Nounou

Assis en bout de table, Poe me tient la main comme s’il craignait pour sa vie : il serre si fort qu’il m’écrase presque. Ce n’est pas tant que Poe soit un Hercule de foire — il n’a que trois ans, après tout —, mais les anniversaires lui mettent les nerfs en pelote. Depuis que sa première bougie a enflammé le papier cadeau qu’il promenait au-dessus du gâteau, il se méfie des fêtes. Sa paume est moite. La sueur des enfants a une odeur différente de celle des adultes, pas franchement désagréable, mais un peu piquante. Le visage de Poe se crispe. Mamie apporte le dessert.

« Joyeux anniversaire, mon grand ! » s’écrie-t-elle. Sa voix de crécelle a le même effet sur sa belle-fille que des ongles sur un tableau noir. La tablée applaudit. Poe se demande ce qu’il a fait pour mériter une telle ovation, mais ses doigts se desserrent autour de mon poignet.

Mamie dépose devant nous le fraisier surmonté d’une bougie en forme de 3. Les convives congratulent la cuisinière. Mamie lève les mains et fait semblant de rougir, mais la couleur de ses joues ne varie pas d’un pouce. Elle tend la pelle à la maman de Poe, qui en tant que bru doit à chaque réunion de famille découper ce qu’il y a à découper : pâté, rôti, fromage, gâteau, il y a toujours du boulot. Avant, cette tradition de la pièce rapportée l’amusait, mais elle l’irrite aujourd’hui : elle préfèrerait prendre son fils en photo plutôt que de se soumettre à ces obligations. Poe n’aura trois ans qu’une seule fois dans sa vie. Elle s’exécute pourtant et tranche le gâteau en neuf parts égales. L’assemblée s’enthousiasme, la mère de Poe invoque la force de l’habitude et remplit les assiettes.

Pendant ce temps, mon compagnon de tablée babille plus qu’il ne parle. Pour un garçon de trois ans, on ne peut pas dire que Poe soit une flèche : à peine sait-il aligner deux phrases, et encore, leur sens ne frappe pas toujours ses interlocuteurs. Quand il panique, qu’il est fatigué ou simplement qu’il n’a pas envie, le gamin se verrouille dans le mutisme ou gazouille comme un bébé, au désespoir de ses grands-parents qui chipotent parfois sur l’éducation du marmot. Sa grande sœur, elle, est entrée au Panthéon de l’histoire familiale en se dressant sur ses pattes arrière à onze mois, en s’exprimant de façon impeccable quelque temps plus tard et en sachant lire avant tous les autres enfants de sa classe. La barre pour Poe est placée haut.

« Allez, souffle ! »

L’enfant me sert plus fort. Encouragé par sa mère, il prend une grande inspiration. Sa sœur n’y résiste pas : la chipie souffle la bougie avant lui. On la réprimande pour la forme, mais la blague fait sourire les convives, sauf Poe qui manque de me broyer les phalanges.

« Ton briquet ! » gronde Mamie. Papy maugrée. Tout le monde sait qu’il continue à fumer malgré les avertissements du médecin, c’est un secret de Polichinelle : l’odeur du tabac imprègne sa chemise. Le garçon darde un regard noir vers sa sœur, puis souffle. La famille applaudit.

Une fois le gâteau englouti, il est temps de passer aux cadeaux : Tonton en a apporté de pleins sacs et le visage de Mamie se fronce d’une moue réprobatrice. « Il en a bien trop, gronde-t-elle en aparté. Quand ton père était petit, il s’amusait avec une boîte de conserve et un peu de ficelle.

— Je sais, soupire Papa.

— Et ce n’est pas comme s’il jouait avec : les enfants sont plus heureux avec un bâton qu’avec n’importe lequel de ces jouets en plastique. Ça finira par être vendu à la brocante, comme tout le reste du bric-à-brac.

— Maman ! gronde Papa. Laisse Poe ouvrir ses cadeaux. »

Mamie soupire et retourne s’asseoir. Tonton a déposé devant le garçon un grand paquet à motif de fête foraine. Poe me lâche la main. Sitôt que les premiers crissements du papier retentissent, il se transforme en squale qui aurait flairé du sang : il vibrionne, frénétique, et entre en transe avant de réduire le paquet en lambeaux. C’est un train électrique, comme si nous n’avions pas suffisamment de choses bruyantes à la maison.

