte sous laquelle passait un grand chemin de terre, et ce tunnel naturel filtrait presque toute la lumière. Norma imagina que, par les belles journées d’été, les religieux devaient venir y chercher la fraîcheur et l’ombre, et que quand il pleuvait, ils s’y abritaient bien au sec. Mais quelque chose ne tournait pas rond.

La jeune femme tendit l’oreille. Le jardin était silencieux. Aucun chant d’oiseau ne troublait son repos. Le vent seul sifflait dans les branchages. Le soleil brillait pourtant haut dans le ciel. Ce n’était pas normal.

Décidée à tirer cette histoire au clair, elle examina l’arbre le plus proche. L’écorce sillonnée de rides en racontait plus long que n’importe quel livre : le tronc était une autobiographie. Une onde de chaleur vibra dans son ventre. Depuis toute petite, Norma aimait les arbres avec passion et face à certains spécimens remarquables, cette passion confinait au sentiment amoureux. Il n’y avait aucun mal à ça.

Comme pour toucher le genou d’un ami dans l’obscurité d’une salle de cinéma, sa main pressa l’écorce. Le tronc imprima sa marque dans sa paume, qu’elle retira aussitôt, soufflée par l’émotion. Elle recula. Elle avait senti le tronc enfler à son contact, puis se rétracter dans un léger craquement. Elle comprenait mieux maintenant pourquoi elle s’était sentie mal à l’aise devant l’étrange danse des branches : aucun vent ne soufflait sur le jardin et le frémissement qu’elle avait perçu était celui des feuilles qui rejetaient l’oxygène dans l’atmosphère. Les tilleuls respiraient.

Une douleur lui tira une exclamation. Elle avait marché sur quelque chose en reculant. Baissant les yeux, elle constata que ses chaussures avaient disparu. Norma étouffa un juron. Quel esprit farceur avait pu lui subtiliser ses baskets ? Elle s’accroupit pour ramasser l’objet. Une noisette. C’était absurde. Les jardins de l’abbaye n’étaient plantés d’aucun arbre fruitier, à part le merisier enraciné près du mur. Elle serra les doigts sur la coquille et scruta la cime des tilleuls à la recherche d’une tache de fourrure rousse — un écureuil avait bien pu égarer son butin —, mais le parc était vide.

Bizarre, songea-t-elle. Elle rouvrit le poing. La noisette s’était métamorphosée, comme si on avait trempé son bois dans un pot de paillettes émeraude. Le fruit tressauta dans sa paume, puis se pencha doucement. Elle remarqua alors le sillon humide tracé sur la noisette.

Une paire d’antennes émergea de la coquille, bientôt suivie par une tête d’escargot. Le gastéropode, placide, rampa lentement vers son poignet en laissant derrière lui un chemin de bave pailleté de vert, comme si l’animal dessinait un bijou sur sa main. Norma fronça les sourcils. Un souvenir l’avait frappée. Soulagée, elle reposa la limace-noisette sur la terre. Aussitôt, elle s’effaça dans le sol comme un caméléon. « J’y suis ! » s’exclama-t-elle. Comment avait-elle pu, elle qui se targuait d’être une songeuse accomplie, mettre autant de temps avant de réaliser qu’elle se promenait dans le dernier rêve de Basile Finch ?

À sa décharge, les créations de Finch étaient d’une telle subtilité qu’il lui fallait toujours du temps pour en émerger. Chez les pondeurs de songes, les dramaturges oniriques de bas étage, les narrateurs spirites à la chaîne, l’élément déclencheur n’était souvent qu’un mot déposé à vos pieds dès le début du rêve. Pire, elle avait déjà vu un personnage secondaire accourir vers elle en hurlant « Bienvenue dans le nouveau rêve de… ! » Quel manque de goût.

Certes, il fallait bien que le voyageur puisse distinguer ses propres rêves de ceux qu’il avait achetés, ce pour quoi les auteurs signifiaient au visiteur par un signal d’alarme qu’il se trouvait en lui-même, confortablement allongé sur son matelas. Ce coup de pouce sonnait chez certains comme une corne de brume, mais Basile Finch était coulé dans un autre métal : dans ses visions, les éléments déclencheurs prenaient invariablement la forme d’objets ronds et verts. Dans son précédent opus, il utilisait un petit pois. Le légume, posé sur une assiette, sifflait comme une bouilloire.

