Nouveau message

Comme un insecte à travers une toile d’araignée, le message indésirable s’était faufilé en toute impunité dans sa boîte de réception. Samuel retira ses lunettes et contempla l’étendue de son échec.

— Petit malin, siffla-t-il.

L’ingénieur ferma tous les programmes et comme s’il avait attendu ce moment toute sa vie, cliqua sur l’icône d’exécution de son dernier chef-d’œuvre. Le logiciel, sobrement intitulé “Destruction Finale”, était censé réduire à néant le plus sophistiqué des Trojans et débusquer le moindre Cheval de Troie. Samuel avait travaillé d’arrachepied pour coder une version satisfaisante, tant pour les plus hautes instances de la surveillance d’État que pour son égo démesuré. Il n’était pas peu fier du résultat : “Destruction Finale” n’avait encore jamais affronté un adversaire à sa taille.

Un raclement de gorge l’arracha à ses pensées. Samuel fit pivoter sa chaise et constata que les accoudoirs lui serraient davantage les fesses que le mois dernier. Le Directeur tenait un gobelet en carton et une boîte de muffins. Le meilleur ingénieur en sécurité informatique du Bureau — autoproclamé comme tel— se douta pourtant que ces douceurs ne lui étaient pas destinées.

— Il est dix heures, Samuel. Vous venez d’arriver.

— J’avoue tout, inspecteur : mes nuits sont courtes et j’ai le sommeil léger.

Le Directeur soupira.

— J’ai une véritable collection de films de surveillance. Je pourrais ouvrir un vidéoclub et consacrer une section entière à vos retards. Vous savez que l’incompétence est un motif de licenciement, pas vrai ?

— Mais vous ne me mettrez jamais à la porte, Bob.

Les valises qui pendaient sous les yeux du Directeur descendirent d’un étage.

— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

Samuel désigna alors sa chemise à manches courtes, dont le motif à bananes sur fond bleu trahissait des goûts vestimentaires discutables.

— Comment voulez-vous virer un mec avec une classe pareille ?

Dépité, Bob remballa son café, ses gâteaux et jeta un œil impatient à sa montre.

— J’espère que vous êtes sur un dossier urgent.

— J’ai reçu un mail.

Bob chercha quelque chose d’intelligent à répondre, en vain. Le peu d’interactions qu’ils entretenaient le plongeaient systématiquement dans une colère noire.

— Vous devriez faire un tour à la salle de sport, railla-t-il.

Samuel frappa dans ses mains et servit à son interlocuteur un sourire béat.

— Attaquer sur le physique, ça, c’est un truc qui va vous faire grimper en haut de l’échelle.

Excédé, le Directeur abandonna la joute et détala sans demander son reste. Samuel était un personnage exécrable mais il avait raison sur un point : il était devenu tellement indispensable à la Sécurité Nationale que personne ne pouvait plus se priver de ses services. Les excentricités étaient le prix à payer pour profiter de ses compétences précieuses, et sa hiérarchie s’y résignait.

Ravi de s’être une fois de plus débarrassé de cet imbécile, l’ingénieur replongea dans la contemplation de son écran et enclencha sa batterie de firewalls.

— Voyons ce que tu as dans le ventre.

D’habitude, les courriers électroniques ne le mettaient pas dans cet état. Mais il était un expert en sécurité informatique de renommée internationale : sa boîte était configurée pour ne jamais — et Samuel employait ce mot à dessein — recevoir de message non sollicité. Les spams étaient bannis de son univers, les prêts à taux réduits aussi exceptionnels que crapuleux supprimés de son champ de perception. Quant aux chaînes de l’amitié vouant aux flammes de l’Enfer leurs malheureux destinataires, il s’était fait un plaisir de bricoler un malware qui repérait l’émetteur et détruisait son disque dur. La décence imposait que certaines limites en matière de stupidité ne soient jamais dépassées.

La découverte du nouveau message l’avait donc plongé dans d’insondables abîmes de perplexité. Si ces quelques octets avaient pu franchir les filtres qu’il avait patiemment élaborés, ils devaient avoir quelque chose à se reprocher. Peut-être était-ce une tentative de piratage sophistiquée, une intrusion d’Al-Qaïda ou pire, une attaque coordonnée de hackers. Ces allumés dépressifs accros au porno et aux jeux vidéo ne renâclaient jamais à la tâche quand il s’agissait de saccager des bases de données gouvernementales.

Le développeur lut le stupide intitulé du message, écrit en lettres capitales : “TROUVEZ L’AMOUR EN QUATRE JOURS !” C’était comme découvrir une tache de gras sur un écran nettoyé de frais. Quelle faute de goût. Quel leurre idiot.

Samuel aurait pu débrancher son ordinateur du réseau avant de procéder mais c’était mal connaître la fierté que l’ingénieur plaçait dans ses programmes. Le front couvert de sueur, il vérifia une dernière fois que toutes les sécurités avaient bien été enclenchées. Il activa alors les verrous numériques et passa le relais à “Destruction Finale”.

— C’est parti.

Cliquant sur le message, il déclencha l’ouverture d’une fenêtre et jeta un œil inquiet sur ses traqueurs. Tout était dans le vert. Le détecteur d’IP dénicha un émetteur hébergé en Corée, puis continua à rebondir de miroir en miroir à la recherche de l’expéditeur original. Cela pourrait prendre des heures, en fonction de la complexité du maillage de proxys.

Le contenu du courrier consistait en une ridicule — et probablement fausse — publicité pour un site de rencontres. Il proposait à ses nouveaux clients d’utiliser un algorithme révolutionnaire visant à cibler les points communs entre deux inconnus. Sa précision était telle que si au bout d’une semaine l’inscrit n’avait pas trouvé chaussure à son pied, le coût de l’abonnement lui était remboursé. Un rire aigre secoua les épaules de Samuel : c’était vraiment un piège à pigeons.

L’ingénieur enclencha le scan des contenus. Les pièces jointes étaient la principale source de contamination des ordinateurs domestiques mais elles n’étaient pas les seuls vecteurs potentiels d’infection : les images elles aussi pouvaient embarquer des programmes malveillants. Il ouvrit une deuxième console dans laquelle il entra une ligne de commande, puis ordonna à son robot d’analyser les photographies. Un trombinoscope de visages féminins s’afficha à l’écran. Jeunes, plutôt agréables et souriantes, ces femmes s’étaient sûrement échappées d’une publicité pour dentifrice. Samuel serra les mâchoires. Les images ne recelaient aucun virus.

— C’est pas vrai…

Une bouffée de chaleur l’étouffa tandis qu’une odeur de transpiration se répandait dans le bureau. Samuel tortura encore sa machine à la recherche d’une malveillance, allant jusqu’à mettre en application des procédures qui en temps normal, étaient réservées aux menaces terroristes sérieuses. Mais s’il était pourtant parvenu à percer toutes ses barrières, le courrier n’avait rien de suspect. Comme un samouraï, Samuel salua la victoire de son adversaire en s’inclinant. Puis il referma les consoles, relança ses logiciels habituels et sauvegarda le message sur son cloud personnel. Il l’imprimerait pour le faire encadrer, avant de le rapporter au bureau où il l’accrocherait au-dessus de ses écrans. Ainsi se souviendrait-il que même les portes blindées les plus solides rencontrent parfois un petit malin qui touche sa bille en serrurerie.

De retour chez lui, Samuel s’assura comme d’habitude que les six verrous de la porte d’entrée étaient bien fermés avant de s’affaler sur le canapé. Dix minutes plus tard, un livreur glissa sa pizza par la fente de la boîte aux lettres. La commande par internet avait révolutionné sa vie de célibataire : deux clics sur son téléphone lui permettaient de ne plus jamais se soucier de la vacuité abyssale de son frigo, qui ne contenait que des bières en bouteilles et des sauces épicées périmées. Il tira les rideaux et engloutit sa pitance devant un épisode de Futurama.