« Super ! s’exclame Papa.

— Il faut acheter des piles. » L’enthousiasme retombe d’un cran.

Mamie a tricoté un pull. Il est un peu grand, mais l’été est encore sur nous. Sitôt qu’il fera froid, Maman le déterrera de la penderie. Tata me regarde d’un air dégoûté. Dans ses yeux, je lis le dédain des adultes qui épluchent les catalogues de nouveautés.

« Pourquoi vous ne vous en débarrassez pas ? demande-t-elle.

— Poe l’aime bien », répond Maman, mais l’explication ne semble pas la satisfaire. Tata décide de m’ignorer. Mes bras, trempés de sueur et de bave, la révulsent. Elle me considère comme un foyer d’infection potentiel.

Le soir venu, chacun embrasse Poe une dernière fois et regagne sa voiture. Dans le salon, le perroquet que Papa a acheté il y un mois caquète à n’en plus finir : les au revoir sont expédiés pour ne pas avoir à endurer cette torture sonore. Maman recouvre la cage d’un torchon blanc, mais l’oiseau n’est pas décidé à se taire. La cage tremble sur son pied. L’opacité de sa prison semble plutôt l’énerver.

« Faites attention sur la route ! » dit Papa avant de refermer la porte. Dehors, la pluie s’est mise à tomber : c’est une averse d’été, chaude et lourde comme je les aime et les redoute. L’humidité n’est pas mon alliée.

« Enfin partis ! » soupire Papa. Maman étouffe un rire soulagé. « Une fois par an, c’est déjà presque trop. » Le perroquet acquiesce. Poe suçote son pouce, sa main vissée dans la mienne. J’étais déjà là quand il a ouvert les yeux pour la première fois. Je le colle comme son ombre.

« Nous avons quelque chose pour toi », dit Maman en faisant signe à Poe de la suivre jusqu’à la chambre. Deux petits paquets reposent sur le lit, un bleu et un vert. Poe affiche une mine réjouie et m’abandonne sur le seuil. La frénésie du papier cadeau le reprend. Ni une ni deux, il se précipite pour déchirer les emballages. Mon cœur explose : sous les lambeaux, deux peluches neuves scrutent leur nouvel univers. Papa se glisse dans l’embrasure de la porte. « L’hippopotame se réchauffe au micro-onde : on essaiera ce soir. » Bras croisés sur la poitrine, il regarde Poe secouer la peluche comme un hochet. Le jouet a la forme sphérique d’un hippopotame de dessin animé et est recouvert d’une fourrure bleue qui donne envie d’y plonger le nez. L’autre est une marionnette de renard et sa mine joviale me fait chaud au cœur : on dirait qu’il s’apprête à éclater de rire.

« Ça ne coûte rien d’essayer, souffle Maman. Ça te plait ? »

Poe secoue la tête. Un nouveau compagnon de jeu, c’est bien, mais deux, c’est encore mieux. Satisfaits de leur coup, les adultes regagnent le salon et laissent le garçon disposer de ses jouets comme il l’entend. Je reste dans un coin. J’assiste à la scène sans un bruit et, quand la nuit vient, que les dents sont brossées et le pyjama enfilé, Poe se souvient de mon existence et m’emporte avec lui. Je ne m’en fais pas. Poe ne m’oublie jamais.

« Bonne nuit », glapit-il.

Nous ne sommes plus seuls dans le grand lit. Calé dans le creux de son épaule, j’observe l’hippopotame et le renard qui me dévisagent de leurs yeux en plastique. Nous attendons que Poe s’endorme. Sa respiration se calme. Finalement, le petit garçon tombe dans les bras de Morphée et nous pouvons enfin commencer les choses sérieuses.

« By jove, ça, c’est un petit qui s’endort vite ou je ne m’y connais pas ! » s’exclame le renard avec un accent anglais charmant.