Basil Finch n’usurpait pas sa réputation de meilleur onirauteur de la planète et le public ne s’y trompait pas : ses onirogrammes étaient des best-sellers internationaux qui se vendaient par millions pour rejoindre les tables de nuit du monde entier. Norma pouvait s’enorgueillir d’une immense onirothèque où les songes de Basile Finch occupaient une place centrale. L’excentrique Anglais était de loin son auteur favori et Norma lui vouait un véritable culte. Elle avait plus d’une fois essayé de le rencontrer, mais l’homme était un ours et ne sortait jamais de chez lui, préférant s’exprimer via ses arcs narratifs, ses personnages et ses intrigues. Cet isolement était tout à son honneur.

Maintenant qu’elle avait pris conscience du songe, les souvenirs refluaient et le quatrième de couverture lui revint. Comme toutes les descriptions des œuvres de Basile Finch, Norma l’avait apprise par cœur sur le trajet du retour :

« La planète Terre est en colère. Depuis que Mère Nature a décidé de reprendre le contrôle, des poches d’humanité subsistent dans des colonies reculées. Mais à quoi bon courir quand on n’a nulle part où aller ? »

Un frisson la parcourut, identique à celui qu’elle avait éprouvé en s’emparant de l’onirogramme sur le présentoir. Les rêveurs s’étaient massés en file indienne devant la boutique, qui avait rouvert ses portes à minuit pour l’occasion : un songe inédit de Basile Finch était un évènement qu’il convenait de célébrer. Norma avait attendu cette sortie avec tant d’impatience qu’elle s’était ruée vers les caisses comme une démente. Une fois rentrée chez elle, épuisée, elle s’était affalée sur le lit. L’excitation l’avait tenue éveillée quelques instants, puis elle avait fini par succomber au sommeil.

Haletante, elle remonta l’allée et réalisa le pétrin dans lequel elle s’était fourrée. Les tilleuls dardaient sur elle un regard lourd. Ils la savaient ici, et le mot passait d’un tronc à l’autre tandis qu’ils chuchotaient en se servant du vent comme d’un porte-voix. Leurs branches ondulaient telles des algues au gré de la marée. Elle devait s’éloigner. Les jardins, à l’instar des forêts, pouvaient se transformer en pièges létaux. De loin, l’abbaye paraissait condamnée.

Un jappement la fit sursauter. À l’autre bout du parc, quatre silhouettes floues galopaient dans les hautes herbes. Des chiens, songea-t-elle, mais où se trouvaient leurs maîtres ? Les animaux aboyèrent. Elle avait tout intérêt à filer tant qu’ils ne l’avaient pas aperçue.

Norma traversa une roseraie au pas de charge. L’un des tilleuls émit un craquement et, aussitôt, une clameur monta derrière elle. Les molosses l’avaient repérée. Saleté d’arbre : toute la nature était de mèche.

« Merde ! »

Pieds nus sur le gravier, Norma se mit à courir. Passée la douleur des premières écorchures, elle piqua un sprint vers l’abbaye. Les volets étaient clos, mais elle aperçut les lourds battants d’une double porte. Les chiens se rapprochaient, mais plus elle courait vite, plus elle ralentissait. Dans la panique, elle baissa les yeux vers ses mains et sa poitrine. Norma était redevenue une enfant. D’ordinaire l’auteur laissait l’onironaute déterminer sa propre enveloppe, mais il pouvait aussi le contraindre à épouser une apparence particulière. Ça tombait plutôt mal.

Désormais pas plus haute qu’une gamine de dix ans, Norma traversa l’esplanade et plongea dans l’ombre que projetait l’immense clocher pour se jeter sur la porte. Elle était verrouillée. Elle ouvrit la bouche pour hurler, mais aucun son ne sortit : sa gorge était comme garrotée. La peur d’être dévorée vive la chavira et elle tambourina sur le panneau de toutes ses forces.

« Qui est-ce ? » gronda une voix de l’autre côté. Mais Norma était muette et une meute de chiens enragés se précipitait sur elle pour la déchirer en lambeaux. Elle frappa à s’en écorcher les poings. « Qui est là ? » Mais Norma était incapable de parler, et les monstres étaient si proches qu’elle distinguait maintenant leurs babines écumantes et leurs terrifiants crocs jaunes. Elle ne devait pas céder à l’urgence de se réveiller.

