Nous vous volerons tout : la conspiration commoniste

 

Chers amis partisans d’un web libre et des biens communs, j’ai une mauvaise nouvelle : on nous a percés à jour.

Je vous vois vous offusquer, prendre de grands airs et monter sur vos grands chevaux, mais inutile de nier en bloc, cela ne servirait à rien désormais. La vérité est impossible à arrêter, surtout depuis qu’internet s’en est mêlé. Des articles ont été publiés un peu partout sur le réseau, partagés en masse et lus par des foules toujours grandissantes. Ne nous couvrons pas plus de ridicule que nécessaire.

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Nous n’avons pourtant pas démérité, mais nous avons péché par orgueil : en dissimulant derrière de fallacieux idéaux, nous pensions que notre conspiration démoniaque ne serait jamais révélée au grand jour. Qui a peur des idéalistes, en vérité ? Personne : on se moque des rêveurs, on ne les prend pas au sérieux. Si les extraterrestres avaient voulu envahir la Terre en secret, ils n’auraient rien fait de mieux que de créer les ufologues et les conspirationnistes. Nous avons fait de notre mieux, mais d’autres ont été plus perspicaces et  ont levé le voile sur nos ambitions. Et si nous jouions cartes sur table, désormais ? Après tout, le mal est intrinsèque à l’humanité.

Les Creative Commons n’étaient qu’un leurre, tout comme la culture libre et l’accès étendu au savoir commun. En réalité, nous n’avons qu’un but : spolier.

Oui, nous entrerons dans vos maisons. Nous forcerons vos coffres-forts,  nous frapperons vos femmes, vos maris, vos enfants et vos parents, s’il le faut, et nous raflerons tout. Vous pensiez que nous respecterions votre avis, votre volonté de créateur ? Quelle belle bande d’imbéciles vous faites. Nous sommes sans foi ni loi. Nous volerons vos créations et les mettrons à disposition gratuitement sur internet, sans réfléchir au moindre moyen de rétribution citoyenne, à la moindre compensation. Nous sommes le croisement savant entre Mickey Mouse et Staline, une hybridation terrible et contre-nature : couteau entre les dents, nous comptons les billets issus de nos rapines sur le net. Notre passion, c’est le vol. Nous  n’avons cure du partage. Nous n’entretenons aucune sorte d’intérêt pour l’élévation de l’homme, haha, vous nous avez vraiment crus sur ce point ? J’avoue, c’était un peu gros. Mais certains s’y sont laissés prendre.

Une fois que nous aurons mis à disposition du public tous vos livres, tous vos morceaux de musique, tous vos films, et que de façon totalement inconsciente, nous aurons laissé les gens les copier à volonté sans payer, nous passerons à l’étape suivante : nous vous réduirons en esclavage. Grâce à notre armée, nous vous contraindrons à vous pencher sur le clavier et à taper de nouveaux romans jusqu’à ce que vos doigts saignent. Si vous ne vous exécutez pas, nous tuerons vos amis, vos familles, nous vous briserons moralement, nous vous ferons plier. Car il faudra bien nourrir cette formidable machine à consommer gratuitement, eh quoi, vous ne pensiez pas qu’une fois volés, nous vous laisserions vous tourner les pouces, tout de même ? L’esclavage, c’est la liberté. La propriété, c’est le vol. L’ignorance, c’est le savoir. Ça vous rappelle quelque chose ? Ça tombe bien. Nous conspirons à l’avènement d’un monde où le droit de l’auteur se résumera à celui de se taire.

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“Pourquoi êtes-vous aussi méchants ?” entends-je déjà aux quatre coins du net.  La solution est très simple : nous sommes des créateurs frustrés, de mauvais artistes, des écrivains sans talent qui ne cherchent qu’une chose : niveler par le bas. Puisque nous n’avons pas réussi à nous frayer un chemin dans la jungle — certes impitoyable envers les ratés, mais dotée d’un jugement infaillible et appliquant une équité rigoureuse — de l’industrie du divertissement, alors nous la ruinerons. Nous la réduirons en cendres, les flammes danseront sur le bûcher et nous avec elles. Nous sommes peut-être des ratés, mais vous chuterez avec nous. Certes, il aurait été plus facile de  créer par nous-mêmes le contenu que nous souhaitons partager. Mais nous sommes d’irréductibles paresseux qui ne pensons pas par nous-mêmes, trop fatigués à imaginer des mensonges pour penser aux conséquences de nos actes.

