Nous valons mieux que ça

Une colère monte. Comme le tambour d’un régiment, nous écoutons son écho gagner en intensité de l’autre côté de la plaine. Il se rapproche. Bientôt, nous n’entendons plus que lui. Les raisons qui donnent naissance à cette fureur ne manquent pas : au fond de nos tripes, nous savons tous pourquoi nous l’éprouvons. Car en dépit de nos différences, cette colère, nous la partageons. Elle se diffuse hors de nous, crée un lien qui, mal employé, pourrait tout détruire sur son passage. L’extrême-droite l’a compris mieux que quiconque. Mais la colère est notre alliée. Elle est l’agent du changement le plus radical, un changement auquel nous aspirons et qu’aucune autorité politique ne nous offrira.

Nous avons peu de choses. Mais nous avons cette colère. La plupart du temps, nous la cachons aux yeux du monde — de notre famille, de nos amis, de nos amours, de nos employeurs. Mais il lui arrive de refaire surface, et ainsi de nous exploser au visage.

À l’initiative d’un collectif de vidéastes, un mouvement de contestation intitulé « On vaut mieux que ça » est né hier sur les réseaux sociaux. À travers l’utilisation d’un hashtag (que je vous invite à consulter à cette adresse), les internautes sont invités à partager leurs mauvaises expériences professionnelles : conditions de travail insupportables, rivalités intestines, épuisement et burn-out, cynisme le plus abject, chômage de longue durée, formation inexistantes et/ou inutiles, racisme, sexisme, rien n’a épargné le monde du travail ces dernières 24 heures sur Facebook et Twitter.  L’étincelle qui a mis le feu aux poudres : l’annonce des mesures qui constitueront la prochaine « Loi Travail ». Autant dire que rien ne nous sera épargné : le gouvernement Valls — qui n’a décidément plus de socialiste que le nom — creuse définitivement la tombe d’un modèle social dévoré par un néo-libéralisme roi. Une pétition lancée il y a quelques jours (dans laquelle on retrouve le détail des mesures proposées, et que je vous invite donc à consulter) a même réussi à réunir plus de 500.000 signatures à l’heure où j’écris ces lignes.

L’incendie est déclaré. En nous il ne pouvait plus être contenu.

Oui, nous valons mieux que ce dont on nous a fait l’aumône jusqu’ici. Du haut de mes 34 ans, je suis le fruit d’une génération qui n’a connu que la peur : peur du chômage, peur des MST, peur de l’autre bien sûr derrière lequel pourrait se cacher un faux ami ou un terroriste, peur d’être empoisonné à petit feu par un produit ou un autre, peur du déclin, peur du manque aussi, toujours — parce qu’il faut s’estimer heureux aujourd’hui d’occuper un poste rémunéré au SMIC. « Si vous n’en voulez pas, quelqu’un d’autre sera ravi d’avoir votre job. » Nous vivons dans une société où la consommation est reine. Sans boulot, pas d’argent. Sans argent, pas d’accès à la consommation. Et nous voilà hors du circuit. Le problème c’est que nous sommes de plus en plus nombreux à l’être, expulsés du système par la force. Alors on se débrouille, on survit. On demande de l’aide quand on suffoque, et parfois cette aide nous est donnée. Nous l’accueillons alors avec gratitude. Mais tant d’appels à l’aide demeurent sans réponse et se fracassent dans un silence de plomb. Alors nous grossissons les rangs de l’armée des précaires, ruminant nos rêves avortés. Personne ne nous les rendra, sinon nous-mêmes. Parce que quand on ose élever la voix, la même réponse nous est toujours opposée. « Soyez réalistes. Le monde est ainsi fait. Vous n’avez pas le choix, c’est comme ça. Remuez-vous plutôt que de vous plaindre. »