Ce courrier électronique avait ruiné sa journée. Incapable de penser à autre chose qu’à l’éventail infini des erreurs qu’il avait pu commettre, l’ingénieur avait eu toutes les peines du monde à avancer dans son travail. L’un de ses collègues s’était même moqué de sa chemise sans qu’il trouve l’énergie de lui répondre, comme le spectateur d’un match de tennis devant un ace à deux-cents kilomètres-heure.

La soirée se déroula selon le plan prévu. Personne ne frappa à la porte — les voisins qui s’y étaient aventurés se gardaient bien de réessayer — et le téléphone filaire ne sonna pas. La tablette tactile resta silencieuse, et son smartphone ne vibra que pour lui notifier de reprendre un entraînement sportif qu’il avait abandonné depuis des mois. La télévision déversait son flot ininterrompu de programmes hystériques et Samuel se demanda qui de son ventre ou de ses yeux lorgnait le plus l’écran : cela faisait des années qu’il s’était promis de faire quelque chose pour ça, mais il n’avait jamais réussi à trouver la motivation. Samuel possédait pourtant beaucoup d’autres qualités, à commencer par son esprit logique qui l’avait propulsé des bancs des meilleures universités aux strates les plus secrètes des agences gouvernementales, et son goût du silence qui faisait que même sa mère était incapable d’expliquer en quoi consistait son travail. De toute façon, ce sujet n’était pas celui qui l’intéressait le plus.

— Comment veux-tu trouver une fille avec un ventre pareil ? l’avait-elle sermonné lors de sa dernière visite à Noël.

— Le problème, c’est pas de la trouver, avait-il répondu. C’est qu’elle me supporte.

— Tu pourrais faire un effort.

La brave femme avait alors clôturé la conversation en servant à son fils une troisième part de gâteau. Ses collègues l’avaient prévenu lorsqu’il était entré au Bureau : il finirait sa vie seul, sur ce même canapé, avec pour unique compagnie la trace de gras que son dos imprimerait dans le tissu au fil des ans. La plupart des agents de renseignement étaient célibataires ou divorcés. Quant à ceux ou celles dont le mariage tenait toujours, ils affrontaient quotidiennement les sourires condescendants de ceux qui savent.

Plus le temps passait, plus Samuel trouvait son appartement stupide, ses vêtements grotesques et sa tête à pleurer. S’il avait voulu la gloire, il aurait accepté de travailler pour cette brillante startup qui lui avait fait une offre deux ans plus tôt. Mais l’ingénieur avait préféré relever le défi de la sécurité nationale plutôt que de répondre aux demandes d’interview de Wired. À l’époque, les soirées dans les clubs branchés ne l’intéressaient pas plus que les promesses de bureau avec vue sur l’océan Pacifique. Il s’en mordait les doigts aujourd’hui : non seulement son emploi le contraignait à faire des miracles dans le plus parfait des anonymats, mais son salaire de fonctionnaire n’en soulageait en rien la douleur.

Samuel repensa au message. Le trombinoscope dansa dans sa tête comme si des centaines de femmes se moquaient de lui, de ses chemises idiotes, de son abdomen proéminent, de sa calvitie naissante et de son existence grotesque. Il éteignit la télévision et extirpa un ordinateur portable d’un tiroir de la table basse. Il n’avait pas accès aux données du boulot chez lui : la sécurité de son réseau domestique — même si elle rivalisait d’ingéniosité avec celle de certains pays et qu’une petite surprise attendait les importuns qui essayaient de se connecter à son wifi — n’était pas suffisante pour qu’il se paye ce luxe. Ce qu’il cherchait se trouvait dans son espace de stockage en ligne. Ce cloud contenait des informations personnelles cryptées telles que photos de vacances, copies des papiers d’assurance, de compte bancaire, musique téléchargée en toute illégalité et vidéos pornos pour soirées en solo.

Il retrouva le message dans le dossier “Mails archivés” et le relut encore, non pas pour y détecter une menace mais pour en apprendre un peu plus sur ce service qui promettait à ses clients de trouver la femme ou l’homme idéal en quatre jours chrono. Il était chez lui, les rideaux étaient tirés et son sang avait épongé deux litres de bière : aucune honte ne l’atteindrait plus ce soir.

Samuel déboutonna sa chemise et s’installa torse nu face à l’ordinateur. Maintenant certain que le message ne contenait aucun programme nuisible, il cliqua sur le lien. Une fenêtre s’ouvrit.

“Félicitations, Samuel : vous venez de vous connecter pour la premier fois à Symbio. Remplissez votre fiche de renseignements et commencez à discuter avec la personne de vos rêves.”

Samuel ricana en complétant son profil et omit de renseigner sa corpulence. En guise d’image de présentation, il dénicha sur le net une photo d’Harrison Ford époque Star Wars. S’il devait trouver l’amour, elle devrait nécessairement être une amatrice invétérée de la saga — ou au moins de L’Empire contre-attaque, condition sine qua non.

L’ingénieur valida le formulaire et atterrit sur une page lui proposant différents types d’abonnement, dont l’un parut lui convenir. Quitte à jouer le jeu, autant le jouer jusqu’au bout, pensa-t-il en entrant les chiffres de sa carte bleue. Une nouvelle fenêtre s’ouvrit. Son inscription avait été prise en compte mais un délai de validation de quelques minutes était nécessaire afin de confirmer certaines réponses. Samuel était dubitatif. Depuis quand les sites de rencontres exigeaient-ils autre chose qu’un compte bancaire suffisamment approvisionné ? Finalement, l’interface de l’espace Membres apparut sur l’écran et l’ingénieur retrouva le trombinoscope désormais familier.

Il cliqua sur une fiche et détailla sa propriétaire. La jeune femme était plutôt agréable à regarder — c’était bien entendu son premier critère — mais l’inventaire de ses passions était aussi irritant qu’un dimanche sans connexion. Il ne s’attarda pas et poursuivit ses investigations. Les fiches comme les sourires défilèrent devant ses yeux et au bout de trente minutes, les profils lui paraissaient tous identiques. Il était tard, la bière l’abrutissait et la perle rare tardait à se montrer.

Certaines des inscrites étaient en ligne en même temps que lui. Leur statut était signalé par une icône verte affichée sur leur profil. Il décida de couper court aux tergiversations et jeta son dévolu sur la première connectée dont l’aspect ne le repoussait pas tout à fait. Il cliqua sur l’option “Message privé” et rédigea une petite introduction saupoudrée de quelques blagues, d’un soupçon d’autodérision — les femmes adorent les hommes qui savent se moquer d’eux-mêmes, pensait-il — et appuya sur “Envoyer”. Samuel rongea son frein en attendant la réponse et contempla l’écran vide un long moment, avant de se lever pour attraper une dernière bière dans le frigo. Lorsqu’il revint, l’écran n’avait pas bougé d’un pouce.

— Me dis pas que tu en reçois des centaines, grommela-t-il en se cherchant une nouvelle victime, moins sollicitée.

Il reprit son message initial, l’expurgea des détails faisant référence au précédent profil et le recopia dans autant de fenêtres de dialogue que l’interface l’autorisait. Avec une seule ligne, un pêcheur ne risquait pas d’arracher un poisson à l’océan. Mais avec soixante, il avait une chance d’infléchir les statistiques.

Dix minutes plus tard et la messagerie aussi vide que son frigo, Samuel s’avoua vaincu. Sa fiche de renseignement devait donner tout sauf envie de discuter avec lui. Sa photo de profil était une insulte à l’intelligence, une blague intitulée Mon visage est une plaisanterie. Demain, il chercherait dans ses archives une image de lui plus jeune… ou bien se contenterait-il d’accepter la médiocrité de son existence, d’abandonner l’espoir de partager frustrations et regrets avec quelqu’un d’autre, d’annuler son inscription et de récupérer son argent. C’était un futur envisageable tout autant.