Je m’arrache à l’étreinte de Poe, escalade son petit torse qui monte et qui descend dans un chuintement paisible et vais à la rencontre des nouveaux.

« Nous avons entendu votre appel », dit l’hippopotame d’une voix grave et posée. Ce n’est pas un novice. Pour cette mission, on m’a envoyé la crème de la crème.

« Je suis Nounou », dis-je en leur tendant le boudin tricoté de laine qui me fait office de bras.

 

Depuis quelques semaines, un cauchemar rôde dans la chambre de Poe. D’ordinaire, les mauvais rêves sillonnent les têtes des enfants et finissent par s’évaporer. Mais celui-ci est d’une trempe différente. La nuit, je l’entends gratter sous le lit, ramper le long du papier peint et faire frissonner les rideaux comme un simple courant d’air. Quand le soleil se lève, le cauchemar se terre sous le coffre à jouets ou attend patiemment son heure à l’intérieur du matelas. Malgré mes efforts, Poe n’a pas réussi à s’en débarrasser, pas plus que je ne suis parvenu à le faire déguerpir ; c’est pourquoi j’ai fait appel à des spécialistes.

Depuis des millénaires, nous remplissons notre mission sous le sceau du secret. Nous chassons les cauchemars, les traquons, les débusquons. Nous les obligeons à se dévoiler, puis nous les déchirons en guenilles comme du papier cadeau. La mère du petit m’a tricoté pendant sa grossesse : sitôt que le garçon est né, j’ai investi cette enveloppe comme une seconde peau. J’ai assisté à ses premiers gazouillis, j’ai été tordu, souillé, tâché, lavé à la machine, mais j’ai aussi été le témoin privilégié de ses progrès, de ses joies, de ses colères et de ses crises de larmes, que je me suis toujours efforcé de consoler. Et quand à la nuit tombée rôdait un mauvais rêve, je montrais les dents et bombais le torse pour le dissuader d’approcher. Pourtant, j’ai fini par tomber sur plus fort que moi.

« Des battements, dites-vous, dear fellow ? me demande le renard. Comme c’est curieux.

— Oui, réponds-je, quelquefois des frottements, comme si on froissait du papier. » J’essaie d’être précis. Ces peluches sont des chasseurs de cauchemars expérimentés, envoyés par notre autorité administrative pour venir en aide aux doudous, poupées et autres nin-nins impuissants face à un adversaire trop ténébreux. J’ai à cœur de ne pas abuser de leur précieux temps.

« Je pense qu’il a fait son nid sous le lit. J’ai essayé d’y ramper, mais je n’ai rien vu. Chaque nuit, je l’entends pourtant monter du plancher. Poe s’agite, grogne, se tourne dans tous les sens et m’écrase, puis hurle et fond en larmes avant même de se réveiller. Sa mère a beau le consoler, il peut parfois gémir une heure avant de retrouver le sommeil. »

L’hippopotame hoche la tête. Sa mine est aussi grave que le timbre de sa voix. « C’est un cauchemar puissant, gronde-t-il en dévisageant le renard, peut-être même celui après lequel nous courons depuis si longtemps. » La marionnette agita ses bras mous. « Il ne peut pas nous échapper. » J’admire leur pugnacité, le bureau a toujours le chic pour vous envoyer des renforts à la hauteur des espérances — ou des désespérances. L’hippopotame désigne d’un hochement de museau son touffu compagnon.

« Renard est un spécialiste de l’infiltration. De nombreuses expulsions sont à lui imputer, et parmi elles des interventions célèbres : le grenier clapotant des Mitchells, la fabrique de faux souvenirs du petit Billy, la grenouille à moustache des frères Zinckel et, entre autres exploits, la boîte à musique diabolique de Christine. »

Le renard s’incline comme un concertiste à la fin du spectacle. « Je n’ai fait que mon devoir. » Soufflé par le curriculum, j’écarquille des yeux grands comme des boutons de manteau. Je suis un novice, mais les exploits du renard m’avaient déjà été contés lors de ma formation. Je n’imaginais pas un jour me retrouver en face d’une telle légende.