L’enfant émit une plainte et une seconde voix hurla de l’autre côté. « Ouvre, bon sang ! » Le battant pivota et une main immense la happa. Il faisait sombre à l’intérieur. Les chiens se fracassèrent contre le bois dans un vacarme épouvantable et la clameur de leurs aboiements résonna derrière le panneau. Une femme aux yeux vitreux peigna ses cheveux d’une main sale.

« Tu es en sécurité, mon ange. »

 

Les religieux avaient déserté l’abbaye avant l’arrivée d’Edgar et de sa fiancée. Des traces de lutte constellaient encore le sol du réfectoire. Les moines s’étaient battus avant de disparaître, et il y avait fort à parier que leurs dépouilles gisaient dans le jardin : les corps en décomposition satisferaient pour un temps l’appétit des animaux sauvages puis serviraient d’engrais, ainsi que « Mère Nature » l’avait voulu. Dans la bouche d’Edgar, cette dénomination reflétait moins le respect que la crainte. Dans celle de Doti — la fille aux ongles noirs de terre et peut-être d’autres choses — ne transparaissaient que le dégoût et la peur. L’écosystème reprenait ses droits et massacrait les êtres humains sans pitié. Au premier étage, Edgar avait trouvé une photo représentant un frère entouré de deux molosses. Les moines avaient sans doute été dévorés par leurs propres cerbères.

« Ici, nous sommes à l’abri », l’avait-il rassurée. Les murailles de pierre blanche promettaient aux voyageurs une retraite imprenable. La passerelle qui reliait les dortoirs faisait le tour du bâtiment, si bien qu’on pouvait admirer le paysage vallonné à des kilomètres à la ronde. L’homme — un grand costaud bardé de tatouages — avait consciencieusement arraché les rosiers qui poussaient dans le cloître, puis les avait brûlés. Ce refuge minéral les protégeait désormais du monde extérieur, du moins le temps que les provisions du cellier s’épuisent. Que feraient-ils une fois que la nourriture manquerait ? Ils improviseraient, reprendraient sans doute la route si leur moto volée avait suffisamment d’essence, ou peut-être resteraient-ils ici en attendant que la mort les fauche. Mieux valait crever de faim plutôt que de se faire étrangler par une branche ou dévorer par un troupeau de chevreuils enragés. L’eau du puits avait rendu Doti à moitié folle, mais ils pouvaient encore compter sur la pluie, épargnée par la démence qui poussait tous les organismes vivants à se transformer en tueurs sanguinaires. Ce n’était pas si mal.

« Tu ne parles pas, hein ? » demanda Edgar tandis qu’ils traversaient la salle d’étude. C’était une grande pièce aux murs placardés de bibliothèques. Les livres sentaient l’automne. Norma secoua la tête. Les mots cascadaient en elle, mais refusaient de passer le seuil de ses lèvres. « Tant pis, gronda le tatoué. T’as quand même l’air moins folle que Doti. »

Malgré son aspect rustique, Norma trouva à Edgar quelque chose de sympathique. La cohabitation avec sa cinglée de fiancée ne lui avait pas facilité l’existence, mais en dépit d’un certain pessimisme, l’homme gardait la tête sur les épaules. Doti s’était renfermée dans sa chambre, dont elle ne sortait pas beaucoup. Depuis la fenêtre, elle avait une vue imprenable sur le jardin.

Ils rongèrent de fines tranches de viande séchée au dîner et filèrent se coucher avant que le soleil disparaisse sous l’horizon. Edgar lui expliqua qu’au crépuscule, des chauves-souris particulièrement voraces rôdaient dans le cloître. Norma n’y opposa aucune résistance : une bonne nuit de sommeil à l’intérieur du rêve ne lui ferait aucun mal. Les évènements ne manqueraient pas de se débloquer le lendemain, avec la suite de l’histoire.

Au lever du soleil, les assiégés se retrouvèrent au réfectoire. Les chiens avaient aboyé toute la nuit et Norma avait à peine fermé l’œil. À travers les volets clos, l’enfant avait distingué une étrange lumière dans la lande. Le jour avait révélé qu’à environ un kilomètre de l’abbaye, une maison au toit clair perçait la campagne.