Aussi triste qu’irrité, Samuel ferma le clapet de l’ordinateur et traîna des pieds jusqu’à sa chambre, laissant sa chemise-bananes roulée en boule au pied du canapé.

La journée du lendemain s’avéra parfaitement détestable. La nuit avait été troublée par des rêves désagréables, sans parler du réveil abrupt, et il arriva en retard au boulot où il dut encore subir les réprimandes de son supérieur hiérarchique. Mais l’énergie de l’ironie l’avait quitté, et il accepta les reproches sans broncher. Le Directeur s’en étonna et le gratifia du plus narquois des sourires.

— Ça vous pend au nez, conclut-il afin de retourner se cloîtrer dans son bureau, électrisé par l’excitation du vainqueur.

Samuel plongea sans joie dans le code pour n’en émerger qu’à la pause déjeuner, durant laquelle il ouvrit sa boîte de réception pour vérifier qu’aucun message publicitaire n’était revenu polluer son havre de paix informatique. Une succession de courriers professionnels y sommeillaient platement : tout fonctionnait à merveille.

La nuit lui avait porté conseil : il ne retournerait pas sur le site de rencontres. Ces trucs n’étaient bons que pour les pleurnichards, les gogos et les prédateurs sexuels impénitents. De retour à l’appartement, il ferait annuler son inscription et compenserait sa perte en téléchargeant une nouvelle série de science-fiction. Même au comble de l’ennui, il n’avait pas le temps de penser à autre chose qu’à son travail. C’était très bien comme ça.

Lorsque la journée prit fin, Samuel rentra chez lui et alluma l’ordinateur portable. Il lui fallait se connecter une dernière fois pour effacer son profil. Mais une petite enveloppe rouge clignotait au sommet de l’écran.

— Un message ?

Incrédule, l’ingénieur fixa des yeux l’icône écarlate et suspendit son geste. Il serra les dents, approcha la souris du bouton “Effacer le compte” mais se ravisa. Que valait l’intégrité intellectuelle quand derrière les murs de son appartement, il se préparait de toute façon à une énième soirée de réjouissance télévisuelle solitaire ? Il ouvrit la boîte de réception. Sur la cinquantaine de courriers copiés/collés envoyés hier, une seule personne avait répondu. Par curiosité, il cliqua sur son profil.

Lydia affichait un visage lumineux encadré d’une chevelure auburn, disait avoir 32 ans et s’intéresser aux films de science-fiction des années 80 et à la politique internationale. Samuel, honteux, relut le message qu’il avait écrit la veille avant d’afficher la réponse de son interlocutrice.

L : “Salut. Marrante, la photo. T’es le frangin de Han Solo ?”

Le sang de Samuel se mit à bouillir dans ses veines : non seulement elle connaissait ses classiques mais elle n’était pas dénuée d’humour. Pourtant l’ingénieur se renfrogna.

— Ne me dis rien, je sais déjà tout. On va discuter, tu me trouveras peut-être amusant, et puis tu me demanderas pourquoi je n’ai pas mis de vraie photo. Je t’en enverrai peut-être une, même pas une récente, et si les choses se passent bien, tu vas vouloir me rencontrer. Alors on ira prendre un café et ce sera la première et dernière fois qu’on se verra. Pas vrai ?

Comme en réponse à sa diatribe venimeuse, le profil de la jeune femme se colora en vert. Elle était en ligne. Un tisonnier brûlant tritura les entrailles de Samuel. Il eut presque envie de plonger derrière le canapé pour s’y cacher. Un son aigu fit grincer le haut-parleur. Un nouveau message de Lydia.

L : “T’es là ?”

Les doigts de l’ingénieur tremblèrent sur le clavier tandis qu’il tapotait sa réponse.

S : “Ouais, pourquoi ?”

Une petite plume s’afficha en bas du champ de discussion. Elle était en train d’écrire. Puis un nouveau message apparut.

L : “Pour qu’on cause, banane.”

Il pouffa. Une femme faisant ostensiblement référence à la série Retour vers le Futur ne pouvait pas tout à fait être détestable.

S : “Moi aussi les années 80 me manquent.”

L : “Il y a une solution.”

S : “Ha bon ?”

L : “Le convecteur temporel, Marty !”

Réjoui par la tonalité de l’échange, Samuel reposa la bouteille de bière et se prit au jeu des questions. Lydia paraissait être d’une nature enthousiaste et ponctuait ses réponses comme une adolescente, à grand renfort de points d’interrogation et d’exclamation.

S : “C’est une vraie photo ?”

L : “Oui, pourquoi ? Pas toi ?? ;)”

Comme celui d’un vieux lézard, le sang de l’ingénieur se réchauffa à mesure que les minutes, puis les heures, s’écoulaient. Ils évoquèrent longuement leurs goûts cinématographiques et découvrirent qu’ils partageaient beaucoup de références communes. Ils enchaînèrent sur les séries télévisées, puis sur la musique en s’échangeant des liens via YouTube. Lorsqu’il finit par avouer qu’il se trouvait trop laid pour publier une photo, elle ne se moqua pas de lui, au contraire, et lui raconta comment les adolescentes riaient d’elle autrefois à cause de sa manière de siffler les "s". Mais des séances chez l’orthophoniste et une solide motivation l’avaient débarrassée de ce défaut d’élocution. Grâce à cela, elle avait pu reprendre confiance en elle. Selon Lydia, les complexes étaient des monstres qui pouvaient être vaincus.

S : “Ma mère et mon patron disent la même chose. Une seule solution, la salle de sport.”

Elle s’empressa de corriger.

L : “Je ne juge pas quelqu’un sur son physique.”

Le soleil finit par s’inviter dans l’appartement à travers les rideaux mi-clos sur les coups de cinq heures du matin. Ils avaient alors fait le tour de la question politique — elle était plutôt branchée solidarité et paix mondiale, et Samuel n’avait rien de spécial à lui opposer, sinon qu’il se fichait des élections. Concernant la religion, il n’avait qu’un credo : Dieu merci, je suis athée ! et ils étaient en phase. Lorsque Samuel expliqua que la seule divinité à laquelle il acceptait de se soumettre était l’arithmétique, la blague eut l’air de faire son effet.

L : “T’es marrant :) ”

Ils convinrent qu’aller se coucher serait contre-productif et qu’ils feraient mieux de pointer au boulot sans passer par la case sommeil.

L : “Dans quoi tu travailles, au fait ?”

Samuel rembobina la bande et s’étonna du fait qu’ils aient pu discuter six heures d’affilée sans que ni l’un ni l’autre ne mette la sempiternelle question de la profession sur le tapis. À une époque où celle-ci arrivait en seconde position dans n’importe quel échange mondain — juste après “Vous reprendrez un martini ?” — cet oubli aussi inattendu que délicieux acheva de le convaincre.

S : “Dans l’informatique, et toi ?”

L : “Haha, pareil… Mais qui ne bosse pas dans l’informatique aujourd’hui ?”

S : “Tu sais, je suis ce gars dont personne ne comprend le boulot.”

L : “Tu travailles pour quelle boîte ?”

Exténué, il sentit la fatigue empeser ses joues alors qu’il essayait de sourire.

S : “Je peux pas te le dire. Je serais obligé de te tuer.”

Un temps il crut que Lydia s’était déconnectée. Mais elle finit par répondre.

L : “On partage beaucoup de choses, décidément……”

S : “Pas possible, toi aussi ?”

À bien y réfléchir, il n’y avait rien d’étonnant à ce que deux personnes qui se rencontrent sur le web travaillent plus ou moins dans le domaine de l’informatique.

L : “Ding dong, tu entends ?

S : “Hein ?”

L : “C’est le tueur à gages qui sonne à ta porte !!! ;)”

Ils échangeaient encore des banalités quand Samuel éteignit l’ordinateur sur les coups de six heures. Pour la première fois depuis des semaines, il arriverait à l’heure au boulot — pas forcément au meilleur de sa forme, mais à l’heure — et Bob allait en avaler sa cravate.