« Nous inspecterons les plinthes, puis les rideaux et enfin le coffre à jouets, histoire de nous assurer que la chambre n’offre aucun terrier au cauchemar. Enfin, nous circonscrirons sa zone d’influence et le prendrons au piège. » J’ai envie d’applaudir, mais je garde la tête froide. Chargé de la logistique de la mission, l’hippopotame considère sa tâche avec sérieux : d’un bond, il quitte le lit et atterrit sur le plancher dans un couinement comique. Le renard se glisse à sa suite dans un froufrou soyeux.

« Ouvrez l’œil, my friend, et le bon », m’ordonne-t-il en se passant la langue sur les babines.

Je lui adresse un signe, mais l’hippopotame et lui se sont déjà fondus dans les ténèbres. Le silence retombe sur la chambre comme si on avait revissé le couvercle d’une cocotte-minute. J’essaie de percer le secret de l’obscurité, mais mes yeux ne sont que des boutons de chemise cousus sur mon visage. S’ils possèdent quelque qualité, ce n’est aucune de celles dont fait preuve le limier. Je ne suis qu’une vulgaire poupée de laine : mes bras sont des tubes bourrés de boules de coton, mon abdomen est aussi grossier qu’un sac rempli de paille et ma tête dépenaillée pourrait faire sourire si elle n’inspirait pas la pitié. On m’a fabriqué à la main, je devrais en tirer de la fierté, pourtant, mon inutilité patente dans la lutte contre ce cauchemar me révulse. La tante de Poe a sans doute raison, je ne suis qu’un vieux jouet, seulement novice et déjà bon à jeter.

Un claquement résonne dans le noir. Poe ne se réveille pas.

« Rien à signaler dans le coffre à jouets », annonce l’hippopotame. Sa voix de stentor réchauffe les ténèbres. Les rideaux bougent, mais le cauchemar n’y est pour rien : une boule de poils roux en inspecte les moindres plis. Le renard escalade le tissu, puis redescend aussitôt.

« Everything is clear ! »

Mes supérieurs regagnent le lit pour tenir un conseil de guerre. L’hippopotame paraît se satisfaire de la tournure des évènements.

« Nous n’avons remarqué aucune trace d’infestation dans la chambre, ce qui signifie que le cauchemar ne s’est pas encore implanté ailleurs que dans son nid et qu’il n’a tissé aucun rhizome. Les mauvais rêves sont comme des araignées : ils utilisent la peur pour tendre des toiles partout. Mais la chambre est saine. Vous avez bien fait de nous appeler : si vous aviez trop attendu, le cauchemar se serait transformé en phobie et aurait gagné en influence jusqu’à transpirer sur le jour. »

Le mérite ne m’en revient pas : je n’ai fait qu’appliquer les consignes apprises lors de ma formation. Sitôt qu’un cauchemar devient impossible à gérer, un appel à l’aide doit être lancé. Leurs compliments me réchauffent pourtant le cœur, comme si mon intervention avait été capitale dans la résolution de cette affaire.

« Nous allons inspecter le lit », me glisse le renard. Sa voix me rappelle celle de Sherlock Holmes à la télévision. Quand Poe m’oublie sur le canapé, il m’arrive de tourner légèrement la tête pour m’absorber dans l’écran.

L’hippopotame roule en arrière comme un plongeur et s’échoue sur le plancher. Les lattes accueillent sa chute dans un grincement. « Un peu de discrétion, dear friend ! Les mauvais esprits sont à notre écoute. » La peluche bleue hausse les épaules : son ventre rempli de noyaux de cerise lui interdit la furtivité. Le pachyderme n’est pas ici pour faire dans la dentelle. Le renard pivote dans ma direction. Son pelage neuf et brillant me tire encore un soupir de jalousie.

« Cette fois, vous venez avec nous. »

Un frisson fait danser le coton dans mon ventre comme des verres de vase. « Vraiment ? Mais je suis à peine capable de rester debout. Regardez mes articulations : mon bras gauche ne tient plus qu’à un fil. »

Le renard m’adresse une œillade amusée.