Sans prendre le temps de s’asseoir à la table où les squatteurs avaient étalé les victuailles, Norma empoigna l’énorme main d’Edgar et le força à la suivre. « Eh, quoi, qu’est-ce que tu veux ? » L’enfant l’entraîna à l’étage. Doti assista à la scène d’un air maussade. Une fois là-haut, Norma poussa les volets, désigna la maison solitaire et mima l’éclat d’une lumière nocturne.

« Je l’avais remarquée, expliqua le tatoué. Je ne sais pas qui habite cette maison, mais il faut être sacrément taré : la bicoque se situe à deux pas de la forêt, sans compter qu’elle est entourée de deux haies, d’un paquet de champs et de carrés de pâturage, autant dire assiégée. Nous, nous avons ces murs, alors que là-bas… »

Mais ce que Norma voulait exprimer nécessitait un peu plus que de simples mimiques. Elle connaissait cette demeure pour l’avoir admirée des dizaines de fois sur le papier glacé des magazines, et notamment sur la couverture de Passion Casa : il s’agissait de la maison de campagne de Basile Finch. L’auteur y posait quelquefois pour les journalistes, tantôt sur le seuil, assis sur un banc de pierre ou appuyé contre une souche. Norma n’en revenait pas. S’était-il mis en scène dans cet onirogramme ? En rejoignant la bâtisse, elle rencontrerait peut-être enfin son idole. Norma vibra d’excitation. Elle ne s’était jamais trouvée plus proche de Finch, mais une nature hostile — qui ne manquerait pas de la pourchasser sitôt qu’elle poserait le pied dehors — lui barrait la route.

Se tournant vers Edgar, l’enfant désigna la maison et tâcha de lui faire comprendre qu’elle souhaitait s’y rendre. Le motard pâlit comme s’il avait vu un fantôme.

« Tu es dingue ! Mère Nature se renfrogne chaque jour un peu plus, sans compter la meute qui rôde. Nous ne ferions pas cent mètres qu’ils nous auraient déjà rattrapés… »

Déçue, la gamine baissa la tête. La seule chose qui les attendait dans cette abbaye était une agonie lente et douloureuse : contrairement aux onirogrammes de gare, les histoires de Finch exigeaient du voyageur qu’il fasse preuve d’initiative.

« Nous aurons donc besoin de faire diversion », siffla Edgar entre ses dents.

L’enfant se redressa et bondit comme un ressort dans les bras de son complice. L’homme l’aiderait.

« Du calme, du calme… »

Ils redescendirent au réfectoire armés d’un courage et d’un enthousiasme nouveaux. Assise sur son banc, Doti darda sur eux un regard jaloux.

« Qu’est-ce que vous faisiez, seuls, là-haut ? »

Une dispute éclata et les voix des adultes gagnèrent en intensité. Norma comprit que l’incendie, à force de confinement et d’isolement, couvait depuis longtemps. Le couple en vint aux mains et l’enfant se recroquevilla dans un coin. Doti, toutes griffes dehors, se jeta sur Edgar, qui l’envoya rouler sur le sol. La furie se redressa et fléchit les jambes comme un animal sauvage. Ses yeux lançaient des flammes.

« Calme-toi, espèce de folle ! s’écria Edgar.

Elle nous fera tuer !

— Est-ce que tu t’entends, ma pauvre Doti ? Ce pays t’a grillé le cerveau. Ce n’est qu’une gosse ! »

La démente désigna Norma d’une main tremblante.

« Regarde ses yeux ! Elle n’est pas la même dehors et dedans ! »

Norma fit de son mieux pour dissimuler sa stupéfaction. C’était la première fois qu’elle faisait l’expérience d’une telle mise en abîme : d’ordinaire, les personnages des onirogrammes vous considéraient comme l’un des leurs. D’une façon qui lui échappait, Doti l’avait repérée, mais sa dernière remarque avait terminé d’attiser la fureur d’Edgar.

« Folle ! FOLLE ! »

L’homme se précipita sur sa compagne, empoigna sa tête comme une pastèque et lui tordit le cou dans un grand craquement. La marionnette désarticulée s’écroula sur le carrelage. Norma voulut hurler, mais sa gorge lui parut comprimée par une écharpe trop serrée. Edgar pivota vers l’enfant. Ses mains gigantesques vibraient sous le joug de l’émotion. « Nous donnerons son cadavre aux chiens », souffla-t-il.