Ce monde ne vous plait pas ? C’est bien dommage. Nous ne vous donnerons pas le choix. Le commoniste est une dictature, un régime autocratique : nous ne demandons l’avis de personne pour l’appliquer. Et vous savez quoi ?  Le meilleur dans tout cela, c’est que quand nous aurons diffusé suffisamment de contenu gratuit pour saturer l’économie, plus personne ne lira plus rien. Nous vivrons dans un monde d’aculture. Alors, nous rirons bien fort et retournerons à nos silex.

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Si vous avez lu ceci jusqu’au bout, je vous félicite de votre courage : ceci est bien évidemment une fiction destinée à tourner en ridicule certains articles particulièrement alarmistes lus sur le net ça et là, qui dépeignent des futurs si sombres que personne n’y voudrait vivre et en rejettent l’entière responsabilité sur les partisans d’un web un peu moins commercial, un peu moins inquisiteur et un peu plus libre.

Pour les autres, ceux qui ne lisent pas les articles jusqu’au bout et fantasment des dictatures dont ils s’imaginent sans doute les futurs héros de la résistance, je vous donne rendez-vous dans vos propres articles de blog où, j’en suis certain, on trouvera des citations de ce billet visant à prouver à quel point les commonistes sont des gens détestables.

10 pensées sur “Nous vous volerons tout : la conspiration commoniste”

  1. Pour informations, le commonisme prévoit effectivement une absence de compensation à la légalisation des échanges non marchands.

    Or, à compter du moment où tous les ouvrages seraient rapidement en P2P et la lecture essentiellement numérique, je ne vois pas très bien comment les ventes pourraient continuer.

    Il serait donc nécessaire de prévoir, effectivement, une compensation.

    Sur ce sujet, voir : le peer to peer : nouvelle forme sociale, nouveau modèle organisationnel.

    http://p2pfoundation.net/Le_peer_to_peer:_nouvelle_formation_sociale,_nouveau_model_civilisationnel

    De même, la Quadrature du Net comme le parti Pirate et Savoirscom1 sont contre toute compensation. Demandez-donc leur ou lisez les textes de Calimaq ou Philippe Aigrain (@balaitous sur Twitter).

    Je ne veux pas mettre trop de liens ici, mais les faits sont là et je peux, si vous le souhaitez, vous en transmettre des quantités.

    Et j’ai fait hier une incursion sur les listes du parti pirate, les propos tenus sont les suivants : «  »Donnons la culture, et après regardons si c’était irréaliste », « Votre postulat c’est qu’il faut de l’argent pour vivre. Votre syllogisme vient en partie de là », « Les prétendus artistes qui défendent « leurs droits » comprendre leur possibilité d’amasser du fric comme des bourgeois ».

    On peut s’y inscrire sans faire parti du parti pirate. Allez donc y faire un tour, je vous promets qu’il y a de la matière à billets.

    Vous nous dites grosso modo. « Ce n’est pas vrai ». « Ce n’est pas ça » « On a réfléchi à des propositions sérieuses ».

    Soit. Mais quelles sont dons ces propositions sérieuses ?

  2. Vous voyez à quel point c’est vicieux les commonistes ? Les voilà à s’attaquer au second degré aux opposants premier degré, pour masquer qu’en fait ceux là ont raison ! Jusqu’où iront-ils dans la fourberie ?
    5ème degré ? 8ème ???

    Ar’ghhhh !