« Personne ne connait cet enfant mieux que vous, my good lad. »

Je m’exécute à contrecœur. Même si j’aspire à de plus hautes fonctions dans la hiérarchie des chasseurs, mon âme n’a rien de celle d’un aventurier : j’ai imploré de l’aide justement pour ne pas me confronter au problème. Mais il est hors de question que je me défile.

Sans un bruit, nous rampons sur les jambes de Poe et descendons du lit en nous agrippant aux pieds en sapin. Je n’aime pas bouger seul. Si par malheur quelqu’un entrait dans la chambre à l’improviste, nous aurions l’air malin. Les enfants trouvent toujours le moyen de cacher leurs jouets dans des lieux improbables, mais certaines incongruités peuvent parfois sembler trop suspectes.

« Vous le sentez ? » demande l’hippopotame comme un chien à l’arrêt devant le rideau de ténèbres sous le sommier. La mère de Poe ne m’a pas doté de nez, mais je tends le menton pour faire bonne figure. Les narines du renard palpitent.

« Oh lad, vous avez bien fait de nous appeler. »

L’obscurité s’agite. Un mystérieux flap-flap monte à nos oreilles. Le cauchemar nous sent approcher.

« Il se réveille », siffle l’hippopotame.

Nous nous engouffrons dans le noir en file indienne, l’hippopotame en tête, le renard à sa suite, moi en lanterne rouge. Je me penche sur l’épaule de mon supérieur. « Je ne vois pas l’autre côté ! » De fait, l’obscurité qui imprègne le lit est si dense que je n’aperçois pas le reste de la chambre. Les ténèbres forment un dais opaque comme si nous venions de plonger dans une bouteille d’encre.

« Il est déjà ici, gronde l’hippopotame. C’est un Ombreux : il puise sa force dans l’absence de lumière et gagne en puissance là où les rayons du soleil ne frappent jamais. Attention ! »

L’hippopotame s’écarte : il a manqué de percuter un mouton de poussière grand comme une balle de tennis. Nous l’évitons à notre tour.

Flap-flap.

« Vous avez entendu ? »

Mes compagnons, aux abois, hochent la tête. Les ténèbres se dispersent à mesure que nous approchons de l’épicentre du cauchemar. Je distingue maintenant leurs silhouettes qui se découpent sur la toile d’obscurité.

Flap-flap-flap.

Je lève la tête et une vague d’effroi me fait trébucher : suspendues au sommier, des dizaines de chauves-souris nous observent d’un œil goguenard, la tête en bas. Leurs ailes noires luisent de reflets lorsqu’elles s’ébrouent, mais le renard ne perd pas son sang-froid.

« Let’s go… »

Les chauves-souris déploient leurs ailes. On les dirait découpées dans un sac-poubelle. Flap-flap. Nous les avons dérangées.

« Votre protégé a une dent contre les créatures ailées », murmure l’hippopotame. J’ai beau réfléchir, je ne vois pas d’où Poe peut tirer une pareille crainte. Les formateurs répètent que les cauchemars ne peuvent être combattus en tant que tels : on doit toujours dénicher la racine avant de s’attaquer aux branches. Si le mauvais rêve du garçon dort sous le lit sous la forme d’un bouquet de rats ailés, il doit pourtant y avoir une explication.

« De la lumière ! » glapit le renard. La marionnette a raison. Là où, à l’étage supérieur, repose la tête du bambin sur son oreiller, une clarté diffuse jaillit de l’interstice entre deux lattes de plancher. Le rayon se teinte d’une affreuse couleur verdâtre et projette des ombres fantastiques sur le sommier.

« Le sol est en pente », constate le renard. À mesure que nous progressons vers le trou de lumière, la déclivité du plancher augmente : c’est comme si le cauchemar pesait terriblement sur les lattes au point de les tordre. Un grondement monte des tréfonds du sol.

« Ça ne lui plait pas.

Good old boy ! »

Nous accélérons la cadence pour ne pas nous laisser distancer par le cauchemar, qui selon toute vraisemblance est sur le point d’éclore. Les chauves-souris prennent leur essor et volètent sous le lit. Elles sont minuscules, par plus grosses qu’un œuf, mais leurs ailes produisent un tel raffut de papier froissé que je m’étonne que le bruit n’ait pas encore tiré Poe du sommeil. Le sol tremble et la pente se creuse.