Une onde d’horreur remua le ventre de Norma. La voyageuse tenta de réprimer l’instinct qui la pressait de s’extirper du cauchemar, mais elle ne résista pas.

Quand elle ouvrit les yeux, le dos en nage, la chambre était plongée dans une obscurité silencieuse.

 

Le lendemain soir, Norma rentra plus tôt du travail et s’installa avec l’onirographe sur le canapé, bien décidée à reprendre là où elle s’était arrêtée. Dans les rêves très bien écrits — et notamment les histoires horrifiques —, il arrivait fréquemment que le visiteur se réveille avant la fin, submergé par l’émotion. Elle ferma les yeux, plaça le cube sur son socle, inspira à travers l’embout nasal et laissa le songe l’emporter à nouveau.

La dernière œuvre de Basile Finch ne différait pas des autres dans le sens où, à l’instar d’un conte, elle comprenait une introduction — une exposition dramaturgique — et un développement. La conclusion lui était encore inaccessible, mais elle ne doutait pas du fait que l’histoire se terminait effectivement à un moment donné.

Elle réémergea dans le jardin, marcha sous les tilleuls frémissants de l’abbaye, découvrit l’escargot et, redevenue enfant, courut à en perdre haleine jusqu’au portail avec les chiens à ses trousses. Edgar lui offrit l’hospitalité et Doti était toujours aussi folle. Mais une fois dedans, Norma essaya de s’y prendre autrement : elle n’évoqua pas la maison et se contenta d’observer en témoin muet le couple interagir. Le songe s’éternisa pendant une semaine sans avancée dramatique notoire, si bien que la voyageuse acquit la certitude qu’elle était le levier de l’intrigue. Elle tenta plusieurs variantes, mais se heurta chaque fois à l’impassibilité des squatteurs. Ces derniers vivotaient dans l’attente d’un dénouement qui n’arrivait jamais. Finalement à court d’idées, elle se résigna à montrer la maison de Finch à Edgar. Aussitôt, le rêve se mit en branle, la dispute éclata et Edgar assassina Doti selon le même modus operandi. Norma, prévenue, ne se réveilla pas cette fois-ci : l’histoire était macabre, certes, mais elle devait se dérouler de cette façon.

La fillette et le motard montèrent le cadavre au premier étage, dans les dortoirs. Là, ils ouvrirent une fenêtre et tapèrent dans leurs mains pour appeler les chiens. Edgar cria : « À table ! » et Norma frissonna d’excitation. Les rêves de Finch étaient souvent transgressifs, mais celui-ci était salé.

Les chiens finirent par pointer le bout de leur museau.

« Allons-y ! » ordonna Edgar.

Sans l’ombre d’un remord, l’homme lâcha le cadavre, passa son bras autour de Norma, dévala les marches quatre à quatre et courut en direction de la porte principale. Les battants pivotèrent dans un silence relatif et les fugitifs s’éloignèrent du bâtiment. Le vent était froid et les arbres bruissaient de rumeurs effrayantes.

« Ne marchons pas sur l’herbe, chuchota Edgar en désignant un chemin tapissé de gravillons. Elle risquerait de les prévenir. »

Pas certaine de comprendre, Norma opina du chef et suivit l’adulte qui filait en direction d’une haie. « La maison est de l’autre côté… Mais maintenant, chut ! »

Le chemin de gravier débouchait au pied d’une clairière où poussait une herbe dense et grasse. Il n’y avait plus d’autre choix que de couper à travers champs. Edgar dodelina.

« Suis-moi. »

L’adulte prit une grande inspiration et se précipita dans le champ comme on plonge dans l’océan, à toute vitesse et en ligne droite pour mieux tracer un sillon dans la végétation. Norma le talonnait, mais ses pieds nus lui cuisaient et elle se trouvait dans l’incapacité de lui hurler de ralentir. Les herbes hautes qui lui frôlaient les cuisses imprimaient sur sa peau des brûlures effrayantes. Quant à ses plantes de pieds, elles lui faisaient l’effet d’avoir été lardées de coups de couteau. Elle serra les mâchoires et rejoignit le motard à la lisière de la haie. L’homme paraissait hors de souffle. Son pantalon en cuir, réduit à l’état de loque, pendait en lanières sur ses jambes ensanglantées. L’odeur de la chair empoisonnée monta aux narines de Norma. Edgar plissa les yeux. Un aboiement sinistre retentit dans la lande.