Sauf que voilà, ce n’est plus possible. Des emplois ? Il n’y en a déjà plus beaucoup. L’informatisation, la robotisation et la rationalité cruelle de l’économie libérale — qui préfère fermer une usine plutôt que de diminuer les dividendes versés à ses actionnaires — font qu’il y en aura de moins en moins. Nous nous dirigeons droit vers un monde sans emploi. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y aura pas de travail : du travail il y en a partout, tout le temps, que ce soit pour apprendre à lire à un enfant, écrire un livre ou repeindre la façade d’une maison abîmée. On moque souvent ma génération au prétexte que nous voulons tous devenir écrivain, photographe, actrice, peintre… mais c’est que nous savons qu’il n’y aura jamais trop d’artistes pour déchirer la noirceur qui couve le monde. Et quitte à ne pas avoir d’emploi, autant employer son temps à faire quelque chose qui apporte un peu de lumière ici-bas. Notre génération multiplie les « boulots alimentaires », ceux qu’on ne fait que parce qu’il faut bien manger et payer le loyer, tout en rêvant secrètement à des lendemains remplis de passions et de joie. L’argument de l’irréalisme ne nous atteint pas : nous avons déjà touché le fond des choses. Le réel, on ne connaît que ça à force.

Nous marchons sur un fil. Mais parfois, le fil casse. Alors nous tombons. Gare à celles et ceux que nous entraînerons dans notre chute.

La loi El Khomri est une insulte : elle ne promet qu’un destin aux funambules que nous sommes, celui du gouffre. Nous n’avions déjà plus beaucoup d’espoir en l’avenir. À titre personnel, j’ai l’intime conviction que la génération de mes parents est la dernière qui pourra profiter d’une retraite : je mourrai au travail ou dans le dénuement le plus complet, pas de choix possible. Mais il n’est de pire crime que de retirer tout espoir à ceux qui sont déjà désespérés. Avec ces propositions, le gouvernement français a clairement choisi son camp : celui du libéralisme, de la soumission à la finance, des entreprises qui licencient sans créer d’emploi et qui engrangent les aides. Le gouvernement a choisi la direction qu’il veut imposer au pays. Mais le gouvernement ne représente plus rien d’autre que lui-même. Nous sommes petits, mais nous sommes nombreux. « We cook your meals, we haul your trash, we connect your calls, we drive your ambulances, we guard you while you sleep. » L’auteur américain Chuck Palahniuk a pressenti la levée de cette masse grouillante, silencieuse et misérable dont nous sommes les atomes.

On nous dit : « Ceci est votre héritage. Voici le monde tel que nous vous le léguons ».Sauf qu’en droit, il est parfaitement possible de renoncer à un héritage. Surtout quand il ne comporte que des dettes.

Je ne veux pas hériter de ce monde.

Je ne veux pas hériter d’un capitalisme qui s’est bâti un piédestal en détruisant, de la planète aux individus.

Je ne veux pas hériter de l’inconscience écologique qui pousse à croire que l’élevage intensif et l’agriculture de masse sont les seuls moyens de nourrir la planète, que le pétrole est le seul moyen viable de propulser nos avions, que les gaz à effet de serre sont un moindre mal.

Je ne veux pas hériter d’un monde où la réussite sociale est calculée à l’aune du compte en banque, où les seuls rêves qu’on nous offre sont des rêves qu’on peut s’acheter. L’essentiel ne s’achète pas.

Je ne veux pas hériter d’un monde où le travail ne se fait qu’au profit de sociétés cannibales, qui ravagent tout sur leur passage et négligent l’individu, et souvent le réduisent à néant.

Je ne veux pas hériter d’un monde où les alternatives sont au mieux perçues comme de douces rêveries, au pire comme des menaces qu’il faut éradiquer pour préserver l’unité.

Non, ce n’est pas mon monde. Ce n’est pas celui que je lèguerai à mes enfants. Nous vivons dans un organisme malade, dont nous sommes à la fois le virus et les anticorps.

Alors oui, il faut se lever et dire non. Proposer des alternatives, mais surtout les mettre en application soi-même, au quotidien, sans relâche. Prouver que c’est possible de tout remettre en question. Et quand vient le moment, sortir de chez nous, éteindre les écrans et nous étreindre les uns les autres avant de prendre la route. Car si ce monde nous est dévolu, alors qu’on nous laisse prendre les décisions — nous, les précaires, les petits, les trop nombreux et plus nombreux chaque jour, et pas les castes dominantes qui s’imaginent parler en notre nom. La domination est un système qui se perpétue. C’est une réaction en chaîne, comme une rangée de dominos. Mais retirez l’une des pièces et la réaction en chaîne est interrompue. Nous sommes face à un ultimatum. Il est de notre responsabilité — je dis bien de NOTRE responsabilité — d’y répondre. Trop facile d’en confier l’héritage à la génération suivante. La réaction en chaîne doit cesser. Pas de chance, c’est tombé sur nous. Ou peut-être est-ce justement une chance ?