« Il descend ! » s’exclame l’hippopotame. Horrifié, je constate que le plancher se transforme en un véritable toboggan sur lequel nous glissons désormais. Le cauchemar nous attire à lui. J’essaye de m’ancrer dans le sol, mais les lattes poussiéreuses sont trop lisses et mes bras en boudin n’ont pas de doigts pour s’assurer une prise. Même l’hippopotame, malgré son poids, ne peut combattre sa propre inertie : le trou nous aspire tous les trois. Les chauves-souris émettent des cris stridents. Nous sommes pris dans l’ouragan du battement de leurs ailes. La lumière verte m’aveugle.

« Hold on! » s’exclame le renard.

Nous atterrissons dans un terrier creusé sous le lit de Poe. La cavité est aussi grande qu’une grotte préhistorique. Je comprends mal comment un tel trou a pu s’ouvrir sous la maison sans que ni moi ni les parents de Poe n’ayons soupçonné quoi que ce soit. Des stalactites pendent du plafond, mais la terre du sol est recouverte d’une matière grise et collante.

« What a smell, siffle le renard.

— Cette odeur est inqualifiable », maugrée l’hippopotame en se frottant la patte sur le museau.

Je n’en mène pas large : la caverne suinte d’une humidité insupportable qui gondole mon tricot et dont je me gorge à chaque pas. Mes pattes molles s’alourdissent, mes bras se balancent et tirent sur mes épaules cousues de lin. La lueur verte s’est volatilisée pour laisser place à un clignotement lointain, comme la flamme d’une lampe-tempête dans le blizzard. Les ombres tapissent les parois du gouffre et nous encerclent littéralement.

« Nous sommes pris au piège ! » m’exclamè-je, happé par l’angoisse. Le renard me tapote le dos.

« Il y a de cela un nombre incalculable d’années, j’ai effectué mon noviciat chez le futur Duc d’Édimbourg. Le jeune garçon avait une peur bleue des fantômes et ses craintes nourrissaient ses cauchemars, qui s’en repaissaient avec délectation… si bien que, même en plein jour, l’enfant imaginait entendre des esprits dans chaque couloir, derrière chaque porte et chaque armure.

— Et qu’est-ce que vous avez fait ?

— La seule chose qu’il convenait de faire : nous nous sommes confrontés à cette bloody peur des fantômes en demandant à son père de nous enfermer toute une nuit dans le cellier du château. »

Un rictus soulève ses moustaches en polyester.

« Et l’enfant n’a plus jamais eu peur des fantômes ?

— Le problème des châteaux écossais, my good fellow, c’est qu’ils sont vraiment hantés. Mais rien de ce qui nous entoure ici n’est autre chose que la suppuration qui émane d’un mauvais rêve. Nous n’avons rien à craindre. La grotte n’existe pas. »

Un rire sombre monte du ventre de l’hippopotame.

« Tu vas finir par lui faire peur.

— C’est comme ça qu’on apprend, chap. »

Un cri rauque interrompt notre conversation, comme le raclement d’une langue de métal contre la pierre.

« Le voilà, annonce le renard. Sortez les épuisettes. »

Nous avançons à pas de loup. Le bruit s’est mué en caquètement. Qui que soit ce cauchemar, il se terre dans l’obscurité. Mes jambes s’engluent dans l’affreuse matière molle qui tapisse le terrier. Ça ressemble à de la crotte liquide et, si j’en crois les mines dégoûtées de mes camarades, ça en a aussi l’odeur.

Nous approchons de la lanterne, et plus nous progressons, plus un sentiment d’inquiétude me transperce : cette lueur me rappelle quelque chose. Nous slalomons entre les amas de matière fécale qui parfois s’érigent en pyramides sous d’immenses stalactites coulées dans la même matière pestilentielle.

« Juste ici », chuchote l’hippopotame en tendant une patte ronde.