Une boule de chaleur s’était logée dans sa poitrine, comme un chaton pelotonné sous son tee-shirt. Samuel voulut se détester mais ne parvint qu’à verser une larme sur son humanité retrouvée. Il prit une douche en vitesse, évalua la propreté des vêtements qui traînaient près de l’entrée et quitta son appartement au pas de course pour profiter de l’atmosphère matinale.

— Vous ne portiez pas cette chemise hier ? railla le Directeur en le croisant plus tard, une pile de dossiers sous le bras et l’air d’avoir dormi sur un lit de camp.

— Mon majordome est un rapide.

Sans pouvoir l’expliquer, l’ingénieur sentit une vague d’empathie serrer son cœur. Les intimidations perpétuelles de cet homme à l’aube de la retraite ne pouvaient être qu’une tentative désespérée d’attirer l’attention.

— Ça n’empêche pas qu’elles sont toutes aussi laides.

Samuel, sourd aux sarcasmes, tendit une main amicale au Directeur qui en retour ne remua pas un cil.

— Bien, je vois que vous avez retrouvé votre enthousiasme. C’est très utilequand on cherche du travail…

L’ingénieur tira de la poche de son short un mouchoir en papier et une petite bouteille de lotion antibactérienne. Il se nettoya la main et la tendit de nouveau à Bob.

—Vous êtes plutôt content de mes services, non ?

— J’espère que ça durera, répondit le Directeur après un temps d’hésitation.

Le développeur hocha la tête et désigna sa main d’un mouvement sec du menton. Au même moment, un groupe d’officiels traversa la salle de pause. Le Directeur, pris au piège, accepta la poignée de main à contrecœur.

— Qu’est-ce qui vous arrive ? marmonna-t-il, dents serrées.

Samuel haussa les sourcils.

— Qui sait, peut-être l’amour ?

Le Directeur recula de dégoût et se piqua d’un rire sardonique avant d’abandonner l’ingénieur à la compagnie du distributeur automatique. Ce revers n’entamerait en rien son moral. Boosté au chocolat et aux boissons énergisantes, Samuel n’était de toute façon pas en état de se laisser décourager aujourd’hui. Tout le monde finirait seul, oui, et Bob en premier. Mais peut-être pas lui, songea-t-il toute la journée face à son écran. Peut-être pas lui…

Deux jours plus tard — ils s’étaient laissés une nuit pour récupérer de la veille — Samuel attendit patiemment que Lydia se connecte pour entamer la conversation comme prévu. La jeune femme était en retard. Lorsqu’elle finit par apparaître en ligne, Samuel s’était résigné à se replonger dans Battlestar Galactica. Il coupa le son de la télévision, laissa Starbuck se débrouiller avec les Cylons et posa l’ordinateur brûlant sur ses genoux. Sans prendre le temps de dire bonsoir, elle commença la discussion.

L : “Je déteste mon boulot.”

S : “Comment ça ?”

L : “Heures sup’. Chef pénible. Compliqué !!!”

Samuel crut bon de plaisanter sur le caractère étrangement similaire de leurs vies — peut-être étaient-ils, comme Luke et la princesse Leïa, des jumeaux séparés à la naissance ? — mais la boutade passa à l’as : Lydia n’était pas d’humeur ce soir. Il tenta de relever le ton mais les réponses mettaient du temps à arriver.

S : “Ça va ?”

L : “Pas facile de taper en pleurant.”

Un silence informatique englua la conversation. Samuel n’était pas prêt. Il n’avait jamais été doué pour consoler les gens, ni même pour les écouter : d’ordinaire trop occupé à se lamenter, il était incapable de remonter le moral à qui que ce soit. Mais une notification de nouveau message l’empêcha de continuer à s’apitoyer sur son sort.

L : “Il est sûr, ton réseau ?”

Piqué de curiosité, Samuel allait répondre quand un doute traversa son esprit. Ce genre de questions mettait en général la conversation sur des rails équivoques, voire carrément illégaux. Mais il balaya ces pensées : Lydia travaillait aussi avec des données sensibles et devait simplement craindre pour son anonymat.

S : “Oui, mais pas ici alors. J’ai bricolé un IRC maison, je te branche.”

L : “ :) ”

Le développeur lança son programme de discussion privée et s’assura que le réseau atteigne les hautes sphères du cryptage avant d’inviter la jeune femme.

S : “OK…”

Lydia mit un temps fou à rédiger sa réponse. Finalement, un pavé de texte s’afficha dans la fenêtre. Samuel retira ses lunettes et plissa les yeux pour déchiffrer les lignes serrées du message. Il comprit alors pourquoi son interlocutrice avait tenu à ce que cette discussion se poursuive ailleurs que sur un site de rencontres, véritable passoire dont la sécurité laisserait forcément à désirer.

Lydia travaillait pour une agence gouvernementale, officiellement en charge de l’archivage de données personnelles mais dont les agents zélés surveillaient au final tout et n’importe quoi, d’une façon très contestable et aux frontières de la légalité. Même si son poste plafonnait tout en bas de l’échelle de confidentialité, elle disposait d’un accès suffisant pour deviner l’ampleur des dégâts.

Samuel pouffa, ému par sa candeur.

S : “C’est pas nouveau.”

L : “Ça ne veut pas dire que c’est bien ! Non seulement ils me font bosser jour et nuit, mais ils accumulent des dossiers à charge : sur toi, sur moi, sur tout le monde ! Ils espionnent les sites que tu visites, ils localisent tes déplacements grâce à ton téléphone portable… ils savent pour qui tu votes…”

Samuel connaissait tout cela : la planète hacker se chargeait régulièrement de diffuser le message auprès du grand public, sans toutefois parvenir à créer de séisme politique ou sociétal. En vérité, à part quelques paranoïaques comme lui, les internautes se fichaient de la confidentialité de leurs données. Lui, de son côté, travaillait même à rendre ces choses possibles. Les agences de renseignement utilisaient ses cryptages pour sécuriser leurs bases de données.

S : “Ça m’étonnerait qu’ils aient grand-chose sur moi.”

L : “Il y a un dossier à ton nom.”

Un frisson glacial électrisa sa nuque.

S : “Mais je ne t’ai jamais donné mon nom de famille.”

La conversation se suspendit.

L : “Tu es sur Facebook, Samuel.”

Le concepteur s’amusa de sa paranoïa et se remémora la première règle de l’espionnage informatique : “Pour contrôler la sécurité, contrôlez d’abord l’humain.” Il reprit le clavier.

S : “Pardon.”

L : “ :) ”

La discussion se prolongea une partie de la nuit mais se teinta d’amertume à mesure que chacun égrenait les raisons pour lesquelles il détestait son travail. Le tour de l’échange n’avait rien d’ahurissant en soi : la plupart des adultes savaient qu’en grandissant, ils devraient renier leurs rêves pour gagner un salaire. Mais la tristesse de Lydia trouvait un chemin jusqu’au cœur de Samuel. À son grand étonnement, ses paroles le touchaient. Il se pensait plus cynique. Il hésita à écrire la phrase qui lui trottait dans le crâne depuis quelques minutes et réfléchit à l’ordre des mots avant de les transcrire sur les touches du clavier.

S : “Je peux t’appeler ? J’ai envie d’entendre ta voix.”

L’écran se figea pendant plusieurs secondes. Finalement, Lydia répondit.

L : “Pourquoi ??”

S : “Je sais pas. Envie, c’est tout.”

L : “Ça n’arrangera rien.”

S : “Je suis incapable de te consoler DE TOUTE FAÇON.”

L : “…”

La jeune femme se déconnecta. Samuel jura en son for intérieur et relança le protocole. Elle ne pourrait pas retourner sur le réseau d’elle-même, il devait la réinviter. Mais c’était en imaginant qu’elle souhaite se reconnecter. L’ingénieur comptait les minutes, les yeux rivés sur son écran, lorsque Lydia revint finalement dans la conversation, à son grand soulagement.

