Nous, prophètes de la Fin du Monde

 

Dites donc, en ce moment, ce n’est pas la grande forme sur les internettes littéraires : où que mon regard se porte — les blogs, Facebook, Twitter et j’en passe —, c’est la crise existentielle. Rien qu’aujourd’hui, j’ai participé à pas moins de trois conversations au ton relativement défaitiste sur les réseaux sociaux et c’est assez déprimant, d’autant que l’espace y est souvent trop étriqué pour répondre de façon précise.

J’ai l’impression que la rentrée littéraire + le livre de Valérie Trierweiler cristallisent à eux seuls le malaise de ce mois de septembre dans le microcosme des littérateurs webesques. Il y a comme une nausée, un trop plein, une sorte de sensation de satiété à laquelle on ajoute un gavage en règle dont on a finalement l’impression qu’il ne s’arrête jamais. 600 romans, c’est beaucoup, oui, mais rassurez-vous, personne ne nous demande de les lire tous. D’ailleurs, personne ne nous oblige à en lire ne serait-ce qu’un seul, et puis on peut toujours se reporter sur l’édition numérique pour découvrir de nouvelles voix si rien de ce qui est proposé ne nous parle. Oui mais voilà, l’édition numérique, c’est pire, disent d’autres, puisqu’aujourd’hui tout le monde peut publier tout et n’importe quoi sans passer par la case éditeur. C’est la mort de la littérature — je me permets de sortir à ce stade les trompettes de l’Apocalypse, mais comme je les sors souvent en ce moment, je ferais mieux de les laisser hors de leur étui — et comment voulez-vous qu’on s’y retrouve dans ce capharnaüm de mots jetés sur le papier comme sur l’écran ? Aujourd’hui, tout le monde se prend pour un écrivain et plus personne ne lit, c’est vrai, je l’ai lu dans Le Point… Pendant ce temps, les libraires crèvent la gueule ouverte, contraints et forcés qu’ils sont de refourguer les témoignages crapuleux des uns et des autres alors qu’ils ont tous ces beaux Proust — de la vraie littérature, pas du divertissement — dans la réserve qui ne demandent qu’à être adoptés. Avec tout ce qu’on publie aujourd’hui, impossible de remarquer le prochain Céline : il se débat dans la mêlée, mais finira englouti par l’océan de matière fécale qui s’abat chaque jour sur les rayonnages de nos épiceries littéraires préférées. De toute façon, les lecteurs sont des porcs qui n’achètent que de quoi satisfaire leurs instincts primaires. J’arrête là avant de vous faire pleurer, le tableau est suffisamment triste comme ça. Quelle misère.

Nous sommes prompts à reproduire et à perpétuer nos mécanismes d’oppression. Nous croyons être nos propres maîtres alors que nous sommes non seulement nos propres esclaves — de nos idées préconçues, de la doxa —, mais aussi ceux de tous les autres. Nous sommes figés dans une peur que je ne comprends pas dans la mesure où nous avons à portée de main tous les outils — le web — pour la chasser. La peur est contagieuse. Elle contamine le voisin, qui la transmet à son voisin, et finalement tout le monde a peur sans vraiment savoir si le sentiment est rationnel ou non. Souvenons-nous de notre premier réflexe quand quelque chose nous fonce dessus : nous restons figés, incapables de bouger, comme le lapin pris dans les phares d’une voiture. La peur conduit à l’immobilité, qui finit par se transformer en immobilisme. Statufiés en plein milieu de la route, nous pataugeons dans des idées qui ne sont plus vraiment les nôtres, sinon celles d’une époque, auxquelles il est bon de souscrire pour ne pas se sentir trop seuls: on a moins peur quand on a peur à plusieurs. C’est peut-être d’ailleurs pourquoi nous sommes si prompts à transmettre les peurs, à les véhiculer : la peur nous permet de nous trouver une cause commune et nous donne une excuse facile pour nous rapprocher les uns des autres.

Je ne crois pas aux effets indésirables de la surproduction. Je suis plutôt content de vivre dans un monde où chacun pense avoir quelque chose à dire, même si ce n’est pas toujours très intéressant, même si ce n’est pas toujours très bien écrit ou exempt de fautes, même si ça dénote parfois un vouloir-exister en plein trip égotistique à l’heure où les stars sont les nouveaux dieux. Qui peut en vouloir aux gens de chercher la reconnaissance ? Car si nous sommes nombreux à critiquer la surproduction, à se désoler de l’état des librairies numériques qui croulent sous le poids des autopubliés, combien d’entre nous sont prêts à arrêter d’écrire, histoire de ne pas rajouter au désastre ? Je suis prêt à parier que nous ne serons pas nombreux… parce que c’est toujours l’autre qui écrit moins bien, parce que c’est toujours l’autre qui a moins de talent et qui devrait être suffisamment lucide pour s’arrêter de lui-même. Mais rassurons-nous, nous sommes toujours le loser de quelqu’un d’autre. En fait, ça ne s’arrête jamais : en compétition perpétuelle, nous cherchons la visibilité comme d’autres le Graal en leur temps.