Le terrier, jusqu’ici nappé de cette horrible substance visqueuse, paraît recouvert d’un tissu grossier, comme du drap de grand-mère. J’ajuste ma vision à l’obscurité. Au centre de l’étoffe brille la lanterne que nous suivions tel un fanal. Sans se dégonfler, le renard marche sur le drap. L’hippopotame lui emboîte le pas. Tout en moi hurle de faire machine arrière, mais je tais mes craintes. Sous la toile, le sol est mou et chaud : sa tiédeur traverse le tissu et irradie dans mes pieds. « Nous marchons sur quelque chose de vivant », chuchote le renard.

À nouveau, un cri résonne dans la caverne. Le sol a tremblé. Le cauchemar est sous nos pieds. Je prie pour que cette horrible nuit prenne fin au plus vite.

Nous parvenons enfin au terme de notre expédition : un peu plus loin, le drap se perce d’un trou duquel émerge un gros globe translucide. On dirait un champignon ou une énorme méduse dans laquelle brille le phare que nous avons suivi. Je pose mes boudins de bras sur la masse gélatineuse et m’y penche. Je savais bien que je connaissais cette lumière : prise dans la gelée anglaise sous la surface du globe, la bougie d’anniversaire de Poe brille d’une flamme vacillante.

« Il assistait au repas ! »

Mon cri explose en écho dans le terrier. Le sol s’ébranle et ondule. Je viens de réveiller le cauchemar pour de bon. Au loin, des plaintes d’enfant s’élèvent : Poe est tombé dans ses griffes.

« Attention ! »

Le globe papillonne et une gigantesque paupière s’abat sur lui. Un œil. Le drap qui recouvre l’immense créature se soulève tandis que celle-ci se redresse dans un hurlement. Nous tombons à la renverse et, au terme d’une dégringolade dantesque, allons nous échouer dans une flaque. Tel le fantôme d’un cyclope titanesque, la chose dont l’œil dépasse du drap nous toise de toute sa hauteur avant de s’ébrouer pour se débarrasser de son linceul.

« C’est lui ! » hurlè-je.

Dressé sur ses pattes griffues, le perroquet du salon claque un bec menaçant en battant des ailes. Le souffle nous déséquilibre. Ses plumes rutilent dans la pénombre et ses yeux brûlent d’un incendie que je me sens incapable de jamais éteindre. Le gigantesque volatile prend son essor dans un caquètement grotesque. Les pleurs de Poe redoublent.

« Voilà la source ! s’exclame l’hippopotame. Quelle idée d’inviter une pareille créature dans la maison d’un petit garçon…

Good job ! »

Le renard m’adresse un clin d’œil.

« Vous savez ce qu’il vous reste à faire », ajoute-t-il.

Mais je reste planté dans la mare de guano, pétrifié par l’effroi. Impossible de bouger. Le perroquet du cauchemar de Poe est bien plus impressionnant que son homologue de chair et d’os : c’est un oiseau dont les plumes sont peintes d’ombres, dont les yeux crachent du feu et dont le bec s’ouvre et se ferme comme le couperet d’une guillotine. Sa langue ressemble à un cobra dressé qui hurle de colère. Ses serres sont des couteaux qui, j’en suis convaincu, déchireront ma laine comme du papier à cigarette.

Le renard sourit et s’élance seul en direction du formidable volatile. Une main me tire en arrière.

« Allez ! s’écrie l’hippopotame. Nous devons partir ! »

J’ai à peine le temps de jeter un dernier regard sur les combattants : dans ma fuite, j’aperçois un chiffonnement de plumes et de poils synthétiques qui s’entremêlent. Les crocs de la marionnette rencontrent les griffes de l’oiseau, le perroquet hurle et le drap que Maman pose habituellement sur la cage vole autour d’eux comme un troisième adversaire. Nous ne pouvons plus rien pour le renard. Il sait ce qu’il fait.

Lancés à toute vitesse, nous progressons en direction de la sortie. Le sol empoissé monte comme un chemin de montagne. Plus nous courons, plus la pente est difficile à gravir. Bientôt, le sol n’existe plus : nos pattes collantes adhèrent à la paroi verticale comme celles d’une araignée. Nous remontons à la surface. Au-dessus de nos têtes, j’entrevois la lueur verte qui nous a guidés. Le plancher n’est plus très loin.