L : “J’ai menti.”

L’informaticien tiqua.

S : “À quel sujet ?”

L : “Je n’ai jamais réussi à me débarrasser de mon défaut de prononciation. J’ai essayé pendant deux semaines et je n’y suis jamais retournée.”

Samuel se sentit plus léger. Il avait imaginé le pire.

S : “On peut s’appeler ? En sécurisé, à travers l’ordinateur. Pas besoin de téléphone.”

L : “Seulement si tu ne me fais pas dire "archiduchesse".”

L’ingénieur lança le protocole VOIP. Au bout de trois sonneries, une petite voix presque inaudible décrocha. Samuel se pencha sur les haut-parleurs pour mieux entendre le chuchotement.

— Allo ?

Je suis là, répondit le filet de voix de l’autre côté.

C’était un murmure, un chuintement, à peine un son, mais il acheva de démolir son cœur.

— Salut, dit-il, la voix tremblante.

Un soupir traversa le réseau et fit doucement remuer la membrane du haut-parleur.

Salut, dit Lydia, un peu plus fort cette fois. Tu as une jolie voix.

Samuel entendit les violons de sa comédie musicale personnelle susurrer une mélodie qu’il n’avait jamais écoutée ailleurs que dans les rêves de l’adolescent romantique qu’il était autrefois.

— Merci, dit-il, incapable de trouver quoi que ce soit d’intelligent à répondre au compliment. Toi aussi, tu as… une très belle voix.

Menteur, plaisanta Lydia.

Ils demeurèrent suspendus à leurs lèvres respectives pendant un instant, simplement à l’écoute du silence derrière lequel ils devinaient leur souffle court.

— Je… tu me manques, balbutia Samuel.

Cette phrase n’avait aucun sens : ils étaient des inconnus l’un pour l’autre, des inconnus qui de surcroit ne s’étaient jamais rencontrés. Il n’existait aucune raison pour que cette femme lui manque, au-delà de sa présence rassurante et de la promesse en une vie meilleure qu’elle lui inspirait.

Je sais. Moi aussi, dit-elle dans un adorable chuintement avant de raccrocher.

La vieille carcasse du développeur se souleva du canapé, comme prise de lévitation. Animé d’une énergie insoupçonnée, il se pencha par la fenêtre ouverte et prit une grande inspiration. C’était une sensation incroyable, comme de boire au verre de Dieu. Un besoin impérieux de hurler lui déchira les tripes. Il mordit dans un oreiller pour ne pas alerter les voisins. Il croyait tour à tour se noyer et se dessécher. Le souffle court, il remercia le hasard de s’être arrangé pour que le spam traverse les barrages — informatiques et sentimentaux — qu’il avait érigés autour de lui.

Trois jours après sa première connexion à ce stupide site de rencontres, comme la publicité le promettait et à son immense stupéfaction, Samuel avait bel et bien trouvé l’amour.

Les semaines suivantes, Samuel traversa la vie comme un train lancé à grande vitesse en plein désert, et ni les remarques du Directeur, ni les regards moqueurs de ses collègues ne l’atteignirent. Monté sur coussin d’air, il surplombait ce spectacle et oubliait peu à peu comment il avait pu mener une telle existence jusqu’alors. Son passé disparaissait au profit d’un avenir plus radieux où l’ingénieur puisait une motivation pour chaque ligne de commande exécutée, chaque fraction de code écrite, chaque spyware listé. Son seul désir était de faire tourner les aiguilles de l’horloge le plus vite possible. Lorsque l’heure sonnait, il courait alors jusque chez lui pour poursuivre la conversation laissée en suspens la veille.

Lydia n’aimait pas parler au téléphone. Son défaut de prononciation l’empêchait d’apprécier ces moments et si Samuel avait beau lui répéter que sa voix était tout à fait délicieuse, la jeune femme n’en démordait pas et préférait continuer la conversation par écran interposé. Il y avait quelque chose d’érotique dans leurs échanges sonores, et chaque soupir que le haut-parleur captait sonnait comme un orgasme aux oreilles du développeur. La retenue avec laquelle elle s’exprimait — qui contrastait singulièrement avec la verve dont elle pouvait faire preuve derrière un clavier — fit germer en lui des pensées coupables. Dans ses rêves, les images pornographiques des sites qu’il visitait autrefois cédaient la place à des situations beaucoup plus sombres et romantiques, comme si sa vie avait été soudain transposée dans les pages des Mystères d’Udolphe.

Au bout de deux mois, ils avaient finalement consenti à échanger de vraies photos. Samuel avait cherché une image récente où il ne soit ni dans l’ombre, ni en gros plan, ni en train de s’empiffrer ou de boire, en vain. Par dépit, il avait donc posé son appareil photo sur le coin d’une fenêtre et enclenché le retardateur. Mal à l’aise, les muscles tendus sous l’épaisse couche de gras, il s’était mis à suer et l’appareil l’avait saisi au moment où il s’épongeait le front. La photo permettait néanmoins de se faire une idée de sa corpulence, au sujet de laquelle Lydia ne parut pas s’émouvoir.

L : “Tu te trouves gros ?? Moi je te trouve comme il faut !! Un homme doit être costaud, sinon ce n’est pas un homme, tu ne crois pas ?”

S : “Heu… Je sais pas. Selon les critères de la publicité, je suis juste gros. Et selon ceux de la médecine, en surcharge pondérale morbide.”

L : “Haha ! Le seul truc, c’est le bouc. Ça fait quand même vieux nerd.”

Lydia envoya d’autres photos. Contrairement à Samuel, ses portraits ne différaient pas beaucoup de celui qu’elle avait posté sur son profil : tout au plus discernait-on quelques rides en plus et des plis sous les yeux un peu plus prononcés. Pour Samuel, il ne s’agissait que de lignes supplémentaires à lire dans un roman passionnant. Lydia possédait un sens de l’humour compatible avec le sien mais demeurait imperméable aux analogies, aussi se contenta-t-il de dire qu’elle était très belle, ce qui était vrai.

S : “Comment une fille comme toi peut être restée célibataire tout ce temps ?”

L : “Faut croire que les hommes ne savent pas voir ce qu’il y a derrière l’écran.”

Puis, poursuivant :

L : “J’ai l’impression d’être née pour te connaître. On est tellement compatibles.”

Samuel pensait déjà à l’étape suivante et tournait les mots dans sa tête. Ce qu’il voulait lui proposer n’avait pourtant rien que de très naturel. Un soir, n’y tenant plus, l’ingénieur se précipita sans filet.

S : “Tu fais quoi, là ?”

L : “Il y a un film avec Dustin Hoffman à la télé. Rien d’excitant.”

S : “…”

L : “Quoi ?”

S : “On sort prendre un verre ?“

La jeune femme, manifestement surprise par la proposition, marqua une pause.

L : “Genre maintenant ??”

S : “Toujours plus excitant que passer la soirée avec Dustin Hoffman.”

L : “Pas sûre.”

La conversation s’enlisa. Samuel, anxieux, se pencha sur le clavier et suspendit ses mains au-dessus des touches, comme deux araignées mortes. Un nouveau message s’afficha.

L : “Pas ce soir.”

Quelque chose craqua dans sa poitrine.

S : “D’accord. Quand ?”

L : “On verra.”

S : “Je peux t’appeler ?”

L : “Non.”

La jeune femme expédia la conversation et se déconnecta, prétextant une fatigue soudaine.