Est-ce que la surproduction complique la tâche des chroniqueurs littéraires, des éditeurs, des lecteurs ? Je ne le pense pas. Oui, il y a beaucoup de textes, mais certains surnagent par la force des choses. Les gens lisent, parlent entre eux, échangent sur les réseaux, et puis des noms remontent à la surface comme par miracle, sans effort, parce que ça a plu et que ça le mérite. Je ne crois pas au mythe du génie méconnu, étouffé par la foule médiocre : un vrai talent d’écriture finit par sortir du lot, même si ce n’est pas toujours à sa juste « valeur ». C’est quoi, la valeur d’un texte : est-ce qu’on le mesure au nombre d’adverbes, de consonances, de métaphores, au nombre de bâillements par page ? Est-ce qu’on ne pourrait pas simplement admettre qu’il peut y avoir de la littérature divertissante et du divertissement littéraire, et que ça devrait même être la norme, plutôt que de se cracher les uns à la figure des autres en espérant être celui qui évitera les coups ? Nous sommes prompts à dénoncer, à nous offusquer, à répandre la peur, mais peu à avancer. Rappelons-le, on n’avance pas dans la peur : on stagne et on pourrit.

Le web a mis l’abondance en spectacle, au centre de la scène. Nous avons l’impression de nous y noyer alors que nous voudrions sortir la tête des vagues, et plutôt que de blâmer notre propre obsession à vouloir surnager, nous jetons l’opprobre sur ceux qui — Ô sacrilège — tentent simplement de faire la même chose que nous, ni plus ni moins : qu’ils soient éditeurs, auteurs, blogueurs, nous voulons tous notre place au soleil. Nous blâmons le monde alors que ce que nous appelons monde, conjoncture, économie, situation, n’est rien d’autre que la projection de nos propres frustrations. Le déprimé clame haut et fort : « Ce monde est pourri ». Ce qu’il veut dire en réalité, c’est : « Je ne trouve pas ma place. Mon patron est un con. Je n’arrive pas à terminer ce livre. »

Que voudrions-nous ? Rebâtir les piédestaux des maîtres dont nous nous sommes affranchis  ? Maintenant que nous sommes libres, maintenant que nous avons réellement le choix de ce que nous pouvons lire, faudrait-il réinstaurer des commissions de lecture, des jury du bon goût, des polices littéraires pour séparer le grain de l’ivraie ? Faut-il des censeurs pour nous dire quoi penser face à la profusion ? Si tout le monde pouvait se présenter aux élections présidentielles, appellerions-nous une dictature de tous nos voeux, incapable que nous serions de faire un choix ? Maintenant que nous entrevoyons la liberté au bout du tunnel, la vraie liberté, celle de dire et d’écrire ce que nous voulons et de le publier sans entrave, nous prenons peur, pas vraiment de la profusion en réalité, mais du fait que nos propres paroles seront sans doute noyées dans la masse.

Mais au milieu du brouhaha confus, un chant gracieux finit toujours par percer. Personne ne nous oblige à faire la guerre, sinon l’économie. Nous sommes libres de choisir nos propres peurs, mais aussi et surtout nos propres élans. Ça n’engage que moi, mais je pense qu’il faut tendre à se libérer des guerres dans lesquelles on veut nous entraîner. Quelquefois ces guerres sont déclarées par les autres, mais parfois elles le sont par une petite voix dans notre tête. Bâtir des murs entre les individus n’a jamais conduit qu’à une volonté de les briser.

Personnellement, je n’arrêterai pas d’écrire pour ça.

 

5 réflexions sur « Nous, prophètes de la Fin du Monde »

  1. J’aime beaucoup ton texte, ton ressenti. Globalement, je m’y retrouve, mais je n’éprouve pas rancoeur envers tous les auteurs auto-publiés (j’essaie moi-même, en tatônnant), et je ne ressens pas de concurrence. Je trouve que c’est bien que plein de gens se mettent à écrire. Je trouverais mieux encore qu’ils mettent leurs écrits sous licence libre.

    C’est vrai que ma démarche est un peu différente. Car derrière ce que j’écris, j’essaie de promouvoir d’autres système (comme le Prix Libre, le libre accès à la culture,…) Je sais bien que je ne suis ni Rimbaud ni Proust, mais l’écriture est quelque chose qui me démange. Si ça plait, tant mieux, si ça plait pas tant pis, ça me fera mal mais au moins j’aurais essayé. En tout cas, j’apprends, sur moi-même, et je m’améliore dans ma plume. Et comme tu as partagé ton ressenti, je voudrais aussi te partager le mien, qui parle de ma vision et de mes expériences de ces dernières semaines.

    http://www.antredugreg.be/pourquoi-je-soutiens-une-culture-et-une-litterature-libre/

    Bien à toi,

    Greg

  2. Quand écrire est la réponse à une nécessité intérieure, on ne se pose pas la question des conditions sociales, économiques ou du trop-plein de l’offre, pour le faire. Ou plutôt, l’élan prime et tient à distance les peurs diverses que vous citez.
    Ayant à la fois été éditée et auto-éditée (si je puis dire) sur papier, et tenant un blog confidentiel, je ne saurais pas vraiment dire si j’ai une petite place au soleil. Mais une chose est certaine : je continue d’écrire.

  3. Je découvre ton texte grâce à Paumadou et j’y trouve en effet quelques réflexions qui méritent d’être méditées. Et puis il en faut pour tous les goûts, et en plus des découvertes et ouvertures permises par la diversité, c’est aussi cette quête de ce qui nous convient à un moment donné qui rend l’aventure passionnante !

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