« Attention ! »

L’hippopotame accélère. Le perroquet est venu à bout de son adversaire. Des touffes de bourre lui collent au bec. Les ailes déployées en un V majuscule, l’oiseau fond sur nous à une vitesse prodigieuse.

« Plus vite ! » s’exclame mon compagnon.

Je fais ce que je peux, mais mes articulations se détendent à cause de l’humidité de mon rembourrage. Le cauchemar fonce vers la sortie : s’il parvient à s’enfuir du terrier maintenant qu’il sait que nous lui cherchons querelle, il établira son nid ailleurs. En bon professionnel, l’hippopotame n’a aucune envie de laisser une telle chose se produire.

Une ombre colossale nous enveloppe et un cri déchirant me laboure les tympans. Je baisse les yeux. L’hippopotame s’est jeté sur l’oiseau et l’a entraîné dans sa chute pour m’offrir une chance de m’extraire de la caverne. Son sacrifice me donne des ailes. Je rassemble mes dernières forces et me hisse à travers le trou de souris qui communique avec la chambre de Poe. Là-haut, tout est calme. Les chauves-souris sont parties. L’enfant ne crie plus.

« Bougez-vous les fesses ! »

À mon grand soulagement, l’hippopotame se hisse à son tour à travers l’ouverture, dont le diamètre diminue jusqu’à atteindre celui d’un chas d’aiguille. Finalement, la faille disparaît dans le plancher. Nous reprenons notre souffle.

« Vous l’avez eu ?

— Seulement assommé. Il nous laissera tranquilles cette nuit. »

Je repense au renard. C’était une si belle marionnette. Il reviendra sous une autre forme, mais c’est un sacré gâchis, d’autant que le cauchemar git toujours sous le plancher : assommé, certes, affaibli pour un temps, mais bel et bien présent. La respiration régulière de Poe me rassérène. La nuit sera paisible.

« Ce n’est pas terminé, mon garçon, dit l’hippopotame.

Garçon ? Mais je ne suis pas un garçon.

— Quelle importance… »

Nous nous débarrassons de la crasse qui nous englue sans grand mal : les portes du cauchemar franchies, la saleté se répand en une fine poussière sitôt que nous nous ébrouons. La chambre est entrouverte. Poe n’aime pas dormir enfermé.

« Au salon ! » ordonne l’hippopotame.

 

Papa, dépité, actionne la porte de la cage comme si son fonctionnement lui échappait.

« Tu l’as forcément mal refermée ! »

Maman lui répond d’un haussement d’épaules. Elle n’a jamais aimé cette sale bête et c’est une très bonne chose que celle-ci ait décidé de prendre la poudre d’escampette pendant la nuit. Assis à côté de moi sur le canapé, Poe semble tout aussi soulagé que sa maman : il regarde son père inspecter la prison vide et un grand sourire barre son visage. Papa se tourne vers son fils.

« On dirait que ça fait plaisir à tout le monde. Il n’y a personne pour regretter mon pauvre perroquet. Et toi, Nounou, tu sais où est passé cet oiseau de malheur ? »

L’adulte m’attrape par la taille et fait mine d’imiter ma voix, mais ce n’est pas ressemblant.

« Moi je n’ai rien vu, je dormais bien au chaud », chantonne-t-il.

Poe éclate de rire et m’arrache des mains de son père. Une couture craque dans mon dos. Ventre rond et sourire goguenard, l’hippopotame git au milieu du salon, inerte. Dans la chambre, Maman s’exclame :

« Poe, mon chéri, où as-tu caché le renard ?

— C’est le jour des disparitions », se désole Papa.

Une boule de fierté me réchauffe l’estomac.

Mission accomplie.

❤️

Vous aimez le Projet Bradbury ? Soutenez-le ! À partir de 1€/mois, vous pouvez en devenir mécène grâce à Tipeee et avoir accès à des contreparties exclusives, sans compter la satisfaction de continuer à lire ces textes en sachant que vous y êtes un peu pour quelque chose 😊



📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©