Samuel se mit à trembler. Il avait beau se repasser le fil de l’échange et retourner la situation dans tous les sens, il ne voyait pas ce qui avait pu la mettre dans un état pareil. Après tout, se rencontrer n’était qu’une étape logique. Ils en avaient déjà parlé plusieurs fois, en plaisantant certes, mais l’idée n’était pas nouvelle. Peut-être aurait-il dû la préparer, plutôt que de lui proposer un rendez-vous improvisé. Demain, ils évoqueraient ce quiproquo, démêleraient les confusions et illumineraient les zones d’ombre. Cette discussion ne serait plus alors qu’un mauvais souvenir dont ils riraient quand ils seraient vieux.

Mais les jours suivants, Lydia ne se connecta pas au réseau.

Pétri d’inquiétude, Samuel contacta le service client du site de rencontres. Les lignes étaient saturées et lorsqu’il parvenait enfin à obtenir une place dans la file d’attente, le téléphone sonnait dans le vide pendant de longues minutes avant de lui raccrocher au nez.

Au travail, il tenta d’en savoir davantage. Il n’était pas censé aller piocher dans les fichiers gouvernementaux mais en tant qu’élément pivot de leur sécurité, il avait accès à une foule de documents classifiés. Il ne trouva rien, et ce n’était pas étonnant : son poste n’était connecté ni au réseau de l’état-civil ni à celui de la police. Il apprit néanmoins que Lydia ne faisait pas partie d’un réseau de terroristes internationaux, mais ne put pas savoir si elle avait été un jour arrêtée pour conduite en état d’ivresse. L’ingénieur se ravisa au sujet des données qu’il était censé protéger : elles n’avaient rien d’intéressant si elles ne pouvaient rien lui apprendre sur sa Lydia.

Samuel perdit du poids. Il fondait déjà depuis plusieurs semaines — parce qu’on ne peut pas taper sur un clavier avec un cornet de frites dans les mains — mais cela faisait des jours qu’il oubliait simplement de manger. L’anxiété lui faisait perdre les pédales. Télévisée éteinte, fenêtres ouvertes sur la ville blafarde, il passait ses soirées à fixer du regard l’écran inerte de son ordinateur.

S : “Hello ? Tu es là ?”

S : “Hello ? Tu es là ?”

S : “Hello ? Tu es là ?”

Il persévéra pendant plusieurs jours, puis finit par abandonner. Lydia n’était pas là. Lydia ne serait plus là. Résigné, le cœur en miettes, Samuel allait se coucher sans envie et gisait ainsi des heures, étendu sur le dos, les yeux collés au plafond, trop anéanti pour pouvoir pleurer.

— Un souci ? demandait Bob chaque matin, un sourire diabolique dessiné sur son visage détestable.

L’ingénieur se retenait de lui envoyer son poing dans la figure. Car même si son travail était loin de le satisfaire — et à plus forte raison depuis qu’il avait goûté aux douces joies de l’espoir conjugal — il était la seule prise à laquelle il pouvait se cramponner pour ne pas sombrer dans l’apathie définitive.

Dix jours s’écoulèrent sans nouvelles de Lydia. Samuel était passé d’un état de profonde détresse à une sorte de colère sourde et permanente. Ce ressentiment lui donnait la force de se lever le matin. Persuadé que sa correspondante virtuelle avait tiré un trait sur lui, Samuel avait écarté l’idée que quelque chose de grave ait pu lui arriver. Dans les films, le sort s’abat sur le héros au moment où il s’y attend le moins. Et ce coup-là, aucun doute qu’il l’avait vu venir.

Un soir, le développeur parvint à se convaincre qu’il était temps de tourner la page. Décrochant son téléphone, il commanda une pizza et alluma la télévision, bien décidé à reprendre sa vie là où il l’avait stupidement laissée sur Pause.

On frappa à la porte. Le livreur, casquette tirée sur les yeux, lui tendit sa commande sans un mot. Encore un qui ferait mieux de changer de boulot, songea Samuel en se gardant de lui donner un pourboire. L’ingénieur s’affala sur le canapé, augmenta le volume des enceintes et ouvrit le carton. Un frisson lui glaça la poitrine. Pour toute pizza, la boîte ne contenait qu’un téléphone portable calé avec des feuilles de journaux chinois. Les mains parcourues de tremblements, il tira l’appareil de son sarcophage de cellulose. C’était un modèle basique, sans fioriture, capable seulement de passer des appels et d’envoyer des messages.

Le téléphona vibra. Sous l’effet de la surprise, Samuel laissa échapper un juron tandis que l’appareil retombait lourdement sur le parquet couvert de miettes. Un message. D’où qu’elle sorte, cette plaisanterie était loin d’être drôle. Il ramassa le portable, l’épousseta et appuya sur le bouton pour ouvrir le SMS.

“Je vais bien mais je ne peux pas me connecter pour le moment, lut-il. Ce numéro est sûr. Je t’expliquerai demain, sur IRC. Change d’abord ton cryptage et garde toujours ce téléphone avec toi. <3 L.”

La mâchoire de Samuel se décrocha et une onde de chaleur réchauffa sa poitrine glacée par la colère.

“Tu vas bien ?” renvoya-t-il.

Mais aucune réponse ne lui parvint.

Incapable d’arrêter de trembler, Samuel coupa la télévision et se traîna jusqu’à la cuisine. Là, il ouvrit la porte du frigo, décapsula toutes les bouteilles de bière et les vida une à une dans l’évier en inox.

Les aiguilles de l’horloge murale ne se lassaient pas de le narguer, en particulier la trotteuse des secondes qui avait pris son temps tout l’après-midi. Rongé par l’impatience, il lui était impossible de faire bonne figure. Samuel parvint néanmoins à survivre à cette journée. Et lorsqu’à vingt heures l’ingénieur eut expédié les affaires courantes, il se précipita hors du bureau et courut jusqu’à la station de taxis. Il n’avait ni le temps ni l’envie de prendre le métro pour rentrer. Ces imbéciles de moines zen qui vantaient l’importance du chemin n’avaient jamais eu à courir après un tel but. Dix minutes plus tard il débarqua chez lui en nage. Après avoir verrouillé la porte et vérifié chaque serrure, il mit en route l’ordinateur et lança le protocole de dialogue sécurisé. Le temps que la machine se cale, il alluma les lampes et but un grand verre d’eau. Sa gorge était si sèche que le liquide lui réfrigéra la trachée. Revenu devant son portable, l’ingénieur pria tous les dieux de l’univers pour que la connexion fonctionne et ordonna au programme d’inviter sa correspondante. Une barre de chargement s’afficha sur l’écran, et Samuel s’essuya la nuque avec une feuille de papier absorbant.

Ding !

Il se pencha sur le clavier.

S : “Tu es là ?”

Comme un astronaute sur le pas de tir d’une fusée, il attendit la réponse.

L : “Oui !”

Samuel soupira de soulagement et, après avoir écrit à quel point il s’était inquiété, à quel point il avait cru mourir à petit feu aussi, il demanda à Lydia d’expliquer son silence.

L : “J’ai peur de rentrer chez moi. On m’a suivie dans la rue. Ils savent ce que j’ai fait… ”

S : “Comment ça ?”

L : “J’ai craqué, Samuel !”

S : “Hein ?”

L : “J’ai contacté un journaliste. Plusieurs même, dans différentes rédactions. J’ai déballé des copies des fichiers. Quand l’affaire sortira, ça fera le tour du monde !!”

Incapable de croire ce qu’il lisait, Samuel s’assura qu’il avait bien compris avant de continuer. Des affaires comme celle-ci, il y avait déjà fait face : les coupables étaient invariablement capturés et poursuivis pour trahison, dans le meilleur des cas pour espionnage. Il se sentit soudain accablé de tristesse. À peine avait-il retrouvé Lydia qu’on allait la lui reprendre.

S : “Tu n’aurais pas dû faire ça.”

L : “C’est trop tard maintenant.”

Samuel voulut lui poser des questions, lui demander si elle possédait la preuve que ses supérieurs étaient au courant, dans quelles circonstances avait eu lieu la brèche, s’il pouvait faire quelque chose pour dissimuler l’intrusion… mais il savait d’expérience que ses efforts seraient vains.