Soyons intransigeants. Soyons passionnés et impliqués. Parlons tous d’une voix différente, mais dirigeons-nous tous vers le même horizon : celui d’une société plus humaine. S’il faut sortir dans la rue, sortons. Donnons-nous du courage. Refusons tout net les compromis, notamment ceux que nous offrirons ceux qui veulent que l’Histoire se perpétue afin de conserver leur place. Réinvestissons le champ politique, réapproprions-nous les institutions. S’ils sont « tous pourris », alors allons jusqu’au bout : mettons-les dehors.

Remuons l’édifice. Mettons-y le feu. Dévastons tant que nous en avons l’énergie et le courage. S’il faut un impératif, ne gardons que celui-ci en tête : tout recommencer, tout réécrire, tout reprendre en main, à commencer par notre pouvoir de décision. Nous n’avons plus d’autre choix, sinon celui de la précarité, du déclin et de l’oubli.

Si nous ne faisons rien, nous aurons mérité tout cela.

6 réflexions sur « Nous valons mieux que ça »

  1. Très beau coup de gueule et très justes !
    Maintenant il faut trouver les solutions et réussirent à impliquer les personnes, car certes nous sommes nombreux. Mais nombreuses aussi sont les personnes qui préfèrent garder des œillères et ne pas voir le vrai monde qui les entoure.

  2. Nombreuses sont les personnes qui préfèrent garder les yeux fermés de peur de tomber encore plus bas. C’est l’un des grands pouvoirs de la peur : empêcher l’audace. Les élites l’ont parfaitement compris et la distillent avec une générosité inégalée chaque jour dans les médias.
    Nous avons encore un peu de liberté sur internet, mais attention, ça ne durera pas. C’est maintenant, qu’il faut mettre en place les premières pierres du monde de demain…

  3. L’être humain en pleine mutation. Nous, la génération sacrifiée. 10 ans après le CPE va falloir remettre le couvert! Je suis prêt.
    Un article aussi réaliste qu’émouvant, c’est tout dire.

  4. Ton article me fait penser à un article que j’avais écrit en 2012 : Réfractaires, oui, mais pas vaincus : http://chrisimon.com/refractaires-oui-mais-pas-vaincus/
    Il avait eu une résonnance incroyable. Ce sentiment profond et très européen, n’est pas nouveau et je ne le nie pas en disant cela, au contraire, il est réel et d’actualité. Ce que je pense est qu’un pays comme la France ne peut pas offrir ce qu’elle promet ou aimerait promettre, ne peut continuer à croire que l’état contrôle l’économie quand en fiat il y a bien longtemps que l’économie contrôle le pouvoir et aujourd’hui à l’échelle mondiale. Comme Charlie Bregman, je crois que c’est à chaque individu de proposer un monde meilleur, de transformer les choses, si petites soient-elles. On préfère nus appeler des utopistes quand en fait, nous sommes des réalistes avec de l’espoir et des solutions.

  5. Ton article me fait penser à un article que j’avais écrit en 2012 : Réfractaires, oui, mais pas vaincus : http://chrisimon.com/refractaires-oui-mais-pas-vaincus/
    Il avait eu une résonnance incroyable. Ce sentiment profond et très européen, n’est pas nouveau et je ne le nie pas en disant cela, au contraire, il est réel et d’actualité. Ce que je pense est qu’un pays comme la France ne peut pas offrir ce qu’elle promet ou aimerait promettre, ne peut continuer à croire que l’état contrôle l’économie quand en fiat il y a bien longtemps que l’économie contrôle le pouvoir et aujourd’hui à l’échelle mondiale. Comme Charlie Bregman, je crois que c’est à chaque individu de proposer un monde meilleur, de transformer les choses, si petites soient-elles. On préfère nus appeler des utopistes quand en fait, nous sommes des réalistes avec de l’espoir et des solutions.

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