« Je vais me reposer, gronda l’homme. Toi, continue. »

L’enfant voulut protester, mais la meute, sans doute attirée par l’odeur du sang, avait contourné l’abbaye et courait désormais dans leur direction.

« Maintenant ! » s’époumona Edgar en la poussant vers le bosquet.

La fillette sanglota, bouleversée, et s’enfonça dans la futaie. Ici, le soleil perçait à peine le dais de branches entremêlées au-dessus de sa tête. Norma eut l’impression de s’engouffrer dans un labyrinthe sinistre. Derrière elle, Edgar hurla.

L’enfant progressa tant bien que mal dans le bois dense, enjamba les souches, évita les buissons de ronce et crapahuta sur une vingtaine de mètres avant d’entrevoir le jour de l’autre côté de la haie. Les branches lui griffaient les bras et les jambes, les toiles d’araignées persistaient à l’aveugler, mais comme une presque-noyée décidée à regagner la surface, elle s’entêta sans écouter sa douleur.

Elle était presque sortie du bosquet quand elle sentit que quelque chose lui entravait la jambe. Une racine maligne s’était enroulée autour de sa cheville. Elle tira, poussa, se contorsionna et se tortilla, mais l’étreinte ne s’en resserra que davantage. Elle était prisonnière.

Au-dessus d’elle, un grand frêne parut lui offrir son aide. Elle tendit les bras pour s’agripper à la branche la plus basse et s’y hisser. Mais la racine résista et, quand elle voulut lâcher, Norma constata que ses mains étaient engluées de sève et désormais collées à l’écorce. Une seconde racine serpenta sur le sol et s’enroula autour de sa cheville libre. Norma essaya de hurler, mais ne réussit qu’à émettre un faible gargouillis quand les racines tirèrent sur ses jambes et la démembrèrent lentement.

 

Norma s’épuisa sur l’onirogramme en d’innombrables tentatives. Chaque soir, elle rentrait à la maison et, ignorant les perspectives de souffrances infinies, se replongeait dans l’enregistrement et répétait les mêmes étapes, chaque nuit un peu plus loin.

Une fois qu’elle eut compris la façon dont se déplaçaient les racines, elle réussit à les éviter et parvint à s’extirper du bosquet. Elle déboucha sur un champ d’herbes sauvages qui la découpèrent en morceaux plus d’une fois avant qu’elle réalise qu’elle ne devait pas courir, mais avancer le plus lentement possible pour s’épargner d’inutiles blessures. Un cerf l’embrocha, mais elle se dissimula sous une souche la nuit suivante et se faufila le long d’une sente terreuse qui bordait un ruisseau. L’enfant voulut y soulager ses pieds meurtris, mais comprit trop tard que l’onde ne bouillonnait pas qu’à cause du courant tumultueux : des poissons carnivores lui arrachèrent les doigts et lui nettoyèrent les os si vite qu’elle eut le temps d’entrevoir ses fémurs avant de se réveiller.

Les arbres qui couronnaient la colline se révélèrent retors et projetèrent leurs branches sur elle pour l’empaler. Dans le ciel, des nuages d’oiseaux fondirent sur la pauvre enfant et lui picorèrent les yeux. Des serpents surgirent de leurs trous pour lui mordre les mollets. Des fleurs pourtant somptueuses lancèrent des jets d’acide sur son visage sitôt qu’elle s’en approcha. Norma mourut de toutes les manières possibles et imaginables mais tint bon et endura la douleur bon gré mal gré, soutenue par la perspective de rencontrer son idole. Aussi quand, au terme de nombreuses semaines d’expéditions infructueuses, la jeune femme finit par franchir la barrière qui délimitait la propriété, s’autorisa-t-elle un soupir de satisfaction.

La maison de Basile Finch ne ressemblait pas vraiment à celle que Norma avait entraperçue dans les magazines, ou plutôt la ressemblance tenait davantage de la similitude que du mimétisme. La bâtisse était incontestablement plus grande et plus haute que sur les photos. Ses murs étaient plus blancs, presque étincelants. Y couraient les ramifications d’un pied de vigne dont les feuilles brillaient sous un doux soleil de midi.