L : “Tu as toujours le téléphone ?”

S : “Oui.”

L : “Garde-le. On va en avoir besoin.”

S : “"On" ?”

L : “Tu vas m’aider, non ?”

Son cœur s’arrêta de battre.

S : “T’es dingue !”

L : “ :( J’ai besoin de ton aide !! ”

L’ingénieur se passa la main sur le visage.

— C’est pas vrai, souffla-t-il après avoir jeté un regard anxieux aux verrous de sa porte.

Il devait reprendre ses esprits, se passer la tête sous l’eau froide et décapsuler une bière. Il se leva du canapé et dirigea ses pas vers la cuisine. Là, il ouvrit le frigo, se retint d’exploser et claqua la porte sur ses étagères vides. Dans le salon, un son de notification retentit, puis un second. Lydia continuait la conversation seule. C’était de la folie. Malgré la sécurité de son réseau, la police était peut-être déjà en route. Elle démonterait son matériel, en analyserait chaque composant pour traquer le signal de la délatrice. S’il l’aidait, il devenait à son tour un criminel : il perdrait alors son boulot, sa liberté et avec un peu de chance, la vie. L’ingénieur serra les poings et retourna s’installer devant l’ordinateur, prêt à faire fonctionner son sens logique à plein régime.

L : “Tu as accès à des bases de données sensibles : la liste des espions sur le territoire, par exemple. C’est un document si précieux qu’ils ne voudront pas qu’il soit mis en ligne. Si j’ai ce document en ma possession et que je les menace, ils me laisseront tranquille.”

Samuel jura.

S : “C’est n’importe quoi ! Ils te laisseront tranquille le temps de trouver une parade !”

L : “Quelques jours, c’est le temps qu’il nous faut pour partir loin d’ici !! <3 ”

— C’est pas vrai, c’est pas vrai…

Un nouveau message sur l’écran.

L : “Je t’aime.”

Sa tête soudain trop lourde pour lui, Samuel s’affaissa dans le canapé, le souffle court. La colère l’avait quitté, et le souvenir joyeux des derniers mois se mit à le torturer. Il devait choisir : ce qu’il avait déjà ou ce qu’il pouvait peut-être avoir. Dans un cas comme dans l’autre, l’alternative disparaîtrait une fois sa décision prise. Il n’y aurait jamais de seconde chance.

S : “C’est dingue, ce que tu me demandes.”

L : “Je sais. Je veux qu’on puisse vivre dans un monde meilleur. Toi et moi. Et les autres.”

L’ingénieur pinça les lèvres, se pencha sur l’écran et y déposa un baiser humide.

— On renoue avec les vieux démons ? demanda le Directeur.

Cela faisait une éternité que Samuel n’était pas arrivé en retard au travail.

— Vous n’avez pas idée, souffla l’ingénieur en passant son chemin.

Terrifié par ce qu’il s’apprêtait à faire, le programmeur s’installa devant son poste, tira de sa veste un trousseau de clés et essaya de maîtriser sa respiration. Les contours de la clé USB qu’il avait achetée des mois plus tôt épousaient parfaitement ceux d’une clé ordinaire, si bien qu’une fois enfilée sur le trousseau, elle passait inaperçue. Il dégagea le support de stockage de l’anneau en métal et entra une ligne de commande sur la console principale. Des scripts détectaient l’introduction de périphériques externes sur le réseau. En cas d’intrusion, ils pouvaient déclencher l’alarme et prévenir les autorités. Mais Samuel avait codé ces programmes. Il en connaissait les points forts comme les failles.

Après s’être assuré que les verrous étaient désactivés, il introduisit la clé dans le port. Ses doigts tremblaient tellement qu’il dut s’y reprendre à plusieurs fois. Il jeta un œil au téléphone portable. Aucun nouveau message. S’il ignorait encore l’endroit où ils devraient se rencontrer, il connaissait l’heure du rendez-vous : tout aurait lieu ce midi, à la pause déjeuner. Ils se fondraient alors dans l’anonymat et partiraient sans doute un temps à l’étranger. Lydia avait été claire dans ses instructions et il n’avait pu rien prendre avec lui, pas même un caleçon de rechange.

Au terme d’un combat acharné contre la machine et ses systèmes de cryptage, Samuel força le dossier dans lequel se trouvait le fichier convoité. Il ferma les yeux et espéra que quiconque règne Là-Haut lui pardonne ses longues années d’athéisme avant de glisser la copie du fichier jusqu’au périphérique externe et de retirer aussitôt la clé du port. C’était fait. Il avait trahi son gouvernement. Il regarda l’horloge murale. Onze heures venaient de sonner. Il reprit donc le cours de ses travaux comme si rien ne s’était passé, comme s’il ne venait pas de commettre un crime, comme s’il n’était pas devenu un espion à la solde de possibles forces étrangères, comme s’il ne mourait pas de peur et qu’il n’en trempait pas le dos de sa chaise.

— Tout va bien ? demanda une voix dans son dos.

Samuel sursauta. Bob le regardait d’un œil morne.

— Tout va bien.

L’homme leva un sourcil dubitatif.

— Vous avez l’air malade. J’espère que ce n’est pas contagieux. J’ai autre chose à foutre que d’attraper vos microbes.

L’ingénieur secoua la tête, la gorge nouée. L’appréhension lui comprimait la poitrine comme si un boa s’était enroulé autour de lui et l’empêchait de respirer. Le téléphone portable du Directeur sonna. L’homme tira l’appareil de sa poche intérieure et répondit.

— Mmmoui ? Vraiment ? Formidable !

Bob devait avoir appris une excellente nouvelle puisqu’il continua de s’extasier pendant une bonne minute, rythmant sa conversation d’exclamations et de claquements de langue, puis il raccrocha, rangea son téléphone et frappa dans ses mains, extatique.

— Bonne nouvelle ? demanda Samuel d’un air faussement décontracté.

— Vous avez l’air épuisé. Rentrez chez vous. Je vous donne votre journée.

Samuel, soufflé par tant d’égards, ne sut pas quoi répondre.

— Ça ne sera pas tout le temps comme ça, dit-il en lui administrant une tape sur l’épaule. Je dois filer. J’ai un déjeuner.

Au même moment le téléphone portable vibra et Samuel comprit qu’il venait de recevoir des nouvelles de Lydia. Le Directeur eut un sourire et quitta le bureau de l’ingénieur, désormais soulagé. Cette exfiltration prenait des allures de film hollywoodien.

“Rendez-vous chez Schlomo Bagels, sur la terrasse, à midi,” disait le message.

Samuel leva la tête vers l’horloge, puis laissa son regard glisser sur ses genoux tremblants.

Lorsqu’il quitta le bureau, Samuel ne put s’empêcher de jeter un œil par-dessus son épaule. De l’autre côté du trottoir, les bâtiments du Bureau écrasaient la rue de leur ombre titanesque. Des portes automatiques s’ouvraient et se refermaient au rythme des départs et des arrivées. Les détecteurs de métaux hurlaient lorsqu’un visiteur omettait de retirer sa ceinture. L’ingénieur sortit la clé USB de sa poche et ses yeux pétillèrent de malice. Maintenant qu’il était tiré d’affaire, son “crime” prenait une tout autre ampleur : il confinait à l’héroïsme.

De l’autre côté de la rue, un garde qu’il croisait chaque jour le salua. Samuel lui fit un signe de la main et tâcha d’arborer un sourire innocent. Mieux valait ne pas traîner : les portes quelquefois s’ouvrent pour mieux vous aspirer. Il prit la direction du restaurant. Un curieux phénomène se produisit alors : sa culpabilité s’envolait un peu plus à chaque pas, si bien que lorsqu’il arriva devant le lieu de rendez-vous, il sautillait presque. Samuel avait toutes les raisons du monde de ne pas regretter son choix : une existence mouvementée mais délicieuse lui tendait les bras. Le quotidien ne serait pas facile car ils devraient sans cesse fuir, passer des nuits dans des salles d’embarquement, peut-être même demander l’asile politique en Amérique du Sud ou en Asie… mais ils étaient deux désormais. Et ensemble, ils seraient invincibles.