  3. Ma proposition sérieuse est plus qu’une proposition, puisque je l’applique au jour le jour à travers le Projet Bradbury, Nemopolis et mes autres chantiers : pas besoin donc de les détailler, je pense le faire suffisamment depuis sept mois (au besoin, il suffit de relire mes billets). Du concret, en voilà. Personne ne pourra me reprocher de lancer des idées dans le vent sans expérimenter.
    Quant à ce que disent le Parti Pirate, Savoircom1 et les autres, honnêtement, même si ça m’intéresse au titre de l’édification personnelle, je leur en laisse la responsabilité : je fais ce que bon me semble. Je ne me suis jamais réclamé d’un mentor, Kant à la rigueur, et on peut avoir envie de sauvegarder l’environnement sans faire partie des Verts, de la même manière qu’on peut être démocrate sans soutenir la politique des Etats-Unis et vouloir manger bio sans arracher des plants de maïs transgénique le week-end. C’est trop facile de vouloir réduire une idée et de mettre grands lobbys du divertissement, de l’internet et commonistes dans un même sac : la preuve, ce billet même. Alors soyons assez intelligents et réfléchis pour arrêter les caricatures, et en priorité arrêtons d’incarner ces caricatures. Ayez donc l’amabilité, en conclusion, de me laisser la liberté de penser par moi-même.

  4. Le commonisme… mais personne ne définit le commonisme, nous sommes nombreux à le faire en même temps en le tirant dans des directions différentes… Nous vivons à l’heure de la pluralité pas du petit livre rouge. Le commonisme n’existe pas et n’existera jamais. Il existe simplement des commonistes qui se revendiquent d’obédiences très diverses. Vouloir les confondre, c’est mettre tous les gens de gauche dans le même sac (et idem pour tous les gens de droite).

    Et on ne deviens commoniste qu’en partageant ses créations… le reste est de l’idéologie.

  5. @Julien

    Personnellement, je n’ai rien contre l’usage des licences creatives commons. Bien au contraire.

    J’apprécie ton travail, comme ta démarche innovante.

    Tu te dis « commoniste », mais j’ai même des difficultés à te considérer comme tel.

    Pour le moi (et différents textes), être commoniste, ce n’est pas le fait d’utiliser des licences creatives commons, mais le fait de vouloir IMPOSER l’usage des licences creatives commons , si ce n’est la légalisation des échanges non marchand sans compensation ou l’abrogation du droit d’auteur/de la propriété intellectuelle ou le gratuit… dans un contexte où cela ne peut convenir à tous.

    (Comme tous les écologistes n’ont pas les mêmes positions, tous les commonistes n’ont pas les mêmes positions. Certains soutiennent aussi des mesures plus modérées par pragmatisme avant d’en défendre des plus radicales).

    Je soutiens donc aussi, dans une certaine mesure, cette liberté de choix que tu apprécies tant.

    En te souhaitant d’atteindre (si ce n’est de dépasser) tes objectifs,

    @Menbiens

  6. Dans ce cas, il faudrait peut-être inventer un nouveau mot si celui-ci est trop connoté, même si Thierry suggère dans son commentaire que cette notion même est trop vague pour être définie. Remarque, c’est comme « écolo », ou « de droite » : en soi, ça ne veut rien dire du tout.

  7. Oui, trouver un autre mot serait vraiment génial. Cela faciliterait grandement la compréhension.

    C’est vrai qu’ »écolo » ou « de droite » est flou, mais ces termes restent très utilisés. En dépit de leurs imprécisions, ils sont donc probablement un peu nécessaires.

  8. Je me permets de venir poster un lien vers le dernier billet de Lionel Davoust qui transmet exactement ce que je ressens.

    «  Il y a une différence entre questionner, expérimenter, et répliquer « t’façon c’est comme ça, deal with it, pis ranafout’ ».

    « Il est également profondément agaçant, et provocateur d’aigreurs, de recevoir des leçons sur le droit, la culture, de gens qui ne sont même pas capables de connaître le sens des mots qu’ils emploient ou de présenter une argumentation logique cohérente, laquelle s’effondre dès qu’on souffle dessus ».

    http://lioneldavoust.com/2014/important-rappel-a-moi-meme/

    Avec, encore une fois, mon profond respect pour ce que tu fais.

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