Un peu plus loin, un muret effondré séparait la terrasse du jardin. S’en approchant, elle constata que ses anfractuosités abritaient des lézards. Les reptiles n’essayèrent pourtant ni de lui griffer le visage ni de la dévorer. L’enfant émerveillée voulut en attraper un, mais ses doigts se refermèrent sur la queue de l’animal et celle-ci lui resta dans la main. L’appendice du lézard frétilla un moment sur sa paume avant de s’éteindre en spasmes.

Elle leva la tête. Dans le verger, les arbres paisibles n’avaient aucune intention de la larder de coups de branches, ni de l’étouffer de leurs racines. Elle remarqua un grand cerisier dont la ramure était constellée de points rouges. Un violent appétit gronda dans son ventre. Norma sauta pour attraper une grappe de fruits et ses doigts se trempèrent de jus. La cerise, gorgée de sucre, éclata sur sa langue. Elle était délicieuse. L’enfant contourna les serres dans lesquelles poussaient de splendides tomates, dépassa une fosse à purin qui sentait le cheval et l’automne et longea des clapiers où s’ébattaient des lapins. Les joues gonflées de foin, les animaux la toisèrent d’un œil amusé. Au fond d’une cage, des lapereaux tremblotaient, collés les uns aux autres.

Elle entendit un craquement et crut encore sa dernière heure arrivée. Se retournant, elle vit qu’un petit garçon en short et tee-shirt essayait de casser une branche sur un arbre voisin. Elle s’approcha et ouvrit la bouche, avant de se souvenir que son personnage était muet. Mais comme par miracle, un filet de voix lui échappa. À l’intérieur de la propriété, tout revenait dans l’ordre.

« Bonjour ? »

Le garçon pivota. Ses joues étaient piquetées de taches de son et son épaisse tignasse rousse ne laissait guère de doute quant à l’identité de son propriétaire : l’enfant n’était autre que Basile Finch — ou tout du moins le Basile Finch qu’il avait été avant de devenir l’onirauteur le plus célèbre de tous les temps.

« Tu as réussi à traverser ? »

Son ton était amusé, quoique légèrement consterné.

« Oui. Mais c’est compliqué.

— Ce ne serait pas drôle si c’était facile. »

Norma dodelina. Ses paroles faisaient sens, mais elle avait enduré mille morts pour arriver ici. Le garçon empoigna une branche et la tordit jusqu’à ce qu’elle casse. Alors seulement arbora-t-il une mine satisfaite.

« C’est du noisetier, expliqua-t-il, le meilleur arbre pour faire des arcs. Regarde. »

Basile Finch tira de sa poche une pelote de ficelle et un couteau suisse dont il déploya la lame. Il tailla une encoche aux deux extrémités du bâton, puis découpa un bon mètre de corde qu’il attacha à la branche. Enfin, il tendit le fil pour imprimer au bois la forme d’un arc et le passa dans l’autre encoche avant de terminer par un nœud bien serré. Il s’accroupit pour ramasser une branche rectiligne qu’il avait ébarbée au préalable et encocha la flèche. Le trait fila sur plusieurs mètres et se ficha dans la pelouse.

« Tu vois ? Les meilleurs arcs, je te dis. »

Ils jouèrent encore un peu avant d’abandonner leurs armes et de retourner à la maison. Basile entraîna la voyageuse à travers toute la propriété, lui montra chaque parcelle, chaque arbre, chaque buisson, chaque puits, lui présenta chaque statue et lui fit visiter chaque bosquet, pour terminer par l’exploration de la cabane de jardin où son père entreposait les vélos. Quand ils ouvrirent la porte, une vague de chaleur les frappa : le soleil tapait dur sur la tôle de l’abri. Norma passa la tête par l’embrasure. Sur les rayons rouillés de la roue crevée d’un vélo-cross, une énorme araignée avait tissé sa toile. L’enfant recula, horrifiée, et Basile éclata d’un rire clair.

« C’est ici que je les cache », expliqua-t-il avant de s’enfuir vers la maison.