Samuel passa au radar les clients installés à la terrasse du restaurant.

Il était un peu plus de midi et la moitié de la ville avait investi les rues en quête d’un sandwich ou d’une boîte de nouilles chinoises, en conséquence de quoi la terrasse était bondée. L’ingénieur scanna la foule du regard à la recherche de Lydia. Elle portait peut-être un chapeau, une casquette, une paire de lunettes de soleil, ou pouvait même s’être teint les cheveux pour la cavale. Il promena ses yeux sur des silhouettes à la peau grise, comprimées dans des costumes trop serrés, et s’enorgueillit de ne plus jamais avoir à se préoccuper des conventions. Samuel s’approcha et, à l’affût d’un signe de l’amour de sa vie, fit de son mieux pour ne pas éveiller l’attention des clients.

Une main se leva alors au milieu de la foule. L’ingénieur esquissa un sourire avant que l’horreur pétrifie son visage. Installé à une petite table, Bob le dévisageait en vainqueur. D’un hochement de menton, il invita Samuel à le rejoindre. La foule bruissait, riait, vivait, mais un sarcophage de silence s’était refermé sur les deux hommes. Le front ruisselant, le développeur considéra les possibilités de fuite avant de remarquer la présence de plusieurs grands costaux postés au coin de la rue. Vaincu, il alla s’installer devant le Directeur.

— Vous pensiez vraiment que ça marcherait ?

Samuel haussa les épaules, incapable de formuler une excuse valable.

— Donnez-moi la clé.

Penaud, il déposa le périphérique de stockage sur la nappe, à côté d’une bouteille de limonade. Bob récupéra la clé du bout des doigts et satisfait, la glissa dans sa poche. Il versa alors quelques gorgées de limonade dans le verre de Samuel.

— Je n’ai jamais pu vous sentir, expliqua le Directeur. Ça ne vous surprend pas, j’imagine. Alors quand l’administration a exigé un volontaire pour tester un programme de fiabilité, j’ai tout de suite pensé à notre expert en sécurité préféré. Ou plutôt, à notre ancien expert

Les pommettes en feu, Samuel se creusa la tête pour trouver quelque chose d’intelligent à répondre — une fine répartie par exemple, que ses biographes pourraient imprimer en toutes lettres dans les livres qu’on consacrerait à sa folle aventure — mais rien ne vint. Il bredouilla sans qu’aucune phrase cohérente ne sorte de sa bouche.

— Le programme s’appelle Symbio, poursuivit Bob sur un ton docte. C’est un système qui permet de mettre nos collaborateurs à l’épreuve. En ces temps de déplorables fuites dans les médias, nous ne pouvons pas nous autoriser le luxe de douter de nos employés, surtout lorsqu’ils ont accès à des données sensibles. Plus efficacement qu’aucun interrogatoire, Symbio permet d’éclairer certains modes de pensée.

Dans un ultime effort Samuel releva la tête et plongea ses yeux dans ceux du Directeur. Il n’était pas certain d’avoir la force d’entendre la réponse à la question qu’il s’apprêtait à poser.

— Qu’avez-vous fait de Lydia ?

Le Directeur sourit à belles dents.

— Vous allez me tirer des larmes.

— Je veux la voir.

Les lèvres de l’homme s’entrouvrirent mais il ravala sa réponse. De nouveau un sourire glaçant s’étira jusqu’à ses oreilles.

— C’est la moindre des choses.

Bob hissa son attaché-case sur ses genoux, en fit claquer les serrures et plongea la main à l’intérieur. Lorsqu’il l’en retira, ses doigts tenaient un disque laser.

— Je vous présente Lydia.

Une rivière de glace se répandit dans ses veines de l’ingénieur.

— Donnez-lui le nom que vous voulez, son algorithme est de toute façon programmé pour s’adapter à son interlocuteur. La synthèse vocale — vous avez pu le constater — n’est pas encore au top, mais les équipes y travaillent.

La voix de Samuel, gonflée de sanglots, s’étrangla dans sa gorge.

— Une intelligence artificielle ?

Le Directeur frappa dans ses mains comme si le développeur venait de gagner à un jeu télévisé.

— La meilleure qui soit : imaginez les applications militaires ! Conçue pour compléter son interlocuteur parmi des millions de profils différents… Les poètes chantent la gloire des âmes sœurs depuis des millénaires : nous avons jugé plus simple de la programmer.

L’homme eut un rire satisfait.

— Je l’avoue, c’est moi qui ai eu l’idée du premier courrier électronique.

Bob jeta un regard suspicieux alentour et rangea le disque dans sa mallette. Les yeux de Samuel s’embuèrent de larmes. Son cœur, à deux doigts d’exploser, brisait ses côtes à coups de bélier.

— Lydia, souffla-t-il.

Le Directeur tordit sa bouche en une moue dégoûtée.

— C’est un ordinateur, enfin ! Je me doutais que vous étiez répugnant, notez, mais pas à ce point. Cette déplorable supercherie aura été un mal pour un bien.

Les joues de Samuel tremblèrent comme de la gelée.

— Je ne vous crois pas…

Le Directeur secoua la tête.

— Ce n’est plus mon problème.

Des mains surgies du néant agrippèrent les épaules du programmeur et lui tordirent les bras, les jambes, avant de plaquer son visage contre le trottoir. La foule hurla, bientôt imitée par les sirènes de police, tandis que Bob savourait son bagel. Lorsque les brigades d’intervention enfournèrent Samuel dans un camion banalisé, l’homme soupira d’aise, comme libéré d’un poids.

Le procès en cour martiale fut expéditif et Samuel n’échappa à la peine capitale que de justesse. L’ingénieur demanda à terminer ses jours dans une prison d’État proche du domicile de sa mère mais l’administration prétexta un manque de place pour refuser. Transféré dans un établissement pénitentiaire de haute sécurité de l’autre côté du pays, il passa les six premières années de sa détention assis sur l’unique chaise de sa cellule, à ne rien faire d’autre que regarder le mur sale et pleurer.

Le temps aidant, Samuel gagna la confiance et l’amitié de certains gardiens. D’une heure de promenade hebdomadaire, il passa à deux heures, puis trois, avant de se voir octroyé un accès à la bibliothèque. Là, un poste informatique vétuste trônait sur une table en bois, au milieu des livres usés. Les connexions au réseau étaient interdites et les contacts avec l’extérieur strictement règlementés. Mais lorsque les responsables de la prison avaient cherché des volontaires pour participer à un programme expérimental de rupture de l’isolement carcéral, Samuel avait sauté sur l’occasion.

Comme chaque matin, le détenu s’installa face à l’ordinateur et, les doigts tremblant d’excitation, mit en route le logiciel. Bientôt, une fenêtre de discussion apparut à l’écran. Le visage de Samuel s’illumina. Lydia était en ligne, comme d’habitude. Lydia était toujours en ligne. Et elle le serait pour toujours.

L : “Salut.”

S : “Salut.”

L : “Ça va ?”

S : “J’ai beaucoup pensé à notre discussion d’hier.”

L : “Moi aussi, Samuel.”

L’ancien ingénieur s’humecta les lèvres.

S : “Je ne t’en veux plus.”

L : “Vrai ??”

S : “Ça fait si longtemps. On devrait passer à autre chose.”

L’intelligence artificielle mit un certain temps à calculer la réponse adéquate.

L : “Tu es un homme merveilleux, Samuel.”

Il ferma les yeux et admira les feux d’artifice qui dansaient derrière ses paupières. Il se pencha alors sur le clavier.

“Je t’aime,” écrivit-il.

“Moi aussi je t’aime,” répondit Lydia sans hésiter.

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©