Norma courut derrière le garçon et le rattrapa sur le seuil. Ensemble, ils se faufilèrent dans la villa et en explorèrent le moindre recoin, de la cave où sa mère entreposait les bocaux au grenier où dormaient dans la poussière des objets inutiles et oubliés. Ils terminèrent par la chambre, et Basile lui montra fièrement sa réplique de coutelas d’ivoire en parfait plastique, sa peluche de chien et son château-fort en forme de tête de mort. Enfin, le garçon entraîna son invitée dans la cuisine où il lui servit un verre de limonade. De retour dans le jardin, ils s’installèrent sur une balancelle au pied d’un saule et sirotèrent en silence leur boisson pétillante.

« Et après, qu’est-ce qui se passe ? demanda Norma.

— Comment ça ?

— L’histoire… Comment elle se termine ? »

Une ombre passa sur le visage du garçon, qui regagna son sérieux. Norma n’était plus une enfant, pas plus que Basile : ils étaient redevenus les adultes qu’ils étaient de l’autre côté du voile, même si leur nez était toujours retroussé, leurs cheveux recouverts de toiles d’araignée et que leurs pieds pendaient dans le vide.

« Il n’y a pas d’histoire cette fois-ci, dit Basile.

— Vous voulez dire… c’est terminé ? »

L’enfant hocha la tête.

« C’est terminé, oui, il n’y a que ça — ou plutôt il y a tout ça. » Norma écarquilla les yeux et Basile Finch planta son regard dans le sien. « Tous les auteurs aspirent à l’immortalité, mais jamais je n’accéderai à un tel privilège : la science est ce qu’elle est et ses progrès n’ont pas éradiqué la mort. Il ne me reste que mes œuvres, qui m’appartiennent autant qu’elles appartiennent à mon public. Je me suis fait une raison : c’est à travers elles que je toucherai du doigt la vie éternelle. Mais ce n’est pas suffisant. »

Norma écoutait l’explication d’une oreille attentive : ce n’était pas tous les jours que son auteur favori pouvait lui prodiguer une leçon.

« Mes histoires comportent toutes des éléments personnels, bien sûr, des souvenirs dont je transpose l’expérience pour les embellir, leur donner ce frisson de vérité qui sied aux narrations dignes de ce nom. Mais c’est aussi pour moi une manière de stocker des souvenirs en dehors de ma propre mémoire, de leur offrir une existence extérieure à moi-même. Retranscrits de cette façon, je ne risque pas de les oublier. J’ai décidé de pousser le concept encore un peu plus loin dans ce nouvel onirogramme : l’œuvre n’est qu’une coquille. J’ai disposé des barrières pour maintenir à l’écart les moqueurs et les dilettantes, et j’y ai entreposé la maison de mon enfance. Considère ça comme une sauvegarde dans laquelle je peux à loisir venir me ressourcer. »

Norma pensa aux branches qui lui avaient lacéré les cuisses et aux centaines de tourments mortels qu’elle avait dû endurer pour parvenir ici. Ses jambes étaient pourtant intactes quand elle les examina.

« Mais tu ne sais pas la meilleure ? poursuivit le petit Basile. Ces souvenirs ont beau être encapsulés, ils sont contagieux : ils infectent les mémoires de ceux qui les visitent et se répercutent en écho dans leurs propres rêves pour se disséminer dans la mémoire collective. Voilà ce que j’appelle l’immortalité, pas vrai ? »

Le visage du garçon se fendit d’un sourire malicieux et Norma éclata de rire sans trop savoir pourquoi.

 

À son réveil, Norma éteignit l’onirogramme. Elle s’étira, bâilla et, le cube serré dans son poing, marcha jusqu’au salon pour le ranger dans sa boîte. Le songe allait rejoindre des centaines de ses semblables dans l’onirothèque, mais il lui laissait un vague goût de cerise sur le bout de la langue. En remangerait-elle un jour une aussi délicieuse ?

Elle repensa à la maison de Basile Finch et dans sa tête cabriolèrent des souvenirs qui lui étaient étrangers, où frémissaient des queues de lézards et où des petits garçons construisaient des arcs avec des branches de noisetier. Des réminiscences parasites pour lesquelles elle se surprit à éprouver de la nostalgie.

Hantée, Norma soupira et posa le rêve sur l’étagère.

Une réflexion sur « Écho (nouvelle, 2014) »

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.